Silence, silences

18 décembre 2008
Mathieu Marquer

Photo : Mathieu Marquer

Bon, je suis pas mal silencieux ces dernières semaines. Et pour cause : je ne suis pas au Venezuela, mais au Canada, au Québec, à Montréal. Comment voulez-vous que je vous parle des Tropiques alors que je me trouve sous des montagnes de neige par moins 10 (j’exagère, mais si peu…). L’esprit n’y est pas.

Tout est blanc ici, rien de rouge, de rojo rojito, sauf, sauf oui, les casquettes de certains flics! Pour moi qui venait du Venezuela, cela a fait tilt : on aurait dit des chavistes se rendant joyeusement au dernier meeting du président! 

Je vous l’avais bien dit : un spectre hante l’Amérique du Nord : le chavisme! 

C’est Hugo qui va être content!


Potosí, le village sacrifié

7 décembre 2008
Potosi envahi par les eaux

Peinture murale : Potosí envahi par les eaux

En 1985, le village de Potosí a disparu de la carte du Venezuela. Englouti sous les eaux.  Et tant pis pour tous ceux qui y résidaient : des petits paysans pour la plupart, qui s’adonnaient à l’élevage de quelques vaches ou à la culture artisanale du café. Tous ont dû partir, émigrer, recommencer leur vie en d’autres lieux.

Potosí a été sacrifié au nom du progrès : un barrage a été construit sur la rivière Uribante. Un barrage qui produit de l’électricité et fait partie du complexe Uribante-Caparo : un ensemble de quatre barrages, trois réservoirs et trois centrales hydroélectriques situées dans la région ouest du Venezuela, sur le versant des Andes qui donne sur les Llanos, les grandes plaines du Sud.

L'église de Potosi avant l'inondation

L'église de Potosí avant l'inondation

Le complexe est loin d’être terminé. Seuls deux réservoirs existent et une seule centrale fonctionne (la deuxième est en construction). Mais,  face au déficit d’électricité que connait le pays, le temps presse, et depuis peu les travaux ont repris de plus belle. Ordre du président!

Le complexe hydroélectrique Uribante-Caparo a une déjà longue histoire. Les premières études ont été effectuées en 1951, mais c’est seulement dans les années 1960 qu’elles ont pris un tour concret.  Si le plan du complexe a finalement été approuvé par le gouvernement en 1970, il fallut attendre 1978 pour que la construction du premier ouvrage commence. C’est cette année-là que le président de l’époque, Carlos Andrés Pérez, arriva en hélicoptère à Potosí pour annoncer aux quelque 1500 habitants que leur village allait disparaître.

... et après l'inondation

... et après l'inondation

En 1985, le premier barrage, celui de La Honda, était terminé. L’inondation de la vallée pouvait commencer. Les habitants de Potosí avaient déjà été indemnisés et avaient quitté leur village. Ceux du hameau voisin de El Cedral, voyaient leur voie de communication principale coupée par le lac artificiel. Malgré une lutte pour pouvoir rester sur leurs terres, la plupart finiront aussi par émigrer.

Combien de vies ont été changées, bousculées, détruites parfois, à la suite de ces grands travaux? Un ouvrage de Miguel Montoya, un anthropologue vénézuélien chargé de recherches à l’université de Stockholm, s’attache à étudier les diverses stratégies suivies par les familles paysannes pour s’en sortir face à cette perspective d’émigration forcée. Intitulé Persistant Peasants: Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela, cet ouvrage est un précieux outil pour comprendre la mentalité profonde du petit paysan andin et la presque totale incompréhension de celle-ci par les agents gouvernementaux chargés de mener à bien le macroprojet hydroélectrique. Deux mondes, deux logiques se trouvaient face à face.  Devinez qui a gagné… en submergeant littéralement l’autre.

Le village de Potosi

Le village de Potosí

Le plus dramatique de cette histoire, c’est que le sacrifice qui a été demandé aux paysans  « au nom du progrès de la nation » n’est même pas justifié par les faits. En effet, la déforestation et l’irrigation intensives en amont de l’ouvrage sont telles qu’elles ont fortement réduit, ces dernières années, le débit des rivières alimentant le réservoir La Honda. Ce débit est actuellement inférieur aux besoins de la centrale si elle fonctionne à plein régime. En d’autres termes, la production d’électricité est inférieure aux prévisions. Pire : la sédimentation plus importante que prévu pourrait réduire de plusieurs dizaines d’années la vie utile de l’ouvrage.

Mais cela, les paysans déplacés de Potosí ne le savent probablement pas. Ils se trouvent déjà loin, dans leur nouvelle vie.

