Archive for mai, 2008


Le méchant capitaliste qui dort en moi

Ça y est, je me lance! Cela faisait un bout de temps que j’en avais eu l’idée, mais quelque chose me freinait. Quoi? Moi? Un vendeur de bricoles? Pire : un méchant capitaliste? Je ne me voyais pas vraiment dans ce rôle ingrat.

Et puis, zoum, je sors du placard. J’inaugure un commerce en ligne! Une boutique latina. boutiqueLATINA! Un beau nom de domaine, trouvé comme cela, presque par hasard (il venait d’être abandonné par quelqu’un d’autre). Un si beau nom, c’est de plus en plus dur par les temps qui courent. Il a fallu lui faire honneur.

Midi à quatorze heures

Que vendre donc dans cette boutique? Sur ce point, je n’ai pas tellement hésité. J’adore les librairies. Avec les magasins de sport de plein air, ce sont les seuls commerces où je prends vraiment plaisir à fureter et à acheter. boutiqueLATINA sera donc une librairie! Une librairie LATINA.

Pour la constituer, je n’ai pas cherché midi à quatorze heures. Je me suis associé avec Amazon.fr, qui offre son catalogue et son infrastructure pour monter des boutiques personnelles. J’ai monté un site web avec les pauvres connaissances dont je dispose et yop, boutiquelatina.com est née!

Il s’agit d’une librairie latino-américaine en ligne, en quelque sorte. Qu’est-ce qu’on y trouve? Classés par pays, des livres, des disques et des films. Le tout présenté par catégories, afin de créer un semblant d’ordre et de faciliter la recherche : cartes et guides pour les voyageurs, littérature pour les cultureux, livres d’histoire ou de géographie pour les vraiment curieux… Plus le rayon musique et le rayon DVD.

Constat simple

En fait, boutiqueLATINA part d’un constat simple : la difficulté de trouver –que ce soit sur Internet ou dans des librairies non virtuelles– des ouvrages touchant à l’Amérique latine. Si l’on excepte quelques rares librairies spécialisées dans les métropoles, il est bien difficile de dénicher le livre que l’on cherche ou tout simplement de connaître ce qui se publie sur l’Amérique latine. Sauf exception liée aux modes passagères, on peut en dire autant des musiques et des films latinoaméricains ou touchant à l’Amérique latine.

J’ai donc voulu réunir en un seul lieu –fût-il virtuel– tout ce qui se produit sur l’Amérique latine en langue française, et ce n’est pas peu! Une liste d’ouvrages en anglais et en espagnol vient compléter la collection.

Je conviens que la classification n’est pas parfaite. Réalisée par les moteurs de recherche d’Amazon, elle contient des erreurs. Par exemple, pour la Colombie, la distinction n’est pas toujours faite entre la Colombie et la Colombie-Britannique! Pour le Salvador, un nommé Dali (Salvador lui aussi) s’invite subrepticement dans les listes! Toutefois, au total, on obtient une photographie assez réaliste de la diversité culturelle de l’Amérique latine et surtout, on obtient un nombre élevé de sources que l’on ne connaissait pas. Comme si l’on entrait dans une librairie spécialisée.

Capitalisme sans capital

N’hésitez donc pas à fureter dans le catalogue et –qui sait?– à y faire l’un ou l’autre achat. Le paiement sécurisé se réalise directement avec Amazon.fr, qui se responsabilise également de l’envoi à votre domicile. Amazon étant un e-marchand mondialement reconnu, il n’y a aucune crainte à avoir en ce qui concerne le sérieux et la sécurité de la transaction. Ce sont les conditions générales de vente, les tarifs et délais de livraison et la politique de retour de Amazon.fr qui s’appliquent lorsque vous achetez sur boutiqueLATINA. Pas de panique donc.

Et le capitalisme dans tout cela? Ooh, en ce qui me concerne, il est bien bénin… C’est Amazon, faut-il le dire, qui tire les plus beaux marrons du feu. Il ne me laisse qu’un pauvre pourcentage sur chaque vente réalisée. Mes objectifs de vente? Pouvoir payer avec ma commission le nom de domaine et l’hébergement. Pas de quoi en faire un plat! En fait, je fais du capitalisme sans capital!

