Le chaviste qui dit non

26 novembre 2007

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La campagne référendaire bat son plein. La réforme constitutionnelle voulue et conçue par Hugo Chávez passera-t-elle le cap de la consécration populaire? Les OUI et les NON se disputent âprement le haut du pavé. Non sans agressivité quelquefois (des armes à feu sont apparues çà et là), bien que, dans son ensemble, le débat démocratique reste extrêmement vivant : toutes les opinions s’entendent et se discutent le plus ouvertement du monde. Les prophètes de dictature, qui ne manquent pas, en prennent pour leur bide.

S’il y a un personnage qui se détache dans cette lutte sans merci, c’est le chaviste qui dit non. Celui-là qui a suivi Chávez jusqu’ici, votant religieusement pour le changement qu’il représente, mais qui maintenant hésite à franchir le pas suivant.

Un pas décisif

Il faut reconnaître que le pas, cette fois, est décisif. Il s’agit de prendre la route du socialisme, rien de moins. Chávez ne s’en cache pas : la réforme constitutionnelle proposée prépare juridiquement le pays à une transition vers le socialisme. En d’autres termes, c’est le grand saut, l’inconnu. « Socialisme du XXIe siècle » (terminologie apparemment abandonnée par les temps qui courent) , « socialisme bolivarien » (terme qui apparaît dans le texte de la réforme), ce ne sont là encore que des mots, mais qu’impliqueront-ils dans la vie de tous les jours? Les exemples historiques de socialismes ratés abondent et n’inspirent pas nécessairement confiance, même chez ceux –ils sont nombreux– qui sont partisans d’une plus grande justice sociale.

Beaucoup de ceux-là ont appuyé Chávez pour ses réformes sociales, pour sa vision d’une Amérique latine progressiste et unie qui tiendrait son rôle dans un monde multipolaire. Ils n’iront peut-être pas jusqu’au socialisme teinté de centralisme présidentiel que dépeint la réforme.

On les a entendu au cours de la campagne : c’est le parti Podemos, élu sous l’étiquette du chavisme, qui appelle à voter non; c’est le général Baduel, celui-là même qui a dirigé l’opération de commando pour libérer Chávez lors du coup d’État d’avril 2002, qui en fait autant. Et puis ce sont tous ces citoyens chavistes qui, face à cette réforme qui apparaît plutôt comme une nouvelle constitution, se sentent confus, hésitants, voire malmenés, et craignent de se lancer dans le vide.

Jusqu’où me suivrez-vous?

Pour Chávez et ses disciples purs et durs, la réponse à ces hésitants est simple : ce sont des traîtres, des contre-révolutionnaires! Il est vrai qu’au nom de la pureté, les révolutions ont ainsi l’art de sacrifier leurs propres partisans, parfois les meilleurs –ceux qui conservent leur esprit critique dans la tourmente. Voyez Danton, voyez Trotsky… Les révolutions (et le Venezuela en vit une, cela ne fait plus l’ombre d’un doute) ont besoin de s’affirmer jusqu’au boutistes, sans se préoccuper des coûts sociaux, politiques ou économiques que cela implique. Le chavisme n’échappe pas à cette folle spirale de radicalisation, inscrite dans la logique même des processus révolutionnaires.

Le référendum dans tout cela? Une sorte de plébiscite. Jusqu’où me suivrez-vous?, semble demander Chávez. Dans cette nouvelle bataille, il peut compter sur son noyau dur : les barrios [quartiers pauvres] les campagnes et les autochtones, qui ont des raisons objectives de continuer la route avec lui. Bénéficiaires de programmes sociaux progressistes, ils n’ont rien à perdre et tout à gagner. Aussi ont-ils une confiance presqu’aveugle en leur lider, le premier qui apparaît sur le carreau depuis des siècles.

