Archive for février, 2008


L’incroyable aventure d’un mot quechua

Épicerie rurale

Il était une fois un mot quechua déjà utilisé au temps des Incas : yapa, qui veut dire quelque chose comme « ajout, supplément ». Son usage s’est répandu vers le Sud (Bolivie, Chili, Argentine, Paraguay, Uruguay) aussi bien que vers le Nord (Équateur). En arrivant en Colombie et au Venezuela, il s’est transformé en ñapa (prononcer gnapa), modification linguistique fréquente et naturelle.

Au Venezuela, le terme ñapa existe toujours et désigne le petit supplément gratuit qu’un commerçant offre parfois à l’acheteur. On achète un kilo de bananes et le vendeur ajoute, sans les peser, deux bananes : c’est la ñapa.

Dans leur désir forcené d’uniformisation et de rationalisation, les supermarchés ont irrémédiablement tué la ñapa, mais celle-ci est encore de mise lorsqu’on fait ses achats au marché ou chez le petit commerçant du coin. C’est l’aspect humain de l’acte de vendre et d’acheter, comme peut l’être aussi, sous d’autres latitudes, le marchandage.

Jusque chez Mark Twain

L’histoire ne se termine pas là. Le mot s’est étendu à plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique centrale, jusqu’au Mexique, pour échouer dans le grand port caribéen d’Amérique du Nord, la Nouvelle-Orléans. Là, les Français et les Cajuns (Acadiens) l’ont fait leur, le transformant en gniappe, avec la même signification de petit supplément gratuit.

De là, il passe à la langue anglaise. On le trouve, par exemple, dans la prose de Mark Twain, en 1883, sous la forme lagniappe. Et toujours actuellement, si vous ouvrez un dictionnaire d’anglais américain, vous trouvez ceci :

lagniappe
NOUN: Chiefly Southern Louisiana & Mississippi 1. A small gift presented by a storeowner to a customer with the customer’s purchase. 2. An extra or unexpected gift or benefit.

(The American Heritage® Dictionary of the English Language: Fourth Edition. 2000.)

Dans son ouvrage Buenas y malas palabras (Monte Ávila editores), le linguiste vénézuélien Ángel Rosenblat se demande pourquoi ce mot a eu autant de succès, ayant été adopté aussi rapidement et aussi universellement du Sud au Nord des Amériques. Selon lui, c’est parce que la yapa/ñapa/gniappe est une institution profondément américaine, qui reflète la vision du monde des premiers habitants de ces terres, les Amérindiens. La ñapa serait ainsi une institution d’origine magique : celui qui reçoit de l’argent rend un petit cadeau en espèces, pour s’attirer les bonnes grâces divines et se laver du « péché » de commercer.

Le prestige du cadeau

Angel Rosenblat dresse par ailleurs un parallèle entre la ñapa et le potlach, une autre institution des Indiens d’Amérique du Nord qui consiste à s’échanger des cadeaux entre clans. Pour lui, ces deux institutions relèvent du même esprit et témoignent du peu de prestige, en terre d’Amérique, de la vente, en comparaison avec l’énorme prestige du cadeau.

Qu’en 2008, la ñapa soit toujours appliquée dans les petits magasins de village et de barrio [quartier pauvre] montre à quel point de vieilles modalités de l’esprit amérindien subsistent dans la vie quotidienne. Il est d’ailleurs révélateur que, d’une façon générale, le Vénézuélien, même en affaires, répugne à parler d’argent, comme si cela le gênait aux entournures. Il a en effet toujours tendance à remettre la question du coût ou du prix à plus tard.

Par contre, il n’a aucune difficulté à donner une ñapa, et encore moins à en réclamer une!

Exxon Mobil : Goliath contre Chávez

La raffinerie de Chalmette (Louisiane)Depuis quelques semaines, c’est le bras de fer entre Exxon Mobil et le Venezuela. Refusant de négocier de nouvelles conditions d’exploitation avec la compagnie nationale vénézuélienne PDVSA (comme l’on fait la plupart des autres pétrolières) et mécontente des conditions de son expropriation, Exxon Mobil a préféré se tourner vers les tribunaux. Elle a obtenu de la Haute Cour de Londres le gel de 12 milliards de dollars d’actifs de PDVSA. L’affaire, pour sûr, n’en est qu’à ses débuts, le Venezuela comptant interjeter appel de cette décision.

