Archive for juin, 2008


Lénine, Staline, Kennedy, Nixon et les autres

Lénine et Staline à Gorki en 1922Lénine et Staline à Gorki en 1922

Lenin Rodríguez.

Stalin Pérez.

Kennedy Fernández.

Nixon González.

Voilà des noms que vous pourriez rencontrer au Venezuela. Et bien d’autres encore, inspirés de personnages qui ont frappé l’imaginaire des foules – ou plutôt l’imaginaire des parents au moment de la naissance de leur enfant. Ces noms d’importation, qui servent ici de prénoms, sont le plus souvent russes ou nord-américains, car entre 1945 et 1990 la guerre froide est passée par là et a marqué les esprits. On aura donc des Lenin, des Stalin, des Roosevelt (plus souvent écrit Rosvelt), des Kennedy, des Nixon, des Mao, des Brejnev, peut-être même des Hitler, qui sait?

Il m’est arrivé un jour une histoire très cocasse à ce sujet. Je venais d’arriver au Venezuela depuis quelques jours lorsqu’on m’a présenté un monsieur derrière son bureau en me disant : « Je te présente Andrei Gromiko ». Gros éclat de rire de ma part! Pour moi, Andrei Gromyko ne pouvait être que le monsieur qui fut ministre des Affaires étrangères de l’Union soviétique pendant de nombreuses années. J’ai pourtant dû me rendre à l’évidence : la personne devant moi avait bien pour prénom Andrei Gromiko. Andrei Gromiko (c’est le prénom) Urdaneta (c’est le nom de famille), professeur de droit, est devenu depuis lors doyen de la faculté. À peine remis de mon fou-rire, j’ai dû, tout confus, lui présenter mes excuses…

Perpétuer les convictions

Qu’est-ce qui pousse les parents à donner des prénoms de ce genre à leurs enfants? Sans doute un certain désir d’identification idéologique. Les parents communistes voudront appeler leur enfant du nom des grands leaders révolutionnaires, dans l’espoir peut-être de voir se perpétuer leurs convictions. Le but n’est pas nécessairement atteint : ainsi, l’un des dirigeants étudiants antichavistes les plus acharnés, leader du mouvement étudiant d’opposition de l’année dernière, s’appelle Stalin González! Les parents d’un autre leader étudiant, Nixon Moreno, lui aussi farouche antichaviste, auront eu plus de chance avec leur progéniture : il est resté dans une voie résolument anticommuniste, tel le vrai Nixon!

Cela dit, l’explication politique ne suffit pas à rendre compte du phénomène du prénommage des enfants au Venezuela. Au-delà des noms de personnages connus, le choix de prénoms étrangers est fréquent. On rencontre des Elvis, des Jhonny ou des Yoni (écrits de cette manière), des Sheila, des Kevin, des Frank, des Richard… L’usage de ces prénoms « exotiques » est sans aucun doute un indice du degré d’aliénation de beaucoup de Vénézuéliens par la culture de masse nord-américaine, principalement sous l’effet de la toute-puissante télévision. De tels prénoms sont aussi, pour les parents, consciemment ou inconsciemment, espoir de mieux-être (à la nord-américaine) pour leur descendance. Un nom anglo-saxon comme gage de bonheur, en quelque sorte…

Inventés de toutes pièces

La question du choix des prénoms au Venezuela ne s’arrête pas là. Il nous faut maintenant aborder l’immense chantier des prénoms inventés de toutes pièces, une spécialité à proprement parler vénézuélienne. Pour créer ainsi un prénom, il existe deux méthodes principales :

  • la combination du prénom des deux parents : Nelson et Marta nommeront leur fille Nelmar; Fernando et Carolina appelleront leur rejeton Fercar, etc. Si Fercar et Nelmar se marient et ont un enfant à leur tour, ce dernier pourrait s’appeler Fernel, etc.
  • l’écriture d’un prénom connu à l’envers, dans une sorte de version locale de verlan : Hector devient Rotceh; Esteban devient Nabetse; Teresa devient Aseret, etc.

