Archive for septembre, 2007


Corruption : la honte

Carte de la corruption - Transparency International

La honte ! Dans l’indice 2007 des perceptions de la corruption dans le monde (IPC) que publie Transparency International, le Venezuela figure en 162e position sur 179 pays (voir la carte ci-dessus). Seul Haïti fait pire en Amérique latine. Pas vraiment brillant… Bien sûr, le rapport ne calcule pas la corruption en tant que telle –bien difficile à évaluer–, mais seulement la perception de corruption. Il n’empêche, cela ne trompe pas : la corruption est ici partout.

Partout? Oui, du plus haut au plus bas de l’échelle sociale, il existe au Venezuela une véritable culture de la corruption. Au plus haut, c’est le fonctionnaire qui prélève au passage son pourcentage (jusqu’à 30 %, dit-on!) sur les contrats publics qu’il accorde et, en face de lui, l’entreprise qui prévoit ce surcoût dans son devis. Au plus bas, c’est l’automobiliste en infraction qui « arrange la chose » avec le policier.

Plus symptomatique encore : je connais le cas, dans une école primaire, de gamins chargés par l’instituteur de surveiller momentanément la classe qui se font payer par leurs camarades pour ne pas dénoncer leurs petites incartades… Une culture, je vous dis, qui s’apprend et s’internalise dès le plus jeune âge. C’est comme la potion magique d’Obélix, on tombe dedans quand on est petit.

Il y a aussi la corruption institutionnalisée. Si vous avez besoin d’un quelconque document administratif, on vous demande si vous le voulez habilitado. Il s’agit d’une invite presque légale à agilizar le processus : moyennant un supplément parfois conséquent, vous recevrez votre document dans des délais raisonnables. Sinon, bonne chance…

Impossible donc de vivre au quotidien au Venezuela sans avoir trempé, un jour ou l’autre, dans une affaire de corruption, petite ou grande. Et n’oublions pas que dans toute affaire de corruption, il y a au moins deux intervenants : celui qui demande et celui qui accepte; celui qui offre et celui qui reçoit. L’un et l’autre partagent un sentiment de culpabilité, à un degré divers, mais culpabilité tout de même. Cela n’incite pas, évidemment, à faire se délier les langues.

Racines historiques

Il existe bien entendu des racines historico-anthropologiques à de tels comportements. Bolivar lui-même dénonçait déjà en son temps le mauvais usage des fonds publics par l’administration. La faiblesse de l’appareil d’État, au 19e siècle, n’a fait que renforcer la tendance, imprimant la corruption dans son fonctionnement même.

Au 20e siècle, l’économie du pétrole a permis à la corruption d’atteindre de nouveaux sommets. Désormais, on traitait en dollars, et qui plus est avec des multinationales désireuses de s’assurer une part du gâteau pétrolier vénézuélien, quel qu’en soit le prix. Le prix, c’est la corruption. Cela n’aide pas les pratiques éthiques…

Et au 21e siècle? Avec le prix du barril de pétrole qui atteint des sommets inégalés, il n’y a jamais eu autant d’argent dans le pays. Le contrôle des changes, dont l’effet est de créer un dollar parallèle valant plus de deux fois le dollar officiel, ne fait qu’aggraver les choses. Finalement, l’arrivée, avec Hugo Chávez, d’un nouveau personnel politique longtemps écarté des affaires et désireux de prendre enfin sa revanche (À moi le tour!), facilite encore cette course à l’argent facile.

Officiellement, on parle de combattre la corruption. Hugo Chávez a même dit qu’il allait se charger personnellement de ce dossier. Mais rien n’y fait, pas même la « morale socialiste ». On reste à la case départ, comme avec les gouvernements précédents. Trop d’amis, sans doute, sont impliqués, maintenant comme avant.

Dessous de tableDans l’opposition, on crie au scandale : jamais, selon ses représentants, la corruption n’a été aussi élevée. En fait, on a plutôt l’impression que ce qui les dérange, c’est que ce ne sont plus eux qui en profitent, mais de nouveaux venus sur le marché…

Dieu est avec les Vénézuéliens!