Le reste : c’est pour le fun. C’est aussi pour le petit service rendu aux quelques-uns et quelques-unes qui aiment l’Amérique latine, qui lisent encore des livres et qui écoutent encore des disques. Une race en voie de disparition, au temps de Wikipedia et des mp3.

Le mariachi, les chevaux, les femmes, le président

Patchwork mural

Vu dans une bodeguita (épicerie de village) de Mucutuy, dans les Pueblos del Sur de l’état de Mérida, ce condensé hallucinant du Venezuela profond : un patchwork mural qui en dit beaucoup sur une conception du monde -une Weltanschauung, comme dirait l’autre- encore bien ancrée non seulement dans nos campagnes, mais aussi dans nos villes (car ces dernières, mentalement, ne sont jamais très éloignées des campagnes).

Le mariachi, les chevaux, Les femmes, le président : en un seul tableau, un panthéon populaire qui exprime tout à la fois peurs et espérances, craintes et fascinations. Des « dieux » qui ne sont ni tout à fait bons, ni tout à fait mauvais, mais qui sont appelés à nous accompagner inévitablement sur les chemins de cette vie. Tous se trouvent sur le même pied, côte à côte dans l’inconscient collectif : femmes et chevaux, président et mariachi.

Machisme et sublimation du machisme : le mariachi orgueilleux, le cheval prétentieux, la femme provocante (et terrifiante à la fois), le bon président « petit père du peuple ». Le non-dit est partout.

Par-dessus ce patchwork d’anges et de démons, s’exposent pêle-mêle, comme pour atténuer le poids de cette vision du monde, les objets du quotidien : la brosse, la ficelle, les sacoches, les gobelets…

Et pour couronner le tout, histoire de relativiser encore plus le tableau, il y a le temps, l’inexorable TEMPS, représenté par ce calendrier populaire et cette horloge Adams. De simples objets publicitaires en plastique, pour (ici aussi) dissimuler la profondeur et la portée du propos.

Mais rien n’y fera : à l’instar de la pendule de Brel (qui dit oui, qui dit non), le temps répète inlassablement : « tout cela passe, tout cela passera : la joie du mariachi, le cheval fringant, la beauté féminine, … et même le président. »

Un orchestre tout feu tout flamme


Fiesta : aucun titre ne pouvait mieux convenir à la dernière production musicale de l’Orquesta Sinfónica Simón Bolívar, sous la direction du jeune et très doué chef Gustavo Dudamel. Dans ce nouveau disque, la musique vénézuélienne est mise en valeur, avec des compositions de Inocente Carreño, Antonio Estévez, Aldemaro Romero y Evencio Castellanos. Deux mexicains, Arturo Márquez et Silvestre Revueltas, et un argentin, Alberto Ginastera, complètent un programme composé de musiques presqu’exclusivement latino-américaines. Petite exception dans ce choix hautement original : l’orchestre interprète en finale une œuvre du nord-américain Leonard Bernstein. Encore s’agit-il du Mambo de West Side Story, danse latine s’il en est.

Fiesta donc, car en Amérique Latine, la musique ne peut être que fiesta. Infinité de rythmes, milliers de danses. Tous les petits latinos sont tombés dedans quand ils étaient petits : la plupart sont des musiciens-nés et des danseurs de talent. Autrement dit, la musique, c’est leur truc.

Un petit plus

Sur cette base prometteuse, il y a eu cependant un petit plus au Venezuela : dès 1975, l’économiste, compositeur et organiste José Antonio Abreu a eu l’idée d’organiser cet immense potentiel musical spontané en un vaste réseau d’orchestres d’enfants et de jeunes. Cela a donné naissance à plus de 200 orchestres dans le pays. Au sommet de cette pyramide, l’orchestre Simón Bolívar, basé à Caracas, est formé des meilleurs musiciens venus des quatre coins du pays. En faire partie est une sorte de consécration pour les enfants musiciens devenus grands. Des enfants musiciens pour la plupart issus des classes populaires à qui ce réseau a donné un véritable objectif de vie.