Roberto Echeto, journaliste vénézuélien –et blogueur de surcroît– a consacré un article aux prénoms des Vénézuéliens. Au cours de sa recherche, il a recensé une liste de prénoms dont beaucoup sont probablement uniques au monde. Je ne résiste pas à vous la communiquer en bloc :

Kerbis, Yojanson, Yudelkis, Yon, Yefry, Yeferson, Yormis, Torkill, Danitza, Yurly, Chirly, Deivis, Brayan, Kely, Tiundy, Tísuby, Tiamy, Yeny, Sobeida, Marsobeida, Yubimar, Yurimar, Yurima, Yurubí, Dorkis, Gladiuska, Yaritza, Karitza, Ylallalic, Yeniber, Diomira, Yoniray, Maryuli, Rodwig, Kepler, Rostin, Lipso, Yurmuari, Norka, Yuruani, Yamarlef, Aleuzenev, Jubino, Davirsia, Levy, Hercilia, Yomira, Yudimel, Wilkinson, Yanis, Yancarlo, Owinch, Yuraima, Mairim, Nelmar, Kleiber, Yubirí, Albiera, Besaida, Maickel, Damelys, Osmar, Daivi, Usnavy, Angely, Solmaira, Miraidis, Yesenia, Yuraima, Yurimia, Yaletzi, Yalisbet, Yaifré, Yoraidí, Yeniber, Yornaichel, Norkis, Franmer, Merfrán, Danixe, Dixon, Yoelbis, Petrasmit, Olmelibey, Armaribely, Rafbet, Rosaherbalaif, Dardha, Isbery, Anglory, Yorbelys, Leidy, Milka, Doreidis, Miradis, Migdalia, Migdalis, Dilsia, Diogne, Diognis, Amorfiel, Diosdado, Jiovana, Eileen, Danibel, Jennisse, Yibisenia, Sensitymoon, Yondry, Raidys, Betsy, Betsymar, Ginesca, Yenise, Amarilis, Yolimar, Denison, Etanislao, Esfreis, Vianney, Lelis, Ismaru, Yenmil, Coraima, Yorman, Dilsia, Yorbelis, Edecio, Ewin, Yanara, Keiyur, Danivell, Keliana, Gretty, Lasmey, Freilly, Erwin, Rosimar, Yenisy, Havey, Vigneys, Kismeth, Gilmer, Osnan, Janlú, Aimara, Nidesca, Yovany, Yoconda, Claid, Dilexa, Kechena, Wianmal, Aroska, Mayra, Tibayre, Coraima, Aiskel, Damaris, Yumaris, Dakmar, Fanely, Iraima, Ariuxi, Maloha, Yajaira, Dorángel, Darwis, Amarilis, Rosmely, Yumber, Norka, Zenaida, Grisel, Lenelina, Carmely, Enderson, Osly, Yolimar, Yulimar, Zulay, Isnardo, Johanson, Yamelis, Indira, Nadesca, Ismelis, Catriel, Yalisbeth, Dubraska, Desireth, Magly, Damaris, Gianine, Dalix, Wuilbert, Yoshkar, Solaine, Jean Frank, Norelys, Aneldo, Rixio, Agnelys, Dalmiro, Yorelys, Lobenis, Keindel, Derbys, Maxiel, Aliera, Williams, Georguel, Hilwilm, Mereanyela, Siuris, Esnilda, Nélida, Elisio, Yudlisbeth, Magaly, Yngrid, Mawel, Rexaimiyori, Willderman, Doreisa, Melody, Nadelys, Veruzka, Jarol, Jakson, Wester, Walfred, Yenniter, Hayram, Stuart, Nabetse, Susej, Yutsitibilisay, Malilis, Marlin, Yesaidu, Osnaiker, Yoneiker, Rotny, Ariani, Joffre, Juan Jondre, Vielman, Anyeli, Everlide, Dinalba, Yóger, Yerly, Yunior, Magalis, Mirosmar, Lilianes, Enelda, Yolimar, Caribay, Zuleimy, Lennar, Geronis, Nuris, Naileth, Wilfred, Duncan, Erylin, Roselyn, Mayarleth, Wilmer, Maikol, Yan Karll, Dayana, Leido, Githanjaly, Netsemany, Yaemmy, Nereydys, Neldo, Eglida, Javiera, Marlenys, Yisel, Mayerling, Maryele, Lysber, Sheila, Georgelis, Arielis, Cheissy, Neimar, Grisaida, Franchesca, Kerallys, Yesenia, Lilibeth, Leobel, Yirly, Deivy, Vivenciolo , Elder, Jerimar, Kenry, Nelsaida, Yormari, Auralin, Yamilet, Elixy, Seiberling, Everfit, Marevi, Esmérida, Zaida, Willésika, Imalay, Euridys, Yedoska, Yogualsi, Yexana, Gemsimys, Haynhect, Yasterliski, Levis, Eukenedy, Nehymalit, Chelsy, Zugehidi, Zugendy, Single, Yorelis, Yorbelis, Jorbis, Yordanik, Solsirec, Miriela, Sorensorina, Greysa, Miriana, Udemixon, Noraisola, Harinton, Icieli, Yraimisg, Royr, Silkys, Nonoska, Yasmildy, Lodval, Nandú, Uni García, Líxido, Analtilo, Ayessa, Bernily, Yinling Rodríguez, Maiker, Marnie, Vicsay, Laiolkis, Hecsaidy, Yaruby, Zunell, Ayerín, Fresa, Urimare, Laudy, Winibey, Ever Nieto, Siempre Mora, Eiker, Braian, Tailor, Kenyerlin, Jean Kenedy, Kerry, Schmeider Graterol, Kervin, Richarly, Cleyder, Remiyarmery, Yunis, Edgembert, Haysamar, Osleandry, Zousire, Waryolis, Glingni, Greity, Windym, Keileen, Shonatan, Enwil, Greissy, Jahynsel, Yuquency, Kleister, Yonexis, Derwin, Johefrank, Deiby, Shaydemar, Jenfer, Juisfreira, Leudis, Yorley, Yurkleym, Jeckson

