Archive for janvier, 2008


Noël ne se termine pas à Noël

“Paradura” dans les Andes vénézuéliennes

Dans les Andes vénézuéliennes, Noël ne se termine pas le 25 décembre, ni même le 6 janvier, fête des rois. Une tradition bien enracinée prolonge le temps de Noël jusqu’au 2 février, jour de la vierge de la Chandeleur : c’est la paradura del Niño, terme que l’on pourrait traduire par « Élévation de l’Enfant Jésus ».

Expression parfaite de la profonde religiosité populaire de la région andine, la paradura se célèbre entre le 1er janvier et le 2 février dans toutes les familles catholiques, qu’elles soient rurales ou urbaines, riches ou pauvres, et même dans les institutions publiques ou privées –écoles, universités, banques, entreprises…

Maison andine à la Toma AltaC’est cependant dans les régions rurales qu’elle conserve sa signification la plus profonde et la plus authentique. J’ai eu la chance de participer ce week-end à une paradura dans une communauté éloignée de la région du páramo : plus exactement à la Toma Alta, dernière communauté (quelques familles seulement) avant la montagne désertique, à 3700 mètres d’altitude.

Le “rezandero”Mais en quoi consiste donc une paradura, cette « élévation de Jésus »? Il s’agit de la célébration de l’enfant Jésus qui se met debout, qui marche, qui devient adulte… Ce symbole fort pour toute maman –son enfant se met debout– est ici appliqué à la divinité représentée par ce Christ enfant. Aidé par un parrain et une marraine choisis pour l’occasion, voici l’enfant-dieu qui se lève devant la communauté réunie, au son de prières incantatoires, de cantiques, de chants exprimant tout à la fois l’humilité, la joie et l’espérance.

Les parrains agenouillés devant la crècheLe rituel est fermement établi : tous, petits et grands, se réunissent autour de la crèche, spécialement illuminée pour l’occasion. Ensuite, le rosaire est chanté, entonné par le rezandero (réciteur) et aussitôt repris par le chœur. Puis commence un long chant accompagné de violon, de cuatro, de guitare, un chant répétitif dont les strophes célèbrent l’enfant Jésus et sa mère, tout en décrivant l’action en cours : les parrains s’agenouillent devant la crèche, saisissent l’enfant et le placent dans un tissu de soie.

La procession autour de la maisonAu bout d’un moment, commence une procession dans la maison, puis à l’extérieur, aux alentours, à la lueur des bougies. La procession revient ensuite devant la crèche. C’est alors que les parrains baisent l’enfant, puis le présentent aux participants, qui le baisent à leur tour. Finalement, les parrains replacent l’enfant dans la crèche, debout et non couché. Moment de recueillement et d’extrême dévotion.

Pendant que les cantiques et prières continuent, entonnés par les hommes, les femmes commencent à s’affairer à la cuisine pour préparer ce qui sera bientôt offert à tous les participants : un morceau de bizcochuelo (un gâteau très léger) accompagné d’un vin de banane sucré. De leur côté, les musiciens commencent à interpréter des pièces musicales populaires et la célébration prend alors un tour plus festif. Mais contrairement aux fêtes habituelles, on ne danse pas, car ce serait considéré comme un manque de respect pour l’enfant Jésus.

Paysage andin à la Toma AltaIl est difficile de rester insensible face à une dévotion d’une telle profondeur. À tout moment, on a l’impression que les participants vivent une histoire, ou plutôt se créent leur propre histoire aux côtés de l’enfant Jésus et de la Vierge Marie. La paradura apparaît ainsi comme un théâtre vécu, dans lequel grands-parents, parents et enfants réunis partagent, à leur manière, leur foi. Elle est aussi l’expression d’une vie communautaire réelle et intense, sans doute nécessaire lorsque l’on vit, relativement isolé du monde, à plus de 3500 mètres d’altitude, dans une région extrêmement belle, mais aussi extrêmement ingrate.

