Des pâtes impérialistes pour les pauvres

28 mai 2007

Pâtes du Mercal fabriquées par Cargill

On connaît les diatribes de Hugo Chávez contre les méfaits de l’impérialisme et des grandes entreprises multinationales. On connaît moins certains accommodements que la révolution bolivarienne peut prendre avec certains de ses « ennemis ».

Un exemple ? Le gouvernement a lancé de grands programmes sociaux appelés misiones [missions]. Parmi celles-ci, la mission Mercal a consisté à mettre sur pied un réseau parallèle pour la distribution et la vente des produits de première nécessité. Même si les magasins et marchés Mercal s’adressent en priorité aux moins nantis, ils sont ouverts sans discrimination à tous les Vénézuéliens. Il s’agit d’un effort gouvernemental pour rompre les tout-puissants monopoles de distribution du pays et défendre le pouvoir d’achat des plus pauvres. Sans aucun doute, les intentions sont bonnes, même si parfois elles se trouvent compromises par certaines pratiques de corruption et de favoritisme, déviation fréquente au Venezuela.

Eh bien, les pâtes que l’on vend dans les Mercal à 1200 bolivars le kilo (environ 0,30 €) sont fabriquées par Cargill du Venezuela, ni plus ni moins. Cargill, l’une des multinationales les plus vilipendiées au monde pour ses pratiques peu respectueuses de l’environnement et des droits des travailleurs!

Jugeons-en : Cargill joue un rôle pivot dans la destruction de l’Amazonie, dénonce Greenpeace. Non seulement la multinationale participe activement, voire frauduleusement, à la déforestation afin de promouvoir la culture intensive du soja, mais encore elle compte parmi ses fournisseurs des fermes pratiquant des formes d’esclavagisme. Cargill a d’ailleurs été condamnée à plusieurs reprises par la justice brésilienne, en raison de ses pratiques abusives.

On n’en est pas là au Venezuela. Certes, présente surtout dans la grande distribution, Cargill contrôle une bonne partie du marché des farines, du riz, des huiles et des pâtes, à tel point qu’il est bien difficile d’éviter ses produits dans les supermarchés. Mais, somme toute, la filiale vénézuélienne de Cargill apparaît comme une entreprise capitaliste tranquille et exemplaire, qui soulève un minimum de vagues.

Il n’empêche : la mission Mercal pourrait choisir des fournisseurs plus recommandables, et favoriser notamment la petite et moyenne industrie nationale. Ce serait une bonne façon de pratiquer dans les faits le « développement endogène » que prêche à longueur de discours Hugo Chávez et d’offrir des pâtes moins impérialistes aux Vénézuéliens.


Le Venezuela est une femme

20 mai 2007

Chica bonita

Eh oui, cela vous étonnera sans doute : LE Venezuela n’est pas masculin, mais bien féminin. En espagnol, on dit bien LA Venezuela. Le nom n’est autre qu’un diminutif de Venezia. (Petite digression historique : c’est en effet l’exquise Venise qui est venue à l’esprit de l’explorateur florentin Amerigo Vespucci lorsqu’il aperçut pour la première fois les villages indiens construits entièrement sur pilotis le long de la côte de ce qui constitue à présent le Venezuela.)

Vous me direz qu’un pays n’a pas de sexe. Et pourtant, quiconque a fréquenté quelque peu le Venezuela ne peut douter un seul moment que ce pays est bien une femme! C’est que la femme vénézuélienne est partout : séduisante, élégante, altière, provocante, elle domine allègrement les rues et les endroits publics. À la maison, c’est elle qui commande, dans une sorte de matriarcat qui, par ailleurs, n’exclut nullement le machisme (pensez à la mamma italienne, dont on n’est pas loin). À la télévision, elle n’arrête pas de crever l’écran de sa beauté exhubérante… et quelquefois construite. À l’école, à l’université, elle efface volontiers ses camarades masculins par sa constance et ses qualités d’apprenante. Une fois dans la vie professionnelle, il n’est pas rare de la voir gravir les échelons et arriver à des postes de décision.

Face à cette femme hyperactive, l’homme, le macho, n’a finalement que peu d’arguments. Il ne peut qu’en appeler à la tradition et à l’irrationnel pour justifier sa supposée supériorité.