Faites l’effort de les lire : à côté de prénoms véritablement autochtones, qui n’ont pas leur place ici (Caribay, Zulay,…), on y trouve quelques perles, comme Amorfiel (« Amour fidèle » en espagnol), Sensitymoon, Jean Kenedy, ou encore ces transcriptions libres de prénoms étrangers (Braian pour Brian, Dayana pour Diana, Janlú pour Jean-Luc, Yancarlo pour Giancarlo, Maikol pour Michael, etc.).

Quant aux porteurs de ces prénoms eux-mêmes, ils les aiment ou ils les détestent. Certains apprécient ce qui les distingue absolument du reste du monde. D’autres au contraire préfèreraient se fondre parmi les communs des mortels et s’appeler Pedro, José, Isabel ou Carolina.

Le sceau de la chrétienté

Un dernier mot. C’est dans les classes populaires que le phénomène du prénom politique, du prénom étranger ou du prénom inventé est le plus courant. Les grandes familles, quant à elles, préfèrent de loin les prénoms traditionnels, frappés du sceau de la chrétienté. D’où, toujours, une certaine condescendance -voire une certaine discrimination– à l’encontre des porteurs de prénoms rares ou originaux. Les commentaires faits à l’article de Roberto Echeto en font foi : les bien-pensants, y compris l’auteur lui-même, qualifient ces prénoms d’horribles ou de ridicules et ne se privent pas de le dire du haut de leur beau prénom chrétien.

Figurez-vous par ailleurs que beaucoup de chavistes (y compris plusieurs hauts fonctionnaires du gouvernement) portent de tels prénoms… Vous comprendrez où tout cela peut mener. Comme quoi le port d’un prénom n’est décidément pas neutre dans ce pays profondément divisé par une lutte des classes qui n’ose pas dire son nom.

Richard Nixon et John Kennedy pendant un débat télévisé (1960)

Entre sensationnel et véridique

pompistes en foliePompistes vénézuéliens : le bonheur!

Au Venezuela, on roule gratis : c’est le titre de l’article que signe aujourd’hui Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. Plus sensationnel que cela, tu meurs. L’ex-journal de référence fait maintenant la concurrence à Paris-Match… Misère et décadence de la presse écrite. Passons…

Cela dit, la plupart des informations reprises par Jean-Pierre Langellier dans son billet sont véridiques. Elles ne font que confirmer ce que je disais dans deux de mes précédents articles : Petits calculs pétroliers (10 novembre 2007) et La première essence écologique au monde (7 juin 2008).

