Archive for juin, 2007


Subtile exploitation des petites filles

Affiche du concours Niña Mérida

On parle beaucoup, ces temps-ci, de l’exploitation des enfants en Chine. C’est bien. On parle moins d’un phénomène d’exploitation, certes plus subtil, qui est monnaie courante en Amérique Latine, et singulièrement au Venezuela.

Je veux parler des concours de beauté pour enfants. J’ai déjà mentionné, dans des billets antérieurs (Dénudées mais pas trop et Épinglées au mur), la folie obsessionnelle qui entoure les concours de beauté au Venezuela. En voici une preuve de plus. Il y a quelques jours, a eu lieu à Mérida le concours Niña Mérida, qui réunissait 26 petites filles âgées de 7 à 10 ans venues des quatre coins de la région.

Cela se passe exactement comme pour les « grandes », à l’exception, tout de même, du défilé en bikini. Affiches pour la promotion des candidates (photo ci-dessus); visites protocolaires, y compris à la gobernación (le gouvernement régional –qui cautionne l’événement en l’annonçant sur son site web); défilé le jour J dans la grande salle du centre culturel de la ville; proclamation des résultats; rires et pleurs…

Bien sûr, l’exploitation des fillettes n’est pas aussi physique que dans les usines de briques en Chine (encore que le physique est au centre de la chose). Baignant dans les paillettes et le glamour, l’opération semble a priori moins nocive. Mais est-ce si sûr? Que se passe-t-il dans la tête des fillettes qui participent à ce jeu pervers? Que retiendront-elles de l’expérience? Et –au-delà– que retiendra de l’expérience ce vaste public familial composé en grande partie d’enfants du même âge que les candidates? Sans parler des téléspectateurs de la télévision régionale qui ont droit, les veinards, à la diffusion en direct du concours?

Ce qui est en jeu, c’est toute une image de la petite fille, de la femme, de la société. Et là, cela commence à faire mal. Mine de rien, à travers ces concours (il y en a partout, Mérida n’est pas une exception), ce qui se profile, c’est la sexualisation prématurée de la petite fille et, indirectement, du petit garçon –voyeur en l’occurence, car il n’existe aucun concours équivalent pour lui. C’est aussi la distribution des rôles futurs : « sois belle et souris », pour elle; « regarde et profites-en », pour lui. Merveilleux programme…

Rien d’étonnant après tout : tout cela est à l’image de la société toute entière, qui a intégré de tels modèles depuis belle lurette. Papa, maman, l’adolescent, l’adolescente, les grands-parents, tous sont consentants et participent en définitive de cette comédie. C’est l’école de la vie, en quelque sorte.

Concours Niña MéridaCe qui révolte, c’est précisément qu’il n’y a nulle part, vraiment nulle part, le moindre signe de révolte. C’est ainsi, et c’est bien comme ça. Pour le bonheur des petites filles, pour le bonheur de tous…

Le socialisme du XXIe siècle cher à Hugo Chávez a encore pas mal de pain sur la planche!

Le bulldozer et le système D

Le bulldozer et le système D

Je m’étonnerai toujours des ressources inattendues de l’esprit humain. L’esprit vénézuélien, en particulier, n’est pas en reste lorsqu’il s’agit de trouver une solution de fortune à un problème inédit.

L’autre jour, à la sortie d’un village, un groupe d’ouvriers étaient confrontés au problème suivant : comment déplacer un immense bulldozer du point A au point B sans endommager l’asphalte? Il était impossible d’envisager de faire venir un transport spécial sur une route de montagne en lacets très serrés.

La solution trouvée? Élémentaire, mon cher Einstein : faire glisser de vieux pneus sous les chenilles du bulldozer au fur et à mesure de son mouvement! Cela implique bien sûr de disposer, en plus du conducteur de l’engin, d’une main d’œuvre (4 travailleurs) pour placer les pneus à l’avant des chenilles, les retirer à l’arrière et les transporter à nouveau à l’avant, telle une noria sans fin. La photo ci-dessus illustre l’opération.