Tant l’orchestre Simón Bolívar que la Fondation vénézuélienne des orchestres d’enfants et de jeunes ont maintenant obtenu une consécration internationale. Le premier multiplie les tournées à l’étranger, enchaînant succès sur succès, et enregistre chez rien moins que Deutsche Grammophon, la prestigieuse maison de disques allemande. Quant à la Fondation, elle vient de recevoir il y a quelques jours à peine le prix Principe de Asturias 2008 dans la catégorie artistique. Elle réunit « la plus grande qualité artistique et une profonde conviction éthique appliquée à l’amélioration de la réalité sociale », selon les termes du président du jury. Des artistes du calibre de Bob Dylan, Woody Allen, Oscar Niemeyer et Plácido Domingo avaient été bénéficiaires de ce prix les années antérieures. Pas mal comme compagnie!

Enfant du réseau

Gustavo DudamelDe son côté, Gustavo Dudamel, le jeune directeur artistique de l’orchestre Simón Bolívar, se considère comme un enfant du réseau, dans lequel il a été formé depuis l’âge de 10 ans. Âgé maintenant de 27 ans, il voit s’ouvrir grandes devant lui les portes les plus prestigieuses. Il a déjà dirigé nombre de grands orchestres, comme le City of Birmingham Symphony Orchestra, le Staatskapelle Dresden, le Gewandhaus de Leipzig et l’Orchestra Filarmonica della Scala. Mieux encore : créant la surprise, il succédera en 2009 à Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, l’une des formations les plus renommées des États-Unis. Un véritable conte de fées!

L’orchestre symphonique Simón Bolívar s’est toujours caractérisé par sa jeunesse et son énergie. Car ses musiciens, loin d’être des fonctionnaires, aiment jouer -ce n’est pas toujours le cas, même dans les grands orchestres professionnels. Avec Fiesta, voici une formation qui s’enflamme littéralement, car la musique qu’elle interprète est de feu. En effet, même académique, la musique latino-américaine -vénézuélienne en particulier- ne manque jamais de piquant. En un mot comme en cent : ce répertoire peu connu mérite d’être découvert, tant il est vif et coloré. Et cet orchestre mérite d’être écouté, dans la joie de la fiesta.

>> Écouter des extraits de Fiesta
>> Acheter Fiesta sur Amazon.fr (le CD sortira en juillet 2008). L’album est déjà en vente en téléchargement (MP3) sur le site de Deutsche Grammophon.

Glaciers en danger de mort

Fonte des glaciers dans la Sierra Nevada de Mérida

Rares sont ceux qui savent que la Cordillère des Andes commence (si on part du nord) ou se termine (si on part du sud) au Venezuela. Plus rares encore sont ceux qui imaginent que le pays possède des glaciers. C’est pourtant le cas sur les quelques sommets de la Sierra Nevada de Mérida qui culminent à plus de 4800 mètres d’altitude.

Tout au moins, c’était le cas. Car nous assistons ici, en direct, à la mort inexorable des glaciers. Il n’en reste plus qu’un digne de ce nom, celui des pics Bonpland et Humboldt, culminant à 4945 m (il a cependant perdu 87 % de sa superficie depuis 1952). Ceux des pics Bolívar (4978 m) et La Concha (4922 m) ont disparu totalement ou presque. Je les voyais encore de ma fenêtre il y a une vingtaine d’années.

Les cartes ci-dessus présentent une simulation dans le temps du retrait des glaciers dans la Sierra Nevada de Mérida. Comme on le voit, l’évolution est particulièrement flagrante de 1910 à 2003. Sur le terrain, cela donne ceci :

Glacier du Pic Bolívar en 1910 (à gauche) et en 2006 (à droite)

Certes, tout n’est pas attribuable au réchauffement climatique global. Il existe des macro-phénomènes qui expliquent les cycles de glaciation, telles que les variations de l’activité solaire, de l’orbite de la Terre autour du soleil et de l’inclination de l’axe de rotation de la Terre. On estime ainsi que les glaciers andins ont atteint leur extension maximale il y a 18.000 ans, avant même que l’homme ne peuple la région. Plus proche de nous, il y eut un petit âge glaciaire vers 1650-1700, en pleine époque coloniale. Toutefois, à partir du début du XIXe siècle, tous les témoignages concordent : les glaciers sont en recul.