Mais la vraie supériorité, celle qui compte dans la vie sociale, est souvent ailleurs – du côté des femmes. Devant des hommes volontiers désengagés et inconstants, c’est la femme qui assume presque tout : elle s’occupe non seulement de l’éducation des enfants et de la tenue du foyer (ses rôles traditionnels), mais elle assure aussi bien souvent le gagne-pain de la famille.

Et pourtant le machisme est toujours là, bien ancré, qui parvient à faire taire les plus impertinentes au moment précis où il se sent menacé dans ses fondements. Et pour y arriver, rien n’est plus efficace qu’un mot ou un geste amoureux, vrai ou simulé : cela les fait fondre…

Paradoxes d’une société dans laquelle l’homme cherche à dominer, mais y arrive de moins en moins, tandis que la femme peut à la fois briller et jouer la soumise, dominer outrageusement et être inexorablement dominée.

Un petit jeu qui n’est pas toujours facile à comprendre.


Autel particulier

13 mai 2007

Autel particulier en Guaraque

De passage à Guaraque, l’un des Pueblos del Sur de l’état de Mérida, je cherchais un endroit où manger. On m’indique le seul restaurant du village (un bien grand mot pour ce dont il s’agissait). L’intérieur en était très simple : un table adossée à un mur et trois chaises en plastique.

Trônant au fond de la pièce, un autel en forme de niche, abritant une pléiade de figures religieuses, dont une collection de vierges. Il n’est pas rare, au Venezuela, de trouver ce genre de construction religieuse dans une maison privée. Les Vénézuéliens –et tout spécialement ceux des Andes– ont en effet la réputation d’être très religieux.

Il serait faux de dire qu’ils ne le sont pas, mais leur religiosité est très particulière : plus superstitieuse que spirituelle, plus extérieure que mystique. Ceci explique ce goût immodéré pour les manifestations visuelles du religieux : les statues, les images, et donc les autels destinés à les recueillir.

N’allez pas croire non plus que seule la religion catholique a droit de cité. Depuis sa « découverte » et son évangélisation, le continent latino-américain a été celui des syncrétismes. Les croyances chrétiennes n’ont pu que se superposer aux croyances indiennes, bien ancrées dans les inconscients. Les rites en tous genres se sont confondus.

Cinq cents ans plus tard, les syncrétismes sont toujours bien vivants dans les têtes, même s’ils ne s’expriment pas toujours au grand jour. Il leur arrive cependant d’émerger parfois à la surface, comme c’est le cas dans certaines manifestations folklorico-religieuses.

Ne vous étonnez donc pas si, au hasard d’un autel comme celui-ci, vous découvrez côte à côte la vierge de Coromoto, la plus vénérée au Venezuela, et María Lionza, princesse indienne qui préside à un culte païen encore bien vivant dans le pays.

Espérons que le pape en soit informé!


Joropo endiablé

6 mai 2007

Joropo endiabléDemandez à un Vénézuélien quelle est la musique nationale de son pays. Il vous répondra sans hésiter : le joropo! Le joropo ne se joue pourtant pas dans l’ensemble du pays. Il est la musique des Llanos, ces vastes plaines qui, au sud des cordillères, couvrent le Venezuela d’est en ouest.

Durant la guerre d’indépendance, suite à leur ralliement à la lutte de Simon Bolivar, les Llanos ont joué un rôle important dans la construction identitaire du Venezuela. D’une certaine façon, toujours actuellement, ils symbolisent encore le pays profond, le pays réel. Le Vénézuélien s’identifie volontiers au llanero, personnage libre, sauvage, fier, métissé de blanc, d’indien et de noir. L’équivalent presque exact (sauf pour ce qui est du métissage!) du cowboy aux États-Unis. Et de même que la musique country représente l’Amérique du Nord profonde, le joropo symbolise pour beaucoup le Venezuela traditionnel et authentique.

L’ethnomusicologue français Michel Plisson, spécialiste des musiques du Venezuela, décrit ainsi le joropo :

Le joropo représente dans les llanos vénézuéliens et colombiens un ensemble complexe. C’est un genre musical-chorégraphique comprenant la danse, le chant semi-improvisé, la manifestation festive, le rythme, les instruments et les tournures mélodiques. Dans les llanos, le joropo est partout présent dans les manifestations festives : mariage, fête de saint patron, plutôt dans l’espace semi-privé mais aussi dans l’espace public.