Petit inconvénient cependant : la manœuvre est exagérément lente. Mais sachez que la notion de temps est bien différente au Venezuela, car ici, le temps n’est pas nécessairement de l’argent, –et c’est tant mieux. Poco a poco, comme on dit ici : peu à peu, tout se fait et peu à peu, tout se fera…

L’autre inconvénient, c’est de se trouver bloqué dans la file derrière le bulldozer sans pouvoir le dépasser en raison de l’étroitesse de la chaussée. Alors là, une seule solution : se laisser pénétrer profondément par la mentalité locale et se répéter inlassablement : Poco a poco… poco a poco…

Vie de chien vénézuélien

La grand-mère et le chien

Il ne fait pas bon être chien au Venezuela. Bien entendu, il y a plusieurs catégories de chiens, mais la plupart d’entre eux sont loin de vivre la belle vie.

La catégorie inférieure, ce sont ces chiens perdus que l’on croise au hasard d’une route, souvent en pleine forêt. Généralement décharnés, boîteux, pouilleux, minables, arriveront-ils seulement à réintégrer la vie sauvage de leurs ancêtres lointains? Rien n’est moins sûr. Abandonnés là par des personnes sans scrupules, ils sont appelés inéluctablement à la dégénérescence et à la mort.

Catégorie immédiatement supérieure : celle des chiens qui cohabitent dans une famille, à la campagne ou à la ville. «Cohabitent », car ils ne sont pas vraiment adoptés. Ils sont là, c’est tout, parfois arrivés par hasard. On leur donnera au mieux les pauvres restes des repas, mais on les traitera aussi comme des moins que rien. Les coups ne leur sont pas épargnés, les injures non plus, quand il ne sont pas en outre les souffre-douleur des enfants du voisinage.

Catégorie un peu plus élevée : les chiens qui n’appartiennent à personne, mais sont adoptés par une communauté. Il n’est pas rare de les voir rôder toujours autour du même bloc d’appartements, attendant de leurs yeux tristes quelque message ou quelque nourriture. Ils restent cependant à la merci du bon vouloir des humains. Ainsi, la bande de chiens de la faculté des sciences de l’Université des Andes, à Mérida, étaient célèbres. Plusieurs étudiants et professeurs les avaient moralement et sentimentalement adoptés; ils leur apportaient régulièrement de la nourriture. Un petit bout de bonheur. Mais ce n’était pas suffisant : une décision administrative, prise pour d’obscures raisons d’hygiène, a signé leur arrêt de mort. Les étudiants manifestèrent leur opposition, mais rien n’y fit : les chiens furent condamnés.

Ces trois catégories mises ensemble, cela fait déjà beaucoup de chiens. La seconde est de loin la plus nombreuse : 80 % des chiens vénézuéliens en font partie. C’est la vraie norme au pays. Quant à la première et la troisième catégories, elles comptent ensemble quelque 10 % des chiens.

Il reste 10 % pour la dernière catégorie : celle des chiens qui possèdent un maître, un vrai. Chiens de garde (sécurité oblige), chiens policiers (trafic de drogue oblige) ou simplement mascotte de la famille. Des chiens bourgeois, souvent; des chiens jouets, aussi; des chiens fonctionnaires, parfois.

Petite anecdote finale, qui révèle bien la relation du Vénézuélien moyen avec le chien : je voyageais avec une dame originaire de la campagne comme il y en des milliers. Dans une courbe de la route (nous étions dans les Andes), un homme exhibe pour la vente un chiot de la race dite Mucuchies. Réaction de la dame à mes côtés : « Moi, je n’achèterai jamais un animal qui ne se mange pas! ».

En d’autres termes, le chien vaut moins que le poulet : il n’a pas les honneurs de la table.

Cuatro venezolanoLe cuatro vénézuélien est une petite guitare à quatre cordes accordées en la, ré, fa#, si. Instrument très rythmique, il se joue en grattant ou écrasant les cordes selon des formes propres à chaque genre musical.

Le cuatro est un instrument fondamental de la musique vénézuélienne. Il est en effet le protagoniste de la plupart des genres du folklore, à l’exception des musiques d’origine nettement africaines ou autochtones.