En quelques lignes :

  • au Venezuela, l’essence est ridiculement bon marché
  • politiquement, aucun dirigeant n’ose toucher au sacro-saint prix à la pompe
  • le bas prix incite à la consommation effrénée de carburant et de grosses voitures
  • c’est l’environnement qui en souffre

Inutile de politiser la chose et de désigner du doigt Hugo Chávez, comme a tendance à le faire subtilement et entre les lignes Jean-Pierre Langellier. Tous les dirigeants politiques et économiques du pays sont passés par là avant lui.

Inutile non plus de jouer les bonnes âmes et de défendre à tout prix le gouvernement comme le font certains lecteurs du Monde. Au nom de quoi ce qui est mauvais en Europe (les gros véhicules polluants, le gaspillage) deviendrait-il acceptable au Venezuela?

Exotique, vraiment?

Pulpa Negra, par Mikhaïl W. RamseierMikhaïl W. Ramseier, Micha pour les intimes, m’écrit un mot depuis l’île vénézuélienne de Margarita pour me signaler l’existence d’un ouvrage qu’il vient d’écrire, Pulpa Negra. Je ne connais pas cette personne dont le nom sonne résolument russo-allemand. Curieux de nature, je m’informe et voici ce que je trouve :

Infatigable bourlingueur, Mikhaïl Wadimovitch Ramseier est né au pays de Blaise Cendrars et Nicolas Bouvier. Descendant de l’immigration russe, son parcours ne pouvait être que chaotique et jalonné d’aventures exotiques… Après avoir publié des recueils de poésie dès l’âge de dix-sept ans, il a été chauffeur de taxi, professeur de tennis, rédacteur publicitaire, graphiste, journaliste et éditeur. Sillonnant la planète en tous sens, il a enseigné le français à Katmandou, travaillé dans le tourisme en Mongolie et en Afrique du Sud, et enfin posé ses plaques dans une petite île des Caraïbes. Père de trois enfants, il a publié en 2006 La Voile Noire, un ouvrage qui traite de piraterie et d’anarchie.

Je rappellerai d’abord aux ignorants et aux oublieux que le pays de Blaise Cendrars et Nicolas Bouvier n’est autre que la Suisse. Pas étonnant, ce pays a la réputation d’avoir accueilli un grand nombre d’aristocrates russes réfugiés des révolutions de 1917. Quant à la petite île des Caraïbes, qui, étrangement, n’est pas nommée, je peux vous dévoiler qu’il s’agit de Margarita, au Venezuela. Étrange personnage que ce Mikhaïl Ramseier, qui semble s’intéresser à la fois aux pirates et aux anarchistes, Russes de préférence, comme Bakounine et Kropotkine.

Ménager les autochtones

Voilà pour la bio. Quant à l’ouvrage Pulpa Negra (intitulé ainsi en français), il porte le sous-titre de Roman exotique et se déroule dans un « pays qui n’est pas nommé, pour ménager les autochtones » (merci pour eux!). On apprend cependant que ces derniers sont « dirigés par un président révolutionnaire qui fait la nique à George Bush ». Suivez mon regard, la devinette est facile…

On apprend aussi que « les réalités locales sont loin des reportages flatteurs type Géo ou Thalassa… Là-bas, faut pas se mentir, la société est construite sur la paresse et le laxisme : faut s’habituer ». Avec une appréciation aussi élogieuse (on comprend maintenant pourquoi il convient de « ménager les autochtones »), le cadre est définitivement dressé pour des aventures dignes de Tintin chez les Picaros :

L’Amérique latine, l’Amazonie, les Caraïbes : de quoi faire rêver tout Occidental avide de changer sa vie étriquée contre un peu de soleil et un coin de ciel bleu! Mais se baigner tous les jours dans une mer turquoise, passer ses loisirs à cueillir les noix de coco et les bananes de son jardin (…), ce n’est pas si facile que ça! Le paradis, ça se mérite (…).