Sur les origines du joropo, il précise :

Même si elle n’a pas été la seule, l’influence hispanique a joué indiscutablement un rôle majeur dans la formation du joropo, notamment à l’époque coloniale. Pour la danse, on retrouve des figures similaires dans nombre de pays d’Amérique hispanophe aussi éloignés les uns des autres que le Pérou, le Chili, l’Argentine, le Paraguay, la Colombie, le Mexique… qui ne constituaient à l’époque que les régions d’un vaste empire, telles la tenue de main et l’usage du mouchoir dans le jeu de séduction, l’escobillao (“brosser” : va-et-vient rapide des pieds en dansant), le zarandeo (tournoiement), resbaloso (pas glissé), etc… et surtout la figure du zapateo (claquement des talons), quoique différent de celui du Mexique, de l’Argentine ou du Pérou… Plus tard, les figures de danses ont aussi subi l’influence des danses de salon comme la valse, la scottish, la mazurka et la valse, devenues très à la mode au cours du XIXe siècle.

Pour la musique, ce n’est que vers 1880 que le terme joropo est associé à une musique, ce qui n’est sans doute pas étranger au mouvement musical nationaliste qui se développe à ce moment, utilisant ou s’inspirant d’aires criollos. (…) Ainsi, danse et musique d’origines et époques diverses se retrouveront définitivement soudées sous le label commun de joropo.

Aussi précise et savante qu’elle soit, il manque à cette description un exemple vivant de la musique et de la danse. Je vous l’offre par le biais d’un document étonnant : un couple d’enfants dansant un joropo endiablé devant le président Chávez! Bien que la qualité de l’image (mais non celle du son) laisse à désirer, l’intensité et l’émotion du moment compensent amplement cette faiblesse.

Pour ceux qui voudraient une présentation plus académique (et avec une meilleure qualité d’image), en voici une :

Enfin, signalons que Michel Plisson vient d’éditer dans la collection Inédit de la Maison des Cultures du Monde deux excellents disques de musique vénézuélienne dédiés à la harpe : ARPA LLANERA & CANTO RECIO (Musique et chant des États de Barinas et Apure) et ARPA TUYERA & BUCHE (Musique et chant des États de Miranda et Aragua). On peut se les procurer en téléchargement sur diverses plateformes de vente de musique en ligne (Fnacmusic, VirginMega, iTunes, … sur lesquelles on peut écouter des extraits). L’un et l’autre CD sont également en vente en ligne sur Amazon.

Arpa llanera & canto recioArpa tuyera & BucheCes deux disques sont tout à fait recommandables, tant pour la musique elle-même que pour les notes de Michel Plisson (dont sont extraites les citations ci-dessus). Ces dernières constituent en effet une information de tout premier ordre sur la musique vénézuélienne (ce qui est plutôt rare en français). Cliquez sur les liens suivants pour télécharger les livrets :


Vous avez dit déforestation?

1 mai 2007

Déforestation entre Calderas et Masparrito

Le Venezuela a l’un des taux de de déforestation les plus élevés de la planète. Chaque année depuis 1990, il perd 0,6 % de ses forêts : quelque 287 600 hectares de forêt sont irrémédiablement détruits, sans compter la dégradation qu’entraînent l’exploitation forestière, les exploitations minières et l’extraction de pétrole. Entre 1990 et 2005, le Venezuela a officiellement perdu 8,3 pour cent de sa couverture forestière, soit environ 4 313 000 hectares –l’équivalent de la superficie de la Suisse. Le processus a tendance à s’accélérer depuis 2000, révolution bolivarienne aidant. Celle-ci se montre en effet laxiste s’agissant d’occupations de terre par des paysans.

J’ai été témoin des effets navrants de la déforestation au cours d’une randonnée qui m’a mené de Calderas a Masparrito, dans le piémont andin près de Barinas. Au long des cinq heures de marche, ce ne fut que désolation, dévastation, paysage en complet bouleversement. Il s’agissait ici d’une colonisation agricole dans toute sa splendeur, moyennant la pratique de la terre brûlée.

