Etonnant/Inattendu/Traditionnel

Le village oublié

La communauté Pumé de Madroño-Merecure

La communauté Pumé de Madroño-Merecure

Je me trouvais en plein llano, au-delà du río Capanaparo et au-delà des médanos d’Apure, ces dunes éoliques caractéristiques de la région. Jesús, notre guide, nous propose de rendre visite à une communauté d’indiens de l’ethnie Pumé.

« Je n’y suis jamais allé, nous dit-il, mais je sais comment m’y rendre. 

— Ah, et comment s’appelle-t-elle ?

— Ici on l’appelle Madroño, répond-il avec quelque hésitation.

— OK, allons-y. »

Une petite demi-heure de piste, et nous voici à Madroño. Madroño, c’est le nom d’un arbre local (Rheedia madruno), qui donne des fruits très savoureux. Plutôt encourageant…

Llanos de Apure

Llanos de Apure

Avertis par le bruit du moteur (ce n’est pas tous les jours que quelqu’un vient les visiter), les habitants accourent vers l’entrée du village, délimité, à la façon Pumé, par une série de pieux que l’étranger ne peut dépasser sans autorisation explicite.

Des femmes et des enfants dans leur grande majorité. Le capitán, chef de la communauté, et son adjoint sont là aussi. Ils sont les seuls à baragouiner tant bien que mal l’espagnol. Salutations, sourires. On leur explique la raison de notre visite : filmer leur village et leur mode de vie pour un reportage télé. Suspicions, hésitations, sourires. On apprend à se connaître. L’atmosphère se détend peu à peu.

Apparaît alors un jeune criollo, âgé d’une vingtaine d’années. Fait extrêmement rare, il est marié à une Pumé et vit dans la communauté. Né de parents « blancs », il parle bien entendu parfaitement l’espagnol et un peu le pumé. C’est l’interprète qu’il nous fallait. Grâce à lui, nous connaîtrons l’histoire du village.

Aucune existence officielle

La communauté est de formation récente, elle a été fondée il y a quelques années seulement. Elle n’a pas de nom officiel. Certains l’appellent effectivement Madroño, d’autres la connaissent comme Merecure (un autre arbre du llano, le Licania pyrifolia). En fait, elle est née d’une scission de la communauté d’Alcornocal, qui se trouve de l’autre côté de la rivière Riecito. Une mésentente entre chefs a eu pour conséquence la décision d’une partie de la population de quitter le village pour s’établir sur de nouvelles terres. C’est là que nous nous trouvons.

Le village n’a donc aucune existence officielle. En conséquence, il ne bénéficie pas des appuis et services gouvernementaux, qui sont offerts aux communautés autochtones –pour le meilleur ou pour le pire : pas d’école, pas de dispensaire, pas de pompe à eau (l’eau de la rivière fait office d’eau potable), pas de formations, pas de distributions de nourriture, … Juste quelques miettes lorsque le camion municipal qui distribue pâtes et farine de maïs dans les communautés accepte de faire le détour pour leur distribuer les restes de la tournée.

La communauté n’a pas reçu non plus de matériaux pour la construction de ses habitations, comme c’est le cas pour les villages Pumé des environs. Aussi toutes les maisons sont-elles de construction traditionnelle: un structure ouverte en bois et une couverture de feuilles de palmiers.

Subsistance

Pour assurer sa subsistance, Madroño/Merecure possède seulement quelques arpents cultivés de yuca (manioc), de maïs, de fèves et de canne. La communauté a aussi quelques vaches qu’elle a pu emporter au moment du déménagement. Le reste de l’alimentation nécessaire est obtenu selon les techniques traditionnelles de la cueillette, la chasse et la pêche.

La plupart des hommes sont par ailleurs absents du village : ils travaillent pour les propriétaires criollos dans les fundos (fermes d’élevage) environnants. Ce sont eux qui, de temps en temps, apportent ainsi les seules ressources monétaires de la communauté, une fois déduites de leur paie leurs dépenses personnelles (notamment d’alcool, malheureusement).

Curieux

Enfants Pumés de Madroño·Merecure

La fascination de l’image

C’est ce qui explique que les Pumés qui nous entourent sont presque tous des femmes, des enfants, et quelques vieillards. Du reste, ils se font de plus en plus curieux, se lient d’abord avec la fille de notre groupe, avant de s’ouvrir aussi aux hommes. Tout est dans l’attitude, de part et d’autre.

Une photo est prise, puis deux, puis trois. Les enfants demandent qu’on les prennent en photo. Les adultes suivent. À chaque photo qui leur est montrée sur les minuscules écrans de nos appareils, c’est l’exclamation, parfois l’éclat de rire.

Mis en confiance, ils nous invitent à pénétrer à l’intérieur du village, au-delà des pieux de l’entrée. Ils nous montrent leurs pièces d’artisanat : colliers de jais et de perles, paniers utilitaires en tous genres, éventails. Ils nous font passer sous le toit de l’une de leurs maisons, où une vieille dame fait cuire du yuca dans une casserole toute bosselée.

Jorge Díaz, le réalisateur télé, demande à tout le monde présent de se réunir sous un arbre, sur une sorte de petite place située au cœur du village. Pour amuser la galerie, il fait le pitre devant les enfants. Rire et bonne humeur. Puis il sort discrètement sa petite caméra qu’il installe sur un trépied. Presque sans avertir, il commence le tournage : présentation du lieu exceptionnel où il se trouve, puis interview des enfants et des adultes présents, dans une novlangue qui tient autant des gestes que de la parole. La bonne humeur règne.

Les images comme médium

Pumés de Madroño/Merecure

Le courant passe

Lorsque les images filmées sont montrées aux protagonistes de cet enregistrement improvisé, la joie redouble, c’est presque l’euphorie. Entre eux et nous, le courant est définitivement passé.  En l’absence de langage, ce sont les images qui, en l’occurrence, ont servi de médium.

Mais le moment est venu de partir. Le village entier nous accompagne jusqu’au véhicule. Les adieux sont longs et difficiles. Ils nous demandent de les aider, et surtout de ne pas les oublier. Ils nous demandent de leur amener des vêtements : des t-shirts, chemises et pantalons pour les hommes, du tissu à fleur pour les femmes, qui cousent elles-mêmes leurs robes et celles de leurs filles. Quelques hommes nous demandent du chimó, une sorte de tabac à priser.

C’est promis, nous reviendrons. Avec des vêtements, du tissu, du chimó, et d’autres choses encore… Mais nous savons, en notre for intérieur, que ce ne sera pas demain, ni après-demain. Dans un mois, dans un an peut-être…

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