Etonnant/Inattendu/Traditionnel

L’incroyable aventure d’un mot quechua

Épicerie rurale

Il était une fois un mot quechua déjà utilisé au temps des Incas : yapa, qui veut dire quelque chose comme « ajout, supplément ». Son usage s’est répandu vers le Sud (Bolivie, Chili, Argentine, Paraguay, Uruguay) aussi bien que vers le Nord (Équateur). En arrivant en Colombie et au Venezuela, il s’est transformé en ñapa (prononcer gnapa), modification linguistique fréquente et naturelle.

Au Venezuela, le terme ñapa existe toujours et désigne le petit supplément gratuit qu’un commerçant offre parfois à l’acheteur. On achète un kilo de bananes et le vendeur ajoute, sans les peser, deux bananes : c’est la ñapa.

Dans leur désir forcené d’uniformisation et de rationalisation, les supermarchés ont irrémédiablement tué la ñapa, mais celle-ci est encore de mise lorsqu’on fait ses achats au marché ou chez le petit commerçant du coin. C’est l’aspect humain de l’acte de vendre et d’acheter, comme peut l’être aussi, sous d’autres latitudes, le marchandage.

Jusque chez Mark Twain

L’histoire ne se termine pas là. Le mot s’est étendu à plusieurs pays des Caraïbes et d’Amérique centrale, jusqu’au Mexique, pour échouer dans le grand port caribéen d’Amérique du Nord, la Nouvelle-Orléans. Là, les Français et les Cajuns (Acadiens) l’ont fait leur, le transformant en gniappe, avec la même signification de petit supplément gratuit.

De là, il passe à la langue anglaise. On le trouve, par exemple, dans la prose de Mark Twain, en 1883, sous la forme lagniappe. Et toujours actuellement, si vous ouvrez un dictionnaire d’anglais américain, vous trouvez ceci :

lagniappe
NOUN: Chiefly Southern Louisiana & Mississippi 1. A small gift presented by a storeowner to a customer with the customer’s purchase. 2. An extra or unexpected gift or benefit.

(The American Heritage® Dictionary of the English Language: Fourth Edition. 2000.)

Dans son ouvrage Buenas y malas palabras (Monte Ávila editores), le linguiste vénézuélien Ángel Rosenblat se demande pourquoi ce mot a eu autant de succès, ayant été adopté aussi rapidement et aussi universellement du Sud au Nord des Amériques. Selon lui, c’est parce que la yapa/ñapa/gniappe est une institution profondément américaine, qui reflète la vision du monde des premiers habitants de ces terres, les Amérindiens. La ñapa serait ainsi une institution d’origine magique : celui qui reçoit de l’argent rend un petit cadeau en espèces, pour s’attirer les bonnes grâces divines et se laver du « péché » de commercer.

Le prestige du cadeau

Angel Rosenblat dresse par ailleurs un parallèle entre la ñapa et le potlach, une autre institution des Indiens d’Amérique du Nord qui consiste à s’échanger des cadeaux entre clans. Pour lui, ces deux institutions relèvent du même esprit et témoignent du peu de prestige, en terre d’Amérique, de la vente, en comparaison avec l’énorme prestige du cadeau.

Qu’en 2008, la ñapa soit toujours appliquée dans les petits magasins de village et de barrio [quartier pauvre] montre à quel point de vieilles modalités de l’esprit amérindien subsistent dans la vie quotidienne. Il est d’ailleurs révélateur que, d’une façon générale, le Vénézuélien, même en affaires, répugne à parler d’argent, comme si cela le gênait aux entournures. Il a en effet toujours tendance à remettre la question du coût ou du prix à plus tard.

Par contre, il n’a aucune difficulté à donner une ñapa, et encore moins à en réclamer une!

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3 réflexions sur “L’incroyable aventure d’un mot quechua

  1. Ca c’est super intéressant pour moi, et je vais t’expliquer pourquoi.

    D’abord, au Chili, on utilise le yapa. Et une marque de grande distribution, Santa Isabel, en a même fait un slogan publicitaire quand elle fait des promotions. C’est ma copine chilienne qui, devant mon incompréhension, m’a expliqué le sens de « yapa ».

    Ensuite, ma copine chilienne a un CD qui a été fait et vendu au bénéfice de l’ouragan Katrina. Titre de l’objet: Lagniappe. Nous avons tous les deux un (très?) bon niveau d’anglais, mais on a été incapable de trouver le sens de « lagniappe ». Donc ton explication me ravit!

    Merci!

  2. Tom, super intéressant de voir que l’on utilise « yapa » au Chili. Que peuvent nous dire ceux qui vivent dans d’autres pays d’Amérique latine?

  3. Je ne connais pas au Brésil de mot dérivant de « yapa ». Il est vrai que nos Indiens sont majoritairement Tupi-Guarani.

    En revanche, la pratique d’en remettre un peu plus dans le sac après la pesée et surtout de donner à goûter existe dans les petites boutiques et sur les marchés. Mais je pense que ce n’est pas loin d’être universel, puisque je me souviens que j’en ai bénéficié en France et en Afrique, par exemple.

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