Je vous mets tout de suite dans le jus. Regardez ceci :

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Bon, l’histoire n’est pas finie, c’est comme ces films d’avant-garde qui se terminent sur rien. Mais je peux vous dire que -ouf!- le camion est arrivé à bon port. Happy end, donc. Ce n’était pourtant pas une mince affaire : dans les voix off, on entend quelqu’un dire qu’une fois un camion de la Polar (oui, la bière) a coulé a pic.

Et cela se passe où? Au Venezuela, pardi! À Puerto Colombia, près de Choroní, sur la côte caraïbe. Le camion en question doit arriver à Chuao, petit village cacaotier à quelques kilomètres de là, sans accès routier. Vous me direz : pourquoi un camion alors? Ben, sans doute pour faire le trajet entre la plage et le village, soit 3 ou 4 km. C’est tout ce que ce camion pourra parcourir! (Calculez ici dans combien de temps devra se faire la révision des 10.000 km à raison de deux allers-retours par jour, excepté les jours où il n’y a pas de gasoil.)

Mais je m’égare. Voyez plutôt les lieux de l’action sur cette carte. (Petite publicité : La région vaut vraiment le déplacement. Superbes plages, fêtes endiablées, un des meilleurs cacaos du monde, forêts imposantes, le tout à proximité du parc national Henri-Pittier, dont la biodiversité est véritablement exceptionnelle).

Et le bon dieu là-dedans? Ah, vous trouvez qu’il n’a rien fait dans cette épopée? Une traversée de plusieurs kilomètres sur une mer pas vraiment calme avec un camion sommairement installé sur trois barques, et il n’aurait rien fait? Détrompez-vous, sans lui, il n’y aurait pas de camion à Chuao!

C’est pour cela qu’on dit couramment ici : Dieu est avec les Vénézuéliens! Et face à une ingéniérie populaire dont la créativité est absolument phénoménale (le vidéo en offre un bon exemple), il en a du travail, le pauvre!

Maracas à Caracas

Maracas vénézuéliennesUn petit instrument presqu’anodin se trouve au cœur de la musique vénézuélienne : les maracas. Faites de petites calebasses, de graines et de manches en bois, elles ont ainsi traversé les siècles, depuis leur origine amérindienne.

Les maracas vénézuéliennes sont généralement plus petites et produisent un son plus doux que celles de Cuba ou de Puerto Rico. Mais comme ces dernières, elles ont deux tonalités, grave et aigüe, qui sont déterminées par le nombre de graines contenues dans chaque calebasse.

Les maracas sont l’instrument de percussion par excellence du joropo, la musique des Llanos, mais on la trouve dans bien d’autres genres de la musique vénézuélienne. Le joueur de maracas, le maraquero, est un personnage particulièrement respecté et apprécié. Non seulement il imprime son rythme, subtil et métronimique, à la musique, mais encore –à force d’entourloupettes, de mimiques– il apporte constamment de petites fantaisies, et parfois même de l’humour.

Eh oui, vous ne vous en doutiez peut-être pas, mais le jeu de maracas, comme celui de tout instrument, fait appel à la créativité. La créativité : cela vous semble un bien grand mot pour cet instrument apparemment si limité? Si votre seule référence est celle de certains rockers qui, munis de maracas, parviennent à peine a générer un simple tchic-tchic, je comprends votre incrédulité. Mais concentrez-vous sur le jeu de maraqueros latinos et vous entendrez bien plus : de véritables percussions symphoniques.

Exemple : voici une vidéo qui met en scène un maraquero vénézuélien. Sa démonstration en solo met bien en valeur les ressources de l’instrument :

Pas vraiment triste, non? Vous en voulez plus? Voici un autre maraquero talentueux, dans un style plus « fondu » :

Ne vous étonnez pas après cela qu’il existe un Concerto pour maracas vénézuéliennes et orchestre (Pataruco) composé en 1999 par Ricardo Lorenz [enregistrement par la Chicago Sinfonietta, Paul Freeman, Ed Harrison (maracas), Ricardo Lorenz, CD LOR0 10826, Albany Records Troy 521].

Entre deux feux

Le billet précédent m’a politiquement dévoilé. Je suis sorti du placard!

Pour bien m’en assurer, je me suis livré hier à un petit test (plutôt mal conçu, d’ailleurs) rencontré sur Internet. Il a pour but de mesurer le taux de chavisme/escualidisme (1) de l’individu qui s’y prête, –en l’occurrence, moi.

Le verdict est implacable :

NerdTests.com User Test: The Escualido Test.