Depuis une quarantaine d’années, le phénomène s’accélère de façon drastique. Malgré les dernières réticences de quelques scientifiques qui répondent aux ordres d’entreprises n’ayant aucun intérêt à ce que la vérité se sache, il ne fait maintenant plus aucun doute que ce réchauffement a aussi et surtout des causes humaines.

Aux avant-postes

Concrètement, en ce qui concerne les glaciers de Mérida, les faits parlent d’eux-mêmes : la ville, située au pied de la cordillère, à quelques kilomètres à vol d’oiseau des glaciers, comptait 25.000 habitants en 1950. Elle en compte actuellement 300.000. Durant la même période, le nombre de véhicules crachant du CO2 s’est multiplié de façon exponentielle, de même que les immeubles et les aires bétonnées. Parallèlement, la déforestation s’est accentuée, seulement limitée par la présence de parcs nationaux de part et d’autre de la ville. En clair, la chaleur produite par les activités urbaines montent jusqu’à la Sierra, précipitant la fonte des glaciers. Plus évident que cela, tu meurs.

À Mérida, nous sommes donc aux avant-postes du phénomène. Nous nous trouvons sous les tropiques, entourés de montagnes qui culminent à moins de 5000 mètres. Un lieu « privilégié » pour assister non seulement au recul des glaciers, mais aussi à leur disparition certaine. Le tout en temps presque réel.

De notre balcon d’observation, nous attendons patiemment la prochaine glaciation, ou mieux encore : la disparition de l’humain de la face de la Terre.

Sources :
Juan Rincón (et al.), Parques Nacionales del Estado Mérida, Mérida: FONACIT/Fundación Bioandina, 2007 (Les illustrations proviennent de cet ouvrage).
Carlos Schubert, Glaciers of Venezuela, 1999.
Jennifer N. Morris (et al.), Retreat of Tropical Glaciers in Colombia and Venezuela from 1984 to 2004 as Measured from ASTER and Landsat Images, 2005.
Photos de la Sierra Nevada de Mérida sur Pleine vue sur le pic Bolívar.

Du pétrole pour combien de temps?

Ratio réserves/production de pétrole

Intéressant tableau dans l’Atlas environnement publié il y a quelque temps par le Monde diplomatique (ci-dessus): il met en évidence le ratio entre réserves et production de pétrole, exprimé en années. En clair, il s’agit du rapport entre les réserves de pétrole estimées en 2006 et la production des pays producteurs cette même année, le résultat indiquant le temps nécessaire pour épuiser les réserves si la production restait la même.

On peut discuter sans fin sur la notion de réserves estimées et sur la portée limitée de ce ratio. La carte n’en indique pas moins des tendances intéressantes. En effet, qu’y voit-on?

  • qu’un seul pays a plus de cent années de production assurée, à savoir l’Irak. Demandez-vous après cela pourquoi les États-Unis s’y intéressent autant…
  • que seuls quelques pays ont de 60 à 90 ans de production assurée au rythme actuel, à savoir l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Iran dans le Golfe, plus la Lybie, le Kazakhstan et… le Venezuela!
  • que les grands pays (anciens ou émergents) ont des réserves limitées : la Russie et l’Australie de 21 à 29 ans, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie de 11 à 20 ans
  • que plusieurs pays producteurs sont littéralement à la fin de leur réserves (moins de dix ans) : c’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Norvège, du Mexique, de l’Argentine
  • que l’Europe et l’Afrique sont, globalement, les enfants pauvres du pétrole. On le savait, mais la carte ci-dessus l’illustre excellemment de façon graphique.

Le pétrole comme joker

Mais revenons-en au Venezuela : il est le seul pays dans les Amériques –du Nord, du Centre ou du Sud– à jouir du privilège de plus de 60 années de réserves. Ne vous étonnez donc pas de voir Hugo Chávez jouer du pétrole comme d’un joker dans ses relations diplomatiques.

Il l’utilise pour se gagner des « amis » (depuis les présidents latino-américains jusqu’aux pauvres du monde, y compris ceux du Bronx!) ou encore pour faire de grandes propositions visant à l’intégration régionale, voire à la solution de problèmes mondiaux. La dernière en date, il y a quelques jours à peine, était la création d’un fonds spécial agricole destiné à financer la production d’aliments dans la région, afin de faire face à la crise alimentaire mondiale.