Nul ne doute, cependant, que le tréfond de l’affaire est plus politique qu’économique. Il est difficile de croire que la stratégie d’affrontement choisie par Exxon Mobil n’ait pas reçu l’aval –pour ne pas dire l’approbation ou même l’appui– de la Maison Blanche. Ce n’est pas d’aujourd’hui que la dynastie Bush entretient des relations étroites, quasi incestueuses, avec Exxon Mobil et les barons de l’énergie du Texas. Il est de notoriété publique que la pétrolière a infiltré l’administration Bush et largement financé le lobby anti-Kyoto.

Croustillant

Alors même que cette attaque frontale a lieu contre le Venezuela, il est croustillant de lire dans la section Économie du Monde du 20 février, sous la plume de Cyrus Sanati, un article curieusement (et abusivement?) intitulé Le pétrolier ExxonMobil est en voie de disparition.

Extraits :

Comme toutes les grandes compagnies pétrolières, ExxonMobil éprouve les pires difficultés à renouveler ses réserves. Le géant texan peine à remplacer la quantité de pétrole et de gaz qu’il a produit en 2007. La lutte pour accéder aux nouvelles réserves devient de plus en plus intense. Et si cela continue, ce groupe pourrait bien disparaître en moins d’une génération.

(…) En utilisant la méthode de calcul préconisée par le gouvernement américain, ExxonMobil n’aurait remplacé que trois barils produits sur quatre. Le pétrolier rejette cette méthode et, selon ses propres chiffres, a remplacé 101 % de ses réserves. Même dans ce cas, il s’agit de sa plus mauvaise performance depuis la fusion avec Mobil en 1999. Sur les cinq dernières années, le taux de remplacement était tombé de 121 % à 112 %.

A son niveau actuel de production, ExxonMobil a suffisamment de ressources pour exister quatorze ans. Les prix très élevés du baril et la prise de contrôle des champs les plus importants par des compagnies nationales peuvent accélérer le processus. ExxonMobil doit être plus agressif en matière de fusion et d’acquisition ou trouver de nouvelles ressources dans les champs qu’il possède. Si la compagnie ne le fait pas, elle va disparaître.

On a peine à croire à la disparition du géant pétrolier. Avec son chiffre d’affaires équivalent au PIB de la Suisse et supérieur à celui de 179 des 195 pays reconnus par l’ONU, la pétrolière saura toujours bien se recycler…

En tout cas, une chose est certaine : ce n’est pas l’éternuement de Hugo Chávez qui va perturber outre-mesure Exxon Mobil, seconde capitalisation boursière mondiale et l’une des entreprises les plus profitables au monde. De plus, l’ancienne PDVSA et Exxon Mobil entretenaient des relations pour le moins cordiales. De cette époque pas si lointaine, il subsiste une entreprise de propriété commune (50/50), la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, où est raffiné le pétrole vénézuélien à haute teneur en soufre du champ de Cerro Negro. Exxon Mobil n’est donc pas dénuée d’arguments qui pourraient faire mal au portefeuille…

S’il veut gagner son combat face à ce Goliath économique, Hugo Chávez aurait avantage à faire preuve de diplomatie et de sage détermination, plutôt que de ruer dans les brancards et de bluffer comme il en a l’habitude. D’autant plus que derrière Exxon Mobil se profilent les faucons étatsuniens, qui ne rêvent que d’une chose : en découdre avec lui.

Sur la photo : la raffinerie de Chalmette, en Louisiane, propriété commune de Exxon Mobil et PDVSA.

Dieu pris au dépourvu

¡Y el NO ganó!

L’autre jour, dans son blogue, l’ami Patxi nous invitait à lire un article du New York Times qui tendait à montrer que le chavisme et la révolution bolivarienne étaient en perte de vitesse, y compris –ce qui est le plus préoccupant– parmi ceux qui y croyaient encore il n’y a pas si longtemps. Il est vrai que, depuis la défaite du référendum de décembre, on sent du côté officialiste une atmosphère délétère, qui fait penser que « le cœur n’y est plus ». Indice qui ne trompe pas : la fondation du Parti socialiste uni du Venezuela (PSUV), appelé à organiser le chavisme en une grande formation unique, patine depuis des mois, et on le voit mal sortir grandi de tous les cafouillages et magouillages de sa constitution.