Je suis donc un Chavista Light, selon les bizarres catégories politiques en vigueur dans le pays…

Je dirais plutôt que je suis un chaviste critique : une position particulièrement dangereuse puisqu’on risque à tout moment de recevoir les anathèmes des purs et durs (et de Chávez lui-même, qui n’hésite pas à taxer de « contrerévolutionnaire » toute personne qui ne le suit pas à la trace). Et en même temps, on est continuellement accusé de maudit chavista par l’opposition d’en face!

Pris entre deux feux, donc. Pas vraiment commode…

Mais j’en accepte bravement le risque!

(1) Hugo Chávez a un jour qualifié d’escualidos [traduction: maigres, émaciés] ses adversaires politiques. Depuis lors, le terme escualido désigne toute personne appartenant à l’opposition.

Chávez à sa juste place

Poupée Chávez

J’ai été absent du Venezuela ces dernières semaines. D’où mon silence sur ce blogue depuis le mois de juillet.

Me voici de retour, mais pas encore tout à fait prêt à rédiger de nouveaux billets. Une liste de thèmes à traiter m’attendait au retour (j’inscris systématiquement mes idées de billets sur un bout de papier que j’affiche à coté de mon ordinateur), mais chacune d’elles nécessite un minimum de recherches et d’élaboration. Je vous ferai donc patienter quelques jours encore pour de nouvelles aventures…

Cela dit, pendant mon absence, un lecteur m’a écrit : «Très bien vos billets, mais parlez-nous de Chávez ».

Ma réponse : « Justement, ce blogue voudrait montrer que le Venezuela ne se limite pas à Chávez, que c’est un pays plein de sociodiversité, de biodiversité, d’ethnodiversité. Qu’il vaut la peine de le visiter en profondeur, et pas comme un vulgaire touriste pressé. »

En d’autres termes, je voudrais placer Chávez à sa juste place dans ce large panorama qu’offre le Venezuela.

Bien sûr, Hugo Chávez est un président de choc qui ne laisse personne indifférent. On l’aime ou on le déteste. C’est le cas au Venezuela, où la division (lutte des classes, comme dirait l’autre) est flagrante, mais c’est aussi le cas à l’étranger. Il faut reconnaître qu’en quelques années de pouvoir, Chávez a placé le Venezuela –ce vague pays pétrolier autrefois sans histoire– sur la carte du monde. Grâce à lui, d’une certaine manière, le Venezuela existe, et c’est tant mieux! Je surfe sur la vague et profite vilainement de ce regain de popularité dû à Chávez pour parler d’autres aspects plus méconnus du pays.

Mettre Chávez à sa juste place, dis-je… Mais comment procéder? Eh bien, ne jamais l’ignorer, en parler juste ce qu’il faut, juste comme il faut. N’en faire ni un héros, ni un diable. Le résultat : tapez Chávez dans la boîte de recherche du blogue et vous le verrez apparaître… à sa place! Pas plus.

Du reste, pour vous dire la vérité, et pour ceux qui ne s’en étaient pas rendu compte, je suis plutôt favorable à ses politiques. Je n’ignore pas certaines de leurs limites et de leurs déviations, mais j’en vois aussi les effets favorables pour les plus défavorisés, tant à la ville qu’à la campagne (où c’est encore plus évident). J’observe attentivement un fait nouveau dans le pays : le potentiel de prise en main de leur avenir qu’ont maintenant les classes sociales traditionnellement exclues. Parallèlement, je constate aussi leur regain de dignité.

En d’autres termes, ce n’est pas Chávez qui m’intéresse, ce sont les effets sociaux de ses politiques, les possibilités de plus grande justice sociale que cela implique.

Vous voulez en savoir plus sur Hugo Chávez? Je n’en dis pas assez? Je vous invite à lire un des meilleurs articles que j’ai lus concernant le moment actuel de la « révolution bolivarienne ». Il traite en particulier du grand débat en cours autour de la réforme constitutionnelle proposée par le président en personne. L’article est de Frédéric Lévêque, fondateur et coordinateur de l’excellent site RISAL (Réseau d’information et de solidarité avec l’Amérique latine). Il s’intitule Tout le pouvoir au peuple … et à Chávez ! Lisez-le, il recoupe assez bien mes impressions du moment.