Juan Tello

Photo : Juan Tello


Tout le monde il est content

24 novembre 2008
En rouge, les chavistes; en bleu l'opposition

La nouvelle carte politique du Venezuela : le chavisme en rouge, l'opposition en bleu (avec les pourcentages des vainqueurs et des vaincus)

Au sortir des urnes de ces élections régionales, tout le monde il est content.

L’opposition est contente parce que :

  • elle a remporté trois états supplémentaires par rapport aux précédentes élections régionales
  • elle a remporté les mairies des deux plus grandes villes, Caracas et Maracaibo

Hugo Chávez et le Partido Socialista Unificado de Venezuela (PSUV) sont contents parce que :

  • ils ont remporté 17 états sur 22 et que le Venezuela reste très majoritairement rouge (voir la carte ci-dessus)
  • ils ont augmenté le nombre de voix par rapport au référendum de décembre 2007 : 5,6 millions au lieu de 4 millions
  • ils ont récupéré plusieurs États dont les gouverneurs sortants étaient des dissidents du chavisme

En demi-teinte

Voilà pour la superficie des choses. Cependant, si on gratte un peu, on s’aperçoit :

  • que les cinq états maintenant contrôlés par l’opposition regroupent 40 % de la population du pays
  • que les pourcentages obtenus par les élus chavistes ne sont pas, sauf exception dans deux ou trois états, à proprement parler écrasants
  • que les capitales de certains états « rouges » ont élu un maire de l’opposition (c’est le cas de Mérida, notamment)

Cela nous amène à dire que la victoire chaviste est, pour le moins, en demi-teinte. Le plus préoccupant pour les chavistes est sans doute que les zones urbaines les plus peuplées, y compris certains secteurs réputés pauvres, comme Petare, dans la banlieue de Caracas, sont passés à l’opposition. Le noyau dur du chavisme se trouverait-il désormais dans les régions rurales? Cela a de quoi inquiéter dans un pays depuis longtemps très largement urbanisé.

En effet, le « socialisme bolivarien » était déjà un socialisme sans classe ouvrière. Voici qu’il risque d’être un socialisme sans classes urbaines. Dur dur.

Hugo ChávezLire aussi :
Dieu pris au dépourvu (février 200 8)
Le Comandante dans son labyrinthe (avril 200 8)

Petite réflexion sur la crise et les gauches latino-américaines

23 novembre 2008
Marc Saint-Upéry

Marc Saint-Upéry

Dans l’attente des résultats des élections régionales au Venezuela, parlons de politique. Mais pas de petite politique électorale. Tentons d’élever un tant soit peu le débat avant l’inexorable tombée des chiffres, dans quelques heures, et avant leur analyse et décryptage, dans les jours qui viennent.

En cette journée d’attente électorale, donc, je suis tombé sur un texte bien intéressant : un entretien avec Marc Saint-Upéry, réalisé par Pablo Stefanoni et Ricardo Bajo, pour l’édition bolivienne du Monde Diplomatique.  Intitulé La crise, l’Amérique latine et les limites du « socialisme du XXIe siècle », l’article nous offre de quoi réfléchir sur les enjeux du moment, dans le monde et en Amérique latine en particulier. Des enjeux qui ne sont pas particulièrement petits, étant donné les incertitudes qui nous assaillent de toutes parts, la crise aidant.

Paradoxes

Marc Saint-Upéry est un journaliste qui réside en Équateur. Auteur de l’ouvrage Le rêve de Bolìvar : le défi des gauches sud-américaines (La Découverte, 200 8) et traducteur de plusieurs livres de Michael Moore, Mike Davis, Amartya Sen, Jeremy Rifkin, Robert Fisk et même des Yes Men, il a une vision globale de la situation du capitalisme et des socialismes en ce début de XXIe siècle. Maniant le paradoxe, il offre un éclairage revigorant sur des personnages aussi divers que Sarah Palin et Hugo Chávez. S’il ne mâche pas ses mots quant aux perspectives du dénommé socialisme du XX!e siècle, il ne tombe pas non plus dans le travers contraire, qui serait de déqualifier purement et simplement les politiques du chavisme.

Au long de cet entretien, Marc Saint-Upéry a le mérite d’avancer des hypothèses et explications globales, qui ne manquent pas de surprendre à l’occasion, comme lorsqu’il se dit convaincu que n’importe quelle mesure socio-économique d’envergure prise par les Chinois aura plus d’impact pour l’avenir de l’ensemble de l’humanité que tout ce peuvent dire ou faire les gouvernements de gauche latino-américains.

