Archive for décembre, 2007


Moins de bolivars, moins de millionnaires

La nouvelle pièce de un bolivarJ’en avais de la chance de vivre au Venezuela : j’étais devenu millionnaire en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Le temps de toucher mon premier salaire et je me retrouvais dans la caste des multi-millionnaires!

Il faut dire qu’avec un taux de change établi officiellement à 2150 bolivars pour un dollar, il n’était pas tellement difficile de faire partie du club des millionnaires vénézuéliens. Le salaire minimum lui-même étant fixé à 614.790 bolivars, il n’en fallait que deux (sans les dépenser, il est vrai) pour se faire millionnaire (1).

Tout cela va changer dès demain, 1er janvier 2008. En effet, demain sera le jour J de la reconversion monétaire. Celle-ci consistera à diviser par 1000 la valeur des actuels bolivars –soit enlever tout simplement trois zéros. Le salaire minimum se situera donc à 614,79 bolivars forts (bolívares fuertes, en abrégé Bs. F., le nom de la nouvelle monnaie) et le dollar étatsunien se changera officiellement à 2,15 Bs. F. Autant dire que 99 pour cent des actuels millionnaires (dont ma personne) disparaîtront dans l’opération. Et les millionnaires qui resteront seront, les chanceux, de véritables millionnaires (ils existent, je les ai rencontrés).

Charge symbolique

La reconversion s’accompagne, bien entendu, de l’émission d’une nouvelle série de pièces et de billets. Comme chacun sait, les billets contiennent généralement une charge symbolique nationale, à usage tant interne qu’externe. Et là, le gouvernement Chávez, jamais avare d’innovations, a voulu laisser sa marque.

Pedro Camejo sur le nouveau billet de 5 bolivars Nouveau billet de 10 bolivarsLuisa Cáceres de Arismendi sur le nouveau billet de 20 bolivarsSur le recto des nouveaux billets, on a bien entendu droit aux effigies des habituels héros nationaux, qui, comme par hasard, sont des créoles : Simón Bolívar, Simón Rodríguez, Francisco de Miranda. Mais, pour la première fois, un Indien figure parmi les élus. Il s’agit de Guaicaipuro, cacique des tribus Teques et Caracas, qui a pris la tête de la résistance à la pénétration espagnole dans la zone centrale du Venezuela aux alentours de 1560. Pour la première fois aussi, un Noir figure sur un billet : Pedro Camejo, mieux connu sous le nom de Negro Primero, qui participa à la Guerre d’Indépendance et trouva la mort lors de la décisive bataille de Carabobo, en 1821. Et troisième innovation : un billet comportera le portrait d’une femme, Luisa Cáceres de Arismendi, épouse du chef patriote Juan Bautista Arismendi, qui fut arrêtée par les royalistes comme mesure d’extorsion et resta emprisonnée durant trois ans (une Ingrid Betancourt avant la lettre, en quelque sorte –les FARC n’ont rien inventé). Voilà une série de symboles qui ont bien du sens dans un pays largement dominé, historiquement, par les élites créoles masculines d’ascendance européenne.

L’ours à lunettes sur le nouveau billet de 50 bolivarsMais l’originalité ne s’arrête pas là : sur le verso des nouveaux billets, sont mis en évidence, sur fond de paysages variés, six espèces animales en voie de disparition dans le pays : le boto ou dauphin de l’Amazone (Inia geoffrensis), le tatou géant (Priodontes maximus), la harpie féroce (Harpia harpyja), la tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata), l’ours à lunettes (Tremarctos ornatus), le chardonneret rouge (Carduelis cucullata). Belle initiative pour sensibiliser les populations à la fragilité de ces espèces. Cela dit, il reste maintenant au gouvernement à faire preuve d’autant d’efficacité dans ses actes que dans ces intentions. En ce qui concerne la protection de l’environnement, reconnaissons qu’on est assez loin du compte, au vu des énormes poussées développementistes qui priment généralement sur toute autre considération…

Le grand défi

Voilà donc pour les symboles. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. D’un point de vue économique, il convient surtout de faire de cette reconversion monétaire un outil de politique économique. Pour le gouvernement, l’équation est simple, trop simple :

Une économie forte.
Un bolivar fort.
Un pays fort.