Un belle leçon de vie, en tout cas, pour nous tous –croyants ou non– qui avons l’habitude de nous nourrir de futilités sans fin…

L’été en hiver

L’été à Mérida

Le Venezuela est dans l’hémisphère nord (il y en a qui en doutent ou ne le savent pas, mais vérifiez). Dans l’hémisphère nord, l’hiver dure du 21 décembre au 20 mars. Nous sommes le 19 janvier. C’est donc le plein hiver au Venezuela!

La logique est implacable.

Et pourtant, détrompez-vous : c’est ici l’été! L’été en hiver! Vous n’y pigez rien? Moi non plus, au début. Puis j’ai compris : ce qu’on appelle ici le verano [l'été], c’est la saison sèche. La saison humide, quant à elle, correspond à l’invierno [hiver]. Or, il se fait que la période sèche s’étend généralement de décembre à avril, soit pendant l’hiver météorologique de l’hémisphère nord. L’été (verano) a donc lieu en hiver. Vous suivez toujours?

L’origine de tout cela, ce sont (une fois encore) les conquistadores et colonisateurs espagnols. Les pauvres ne sachant trop bien où ils se trouvaient (les hémisphères n’avaient aucun sens à l’époque), ils ont fait le parallèle entre saison sèche et verano, entre saison humide et invierno. Comme en plein cœur de la Castille, en quelque sorte.

La confusion est restée. Il n’est pas rare qu’un paysan vous dise, juste avant qu’il pleuve, ¡Llega un invierno fuerte! [littéralement : Un terrible hiver arrive!, à traduire par : Il va tomber des hallebardes!]. Ou encore, lorsque la sécheresse perdure, on vous dira : Qué largo este verano! [Qu'il est long, cet été!]. Et cela peu importe la saison de l’année à laquelle on se trouve.

La photo du haut, prise aujourd’hui à midi, illustre à quoi ressemble un verano, depuis la fenêtre de mon appartement. Vous y voyez un ciel immensément bleu surplombant la Sierra Nevada de Mérida et son pic Bolívar enneigé (4980 m). Voici maintenant le même paysage, toujours depuis ma fenêtre, en invierno (photo prise au mois d’août, soit en plein été de l’hémisphère nord) :

Sierra Nevada en hiver

Avouez qu’il y a de quoi être confondu, d’autant plus que, si près de l’Équateur, on perçoit à peine les changements de durée entre le jour et la nuit, selon la période de l’année.

Mais quelle importance peut avoir la saison lorsque, tout au long de l’année, le thermomètre flirte ici (à 1600 mètres d’altitude) avec les 25 degrés le jour et les 18 degrés la nuit? Cela en devient même monotone, à tel point qu’on se prend à rêver (pas trop souvent quand même) d’un vrai hiver!

Simón Bolívar et Britney Spears

El general en su laberinto Je suis sans doute le dernier à l’avoir lu. Toujours est-il que je viens de terminer la lecture du roman El general en su laberinto [Le général dans son labyrinthe] que publia en 1989 Gabriel García Márquez.

Dans ce récit de caractère historique, le grand écrivain colombien raconte les derniers mois de la vie de Simón Bolívar, le Libertador de l’Amérique latine.

Roman dramatique, déchirant, historiquement très bien documenté, qui nous fait descendre le río Magdalena, au cœur de la Colombie, en compagnie du héros déchu et des ses derniers fidèles. À ses côtés, nous errons de ville en ville, de hacienda en hacienda, jusqu’à Santa Marta, terme final de la vie de celui qui, quelques années ou quelques mois auparavant, était encore adulé par les foules . Une longue et lente descente aux enfers, jusqu’à la mort inéluctable, attendue dès le début du récit.

De sa main de maître, García Márquez nous fait partager dans la souffrance les derniers moments du général. Au fur et à mesure que l’on tourne les pages, un mythe tombe, tandis qu’un homme se révèle, un humain comme vous et moi : c’est là tout le talent de García Márquez de faire descendre Bolívar de sa statue pour en faire un vivant. Je ne peux que vous recommander de lire ou relire ce roman, qui est aussi un exceptionnel cours d’histoire.