Son ancêtre est le luth, connu déjà des Perses, des Crétois et des Égyptiens de l’Antiquité, dont l’arrivée dans la péninsule ibérique coïncide avec les invasions mauresques. Au XVIe siècle, en Espagne, la guitare comptait quatre cordes. Ce n’est que plus tard qu’on lui en adjoint une cinquième, puis une sixième. Selon certains musicologues, le cuatro, arrivé au Venezuela avec les premiers conquistadores espagnols, représenterait donc l’authentique guitare de la Renaissance.

Le cuatro a rapidement été adopté par les esclaves et les indiens, qui l’élaboraient de façon très rustique en utilisant des bois autochtones et des cordes en fibre végétale puis en tripes d’animaux. Il est ainsi devenu, peu à peu, l’instrument populaire par excellence du Venezuela.

Au XIXe siècle, quelques menuisiers se sont mis à fabriquer le cuatro à leurs moments perdus. C’est le début d’une tradition familiale de luthiers spécialisés dans la fabrication de l’instrument, spécialement dans les villes de Barquisimeto et Carora.

L’instrument peut être joué en soliste ou en accompagnement, s’adaptant aux genres musicaux les plus divers. Présent dans toutes les régions du Venezuela, il a su s’ajuster aux temps nouveaux, allant jusqu’à s’introduire dans le monde de la musique académique. C’est ainsi qu’au Venezuela, il peut arriver que l’on interprète le Concerto d’Aranjuez, de Joaquín Rodrigo, avec un cuatro au lieu d’une guitare. Il existe aussi plusieurs concertos pour cuatro vénézuélien et orchestre, comme ceux de Vinicio Ludovic et Leonardo Lozano, composés tous deux en 1999.

Mais le cuatro reste surtout l’instrument du peuple. Il est généralement enseigné de façon spontanée, essentiellement par imprégnation familiale et transmission orale de maître à élève, dans les couches pauvres de la société. Rare est le Vénézuélien ou la Vénézuélienne qui ne sait pas en gratter les cordes, ne fût-ce que pour interpréter maladroitement quelques classiques de la musique populaire. Il accompagne inévitablement les réunions de famille et les fêtes entre amis. C’est là que se trouve réellement la sève de toute la musique du Venezuela.

Mais trève de blabla. Je vous propose d’écouter un enregistrement de cuatro réalisé par un musicien amateur qui interprète Fiesta en Elorza, une pièce classique de la musique llanera (c’est-à-dire originaire des Llanos, ces vastes plaines s’étendant au sud des Andes).

Une excellente illustration de ce que je vous disais : tout le monde gratte le cuatro au Venezuela!

RCTV : la mauvaise touche ?

Manifestation en faveur de RCTV Semaine mouvementée au Venezuela : la « fermeture » par le gouvernement de la chaîne privée RCTV et son remplacement par la nouvelle chaîne gouvernementale TVes a provoqué un tollé de manifestations dans les grandes villes du pays et fait les choux gras des commentateurs, le tout au nom de la liberté d’expression.

Les choses sont en fait un peu plus compliquées que cela. Primo, plutôt que d’une fermeture brutale, c’est d’un non-renouvellement de la concession qu’il s’agit. On peut discuter de la façon dont la mesure a été annoncée (par le président Chávez lui-même et non par les autorités de tutelle de l’audiovisuel), mais la différence reste de taille. Tout État a le droit de réglementer l’accès aux ondes et le Venezuela ne fait pas exception.

Du reste, on se demande pourquoi et comment RCTV n’a pas été purement et simplement interdite au lendemain du coup d’État avorté d’avril 2002, alors qu’elle avait pris fait et cause pour les putschistes, se mettant littéralement à leurs services, avant, pendant et après le coup. Dans n’importe quel pays du monde, une telle attitude de la part d’un média de masse aurait valu à ses directeurs une condamnation exemplaire, voire une fermeture de la chaîne.