Le pari n’est pas gagné d’avance. Enlever trois zéros peut créer de l’illusion, mais pas de la richesse. Dans l’optique socialiste et révolutionnaire qui est celle du gouvernement, le grand défi consistera, dans les prochains mois et les prochaines années, à mettre en place les bases d’une économie non capitaliste suffisamment forte pour contrebalancer et finalement déplacer les implacables lois du marché. Et sur ce point, les exemples concluants n’abondent pas dans le monde, c’est le moins que l’on puisse dire.

(1) Pour être juste et complet, signalons tout de même que, selon les statistiques officielles, 1,7 million de foyers vénézuéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté (ce qui représente 27,5 % de la population au 1er trimestre 2007).

¡rezoLATINO! a son nom de domaine

Domaine rezoLATINO

Lancé il y a à peine huit jours, ¡rezoLATINO!, le réseau des blogues francophones sur l’Amérique latine, a reçu un accueil plus que favorable parmi les premiers intéressés, les blogueurs. Merci à tous ceux d’entre vous qui m’ont envoyé un petit mot et encouragé à persévérer dans cette entreprise.

Et pour leur montrer que l’aventure continue (où nous conduira-t-elle?), j’ai offert à ¡rezoLATINO! un nom de domaine bien à lui. Il s’agit tout simplement de rezolatino.com. Je suggère donc à tous ceux qui auraient enregistré l’ancien nom de domaine dans leurs favoris d’éliminer celui-ci et de le remplacer par le nouveau.

Rappelons que ¡rezoLATINO! recense les blogues écrits en français sur l’Amérique latine et permet de les sélectionner selon certains critères (auteur, pays, contenu et point de vue). J’en ai découverts 39 jusqu’à présent, mais tout indique qu’il pourrait y en avoir d’autres. Si vous en connaissez, merci de me le signaler en m’écrivant à Signature

L’une des caractéristiques de ¡rezoLATINO! consiste à présenter les blogues en fonction de la date et l’heure de leur dernière mise à jour. Le mini-portail s’avère donc très pratique pour savoir quels ont été les derniers billets publiés dans la blogosphère francophone traitant de l’Amérique latine.

Dans la foulée, ¡rezoLATINO! incite les blogueurs à augmenter la fréquence de leurs publications : ils figureront ainsi en tête de liste, les huit derniers billets apparaissant à l’écran sans qu’il soit nécessaire de faire défiler la page!

N’hésitez donc pas à publier de nouveaux billets, à écrire beaucoup, à écrire bien, et à nous faire ainsi partager vos tranches de vie dans les divers pays d’Amérique latine.

Joyeux Noël, en chantant la parranda!

Musique vénézuélienne

Je vous parlais dans un billet précédent de villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas. Késeksa? Ce sont les musiques traditionnelles de Noël au Venezuela. Comme quoi, il n’y a pas que la salsa… Les Vénézuéliens, comme la plupart des Latino-Américains, ont la grande chance de connaître et d’apprécier encore leurs musiques traditionnelles, de les danser, de les chanter, de les partager.

Or, interpréter les musiques traditionnelles, c’est aussi, précisément, se créer des moments privilégiés pour l’échange. Et quel meilleur moment pour échanger que la période de Noël? Même si celle-ci est, ici comme ailleurs, un grand moment de consommation collective (le socialisme du XXIe siècle n’y retrouve pas ses petits…), elle est aussi, par excellence, le moment de partager en famille.

Réunis en famille (regroupant le plus souvent trois générations), les Vénézuéliens partagent le pesebre [la crèche], l’arbre de Noël (made in China, voire importé du Canada, si on en a les moyens), les hallacas [plat typique de Noël, une sorte de ragoût de viandes et légumes variés, enveloppé de semoule de maïs et d'une feuille de bananier], le pan de jamón [pain au jambon, olives et raisins de Corynthe], la torta negra [sorte de cake noir], et j’en passe. Tout cela, bien entendu, au rythme des musiques de circonstance. Car, ne l’oublions jamais, la musique est l’ingrédient majeur de toute célébration au Venezuela.