Décrochage

Mais la petite classe moyenne –la petite bourgeoisie, comme dirait l’autre–, prise de peur devant l’inconnu, elle qui ne possède pas grand chose mais y tient plus qu’à la prunelle de ses yeux, risque cette fois de décrocher. Et certains intellectuels sympathisants –les idiots utiles dont parlait Lénine–, pourraient aussi ne plus suivre. Cela ne fait pas beaucoup, mais c’est significatif.

C’est que cette fois, le président exige énormément : il demande à ses partisans de changer d’un coup d’un seul de paradigme politique et économique, d’oublier le capitalisme dans lequel ils baignent depuis leur enfance pour se lancer dans un hypothétique socialisme bolivarien. Dur dur pour un peuple qui a toujours été fasciné par la consommation, même s’il ne pouvait pas toujours consommer. Car le cri du cœur ici, c’est Touche pas à mon centre commercial!

Or, avec la réforme, Chávez semble précisément s’attaquer à ce centre commercial! Il y perdra quelques plumes et recueillera probablement moins de voix que lors des dernières élections. Le taux d’abstention aura une spéciale signification et pourrait brouiller les résultats, chacun en revendiquant la propriété. Mais, au bout du compte, plus radical et impertinent que jamais, Hugo Chávez continuera de plus belle sa révolution.

Il nous restera alors à découvrir ce qu’est le socialisme bolivarien…


Les vautours dans la ville

11 novembre 2007

Les vautours dans la ville

Imaginez-vous en pleine ville de Mérida, à 500 mètres à peine de la place Bolívar, au lieu-dit La Cruz Verde. Vous descendez la rue, négociez le virage, et tout à coup des dizaines de zamuros, ces sympathiques vautours aussi appelés urubus, se présentent à vos yeux. Ils s’affairent tranquillement autour de sacs d’immondices amoncelés auprès d’une baraque jaune.

Ne croyez pas qu’ils s’effraient de votre arrivée : ils décollent au dernier moment pour atterrir quelques mètres plus loin. Leur butin est trop beau pour l’abandonner d’un coup d’un seul. Selon leur habitude, en cas de visite impromptue, ils se placent simplement en sécurité à quelques mètres de là, pour revenir aussitôt dès que le danger sera passé. Tranquilles, je vous dis. De vrais vautours.

Devant cette vision et surtout cette odeur presque apocalyptiques, vous vous posez tout de même des questions : pourquoi tant d’immondices à cet endroit? Et quelle est la fonction de cette petite construction jaune?

Mauvaise gestion d’une bonne idée

Je m’informe : il se fait que la construction jaune est destinée au dépôt des immondices du barrio (un quartier pauvre, à la limite du bidonville) situé à proximité de l’endroit. Construit sans planification, le barrio a des ruelles trop étroites pour y laisser passer le camion récollecteur et l’administration communale a construit cet abri pour que les habitants y déposent leurs immondices. Excellente intention.

Oui mais… il y a tout de même deux hics : premièrement, des personnes qui n’ont rien à voir avec le barrio passent en voiture et viennent déverser là leurs propres immondices. C’était même le cas, jusqu’il y a peu, du McDonald local! Cela multiplie évidemment la quantité d’immondices dans un lieu qui n’est visiblement pas conçu pour cela. Et deuxième hic : le passage du camion municipal est plutôt irrégulier, provoquant une accumulation d’immondices dans une rue passante.

UrubuBref, il s’agit de la typique mauvaise gestion d’une bonne idée –ce qui est assez fréquent par ici.

Les zamuros, eux, sont satisfaits. Et, tout bien réfléchi, ils ont raison. Non seulement ils se nourrissent à bon compte, mais encore ils peuvent s’enorgueillir de faire le travail que les humains ne font pas : nettoyer la ville!

PS : Pour en savoir plus sur les zamuros (urubu noir en français, dont le nom scientifique est Coragyps atratus), voyez la page qui leur est dédiée sur le site oiseaux.net.


Petits calculs pétroliers

10 novembre 2007

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.