Voilà donc de quoi remettre à leur juste place certains mythes latino-américains, et réveiller nos neurones!

le rêve de Bolivar > Lire l’entretien La crise, l’Amérique latine et les limites du « socialisme du XXIe siècle
> Acheter l’ouvrage de Marc Saint-Upéry, Le rêve de Bolivar : le défi des gauches sud-américaines chez Amazon

Le petit Jésus est de retour

22 novembre 2008
Les tonalités du "campin melao" annoncent Noël

Jolies tonalités

Le petit Jésus est de retour! Noël est proche! Et comment je le sais? Non, ce n’est pas la froidure qui me le dit, encore moins les premiers flocons… Ici, la température reste imperturbablement la même à longueur d’année et les flocons ne tomberont jamais. Le climat frise la monotonie, à tel point qu’il faut y réfléchir à deux fois pour savoir à quelle époque de l’année on se trouve. Alors, c’est quoi qui m’annonce Noël?

Eh bien, un simple coup d’œil sur les flancs des montagnes qui m’entourent me dit que Noël arrive!  À chaque novembre, cela ne rate pas : l’herbe du petit Jésus, comme on l’appelle ici, colore de ses tonalités pourpres le paysage environnant.

capin melao

Capín melao

L’herbe du petit Jésus, c’est ce qu’on appelle dans le reste du Venezuela le capín melao, (parfois écrit capím melao). Ailleurs on la connaît sous le nom de capim gordura (Brésil); ikivutavuta (Burundi); cimvurabo (République démocratique du Congo); Brazilian stinkgrass, dordura grass, efwatakala grass, gordura grass, honey grass, molasses grass, stink grass, w(h)ynne grass (États-Unis); herbe à miel, herbe de mélasse, mélinis (France); Venezuela grass (Inde); puakatau (Polynésie); yaragua (Colombie); calinguero (Costa Rica); melado (Cuba); yerba agua (République dominicaine); yerba melao (Porto Rico); chopín, pasto de gordura, gordura (Amérique du Sud); futaute (Tanzanie). Pour mettre tout le monde d’accord, les scientifiques la connaissent sous le nom de Melinis minutiflora.

Originaire d’Afrique

Cette plante est une graminée pérenne originaire d’Afrique. De là, elle est passée au Brésil, puis, dès 1860, elle aurait été introduite au Venezuela, si l’on en croit une publication du ministère de l’agriculture du Brésil. Toujours est-il que maintenant elle fait partie intégrante du paysage dans la plupart des régions du pays. En effet, peu exigeante, elle s’adapte à une grande variété de sols et de conditions et se diffuse rapidement. C’est ce qui explique par ailleurs son ample diffusion dans de nombreux pays tropicaux.

capin melao

Melinis minutiflora (capín melao)

Ailleurs dans le monde, elle est considérée comme une plante fourragère et on la cultive à cet effet. De plus, son odeur forte est sensée repousser les insectes, les tiques et les serpents. Au Venezuela, au Brésil, en Colombie, on la considère en revanche comme une plante « nuisible », car elle est naturellement envahissante (elle se disperse facilement) et se révèle être un frein à la biodiversité. De plus, facilement inflammable en période sèche, elle est à la source de nombreux incendies de végétation. Enfin, elle cause des allergies de type rhume des foins.

Voilà pour l’étude scientifique. Mais pour moi et pour le commun des mortels dans les Andes, la Melinis menutiflora sera toujours la hierba del niño Jesús [l'herbe du petit Jésus], celle qui enrobe les montagnes de sa jolie couleur et annonce, à coup sûr, que Noël est proche.

Car à défaut de Noël blanc, le Noël est pourpre au Venezuela, ce qui n’est pas plus mal.

Jolies couleurs

Noël pourpre


Caballo Viejo : plein la vue, plein les oreilles

16 novembre 2008
Simón Diaz

Simón Díaz

Continuons sur la lancée de l’article précédent. L’auteur-compositeur de Caballo Viejo, Simón Díaz, vient de recevoir un prix Grammy latino pour l’ensemble de son œuvre.

Pour célébrer avec lui, je vous propose un florilège Caballo Viejo, à savoir une sélection d’interprétations de cette chanson devenue universelle. Je dis bien sélection : rien que sur Youtube, si l’on tape « caballo viejo », on n’obtient pas moins de 356 ocurrences! Je vous propose les interprétations qui me semblent les plus intéressantes, étonnantes ou représentatives. Vous en aurez plein la vue (malgré la qualité parfois médiocre des images) et plein les oreilles (j’ai tenté de choisir les vidéos dont le son n’est pas trop mauvais, ce n’est pas toujours évident).