Question musique de Noël, on n’entendra pas autant Douce nuit ou Jingle Bells que ces villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas dont je vous parlais plus haut. Pour vous donner une idée de cette ambiance un peu folle, rien de tel que de décrire ces genres musicaux et surtout, les écouter et les voir. Voici.

Le villancico

Il s’agit de la première forme d’expression musicale de Noël que l’on connaisse au Venezuela. Au XVIe siècle, les Espagnols apportèrent sur le continent américain des compositions qui louangeaient la naissance de Jésus, destinées à être interprétées essentiellement par des chorales religieuses. S’inspirant de ce genre, les habitants du Venezuela ont créé de nouvelles représentations musicales, avec des paroles et des sonorités propres au métissage qui les identifiait. Sur un rythme simple et uniforme, sans refrain, ces cantiques de Noël possèdent une seule strophe, que les choristes répètent à volonté ou a satiété… Le cuatro [petite guitare à quatre cordes], la tambora (sorte de tambour grave), le tiple [guitare aigüe], le bandolín [instrument de la famille du luth] et la charrasca [instrument de percussion a rainures frottées] sont quelques-uns des instruments utilisés pour son interprétation. Voici un villancico interprété à l’ancienne par le groupe Camarita.

Les aguinaldos

Ce sont les chants typiques de Noël au Venezuela. Les paroles font allusion à des épisodes de la naissance de Jésus : l’annonce de l’ange Gabriel, le voyage de Marie et Joseph à Bethléem, l’arrivée de l’enfant, l’adoration des bergers, les offrandes des rois mages, etc. Les vers de ces mélodies sont en général d’extension libre et leur interprétation se caractérise par la présence d’une refrain entre les strophes. Les instruments utilisés varient de région à région, mais les plus utilisés sont le violon, le cuatro, le tambour, le furruco, la bandola, la charrasca, la pandereta [tambourin] et le triangle. Je vous propose d’écouter un aguinaldo très connu, Corre Caballito, interprété ici par Juan Carlos Salazar.

La Parranda

La parranda est le genre musical qui exprime le mieux le sentiment de joie qui anime les Vénézuéliens durant la période de Noël. Les paroles traitent de personnages populaires et de situations de la vie quotidienne dont on se souvient avec plaisir et sympathie en cette fin d’année. Le cuatro, la guitare, la tambora, le furruco, le chapero, le chineco, les maracas et le tres [guitare à six cordes groupées par deux] sont les instruments avec lesquels on l’interprète généralement. Chantée en groupe, la parranda fait intervenir divers solistes accompagnés par un chœur qui s’ingénie à improviser des réparties. Son rythme contagieux témoigne d’une influence marquée des genres et des chants indiens et africains. Pour vous illustrer tout cela, voici une parranda de l’île Margarita interprétée par l’ensemble Aguinaldos y punto.

La Gaita

La gaita est originaire du Zulia, la région de Maracaibo, dans la partie occidentale du pays. Comme beaucoup de manifestations culturelles du Venezuela, elle nait de la fusion de chants et rituels indiens, européens et africains et est donc une expression du métissage qui a fait le pays. En fonction de ses caractéristiques musicales, des instruments utilisés et de la région et la date où on l’interprète, on peut distinguer divers types de gaita : la gaita de furro, la gaita perijanera, la gaita de tambora et la gaita de Santa Lucía. Les thèmes traités dans ces chansons sont extrêmement variés. Ils vont de chants dédiés à la Chinita, la vierge régionale du Zulia, jusqu’à des chansons d’amour, des chants cocasses ou même des chansons socialement engagées. Toujours joyeuse et entrainante, la gaita est maintenant diffusée bien au-delà de sa région d’origine. Depuis de nombreuses années, elle s’identifie comme l’une des manifestations de Noël les plus caractéristiques dans le Venezuela tout entier. Écoutez la gaita intitulée Vivo y muero interprétée par Los Gaiteritos.