J’en étais aux dernières pages de ce funeste labyrinthe lorsque, partout –à la télévision, sur Internet, jusque dans la presse bien pensante, catholique de surcroît– on s’empara de l’histoire d’une jeune femme qui, il n’y a pas si longtemps, fut également une héroïne des foules : Britney Spears. Et de nous rabâcher les oreilles, de nous en mettre plein les yeux avec la déchéance de la pop star, son enfermement dans une clinique psychiatrique, les coups donnés à son fils, sa nouvelle relation, et même un jeu macabre qui consiste à parier sur sa mort prochaine. Descente aux enfers là aussi, mais en mode téléréalité.

Le philosophe qui dort en moi (heureusement qu’il dort d’ailleurs…) s’est aussitôt mis en branle : n’existe-t-il pas un parallèle, sinon entre ces deux destins, du moins entre l’effet qu’ils produisent sur les foules : une espèce d’attraction fatale pour le héros qui tombe, pour le mythe qui trébuche ; un désir forcené de rendre à nouveau humain celui ou celle qui ne l’était plus tout à fait. Humain jusqu’à la déchéance, jusqu’à la mort.

Britney SpearsJe vous laisse sur cette réflexion inachevée. Vous la continuerez. Pour ce faire, plutôt que d’écouter le dernier disque de Britney Spears –ou pire, de perdre votre temps à lire toutes les conneries qui s’écrivent et se publient à son sujet– lisez, s’il vous plait, Le général dans son labyrinthe.

>> Acheter Le général dans son labyrinthe chez Amazon.fr

venezueLATINA inaugure sa boutique

Boutique venezueLATINA

Vous désirez vous procurer un livre, une musique, un film sur le Venezuela? Croyez-en mon expérience, ce sont des articles plutôt difficiles à trouver dans la jungle virtuelle qu’est Internet ou chez les libraires et disquaires « réels » de votre ville. Et cela même à Paris, même à Montréal… Ne parlons pas, alors, de la province, de l’étranger, du bled où vous vous trouvez peut-être.

Pas de désespoir. Ces derniers jours, j’ai passé mon temps à réunir et classer les livres, disques et films qui sont vénézuéliens ou en relation avec le Venezuela, et se trouvent disponibles sur le marché. Puis, en partenariat avec Amazon.fr, j’ai monté une boutique virtuelle où tout un chacun peut se les procurer. Toutes les productions en langue française sur le Venezuela se trouvent donc désormais réunies dans un seul et même endroit : dans la boutique venezueLATINA! Simple, non?

État des lieux

Dans la foulée, la mise en place de cette boutique m’a permis de faire un état des lieux de ce qui existe réellement en langue française sur le Venezuela. Question littérature, ce n’est pas la gloire : seuls deux romans vénézuéliens sont disponibles en traduction : Doña Bárbara de Rómulo Gallegos (que tout visiteur des llanos du Venezuela devrait emporter avec lui) et Les lances rouges de Arturo Uslar Pietri, dont l’action se déroule durant la guerre d’indépendance. Il y a aussi quelques romans dont l’action se passe au Venezuela, parmi lesquels se détache Superbe Orénoque de Jules Verne (un autre must si vous voyagez par ici).

Signalons encore quelques ouvrages sur la société vénézuélienne (sur les Yanomamis, par exemple), d’autres sur la politique (inévitable par les temps qui courent), sur l’économie, quelques-uns sur la culture… Mais au total, la bibliographie en langue française reste plutôt limitée. Si vous êtes curieux et voulez en savoir plus, faites cependant un tour parmi la catégorie Livres en anglais : on y trouve plusieurs titres intéressants qui n’existent pas en français.

Au rayon des disques, c’est un peu plus riche. On peut se procurer d’excellents CD de musique traditionnelle vénézuélienne ainsi que, en plus grand nombre encore, des disques de musique pop ou de variétés (Oscar D’León en tête, mais aussi Soledad Bravo, Franco de Vita, José Luis Rodríguez et même des Billo’s Caracas Boys, grand orchestre de danse qui a fait les beaux jours de Caracas pendant des décennies).