Plus grave : du côté du petit peuple, urbain et rural, qui constitue la vraie base et raison d’être du chavisme, la désillusion semble s’installer peu à peu. L’incapacité du gouvernement à résoudre les problèmes quotidiens, et notamment à assurer l’approvisionnement en produits de première nécessité (le lait surtout) le touche directement, jour après jour. Même chez les convaincus, les vieux discours justificatifs (attaque de l’impérialisme, accaparement des denrées par les producteurs et distributeurs, etc.) ne fonctionnent plus comme avant. La fatigue se manifeste. Le doute s’installe.

L’article du New York Times dont il est question plus haut se termine de façon abrupte. C’est Jesús Camacho, un petit vendeur de rue, partisan de Chávez depuis toujours, qui lance le mot de la fin : « Aucun homme ne peut trouver de solution à cette situation, affirme-t-il. Il n’y a que Dieu. »

Vieux fond fataliste

On retrouve dans cette réflexion le vieux fond fataliste vénézuélien, qui a permis à ce peuple de vivre et de survivre pendant des années, des décennies, des siècles, subissant tous les outrages. Voilà que dans les barrios, dans les villages, on se dit à nouveau : le Venezuela n’est définitivement pas une affaire d’homme, c’est une affaire de Dieu. Peu importe qui gouverne, il n’y arrivera pas…

Le retour de ce fond fataliste pourrait signer l’échec de Chávez (je ne parle pas ici de son maintien au pouvoir, qui est autre chose, je parle du projet). Car, oui, pendant un temps, Chávez fut Dieu. Il pouvait tout. Il décidait contre vents et marées. Il flottait au-dessus de tout le monde… Mais voilà : Jesús Camacho nous dit, entre les lignes, que ce n’est plus la cas! Chávez n’est plus Dieu!

C’est d’autant plus inquiétant qu’on ne sent plus, chez le líder lui-même, de feu sacré, comme si la défaite du référendum l’avait blessé ailleurs que dans son amour-propre. Répétitif, lancinant, il peine à motiver ses troupes. Les vieux discours ne passent plus. Le volontarisme à tout crin semble avoir trouvé ses limites et le président semble s’en être aperçu.

Or, jusqu’à présent, Chávez avait fonctionné au pur volontarisme, faisant fi des réalités sociologiques de son pays, qui sont pourtant lourdes, très lourdes. Pétri de culture militaire, il se disait : « Ça passe…, ou ça casse! ».

Jusqu’ici, cela avait passé. Mais voilà que ça pourrait casser… Et Dieu se trouve subitement pris au dépourvu!

Les « bolibourgeois » au théâtre

Neander y Bodecker

On a eu de la chance hier soir : nous avons reçu à Mérida les mimes Bodecker & Neander, émules et élèves de Marcel Marceau, pour une unique représentation au Venezuela dans le cadre de leur tournée latino-américaine.

La grande salle du centre culturel Tulio Febres Cordero était bien remplie, mais –ô surprise!– les cultureux de la ville (qui sont pourtant légion dans cette ville universitaire) n’étaient pas au rendez-vous, sauf quelques rares exceptions. Absente aussi la belle bourgeoisie locale, celle-là même qui, sous la 4e République, a fait construire l’immense centre culturel et a été jusqu’à doter sa salle principale d’une fosse à orchestre, dans l’espoir qu’un jour on pourra assister à un vrai opéra à Mérida –espoir déçu jusqu’à présent.

Pourtant, Neander et Bodecker avaient de quoi attirer ce public cosmopolite toujours friand de spectacles internationaux. D’autant plus que la publicité avait été orientée autour de l’image de Marcel Marceau, qui n’est tout de même pas un inconnu au régiment.

Nouveau public

Qui étaient alors ces 1200 à 1500 personnes présentes dans la salle? Un public tout nouveau, parfaitement inhabituel pour ce genre de spectacle. Comment le définir? Pas mal de jeunes, mais pas l’étudiant universitaire type. Des familles aussi. Au total, un public résolument populaire. À 70 Bs. F. (plus de 20 euros au change officiel), le prix des places n’était pourtant pas donné. Quelle est donc l’explication?

Il faut savoir que le spectacle était organisé conjointement par le Gouvernement bolivarien de Mérida, la mairie de la ville, Ferisol (le comité des fêtes municipal) et une coopérative de production. Il avait donc une odeur officialiste certaine, suffisante pour faire fuir les allergiques au chavisme. C’est bien entendu ce qui explique l’absence des cultureux et de la bonne bourgeoisie traditionnelle.