La quatrième de couverture, d’où j’extrais ces lignes, continue :

L’auteur nous brosse un portrait de la vie quotidienne de petits blancs égarés à l’autre bout du monde. (…). On l’aura compris, Pulpa Negra n’est pas un guide ou un récit de voyage, pas plus qu’un reportage ou un documentaire culturel. Pulpa Negra, c’est un témoignage. Lucide et sans complaisance. Le texte est torché à l’emporte-pièce (…).

L’argument imparable

Très beau tout cela, mais il faut terminer d’attirer le chaland. L’argument est imparable :

Et puis la pulpe noire, c’est parfois merveilleux : une viande si tendre et savoureuse que l’on ne trouve que là-bas : la chair sensuelle des plus belles filles du monde ; cette couleur particulière qui prône la liberté sans contrainte.

N’en jetez plus! Tous les poncifs sont là. Il ne manquait plus que le sexe. Le voici enfin. Qui peut encore résister?

Au bout du compte, c’est malheureusement le Venezuela qui y perd. Le voilà misérablement rabaissé au niveau de pays exotique. Sans même le nommer, on fait de lui, à peu de choses près, une vulgaire république bananière. Sa seule fonction sera donc de faire rêver, au travers des images d’Épinal les plus éculées qui soient, les petits blancs occidentaux en mal de sensations fortes. Triste destinée pour un pays comme le Venezuela –et pour toute l’Amérique latine.

Tintin, je vous dis.

On peut se procurer Pulpa Negra (livre broché ou téléchargement) auprès de l’éditeur en ligne Lulu . On peut également lire sur ce site les premières pages du roman. Pour tout dire, je n’ai pas été trop impressionné par le style « à l’emporte-pièce ». À tout prendre, je préfère encore S.A.S. à Caracas.

Visite-éclair sur deux roues

Vue depuis le téléphérique de Mérida

Sur son blogue, jusqu’à hier, Marc Gibaud, le motocycliste, voyageur, architecte et photographe tout-en-un qui se propose de faire la navette entre la Terre de Feu et l’Alaska -rien que ça!-, se trouvait toujours quelque part en Colombie. Pour ceux qui le suivent de plus près, l’ami Tonio avait déjà annoncé il y a plusieurs jours son passage par Bogotá.

Mais Marc vient de mettre son blogue à jour, annonce son entrée au Venezuela avec une très belle description du pays, à mille lieues de ce qu’en disent les GRANDS journalistes et les GRANDES agences. Plus juste, plus vécu, plus vrai. Alors lisez Marc, et oubliez Le Monde , Libé et l’AFP (et encore plus CNN).

Ce n’est donc déjà plus un scoop : Marc vient de passer par Mérida, par chez moi, poursuivant ainsi son périple de blogue en blogue, ou plutôt de blogueur en blogueur. Une communauté bien intéressante pour l’aventure qui est la sienne, puisqu’elle lui sert d’appui et de source d’informations.

Marc, ma compagne et moi, nous avons passé deux jours bien agréables à Mérida : un dîner dans une tasca espagnole au son d’un match Argentine/Brésil projeté sur plein d’écrans (et Marc qui n’aime pas trop le foot, le pauvre!); puis, le lendemain soir, vernissage d’une exposition de Framtho Salager, artiste local plutôt doué, ultrasensible, qui fait dans le néo-cubisme, « par respect », comme il le dit.

Quatrième dimension

Au-delà des œuvres de Framtho, ce vernissage fut l’occasion rêvée d’introduire Marc dans la quatrième dimension du Venezuela. En effet, il a eu tout le loisir de se rendre compte de visu de la beauté et de l’opulence des poitrines (vraies ou fausses) chez la gent féminine vénézuélienne. Je crois pouvoir affirmer qu’il a globalement apprécié (moi aussi, car même si j’y suis plutôt habitué, je ne m’en blase jamais…).

Téléphérique de MéridaPendant la journée, je lui avais suggéré de faire l’excursion du téléphérique le plus haut (4765 m) et le plus long (12,5 km en plusieurs tronçons) du monde, le must absolu pour qui visite Mérida. Il en a rapporté de superbes photos, qu’il publiera peut-être prochainement sur son blogue.