Même si la gaita est un peu plus délurée, toutes ces interprétations peuvent vous paraître quelque peu guindées. Je vous l’accorde, mais je vous réserve pour la fin une parranda familiale dans toute sa splendeur. C’est moins académique, mais cela déborde de vécu! Vous pénètrerez ainsi, subrepticement, au cœur même du Venezuela, là où vous n’auriez jamais pensé parvenir!

Joyeux Noël à tous –en entonnant une parranda, bien sûr!

Source : Educación musical en Venezuela

¡rezoLATINO!: les blogueurs parlent aux blogueurs

Et si on faisait ce que ni Bolívar, ni Chávez ni personne d’autre n’a encore réussi à faire? La grande unité latino-américaine! J’ai trouvé sur le net un outil qui permettait de fabriquer une espèce de portail de blogues. Je me suis dit : « voilà un bon moyen pour réunir sur une même page tous les blogues francophones sur l’Amérique latine ».

Je me suis mis au travail, allant jusqu’à décrypter les codes dans le but de créer un formulaire bien utile, puisqu’il allait permettre de sélectionner les blogues selon certains critères : auteur, pays, contenu, point de vue. ¡rezoLATINO! était né!

¡rezoLATINO!

Il suffisait de l’alimenter en blogues francophones sur l’Amérique latine pour lui donner une certaine consistance. Je me suis donc mis à chercher tout ce qui s’apparentait à un blogue et était écrit en français depuis l’Amérique latine. Le résultat (provisoire) est .

Petits avantages : les blogues mis à jour en dernier viennent se placer automatiquement en tête de liste. Sur la liste générale, on trouve donc facilement ce qui est hot (comme on dit en bon français). De plus, on peut utiliser les critères de recherche pour trouver certains blogues en particulier. Dans ce cas aussi, les billets les plus récents s’affichent également en premier.

État de la blogosphère

Dans la foulée, ce petit exercice me permet de faire quelques commentaires sur l’état de la blogosphère francophone en Amérique latine :

  • J’ai trouvé jusqu’à présent 37 blogues écrits par des francophones touchant à l’Amérique latine et présentant un certain intérêt (je n’ai pas retenu les blogues exclusivement personnels contenant la galerie de photos du dernier bébé ou des révélations exclusives sur la vie amoureuse du blogueur, merci bien).
  • Parmi les pays représentés, l’Argentine vient largement en tête (15 blogues). Viennent ensuite le Venezuela (7 blogues), la Colombie (3 blogues), le Brésil, le Chili, le Mexique et le Pérou (2 blogues). Ferment la marche l’Équateur et le Costa Rica (1 blogue). Les autres pays ne sont pas représentés. Cela voudrait-il dire qu’il n’y a aucun blogueur francophone par là-bas?
  • Il y a nettement plus de blogueurs (28) que de blogueuses (7), tandis que deux blogues sont rédigés collectivement.
  • Quant à la qualité des blogues, elle est très variable. Cela va depuis ceux qui apportent réellement un éclairage personnel et nouveau sur un pays (complétant ainsi utilement les informations diffusées par la presse traditionnelle) jusqu’aux blogues au contenu très très anecdotique. Pour ne pas blesser les susceptibilités, j’ai préféré ne pas classer les blogues en leur attribuant des étoiles, selon leur qualité informative. Mais j’ai tout de même éliminé sans trop d’état d’âme les blogues dont le degré de l’écriture approchait de zéro (il y en a, je les ai rencontrés).

Je vous invite donc à visiter et fréquenter régulièrement ¡rezoLATINO! N’hésitez pas à me signaler vos découvertes et vos coup de cœur. Car la liste actuelle est loin d’être exhaustive et n’attend qu’à être nourrie de nouveaux venus. Mon adresse pour toute information ou communication :

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Tintamarre religieux

AguinaldoFigurez-vous que ce matin encore, j’ai été réveillé par une symphonie de pétards! Il devait être cinq heures du matin. Il ne s’agissait pas, cette fois, de réveiller le bon peuple pour aller voter (voir mon billet précédent Petit matin référendaire). Non, aujourd’hui, le motif du tintamarre était religieux : annoncer à tous que la misa de aguinaldos allait commencer.