Allons-y donc. À tout seigneur tout honneur, commençons par Simón Díaz interprétant lui-même son Caballo Viejo, avec, au milieu de la chanson, une libre improvisation destinée à une jeune dame, à la plus pure façon llanera :

Simón Díaz encore, en duo avec le toujours extravagant Juan Gabriel :

Simón Díaz toujours, en duo avec Plácido Domingo :

Continuons avec l’adaptation la plus connue, le succès des succès, celui des Gipsy Kings. Ces derniers se sont offert le luxe de transformer les paroles, la musique et même le titre, qui est devenu Bamboleo :

Pour rester dans les rythmes effrénés, voici une interprétation salsa de 1989, par la grande Celia Cruz (une caballa vieja, si je puis dire) :

Salsa encore : voici le portoricain Gilberto Santa Rosa et son groupe débordant de sabor (la vidéo amateur est de mauvaise qualité, mais admirez l’interprète qui continue à chanter imperturbablement entouré des fans féminines qui défilent pour venir l’embrasser!) :

Calmons les esprits. Voici l’adaptation d’une grande dame de la chanson espagnole, María Dolores Pradera :

Puis celle du galant numéro 1, le tombeur de ces dames (ici de mères et grands-mères étatsuniennes), j’ai cité Julio Iglesias :

Dans la même veine (mais en pire, si c’est possible), voici Raphael qui vient confirmer que le ridicule ne tue malheureusement pas :

Remontons d’un cran, et même de plusieurs, et écoutons José Feliciano, qui nous montre ici son grand talent de guitariste :

Roberto Torres maintenant, dans une version « classique » qui connut en son temps un grand succès :

Et voici un remix reggaeton de Andre MC Miami, dans lequel Roberto Torres (le même que ci-dessus) tient le rôle de caballo viejo auprès de jeunes beautés aguichantes. Un clin d’œil tout à fait convaincant :

Parmi les versions plus exotiques et moins connues, en voici une qui est bien intéressante, sur rythme de tango par Marga Mitchell :

Une version particulièrement dansante, par les Reyes de la Cumbia, dans une vidéo à la latina, comprenant évidemment de beaux mouvements de fessiers :

Plus académique maintenant, voici une adaptation pour chœur, par la Chorale universitaire Inocente Carreño, de Margarita :

Enfin, une très belle adaptation en langue arabe, par Nabil Mora (deuxième partie de la vidéo) :

Et voilà, le petit florilège est terminé. Si vous avez tenu le coup jusqu’ici, vous avez maintenant le droit de voter pour votre Caballo Viejo préféré, à travers ce petit sondage :


Pas mort, le vieux cheval!

16 novembre 2008
Caballo viejo, photo de J.-L. Crucifix

Caballo viejo

Caballo Viejo. Le vieux cheval. Vous connaissez sans doute cette chanson composée par le Vénézuélien Simón Díaz. Ou tout au moins vous connaissez Bamboleo, des Gipsy Kings, qui en est une libre adaptation à la mode gitane.

Il s’agit probablement de l’une des chansons vénézuéliennes les plus connues et diffusées internationalement : il en existe, dit-on, 350 versions dans 12 langues! Parmi la brochette de chanteurs célèbres qui l’ont interprétée, citons Celia Cruz, María Dolores Pradera, Julio Iglesias, Gilberto Santa Rosa, José Luis Rodríguez “El Puma”, Oscar D’León, Rubén Blades, Roberto Torres, Ray Conniff, les Gipsy Kings et Plácido Domingo (1). Belle diversité!

Hymne

Pour comprendre ce succès, plongeons-nous d’abord dans le texte de cette chanson devenue presque hymne :