Mais il était pressé, Marc. Ce ne fut qu’une visite-éclair. Il est déjà reparti, car il attendait de la visite à Caracas. Et de la belle visite : Tara, sa fille de 13 ans.

Déjà, de la capitale, il m’écrit :

La route qui part de Mérida à « je-ne-me-souviens-plus-du-nom-Je-suis-dans-un-cyber-truc-machin-et-je-n’ai-pas-la-carte-sous-les-yeux-mais-c’est-de-l’autre-côté-de-la-Cordillère-et-c’est-beau » fut un morceau d’anthologie. La descente de 3500 mètres à quasi 0 est une leçon de géographie et une leçon de botanique.  Morceau d’anthologie suivi d’une pluie chaude qui m’a douché sur un bout du passage dans les Llanos (confirmation : il faut bien 50 km pour sécher à 100km/h = 1/2 heure : une demi-heure de frais au milieu d’une chaleur étouffante). Pour finir avec les embouteillages de la traversée de Valencia et le soleil qui se couche sur l’autoroute qui relie Caracas. Pas d’image mais très belle journée  - + ou  - 600 km = 10 heures pot-au-feu de bord de route compris!!

Le voilà donc à Caracas. Il compte rester au Venezuela pour quelques semaines –ce n’était pas initialement prévu. Même s’il ne me l’a pas formellement promis, Marc repassera par Mérida, j’en suis certain!

Photo : Au petit matin, la vallée du Chama depuis le téléphérique de Mérida

Explosions, mode d’emploi

Je vous parlais dans mon dernier billet du bruit au Venezuela, pays cacophonique s’il en est (qu’on me pardonne pour cette affirmation…).

Ne reculant décidément devant rien, venezueLATINA vous offre maintenant la recette du bruit le plus terrible qui soit : celui du mortier artisanal vénézuélien. Chaque fois que vous entendez cette impressionnante détonation, vous vous demandez s’il n’y a pas un échange de tirs dans la rue proche, ou même si ce n’est pas l’éclatement d’un coup d’État (une hypothèse toujours plausible ici, vu la constante tension politique dans laquelle vit le pays).

Mais non, il s’agit d’un instrument tout simple, fait à la main, (presque) inoffensif. En voici donc la recette originale.

MORTIER VÉNÉZUÉLIEN

Ingrédients :

- Un mortier (appelé aussi volcan) de fabrication artisanale

    - Un gros pétard à mèche, également de fabrication artisanale (ici confectionné en papier de magazine)

      Personnel recommandé :

      Le lanceur de mortier

      Un lanceur de mortier (expérimenté de préférence)

      Étapes à suivre :

      L\'introduction du pétard

      1. Indroduire le pétard dans le mortier en laissant dépasser la mèche

      La mise à feu

      2. Allumer la mèche

      L\'explosion

      3. Se retirer à temps!

      Bouchez-vous les oreilles et amusez-vous bien dans vos chaumières! venezueLATINA ne fournit cependant pas d’assurance.

      Le bruit, c’est la vie

      Camerata roja, por Jacobo Borges

      Le bruit est un élément essentiel de la vie au Venezuela. S’il n’y a pas de bruit, il n’y a pas de vie. Aussi simple que cela.

      Vous fêtez entre amis? Faites du bruit, il faut que cela se sache. Vous regardez un match de foot à la télé? Mettez-la à plein volume, que tout le monde entende quand il y a un GOOOOOOOOOOOOOOOOOL! Vous parlez au téléphone dans la rue? Criez plus fort encore, que l’on sache bien que vous vous disputez avec votre bon(ne) ami(e). Vous allez à la plage? N’oubliez surtout pas votre sound system, il doit être plus puissant que celui du voisin. C’est vendredi soir? Baladez-vous toutes fenêtres ouvertes dans votre bolide gueulant du reggaeton à tous vents.

      Question de modernité? Affaire de jeunes? Non, pas seulement. Le goût du bruit transperce ici les époques, fait fi des générations. Un exemple : les messes d’aguinaldo, en décembre. Quoi de plus traditionnel? Eh bien, à six heures du mat, on vous réveillera le voisinage à coup de mortier pour vous annoncer qu’elles commencent (voir mon billet sur le sujet). Quant aux fêtes de village, tout ce qu’il y a de plus traditionnel également, ce ne sont qu’explosions durant une semaine pour accompagner les vierges et les saints! Même les enterrements sont ici plutôt bruyants, si on les compare à d’autres!