Par contre, on peut supposer que les organisateurs officialistes ont distribué un certain nombre de billets à certains de leurs fonctionnaires et amis. On peut supposer aussi que la bolibourgeoisie, bourgeoisie bolivarienne, ainsi que l’on appelle les nouveaux riches issus du chavisme, a également fait acte de présence, histoire de faire montre de son nouveau vernis culturel.

Du vulgaire au sublime

Sans former une nomenklatura dans le sens strict, la bolibourgeoisie est composée essentiellement des nouveaux entrepreneurs qui s’enrichissent grâce aux nombreux contrats gouvernementaux, ainsi que des hauts fonctionnaires enrichis par les prébendes qu’ils reçoivent. Rien de bien neuf au Venezuela, où ce mode de fonctionnement à toujours été la règle. Mais plutôt gênant quand on se targue de vouloir construire le socialisme du XXIe siècle… Passons, ce n’est pas l’objet de ce billet…

Bref, c’est surtout cette bolibourgeoisie qui a rempli la salle. Ce renouvellement du public n’est pas nécessairement une mauvaise chose : il y a quelques années, ces mêmes personnes se seraient contentées d’un spectacle de divertissement vulgaire. Les voici qui touchent au sublime!

Car, faut-il le dire, le spectacle était à la hauteur. Bodecker et Neander nous ont offert un spectacle de toute grande qualité, alternant drame, humour, rires et pleurs, avec une économie de moyens proprement ahurissante.

Pour vous en convaincre, je vous présente un extrait du spectacle :

Avouez que les bolibourgeois en ont eu pour leur argent (qui n’était d’ailleurs peut-être pas tout à fait le leur…).

USA-Venezuela : le changement jusqu’où?

Barack Obama et Hillary Clinton

Aux États-Unis, les primaires battent leur plein. Chez les démocrates, la lutte est particulièrement serrée. Barack Obama et Hillary Clinton sont au coude à coude et ne parviennent pas à se départager. Du côté des Républicains, John McCain semble s’imposer, mais peine à se rallier les milieux les plus conservateurs.

Le thème central des débats –même chez les Républicains–, c’est le changement, la rupture par rapport à la (trop longue) période Bush, jugée désormais par une majorité de citoyens comme néfaste.

Le changement donc, la rupture? Mais jusqu’où? Examinons donc ce qu’ont à dire les candidats –dont l’un sera inévitablement le futur président des États-Unis– sur un point particulier : les futures relations qu’ils entretiendront avec les dirigeants des pays de l’axe du mal et autres dictateurs réels ou en puissance.

Cela concerne directement le Venezuela. Car aux côtés de Castro, Ahmadinejad, Kim Jong il et consorts, le Vénézuélien Hugo Chávez est l’un de ces dirigeants qui, selon Washington, flirtent avec l’axe du mal. Par ses déclarations, par ses actes, par ses provocations, il enfonce en effet, depuis plusieurs années, une véritable épine dans le pied de la diplomatie étatsunienne en Amérique latine. Même si les États-Unis ont d’autres chats à fouetter dans le monde (et des chats bien plus importants que Chávez), ils ne peuvent rester indifférents à ce qui se passe dans leur arrière-cour latino-américaine, d’autant plus que cette dernière leur fournit un pourcentage non négligeable du pétrole qu’ils consomment.

Question et réponses

Lors d’un débat télévisé entre les candidats démocrates, on leur posa la question suivante :

Seriez-vous disposé à rencontrer personnellement, au cours de la première année de votre administration, les dirigeants de la Syrie, de l’Iran, du Venezuela, etc. , dans le but de réduire la distance qui nous sépare de ces pays?

Voici la réponse de Barack Obama :

Oui, je serai disposé à le faire. Et voici pourquoi : il est tout simplement ridicule de croire que le fait de ne pas avoir de conversation avec certains pays représente pour ces derniers une punition– ce qui est le principe conducteur de la diplomatie de l’actuelle administration.

Ronald Reagan et des présidents démocrates comme John Fitzgerald Kennedy ont été en conversation constante avec l’Union soviétique. Cela n’empêchait pas Ronald Reagan de l’appeler l’empire du mal. Ces présidents avaient compris qu’on ne pouvait pas avoir confiance en l’Union soviétique et que celle-ci pouvait représenter un danger extraordinaire pour ce pays. Mais ils savaient aussi que nous avions l’obligation de trouver des secteurs potentiels d’entente.

À mon avis, il est malheureux que nous ne soyons pas en conversation avec ces pays. Nous avons parlé de l’Irak –l’une des premières choses que je ferais à titre d’effort diplomatique dans la région sera d’envoyer un signal pour dire que nous devons avoir des conversations avec l’Iran et la Syrie, parce qu’ils auront des responsabilités si l’Irak s’écroule.