Avec les 60 à 90 années de production assurée du Venezuela, avec un prix du baril dont on annonce déjà qu’il pourrait d’atteindre les 200 dollars dans les six à vingt-quatre prochains mois, la diplomatie du pétrole a encore de belles perspectives.

Il est vrai que beaucoup de Vénézuéliens (et pas seulement ceux de l’opposition) n’apprécient guère cette diplomatie du pétrole qui consiste à investir dans de grands projets internationaux alors que des problèmes de base, comme la pauvreté, la sécurité, l’approvisionnement, sont loin d’être résolus dans le pays même.

Hugo Chávez, lui, sait pertinemment que l’arme diplomatique du pétrole a aussi des avantages. Elle lui assure des soutiens politiques et économiques (parfois opportunistes, il faut le dire, mais pas toujours). Et surtout, elle crée de lui une image positive dans certains milieux internationaux, jusqu’à en faire une sorte de leader régional ou mondial. Ce n’est pas rien. Sans compter que certaines de ses initiatives, telle la création d’un fonds monétaire latino-américain, sont réellement positives en terme d’intégration régionale.

Et cela pour le prix de quelques centaines de milliers de barils de pétrole… Reconnaissons-le : ce n’est pas très cher payé…

P.S. : Je recommande chaudement l’Atlas environnement du Monde diplomatique : il est bourré d’informations intéressantes et inédites, agrémentées de cartes et de tableaux qui parlent plus qu’un simple texte.

Naissance d’une nation

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Planisphère de Juan de la Cosa (1500)

Ce planisphère est le premier sur lequel apparaissent les côtes de l’Amérique du Sud. Il contient aussi la première mention du toponyme Veneçuela, comme nom d’une population sur le golfe de Maracaibo.

J’emprunte au cinéaste David Wark Griffith le titre de son fameux film sur la constitution de la nation étatsunienne. Toute nation a eu une naissance, souvent dans la guerre et la douleur. Voyons à quoi ressemble celle du Venezuela.

Le nom d’abord : l’explication dominante (et officielle, jusqu’à ce jour) prétend que le mot Venezuela est une sorte de diminutif de Venezia (Venise). Venezuela signifierait donc « la petite Venise ». À l’appui de cette thèse, de forts arguments historiques. Voyons voir.

De retour de son voyage d’exploration avec Alonso de Ojeda, Amerigo Vespucci –celui-là même qui a donné son nom à l’Amérique– écrit dans une lettre adressée le 18 juillet 1500 à Lorenzo de Medicis :

De cette île, nous sommes allés à une autre île, distante de 10 lieues, et nous y avons rencontré une importante population, dont les maisons étaient érigées sur la mer comme à Venise.

Tous les témoignages de ce voyage indiquent que la première île était Curazao et que la seconde était la terre ferme, à l’entrée du golfe de Maracaibo. Dans une autre lettre de 1504, Amerigo Vespucci compare à nouveau à Venise une communauté de « 44 grandes maisons en forme de cabanes construites sur de gros pilotis ». Le chef de l’expédition, Alonso de Ojeda, dans un témoignage de 1513, parle lui aussi du « golfe de Venecia, qui se trouve sur la terre ferme ».

Il y a plus : la carte réalisée en 1500 par Juan de la Cosa à l’issue de ce voyage (voir la reproduction ci-dessus et sa version grand format) mentionne clairement le toponyme Veneçuela, comme nom d’un village situé sur la côte du golfe de Maracaibo.

Gentilles femmes

En 1519, Martín Fernández de Enciso publie à Séville sa Suma de Geografía, dans laquelle il décrit le golfe de Maracaibo. Il écrit notamment :

En Veniciuela es la gente bien dispuesta, y ay más gentiles mugeres que no en otras partes de las de aquella tierra. [Traduction : À Veniciuela, la population a de bonnes dispositions et il y a plus de gentilles femmes que dans d'autres parties de cette terre.]