Ancrées dans la tradition vénézuélienne depuis des siècles, les messes d’aguinaldos se célèbrent pendant la neuvaine qui précède Noël, soit du 16 au 24 décembre. Ce sont des messes bien particulières : elles ont lieu nécessairement à l’aube et s’accompagnent toujours de chants de circonstance, aguinaldos et villancicos, dont l’origine remonte à la Renaissance espagnole. Il s’agit donc d’une espèce de rite de préparation aux réjouissances de Noël, célébration particulièrement chère au cœur des Vénézuéliens.

Privilège

À l’origine, les messes qui précédaient Noël se caractérisaient par leur sobriété. Mais un tel recueillement correspondait mal au sens inné de la fête qui anime les Vénézuéliens. Aussi le Saint-Siège leur a-t-il concédé le privilège d’inclure des villancicos et des aguinaldos dans la cérémonie.

misa_aguinaldo2.jpg C’est ainsi que le cuatro (petite guitare à 4 cordes), le tambour, les maracas, le furruco (instrument de percussion à friction) et la pandereta (tambourin) sont entrés dans les églises vénézuéliennes bien avant le concile Vatican II.

La fête commence avant la messe, avec les inévitables pétards. Elle continue pendant la cérémonie, avec les aguinaldos. Mais elle ne s’arrête pas avec le Ite missa est : une fois la messe terminée, il est fréquent que les participants se réunissent autour d’une table pour un repas communautaire. C’est alors l’occasion d’entonner d’autres chants, tout spécialement les entraînantes parrandas ou même les gaitas plus profanes.

Rouleau compresseur

La fête et le bruit, donc, dominent largement cette manifestation matinale. La messe d’aguinaldos est devenue, avec le temps, un fait plus social que religieux. Il est vrai que, collectivement, les Vénézuéliens –comme la plupart des Caribéens– aiment la fête et le bruit. Le principe en est simple : plus il y a de FÊTE, plus il y a de BRUIT, plus il y a aussi de VIE!

Quant à ceux –ils existent– qui voudraient échapper au tintamarre et préfèreraient le silence à cette agitation matinale, tant pis pour eux. Le rouleau compresseur du conformisme social et religieux n’a pas la moindre pitié pour ces pauvres marginaux!

Messe d’aguinaldo

Messe d’aguinaldo : dans l’attente du repas

Antigone, Eros et politique

Samedi dernier, je suis allé voir Antigone de Sophocle, dans la version sulfureuse de la troupe Prosopon et Ius, que dirige Carlos Danez.

Du théâtre brut, à petit budget, qui fait penser à une espèce d’Arte Povera sur planches : aucun luxe, aucun chichi, mais une mise en scène crue, réalisée avec les moyens du bord. Une pauvreté de moyens que venaient compenser une créativité délurée et une provocation constante.

Des seins, des sexes, on en a vus, dans cette Antigone-là. C’est que les interprétations de pièces classiques par Prosopon et Ius se sont toujours nourries d’une vision libertaire de la Grèce antique, une vision pré-judéo-chrétienne qui n’en a que faire de nos tabous. Antigone, femme, ne pouvait manquer de faire la part belle à l’éros comme entité cosmique primordiale, force primitive, principe animateur et ordonnateur de l’univers. En un mot, figure centrale de la culture et la société grecque.

Les acteurs pouvaient être de qualité diverse (et ils l’étaient). N’importe, tous jouaient excellemment de leur corps, portés par un jeu d’illumination subtil qui montrait et cachait, selon le moment. L’ajout inopiné, à la fin, d’un serpent s’enlaçant autour des corps ajoutait encore à cet érotisme débordant, mais juste.

Par ailleurs, l’emploi d’un langage direct et spontané, inspiré de la culture populaire vénézuélienne (« ¡no jodas! »), venait renforcer le parti-pris du metteur en scène : rendre la tragédie brute, brutale, essentielle.

