María Lionza, vénus du Venezuela

24 juillet 2007

Las Tres Potencias

Je vous parlais il y a quelque temps de la vierge de Coromoto, patronne du Venezuela. Il est juste que je vous présente maintenant sa principale outsider, la dénommée María Lionza.

María Lionza est à proprement parler la déesse des Vénézuéliens. Elle fait l’objet d’un culte original, qui a donné lieu à la seule religion née dans le pays.

Comme toujours, à la base du mouvement religieux se trouve une légende. Il en existe plusieurs versions, qui se résument à peu près à ceci : fille d’un conquistador selon les uns, princesse d’une tribu autochtone selon les autres, la belle jeune fille aux yeux verts aurait été avalée dans un lac par un serpent anaconda. Mais au fond du lac, l’animal aurait éclaté, libérant sa proie. María Lionza se transforma alors en reine des eaux et princesse de la nature, vivant désormais dans la forêt, entourée d’une multitude d’animaux et de plantes.

Reine et princesse, elle l’est : on la représente souvent avec une couronne, entourée du cacique Guaicaipuro et du negro Felipe. À eux trois, ils forment Las tres potencias [les trois puissances], représentation imagée parfaite du métissage vénézuélien : la Blanche, l’Amérindien, le Noir.

Femme originelle

Statue de Maria Lionza

Mais on la connaît aussi sous la forme d’une femme nue, aux formes provocantes, chevauchant un tapir. Elle est alors la vénus vénézuélienne : la femme originelle, concentration de tous les désirs, mais aussi de tous les respects.

Protectrice des animaux et de la nature, dont la beauté est exubérante comme une forêt tropicale, elle s’affirme –du haut de son tapir– comme une « déesse écologique, amante de la biodiversité bien avant la vague contemporaine de l’écologie », ainsi que l’écrit Roberto Hernández Montoya.

Son culte, divers et complexe, reflète cet aspect écologique. Il se déroule essentiellement dans son royaume, la montagne boisée de Sorte, dans l’état de Yaracuy. C’est là que se réunissent ses fidèles pour s’y adonner à des rituels dont les racines africaines et amérindiennes sautent aux yeux : purification par le tabac, par l’eau ou par le feu, offrandes, libations, danse sur les braises, chants incantatoires… La santería cubaine et le vaudou ne sont jamais loin, notamment lors de séances rituelles ou de spiritisme qui mènent directement à la la transe. Mais, curieusement, la religion chrétienne non plus n’est pas loin : le Notre père, le Je vous salue Marie et le Credo font partie des prières souvent entonnées en chœur.

Fatras de personnalités

Syncrétisme donc, comme en témoigne l’hétérogénéité des « cours » qui entourent María Lionza : la cour indienne, composée de caciques et de reines; la cour noire, présidée par le Negro Felipe; la cour vénézuélienne où l’on trouve des personnages ayant marqué l’histoire du pays, Simón Bolívar en tête; la cour africaine, avec les dieux de la religion yoruba; la cour des don juans, avec des personnages issus du folklore populaire; la cour médicale, dans laquelle se trouve notamment le docteur José Gregorio Hernández, très vénéré au Venezuela; la cour viking, avec Éric le Rouge et ses filles; la cour céleste formée par Jésus-Christ, la vierge Marie et plusieurs saints catholiques; la cour des anges; la cour des malfrats, etc. Bref un fatras de personnalités où chacun peut trouver son compte, selon ses affinités.

Il est remarquable que la trilogie María Lionza/Guaicaipuro/Negro Felipe, qui domine la hiérarchie du culte, se situe elle-même sous la Sainte Trinité et la vierge Marie. Le culte s’insère donc parfaitement au sein de l’héritage catholique, à tel point que beaucoup de fidèles de la déesse sont aussi des catholiques qui trouvent chez María Lionza des rites et croyances complémentaires, sans aucun doute mieux adaptés à l’idiosyncrasie vénézuélienne.

Rite du culte à Maria Lionza

©Cristina García Rodero

Dans le panthéon

Même s’il a des racines lointaines, le culte à María Lionza s’est surtout affirmé à partir des années 1920, lors de l’entrée du Venezuela –pétrole aidant– dans la modernité. Longtemps occulte, le mouvement religieux est apparu au grand jour avec l’urbanisation du pays. Bien qu’il touche indifféremment toutes les classes sociales, le phénomène est sans aucun doute plus urbain que rural.

En 1950, le mouvement religieux recevait sa consécration, avec l’érection en plein Caracas, à deux pas de l’Université Centrale, d’une imposante statue de la déesse nue chevauchant son tapir.

Désormais acceptée par l’establishment lui-même, Maria Lionza faisait son entrée dans le panthéon vénézuélien. Elle pouvait ouvertement concurrencer sa rivale, et néanmoins amie, la vierge de Coromoto.

> Pour en savoir plus sur le culte de María Lionza, voyez l’excellent article Possession et pouvoir dans le culte de María Lionza au Venezuela d’Anabel Fernández Quintana


Patxi l’alter ego nous lance des fleurs

23 juillet 2007

Amérique latine, je me souviens

Patxi, alter ego de je ne sais pas qui (le saura-t-on jamais?), lance des fleurs à venezueLATINA dans son blog. Il écrit en titre:

Le Venezuela de Chavez, enfin un vrai blog

Et de continuer:

Bien moins hystérique que le site de Daniel, bien plus lucide que les sites des touristes politiques de tout poil. Enfin une belle et bonne source d’information sur le Venezuela de Chavez.

Et c’est de nous qu’il parle!