Cuando el amor llega así de esta manera
uno no se da ni cuenta
el carutal reverdece y guamachito florece
y la soga se revienta
Caballo le dan sabana porque está viejo y cansao
pero no se dan ni cuenta
que un corazón amarrao
cuando le sueltan las riendas
es caballo desbocao
Y si una potra alazana caballo viejo se encuentra
el pecho se le desgarra y no le hace caso a falseta
y no le obedece al freno ni lo paran falsas riendas
Cuando el amor llega así de esta manera
uno no tiene la culpa
quererse no tiene horario
ni fecha en el calendario
cuando las ganas se juntan
Caballo le dan sabana
y tiene el tiempo contao
y se va por la mañana con su pasito apurao
a verse con su potranca
que lo tiene embarbascao
El potro da tiempo al tiempo
porque le sobra la edad
caballo viejo no puede
perder la flor que le dan
porque después de esta vida
no hay otra oportunidad
Quand l’amour arrive ainsi de cette manière
on ne s’en rend même pas compte
le caruto reverdit et le guamachito fleurit
et la corde se rompt
On laisse courir le cheval dans la savane parce qu’il est vieux et fatigué
mais on ne se rend même pas compte
qu’un cœur attaché
si on lui lâche les rênes
c’est un cheval emballé
Et si le vieux cheval fait la rencontre d’une pouliche alezane
sa poitrine se déchire et il ignore la conduite
il n’obéit plus au mors et les rênes ne l’arrêtent plus
Quand l’amour arrive ainsi de cette manière
ce n’est pas de notre faute
s’aimer n’a pas d’horaire
ni de date dans le calendrier
lorsque les envies se rejoignent
Le cheval on le laisse courir dans la savane
et il a son temps compté
et il s’en va au petit matin de son petit pas pressé
rencontrer sa pouliche
qui le rend tout confus
Le poulain donne le temps au temps
parce que l’âge peu lui importe
Le vieux cheval ne peut
perdre la fleur qu’on lui donne
parce qu’après cette vie-ci
il n’y aura plus d’autre occasion

À quoi tient ce succès?  Simón Díaz répond:

Simón Diaz

Simón Díaz

Ce qui se passe avec les vieux chevaux, c’est qu’on a l’habitude de les mettre à la porte dès qu’ils ne servent plus. D’une certaine façon, c’est ce qui se produit aussi avec les personnes âgées, je crois que c’est pour cela que la chanson a eu autant de succès, parce que tout le monde comprend que cela peut lui passer. Bien entendu, si après cela le vieux cheval rencontre une pouliche dont il tombe amoureux, cela le fait renaître à la vie. Les paroles de la chanson peuvent être comprises par n’importe qui dans n’importe quelle partie du monde, parce qu’elles touchent à la vie de tous.

Fantasme

Voilà une explication bien pensante, celle qui convient sans doute le mieux aux bonnes gens du Venezuela et d’ailleurs. Mais derrière cette universalité proclamée, que se dissimule-t-il? Eh bien, il y a un grand fantasme. Un grand fantasme qui parcourt le monde : le vieux et la jeune. La belle et la bête. Le vieux cheval sur le retour et sa jeune et belle alezane.

La figure est fréquente au Venezuela : c’est celle du hacendado (propriétaire terrien) qui, à côté de sa famille officielle, entretient, aux yeux de presque tous, une jeune maîtresse, avec qui il aura probablement des enfants et fondra une famille parallèle. C’est le professeur à la retraite qui épouse une des ses jolies étudiantes. C’est le vieux (et nouveau) riche avec la belle du barrio. Dans ce petit jeu, chacun y trouve son compte : l’illusion d’une nouvelle jeunesse pour le vieux cheval; un statut social rehaussé et l’espoir d’un bon héritage pour la jeune. Donnant-donnant.

Vénézuélien, tout cela?  Oui, c’est particulièrement ancré dans la culture du Llano, dont est issu Simón Díaz. Mais pas que. L’Amérique latine toute entière, sans exception, accepte socialement et ouvertement cette réalité. L’Afrique, l’Asie? Sans doute aussi, sans trop d’hésitations, si j’en juge par ce que nous disent certains films. L’Amérique du Nord, l’Europe? Disons que c’est plus souterrain, plus subtil. Mais oseriez-vous prétendre que le fantasme en est absent? Même s’il ne reste parfois qu’à l’état de fantasme, il est bel et bien là, rampant.

Universalité

memoire_de_mes_putains_tristesBref, si le Caballo viejo rejoint l’universalité, c’est indéniablement à travers ce fantasme du vieux avec sa jeune. En littérature, avec son talent habituel, Gabriel García Márquez a poussé le mythe jusqu’à sa dernière extrémité : dans Mémoire de mes putains tristes, il met en scène un vieillard dont le dernier désir avant la mort prochaine est de se coucher -pudiquement se coucher- aux côtés d’une jeune fille vierge dont il pourra observer à l’envi l’infinie jeunesse.

Décidément, Freud avait vu clair. Le vieux cheval n’est pas mort. La belle alezane non plus.

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(1) Vous voulez découvrir quelques-unes des interprétations de Caballo Viejo? Voyez mon billet Plein la vue, plein les oreilles : une sélection de 16 vidéos, dont certaines sont étonnantes, vous y attend.