Au total, c’était une interprétation juste et forte de la tragédie de Sophocle. D’autant plus forte qu’elle résonnait dans un pays secoué depuis des années par la politique. Impossible en effet, dans ces conditions, de ne pas penser à un certain président en voyant le roi Créon vociférer au nom de l’autorité et de l’ordre. Impossible de ne pas penser à une certaine opposition en entendant Antigone argumenter l’illégitimité de la décision royale en se réclamant de la loi divine et éternelle…

Anti…gone ou anti…chaviste? Voilà Sophocle poussé, par la force des choses, là où il n’aurait jamais pensé se rendre, au cœur du socialisme de XXIe siècle! Quant à Carlos Danez, directeur de la troupe, il devait bien se rendre compte –il n’est pas idiot– que le simple choix de monter Antigone est un acte éminemment politique dans le Venezuela de 2007.

Le Venezuela à la bonne heure

Fuseau horaire au Venezuela

Le Venezuela a changé d’heure ce matin à 3 heures. Il se trouvait dans le fuseau horaire GMT -4:00, le voici maintenant, seul au monde, dans le fuseau GMT -4:30. Eh oui, 4h30 de différence avec Greenwich, 30 minutes de différence avec ses voisins, c’est pour le moins original.

Le changement a pourtant sa raison d’être géographique, ce que montre très bien la carte ci-dessus. Le point de référence du fuseau GMT -4:00 (60º de longitude ouest), qui était en vigueur jusqu’aujourd’hui dans le pays, passe par l’extrême est du pays. Et le point de référence du fuseau GMT -5:00 (75º de longitude ouest) traverse, lui, le centre de la Colombie, à l’ouest. Le Venezuela se trouve donc exactement à cheval entre deux fuseaux horaires.

Par contre, en choisissant GMT -4:30 (dont le point de référence est 67º30′ de longitude ouest), on obtient un fuseau horaire qui recouvre exactement le Venezuela d’est en ouest, et qui représente donc mieux la vraie heure géographique du pays. En fait, le Venezuela revient à l’heure qui était déjà la sienne avant 1965.

Cycle circadien

Voilà pour la géographie. À cela s’ajoute de grandes justifications scientifiques. Écoutons Hector Navarro, ministre du pourvoir populaire pour la science et la technologie :

Le changement de fuseau horaire est très important parce que depuis longtemps on sait qu’il y a des éléments du métabolisme des êtres humains qui sont associés au cycle solaire. C’est ce que l’on appelle le cycle circadien. Cette série d’éléments est en rapport avec la lumière du soleil et synchronise la croissance et l’activité intellectuelle, entre autres.

Il existe une hormone de croissance produite cycliquement en fonction de la présence de lumière solaire. Ainsi, quand une personne vit seulement la nuit et ne reçoit jamais de lumière solaire, son cycle circadien en sera affecté et par conséquent, selon toutes les études scientifiques, sa croissance en souffrira aussi, dans le cas d’un enfant, par exemple.

Explication scientifique sophistiquée pour dire entre les lignes que grâce au changement d’heure, les enfants vénézuéliens se rendant à l’école se lèveront avec le soleil, et non avant, comme c’était le cas jusqu’ici. Socialement, la mesure sera donc profitable au plus grand nombre.

Coût économique

Quant au calcul économique, il semble ne pas avoir été effectué par le gouvernement. Il est clair qu’un changement horaire -d’une demi-heure de surcroît- entraîne un surcoût pour les entreprises et les institutions, toujours plus nombreuses, qui travaillent en temps réel. Signalons que Microsoft a préparé une mise à jour pour ses systèmes d’exploitation.

Enfin, pour la petite histoire, signalons que le Venezuela, avec sa demi-heure de différence par rapport aux 24 fuseaux horaires traditionnels, se retrouve dans le cercle très fermé des régions et des pays qui partagent cette particularité : la région de Darwin et Adelaide, en Australie (GMT +9:30), la Birmanie (GMT +6:30), le Sri Lanka ainsi que Calcutta, Delhi, Mumbai, en Inde (GMT +5:30), l’Afghanistan (GMT +4:30), l’Iran (GMT +3:30) et Terre-Neuve, au Canada (GMT -3:30). Quant au Népal, il est le seul au monde dans un fuseau GMT +5:45!