Ils ont agi de façon irresponsable jusqu’à présent. Mais si nous leur disons que nous ne sommes pas une force d’occupation permanente, nous serons en mesure de leur dire qu’ils devront accepter certaines responsabilités pour stabiliser la région.

Et voici la réponse d’Hillary Clinton à la même question :

Eh bien, je ne peux pas promettre de rencontrer les dirigeants de ces pays durant la première année de mon gouvernement. Mais je peux promettre de faire un effort diplomatique très vigoureux. Je pense qu’on ne peut pas promettre d’organiser une rencontre à ce niveau avant de savoir quelles sont leurs intentions.

Je ne désire pas être utilisée à des fins de propagande. Je ne veux pas faire empirer une situation. Mais je suis d’avis que nous devons revenir à la diplomatie, un mot que l’actuelle administration a rendu négatif.

Et je pratiquerai une diplomatie très vigoureuse.

J’utiliserai un grand nombre d’envoyés spéciaux de haut niveau pour évaluer la situation, pour sentir l’atmosphère. Mais en aucun cas, le président ne rencontrera Fidel Castro et Hugo Chávez, ni les présidents de Corée du Nord, d’Iran et de Syrie avant de savoir vers quoi nous nous dirigeons.

Le langage clair de John McCain

Quant à John McCain, il n’a pas répondu à cette question qui était réservée aux prétendants démocrates. Toutefois, devant un parterre de radio et télédiffuseurs de Floride, il s’est exprimé en termes clairs sur le Venezuela de Chávez :

Hugo Chávez conduit le Venezuela au désastre et tente de se rallier d’autres chefs d’État. Depuis son élection, il s’est attelé à démanteler la démocratie vénézuélienne. Après avoir miné le parlement et l’indépendance des tribunaux, il vise maintenant les médias, les syndicats libres et l’entreprise privée (…). Il appelle à la création d’un pacte de défense commune entre le Venezuela, Cuba, le Nicaragua et la Bolivie, afin de s’opposer aux États-Unis. Dans ses moments libres, il a trouvé de temps de se réunir avec le président négationniste de l’Iran.

C’est une histoire que nous avons déjà connue. Hugo Chávez, comme avant lui Fidel Castro, fait appel à l’autoritarisme, à l’agression et à des politiques économiques étatistes – une recette assurée pour le désastre. Seuls les prix élevés du pétrole l’empêchent de rejoindre dans les cendres de l’histoire des dictateurs de gauche déjà discrédités. Trop de dictateurs se sont enrichis à cause de notre dépendance du pétrole étranger. C’est pourquoi il est du ressort de notre sécurité nationale de réduire notre dépendance des importations de pétrole.

Dans son exergue, John McCain, non moins classiquement, s’adresse directement au peuple vénézuélien :

Nous respecterons toujours vos choix démocratiques –mais nous nous opposerons à ceux qui cherchent à corrompre et détourner votre démocratie.

Ronron clintonien ou rupture Obama?

Il n’y a pas grand changement à attendre, donc, de John McCain, en ce qui concerne une révision de la diplomatie étatsunienne par rapport au Venezuela et à l’Amérique latine. De son côté, Chávez continuera à faire de ce président-là sa tête de turc, une politique qui ne lui réussit pas trop mal dans une Amérique latine souvent prompte à prendre ses distances (quoiqu’en paroles seulement) par rapport aux États-Unis.

Par contre, avec l’arrivée d’un(e) président(e) démocrate au pouvoir, le ton et l’atmosphère pourraient changer entre Caracas et Washington. Mais en tout état de cause, selon le candidat finalement choisi (puis élu), le degré et la portée du changement seront différents. On a l’impression qu’Hillary Clinton, en femme politique bien rôdée, restera dans le politiquement correct cher aux Démocrates, dans la lignée d’un Jimmy Carter ou… de son mari.

Il semble bien que la vraie rupture ne pourrait venir que de Barack Obama, dont on sent le désir de faire les choses autrement, non seulement par rapport à l’administration Bush, mais aussi par rapport à un Bill Clinton ou aux démocrates qui l’ont précédé. La vraie question est : le laissera-t-on faire?

Et l’autre vraie question, préalable, est celle-ci : jusqu’où voudront ou oseront aller les citoyens américains? Le ronron clintonien leur suffira-t-il ou bien se risqueront-ils aux côtés de l’outsider Barack Obama?

