Aventureux/Désolant/Dramatique/Traditionnel

Voyage au pays des Pumé

Le Riecito à Boca Tronador

Le Riecito à Boca Tronador

L’occasion était trop belle : on m’invitait à une expédition au fin fond des Llanos, à la rencontre des Capuruchanos. Les Capuruchanos, j’en avais vaguement entendu parler : ce sont des communautés indigènes qui vivent à l’écart de la dénommée civilisation et pratiquent encore le nomadisme. Voilà pour la description sommaire que j’en avais. Mais je voulais en savoir plus. Je me suis donc embarqué dans l’aventure.

Pour rencontrer les Capuchuranos, c’est bel et bien d’une expédition qu’il s’agit. Depuis Elorza, la dernière (petite) ville de la région, il faut faire de longues heures de pistes plus ou moins embourbées, traverser la rivière Capanaparo sur une barge de fortune, puis franchir le Riecito –moins profond, mais quand même– dans son véhicule, au risque de rester bloqué au milieu du gué… ou de ne pouvoir revenir si les eaux viennent à monter ! À la tombée du jour, on arrive enfin à Boca Tronador, un village Pumé situé au bord de la rivière. Ce sera notre camp de base pour les jours qui suivent. On s’y installe pour la nuit.

Bouillon du culture

Le village Pumé de Boca Tronador

Le village de Boca Tronador

Boca Tronador, c’est une communauté de plusieurs centaines d’autochtones Pumé. Ses habitants vivent dans de petites maisons distribuées ça et là dans la clairière, à proximité du Riecito. Les murs sont en bahareque (technique de construction traditionnelle faite d’une structure de branches entrecroisées, puis tapissées de terre) tandis que les toits sont en tôle ondulée. Ce matériau moderne a été offert par la municipalité pour améliorer la salubrité des habitations, les toits traditionnels en palme de moriche étant un milieu de vie pour de nombreux insectes et un bouillon de culture pour les maladies qu’ils propagent.

Comme une dizaine d’autres communautés Pumé, Boca Tronador entretient des contacts réguliers avec les autorités locales, régionales et nationales. En particulier, le village reçoit des aides alimentaires de la municipalité. Il bénéficie d’un éclairage public alimenté par un groupe électrogène (même si celui-ci ne fonctionnait pas lors de notre passage) et possède une école primaire et un lycée, dans lesquels des enseignants pumé et criollos (blancs) dispensent un enseignement bilingue et interculturel. Comme dans les autres établissements du pays, les élèves utilisent un ordinateur portable du programme Canaima, ce qui ne manque pas d’étonner en un lieu aussi improbable.

Structures greffées

Même si le gouvernement est actif dans nombre de villages Pumé, les structures de pouvoir traditionnelles –le « capitaine » et le chaman– y restent bien vivantes. S’y sont toutefois greffées des structures nouvelles, tels les conseils communaux et les « missions » gouvernementales, ce qui a pour effet de complexifier les relations au sein du groupe.

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Beaucoup de Pumés de Boca Tronador connaissent l’espagnol, mais tous, adultes et enfants, continuent à parler leur langue, qui a pour caractéristique de n’appartenir à aucun groupe linguistique connu. Les femmes, en général, refusent de parler espagnol, assurant ainsi la pérennité de la langue pumé. Par ailleurs, les croyances et les rituels traditionnels restent bien présents, comme nous avons pu le constater en assistant à un tonhé, une cérémonie nocturne qui consistait, au moyen de chants et de danses, à faire descendre les esprits pour obtenir la guérison d’une personne malade.

Au nombre de 8 à 10.000 au Venezuela, les Pumé ne sont pas à proprement parler en voie de disparition, malgré l’inévitable phénomène d’acculturation qui les menace. Leur culture reste relativement vivace. Ils ont pourtant souffert les pires exactions depuis le 17e siècle, époque à laquelle les Espagnols ont commencé à coloniser leur territoire. Ce territoire –qui n’a jamais été délimité officiellement– s’est à présent réduit comme peau de chagrin, au fur et à mesure de son appropriation par les fundos et hatos (respectivement petites et grandes propriétés terriennes). Divisé et parcellisé, sa superficie actuelle ne suffit plus à la subsistance de la population Pumé, qui vit traditionnellement de pêche, de chasse et de récollection. Ces activités nécessitent en effet de grandes extensions. De plus, la concurrence des chasseurs et pêcheurs criollos, qui ont souvent des arrières-pensées commerciales, a eu pour effet de diminuer considérablement la ressource.

Dépendante et assistée

Conséquence : la population Pumé est de plus en plus dépendante et assistée. Elle a besoin de l’aide alimentaire fournie par les organismes officiels pour assurer sa subsistance. Dans la foulée, ce sont ses habitudes alimentaires qui changent profondément : les produits industriels –comme la farine de maïs précuite ou les pâtes– se substituent au casabe traditionnel, une galette faite de yuca (manioc), comme base de leur alimentation. Sans parler des boissons gazeuses et autres sucreries dont adultes autant qu’enfants sont très friands.

Artisanat de jais (azabache)

Artisanat de jais

Les autorités gouvernementales tentent de mettre un terme à cette situation d’assistanat en faisant la promotion d’activités productives. En vain, car ce qui est proposé, c’est la conversion du mode de vie traditionnel vers des activités totalement étrangères à la culture pumé : l’élevage et la production horticole. Il existe une certaine résistance, ou tout au moins une passivité, de la population Pumé, surtout parmi les anciens, vis-à-vis de l’introduction de telles activités. Parallèlement, des activités traditionnelles ont disparu, comme le travail de la poterie, ou ont perdu beaucoup de leur sens, comme l’artisanat à base d’azabache (le jais, matériau fossile) ou de moriche, une fibre issue du palmier Mauritia flexuosa.

Une économie monétaire s’est peu à peu installée dans les villages qui se trouvent en contact avec le monde extérieur, tels que Boca Tronador. Les jeunes hommes Pumé vont travailler dans les exploitations agricoles voisines et en ramènent de l’argent. Quelques artisans parviennent à vendre leur production hors de leur communauté. Certaines personnes reçoivent des aides provenant des « missions » gouvernementales.

Incompréhension réciproque

En définitive, l’impression qui prédomine, c’est celle d’une incompréhension réciproque. D’une part, les autorités gouvernementales, même si elles sont animées de bonnes intentions, n’ont ni les capacités ni la formation suffisantes pour définir une politique respectueuse de la culture autochtone. Plutôt que de chercher conseil auprès de personnes spécialement formées, comme les anthropologues, elles improvisent des politiques qui se révèlent peu adaptées. D’autre part, les Pumé, de plus en plus désorientés par rapport à la « modernité » et ses mirages, ne sont pas capables de définir clairement leurs aspirations.

On se trouve donc, impotent, en face d’un drame indicible : la triste dégénérescence d’une culture, sans que se dessinent clairement des voies pour la sauver ou la protéger.

Reportage photo sur l’école de Boca Tronador

Prochain billet : Les Capuruchanos, enfin !

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