Cela dit, le nom de Venezuela (dans ses différentes graphies) ne désigne encore qu’un village amérindien sur la côte. Pendant quelque temps, il disparut même des cartes. Il réapparaît en 1528, lorsque l’empereur Carlos I (Charles-Quint) signe un accord avec les Welser pour la conquête de ces nouvelles terres. Il parle alors des « terres de Veneçuela et ses provinces ». C’est ainsi qu’Ambrosius Ehinger arrive à Coro à titre de « premier gouverneur du Venezuela ». La cédule royale du 20 novembre 1530 cite nommément la Gobernación e conquista de Veneçuela. En 1531, c’est la consécration ecclésiastique : le pape Clément VII nomme un évêque à Coro, « qui se trouve dans la Province de Venezuela ».

Une lente structuration territoriale

Commence alors un lent processus de structuration territoriale. La province du Venezuela est loin de couvrir ce que nous appelons aujourd’hui par ce nom. Elle coexiste avec les provinces de Maracaibo (qui dépendit pendant longtemps de Santa Fe de Bogota), de Guayana, de Cumaná, de Trinidad et de Margarita. Mais Caracas s’impose peu à peu comme capitale et la province du Venezuela gagne progressivement autonomie juridique, économique et politique par rapport à la Audiencia de Santo Domingo (Saint-Domingue) et au Nuevo Reino de Granada (l’actuel territoire de la Colombie).

Ainsi, en 1776 est créée à Caracas une Intendencia chargée de récolter les rentes royales des provinces du Venezuela, de Cumaná, de Guayana, de Maracaibo et des îles de Trinidad et Margarita. L’année suivante, une cédule royale de Carlos III crée la Capitanía General de Venezuela, qui assure l’unité politique et militaire du territoire.

À la fin de l’époque coloniale, les choses se précipitent. En 1787 est instituée la Audiencia de Caracas, qui consacre l’autonomie judiciaire de la région. En 1793 est formé le Consulado de Comercio de Caracas, chargé de gérer tous les litiges commerciaux. Enfin, en 1804, est fondé l’Archevêché de Caracas, regroupant les évêchés de Guayana et Mérida, qui dépendaient jusque là, respectivement, de Santo Domingo et de Santa Fe.

Multiples épreuves

Est ainsi constituée la base territoriale, politique, militaire, économique, juridique et ecclésiastique du Venezuela actuel. De fait, c’est la Capitanía General qui va se transformer en République du Venezuela, à la suite de la guerre d’indépendance et après de nombreuses péripéties, dont je vous ai déjà raconté quelques épisodes.

Avec la création de la République, la nation vénézuélienne est officiellement et théoriquement née, mais elle devra encore passer par de multiples épreuves au cours des deux siècles suivants, et jusqu’à nos jours. À suivre donc…

L’amour, la mort, les immondices

El amor, la muerte

Eros, Thanatos. Les voici une fois de plus réunis en un seul lieu. Et quel lieu! Un dépôt d’immondices sauvage, comme il en abonde par ici, en bordure d’une petite route menant aux Pueblos del Sur.

Passant par là l’autre jour, j’ai dû freiner sec pour en croire mes pupilles. Oui, c’est bien un cercueil en bonne et due forme qui se trouve là! Un de ces cercueils « modernes » en métal imitation bois. Il semble complet et en bon état, avec couvercle et tout. Non sans quelque crainte, je m’approche pour l’examiner de plus près : ouf, il est vide! Mais comment et pourquoi ce grand objet inutilisé est-il arrivé là? Le mystère reste et restera entier…

Attiré et fasciné par la boîte morbide, je n’avais pas remarqué, au premier abord, le soutien-gorge suspendu au fil de fer barbelé. il était, lui, en moins bon état, éreinté par le temps passé là. Mais la même question se posait : pourquoi et comment cette pièce intime avait-elle atterri dans un endroit aussi repoussant?

Sur cette rencontre fortuite entre un objet de mort et un objet d’amour (ou tout au moins de sexe), on peut imaginer des dizaines d’histoires, toutes plus ou moins nauséabondes. Je les laisse à votre imagination.

De mon côté, je me lance dans la rédaction d’un polar haletant, dont l’action se déroulera, bien entendu, au Venezuela. Exotisme garanti.