Bon ben, merci Patxi, et je te rends la pareille : oui, ton blog est l’un des plus éclairants, en français, sur l’Amérique latine. Tu as de beaux souvenirs de tes cinq années de « surréalisme magique » et tu sais les raconter. J’aime tes gueulantes (J’emmerde Jacques Vabre), je partage tes troubles devant la féminité latine (Les latinos adorent les connes), je fais un bout de chemin avec toi (pas jusqu’au bout, cependant) sur ta vision du Che (Le Che à toutes les sauces).

Bref, on a de quoi se lire… et et on a matière à discuter autour d’un pot face au Pic Bolivar.

Et vous, chers lecteurs et -trices, n’hésitez pas à placer Amérique latine, je me souviens dans vos favoris, dans vos signets, dans vos flux, dans vos reflux, où vous voulez…


À chacun sa vierge

22 juillet 2007

Vierges latinoaméricaines

Bon, je vais les citer toutes, pour ne pas faire de jalouses, même s’il n’existe pas –malheureusement– de photo de groupe (ci-dessus, la meilleure photo d’elles que j’ai rencontrée) :

  • l’Argentine a Nuestra Señora de Lujan
  • la Bolivie a Nuestra Señora de Copacabana
  • le Brésil a Nossa Senhora Aparecida
  • le Chili a Nuestra Señora del Carmen de Maipú
  • la Colombie a Nuestra Señora de la Chiquinquirá
  • le Costa Rica a Nuestra Señora de los Angeles
  • Cuba a Nuestra Señora de la Caridad del Cobre
  • l’Équateur a Nuestra Señora de la Presentación del Quinche
  • El Salvador a Nuestra Señora de la Paz
  • le Guatemala a Nuestra Señora del Rosario
  • le Honduras a Nuestra Señora de Supaya
  • le Mexique a Nuestra Señora de Guadalupe
  • le Nicaragua a Nuestra Señora de El Viejo
  • le Paraguay a Nuestra Señora de Caacupé
  • le Pérou a Nuestra Señora de la Evangelización
  • Porto Rico a Nuestra Señora de la Divina Providencia
  • la République dominicaine a Nuestra Señora de las Mercedes
  • l’Uruguay a la Virgen de los Treinta y Tres
  • et le Venezuela, enfin, possède Nuestra Señora de Coromoto.

Une histoire exemplaire

Toutes ont leur histoire, leur légende. Mais celle de la vierge de Coromoto, au Venezuela, est tout à fait exemplaire. Je ne résiste pas au plaisir de vous la conter :

En 1651, le cacique de la tribu des Cospes et son épouse se dirigeaient vers leur plantation lorsque, lors de la traversée d’une rivière, la vierge leur apparut, marchant sur l’eau. Elle leur demanda d’aller chez les hommes blancs et de s’y faire baptiser, pour ainsi avoir droit au ciel.

Impressionné, le cacique accepta que les membres de sa tribu se rendent à la hacienda de Juan Sánchez pour y recevoir des terres et se faire baptiser. Mais lui-même refusa de recevoir le baptême, de vivre avec les étrangers et de travailler pour eux.

Le 8 septembre suivant, la vierge fit une autre apparition au cacique. Ce dernier tenta de la chasser avec son arc, mais au contraire la figure se rapprocha de lui. Lorsqu’elle fut à sa portée, il tenta de la saisir, mais elle disparut aussitôt, ne laissant dans sa main qu’une image étrangement lumineuse.

Le cacique alla dissimuler l’image dans la paille qui recouvrait sa case. Mais un de ses jeunes neveux, qui avait été le témoin des événements, prit l’image et l’emmena chez lui où il la plaça sur un autel. Une bougie y brûla miraculeusement pendant plusieurs jours. Les indiens commencèrent à la vénérer.

Le jour suivant, le cacique fuit vers les montagnes, accompagné d’un groupe de compagnons. Dans la forêt, un serpent venimeux le mordit. C’est alors que passa un chrétien blanc. Le cacique lui demanda de le baptiser. Il reçut le sacrement et, juste avant de mourir, il exhorta ses compagnons à retourner auprès des blancs, ce qu’ils firent aussitôt.

Le résultat recherché

Histoire particulièrement édifiante, pas vrai? Tout s’y trouve : la colonisation, l’évangélisation, l’esclavage, la résistance. Et le petit coup de pouce de la vierge pour arriver au résultat recherché : la capitulation.

Vierge de CoromotoLe 7 octobre 1944 , le pape Pie XII a déclaré la vierge de Coromoto « Patronne de la république du Venezuela ». Son couronnement canonique a eu lieu trois siècles exactement après son apparition, en 1952. Le Venezuela avait enfin sa vierge! Il était l’un des derniers pays d’Amérique latine à faire partie du club marial.

Depuis lors, le culte ne s’est jamais démenti. À tel point que beaucoup de petites filles vénézuéliennes reçoivent à la naissance le nom de Coromoto. Sur les lieux de l’apparition, un énorme sanctuaire consacré à Nuestra Señora de Coromoto a été inauguré par le pape Jean-Paul II lors de sa seconde visite au Venezuela, en 1996. On peut y voir, paraît-il, l’image que reçut le cacique, rendue presque invisible par le passage du temps.

Au cours des siècles, les Vénézuéliens ont largement appliqué la leçon que la vierge a voulu leur enseigner, en ce beau jour de 1652 : faites-vous baptiser (sous-entendu : intégrez-vous au nouveau mode de production, quitte à y perdre votre être –mais une vierge ne parle pas comme ça).

Officiellement, le pays est catholique à 95 %. Cependant, derrière le culte –ou à côté, ou en-dessous– il y a encore de beaux restes de croyances antérieures. Et il subsiste aussi, par ci par là, de beaux restes de révoltes.

Le cacique n’a donc pas tout perdu…