Au rayon des films, presque rien : aucun film vénézuélien, mais un documentaire de National Geographic et deux ou trois films tournés au Venezuela (dont Le salaire de la peur, extraordinaire suspense de Henri-Georges Clouzot, avec Yves Montand, qui a remporté la Palme d’or à Cannes en 1953).

Guides et cartes

La boutique venezueLATINA a été pensée en partie en fonction des besoins des visiteurs et touristes qui projettent de venir au Venezuela. Aussi s’ouvre-t-elle sur les guides et les cartes. Ensuite elle permet d’approfondir et de découvrir peu à peu les livres en français (classés par catégorie), les livres en anglais et en espagnol, les musiques et les films.

Ne croyez pas qu’avec cette initiative commerciale, je me transforme en un vilain capitaliste… (je suis très mauvais capitaliste). Certes, si une bonne âme achète dans la boutique, Amazon me verse une commission de 5 %. Autant dire qu’avec une boutique au contenu aussi pointu, je ne risque pas de m’enrichir de sitôt. Mais tel n’est pas mon objectif. Je considère cette boutique comme un service plutôt que comme un moyen de gagner de l’argent. Si j’étais assoiffé de gain, je me lancerais dans quelque chose de bien plus rentable qu’une boutique virtuelle sur le Venezuela…

De votre côté, n’hésitez pas à fureter dans le catalogue et –qui sait?– à y faire vos achats. Le paiement sécurisé se réalise directement avec Amazon.fr, qui se responsabilise également de l’envoi à votre domicile. Amazon est un e-marchand mondialement connu. Il n’y a donc aucune crainte à avoir en ce qui concerne le sérieux de la boutique et la sécurité de la transaction.

Les rayons de la boutique venezueLATINA

Guides
Cartes
Livres – Littérature
Livres – Culture
Livres – Société
Livres – Politique
Livres – Histoire
Livres – Géographie
Livres – Économie
Livres en anglais
Livres en espagnol
Musique traditionnelle
Musique pop/variétés
Musique classique
Films

Adios, Año viejo!

Año viejo en Canaguá

De passage il y a quelques jours à El Rincón, un hameau des Pueblos del Sur de l’État de Mérida, près de Canaguá, je me suis trouvé face à face avec cette barrière improvisée. Deux enfants tenaient fermement en main une branche d’arbre avec laquelle ils barraient la route, peu décidés à me laisser passer. Sur le bord du chemin, installée sur une chaise, une poupée grandeur nature représentant un vieil homme…

Le vieil homme s’appelle Año viejo [Vieille année] et on le rencontre à cette époque de l’année dans beaucoup de familles andines, spécialement dans les villages, mais aussi dans les quartiers populaires des villes. Il fait en effet partie des (nombreuses) traditions de fin d’année dans les Andes vénézuéliennes.

Año viejoAño viejo est fabriqué chaque année au mois de décembre par les enfants du voisinage. Ils utilisent pour cela des vieux vêtements, des chaussures usagées, des chiffons en tous genres, qu’ils rempliront de paille et de poudre… Côté accessoires, la créativité est souvent au rendez-vous, mais la bouteille, tellement représentative, fait rarement défaut.

Le 31 décembre à minuit, après les habituelles embrassades, Año viejo est brûlé en communauté, dans une sorte de cérémonie rituelle : adieu à l’année passée et bienvenue à l’année qui commence! Comme pour dire : « À nouveau, tout recommence, tous les espoirs sont permis! » Pétards et feux d’artifice accompagnent généralement ce sacrifice spectaculaire qui est avant tout une marque d’espérance.

Et les enfants qui font barrage sur la route, me direz-vous? Les jours qui précèdent le 31 décembre, ils quémandent simplement aux passants une menue aumône. Celle-ci leur permettra d’acheter quelques pétards, qui viendront ajouter quelques émotions supplémentaires lorsqu’Año viejo sera sacrifié.

Je vous souhaite à toutes et tous, chères lectrices et chers lecteurs, le meilleur pour 2008!