Je suis certain que Hugo Chávez suit tout cela avec la plus grande attention (même s’il ne l’avouera jamais), car lui aussi devra changer une fois que son Mister Danger préféré sera retourné dans son ranch texan.

San Antonio de Mucuño

Ce n’est pas Machu Pichu. Mais il est tout de même émouvant de penser que des centaines de familles ont vécu ici, dans ce lieu grandiose mais ingrat, dans ce paysage époustouflant mais désertique.

Il ne reste que des ruines. Les ruines de San Antonio de Mucuño, village fondé le 26 janvier 1620 et abandonné définitivement au début du 19e siècle. L’endroit fut d’abord exploré le 26 novembre 1619 par l’espagnol Sebastián Bermejo Bailen, qui le jugea apte pour y fonder un établissement. Afin d’exécuter le décret de l’oidor (magistrat) Alonso Vásquez de Cisneros, les encomenderos (maîtres d’Indiens) locaux réunirent en ce lieu 745 indigènes, qu’ils mirent au travail pour construire le village. L’objectif stratégique était de concentrer les Indiens en un seul lieu, dans le but de faciliter leur évangélisation et d’accélérer leur intégration dans la société coloniale.

Ruines de la première église de San Antonio de MucuñoSan Antonio de Mucuño était donc ce qu’on appelle un pueblo de doctrina (village de doctrine), comme en connut beaucoup d’autres le Venezuela. Pour citer un exemple, Petare (qui est à Caracas ce que Saint-Denis est à Paris) est également un ancien pueblo de doctrina, devenu avec le temps le plus grand faubourg populaire de la capitale.

Destin tragique

San Antonio de Mucuño eut un destin plus tragique et une histoire plus courte. Quelques dizaines d’années après sa fondation, le village a dû changer d’emplacement en raison des fréquents mouvements de terrain dans le secteur. Mais les forts mouvements sismiques de l’année 1684 et les failles occasionnées ont terminé d’effrayer les habitants, si bien que décision fut prise d’abandonner le lieu. Les dernières familles ont quitté l’endroit en 1692.

La seconde installation n’eut pas beaucoup plus de chance et dura à peine plus longtemps. Un nouveau village fut construit à quelques encablures du premier. C’est ce qui explique la présence de deux églises aussi proches l’une de l’autre. Mais ce second établissement dut lui aussi être abandonné, pour les mêmes raisons. Au début du 19e siècle, on déménagea le village à Santa Juana, l’actuel San Antonio de Acequias, à plusieurs kilomètres de là.

Contreforts de la deuxième église de San Antonio de MucuñoPlus de deux siècles plus tard, les ruines sont toujours là. Elles se distribuent en deux noyaux principaux, chacun doté de son église, qui attestent des deux périodes du village. Les constructions, de forme carrée, sont en tapia (terre pisée), sur des fondations de pierre. La pierre était aussi utilisée pour renforcer certaines parties, comme les linteaux des fenêtres. Aucun toit ne subsiste. Parmi tous les édifices, se distinguent les deux églises, dont la plus grande possède une nef unique de 35 mètres de long et 8 mètres de large, soutenue par des contreforts. Au centre des ruines, on devine où se trouvait la place. Plus loin, on distingue les restes d’un four à pain, les vestiges des acequias, ces canaux de distribution d’eau…

Sang, sueur et larmes

Linteau de fenêtre en pierre

L’intérêt indéniable de ces ruines, déclarées monument historique national en 1991, est qu’elles constituent les derniers vestiges d’un pueblo de doctrina au Venezuela. Tous les autres ont disparu sous les constructions postérieures, étouffés par des villages ou des villes modernes. L’abandon de San Antonio de Mucuño par ses habitants a donc, paradoxalement, joué un rôle majeur dans la conservation des ruines jusqu’à nos jours.

En visitant actuellement ce lieu impressionnant, on ne peut que penser à la colonisation de ces terres ingrates par les Espagnols –un véritable défi étant donné les moyens limités de l’époque–; à la politique d’asservissement massif des habitants originaires de l’endroit; à l’effort, mené en parallèle, d’évangélisation de ces mêmes populations (dont tous les chiffres indiquent par ailleurs qu’elle fut lente et incomplète).

Bref, on ne peut que penser à la conformation dans le sang, la sueur et les larmes de la société andine telle que nous la connaissons de nos jours.

Des ruines dans un paysage époustouflant