      Le bruit fait donc partie intégrante de l’idiosyncrasie vénézuélienne. Il est partout et toujours de la partie. Alors, si vous venez par ici, savourez-le dans toutes ces dimensions, vivez-le à fond, participez-y sans remords, jouissez de la cacophonie. Et qu’il ne vous vienne surtout pas à l’idée de vous plaindre. Personne ne vous entendra, au milieu du tintamarre.

      En un mot, vivez comme le Vénézuélien et, avec lui, persuadez-vous d’une chose : le silence, c’est la mort.

      Illustration : Camerata Roja, du peintre vénézuélien Jacobo Borges

      La première essence écologique au monde

      Essence écologique? Vous avez bien lu, vous avez bien vu : il est écrit en toutes lettres Gasolina ecológica sur la photo ci-dessus. Il faut oser! Au Venezuela, on ose : recouvrez de vert les deux poignées de la pompe, et vous obtiendrez une essence écologique!

      Cet argument de vente est apparu il y a déjà quelques années, en même temps que l’introduction de l’essence sans plomb. On peut d’ailleurs se demander si un tel argument était vraiment nécessaire dans un pays où l’essence se vend à un prix unique, peu importe la marque ou la région. Toujours est-il que le tétraéthyle de plomb n’étant plus utilisé comme additif, l’essence vénézuélienne est devenue subitement écologique, verte, propre! Comme si les émanations de CO2 ne comptaient pour rien. Comme si la consommation effrénée de carburant et les moteurs mal réglés n’avaient aucune importance.

      Réchauffement global? Très peu pour moi, pour autant que j’aie ma bagnole, mon essence, ma liberté! C’est qu’avec l’essence, on touche à une sorte de tabou au Venezuela, que l’on peut résumer comme suit : Il y a plein de pétrole dans les entrailles du pays. Ce pétrole appartient à la nation, donc à tous, donc à MOI. Touche pas à mon essence!

      Politiquement lynché

      Et voilà pourquoi le Venezuela continue à bénéficier non seulement de la « première essence écologique au monde », mais aussi et surtout de l’essence la moins chère du monde. Le dernier président qui a osé toucher au sacro-saint prix de l’essence (c’était Carlos Andrés Pérez, en 1989) a été politiquement lynché. Autant dire que plus personne, par la suite, n’a osé y toucher. Le prix de l’essence à la pompe reste fixé à 0,098 Bs. F. le litre de super (soit quelque chose comme 0,025 euro, vous avez bien lu) et 0,070 Bs. F. le litre de normale (je me refuse à calculer). Autant dire qu’à ce prix-là, l’essence est presque complètement subsidiée. D’ailleurs, pourquoi la payer, si elle NOUS appartient?

      Hugo Chávez a bien évoqué quelquefois la nécessité de procéder à une augmentation du précieux liquide. Mais il n’a pas encore osé passer à l’acte. S’il réussit cette gageure sans qu’il y ait des émeutes du type Caracazo de février 1989, on pourra affirmer sans crainte qu’il a un contrôle ab-so-lu du peuple vénézuélien. On est loin du compte, quoiqu’en disent ceux qui voient en lui un dictateur, en puissance ou réel.

      Résultat: la première essence écologique du monde est aussi la moins chère de la planète. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce tableau qui indique le prix de l’essence à la pompe dans plusieurs grandes villes du monde (attention, les chiffres sont donnés en dollars US par gallon, soit 3,8 litres):

      Prix de l\'essence dans le monde

      Malheur à vous si vous vivez à Londres, à Paris ou à Hong Kong! Pensez plutôt à déménager à Téhéran, Ryadh, Koweit ou… Caracas! En prime, dans cette dernière ville, vous aurez la conscience tout à fait tranquille : vous consommerez une essence 100 % écolo!

      » Sur le même sujet, voir aussi mon article Petits calculs pétroliers.