Les forêts ne sont de personne. Il suffit de choisir un espace, de le clôturer, d’en « améliorer l’usage » (à savoir abattre les arbres pour leur substituer une activité productive –patûrage ou culture) pour avoir l’espoir de recevoir, un jour plus ou moins lointain, un droit de propriété. Si une route est projetée (comme c’est le cas entre Calderas et Masparrito), cela ne rend que plus appétissante l’entreprise, car le terrain se mettra à valoir.

Jeter la pierre?

Nombreux sont donc ceux qui tentent leur chance. Ce ne sont pas nécessairement les plus pauvres : il faut disposer d’un certain capital pour clôturer l’espace et payer les ouvriers qui déforesteront.

Mais cette déforestation sauvage est aussi le fruit de l’ignorance. Il ne faudra que quelques années au colon pour s’apercevoir que les terres défrichées ne conviennent pas pour l’élevage et qu’elles s’épuisent rapidement si on les cultive –à moins d’y insuffler des tonnes d’engrais hautement polluants. Entretemps, le mal sera fait : la forêt primitive aura disparu et ne reviendra plus jamais. Laissé en friche, le terrain sera la proie des fougères et d’une basse végétation envahissante.

Faut-il pour autant jeter la pierre sur le paysan défricheur? Il a sa logique : il doit nourrir ses enfants (souvent nombreux) et surtout assurer leur avenir. Laissé à lui-même, il trouve la solution dans la conquête de nouvelles terres. Bien conseillé, il pourrait plutôt accroître la productivité, généralement très faible, de celles qu’il possède déjà.

Du reste, les habitants du Nord, Européens et Américains, sont bien mal placés pour donner des leçons à ceux du Sud. N’ont-ils pas été historiquement, depuis des siècles, les plus grands défricheurs de la planète, à tel point qu’il n’existe pratiquement plus de forêts primitives en Europe et en Amérique du Nord? Maintenant que les problèmes environnementaux sont planétaires, il est bien beau de sonner l’alarme, mais gardons tout de même une perspective historique et une certaine humilité.

Déforestation à El Vegón, entre Calderas et MasparritoEn effet, il serait tout de même malvenu d’exiger des paysans du Sud qu’ils résolvent les problèmes du monde. La solution passe plutôt par l’offre aux petits paysans d’alternatives sociales et économiques viables et crédibles qui leur permettent de concevoir un avenir décent pour eux et leur famille, sans devoir passer par la déforestation.

Mais les responsables politiques et économiques auront-ils l’imagination, la capacité et surtout le courage de se lancer dans un tel défi?


Épinglées au mur

1 mai 2007

Les miss de Canaguá

Je faisais allusion dans un précédent billet à la folie pour les concours de beauté qui régnait au Venezuela. Les villages les plus isolés, les quartiers les plus deshérités, les écoles les plus minuscules se doivent absolument d’organiser leur concours et d’élire leur miss. Être l’heureuse élue de ces mini-concours permet de rêver à une carrière dans le monde de la beauté, à une ascension, d’échelon en échelon, jusqu’à la consécration finale : devenir Miss Venezuela! devenir Miss Monde! Les candidates sont nombreuses à s’illusionner, tandis que les élues, faut-il le dire, se comptent sur les doigts d’une main.

Étant récemment de passage à Canaguá, village situé à quatre heures de route de la ville la plus proche, Mérida, je suis tombé sur les beaux restes des festivités locales, qui venaient de se dérouler peu auparavant : les affiches des quatre candidates au titre de Miss Canaguá. Elles étaient épinglées sur le mur d’un « restaurant » (lisez « débit de boisson »), appelé très judicieusement Rancho Alegre, sur la place Bolívar.

Tandis que je photographiais les jolies épinglées, le propriétaire du lieu me suggéra de me rendre plutôt au lycée : « Là, vous pourriez les photographier pour de vrai! ». Ce qui l’animait, c’était sans doute l’espoir que je fasse la promotion des miss du village dans la capitale, voire à l’étranger! Et l’illusion de voir l’une des filles de Canaguá gravir les échelons et quitter son village pour un avenir plus radieux.

Ah oui… pour la petite histoire, c’est la candidate Julia, dite La Negra, qui a été élue Miss Canaguá. Ce fut un excellent choix, ma foi…