Au lendemain du coup d’État qui l’avait écarté du pouvoir pendant 48 heures, Hugo Chávez n’avait probablement pas les moyens d’une politique aussi radicale. Il a donc patienté et décidé de faire payer la facture à RCTV cinq ans plus tard. Trop tard sans aucun doute pour les mémoires courtes ayant oublié ce qui s’était produit en 2002. Aussi, dans le débat actuel, la question de l’attitude de RCTV durant le coup d’État est-elle totalement évacuée, malgré une série de preuves évidentes et accablantes.

Manifestation en faveur de RCTVPar contre, ce qui est présentement monté en épingle, c’est la liberté d’expression, la sacrosainte liberté d’expression! Mais parlons-en donc, de cette liberté! De quelle liberté s’agit-il dans une chaîne privée, lorsque le propriétaire impose sans vergogne la ligne éditoriale et que les journalistes sont limités à un simple rôle de faire-valoir?

Dans le cas des chaînes vénézuéliennes, tant privées que publiques, cette situation est totalement transparente : les journalistes ne sont là que pour illustrer une ligne éditoriale prédéfinie, qu’elle soit anti ou pro-gouvernementale. Si bien que dans ce pays aux opinions publiques radicalisées, l’éthique journalistique est tombée à son plus bas niveau : une espèce de degré zéro du journalisme, en quelque sorte. La télévision, en particulier, est sans doute l’une des plus mauvaises qui soit.

Dans ce cadre peu enchanteur, les grands principes de liberté d’expression ou de pluralisme ne veulent plus dire grand chose. Mais attention toutefois : ils restent malgré tout de très beaux étendards à utiliser, tant sur le plan national que sur le plan international. Et précisément, l’opposition antichaviste ne cesse d’utiliser cet oriflamme, avec un certain succès d’ailleurs.

C’est ce qui explique les manifestations à l’intérieur du pays et les mises en garde diplomatiques à l’extérieur (de la part des États-Unis, bien entendu, mais aussi de l’Europe, de l’Espagne, du Brésil, du Chili…). Indéniablement, la pression s’exerce de plus en plus sur Hugo Chávez. Celui-ci, comme tout militaire qui se respecte, répond en attaquant : le voici qui lance des menaces, cette fois, contre Globovision, autre chaîne privée qui, à longueur de journée, crée et maintient la tension autour de l’affaire RCTV.

Nous entrons donc dans une nouvelle spirale de radicalisation, comme le Venezuela en a connues plusieurs depuis l’avènement de Hugo Chávez, en 1998. Jusqu’à présent, le président, bon stratège, a pratiquement toujours remporté la donne, profitant au passage de ces crises pour « approfondir la révolution » et mener le pays sur la voie du fameux socialisme du XXIe siècle tel qu’il l’entend.

Mais cette fois, il semble bien que de nouveaux éléments sont entrés en jeu et perturbent l’agencement habituel de l’affrontement politique :

  • Le débat se joue autour du concept de liberté d’expression, principe démocratique ô combien sacré, que bien peu, dans le monde, seraient disposés à sacrifier, tout au moins en paroles (au niveau de l’application, on est plus large…). Cela explique que des présidents amis, comme Lula, n’ont pas hésité à remettre Hugo Chávez à sa place.
  • La jeunesse vénézuélienne est devenue un acteur principal de l’affrontement. Ce sont en effet les étudiants qui manifestent aux quatre coins du pays. Lors des crises antérieures, c’était le patronat et le syndicat lié à l’« ancien régime » qui menaient l’action, appuyés par les médias privés, tandis que la bonne bourgeoise fournissait l’essentiel des troupes. Les jeunes en tant que force sociale significative étaient restés en dehors du débat principal, nombre d’entre eux manifestant, ici comme ailleurs, un certain dédain ou désintérêt pour la politique. Les voici maintenant aux premières lignes.

retrait des ondes après 53 ansDans le cas actuel, la nature du débat autour d’un thème « sacré » tel que la liberté, ainsi que l’irruption de la jeunesse dans la bataille, brouillent les cartes. On ne se trouve plus face à la confrontation classique entre gouvernement et opposition, avec les acteurs de toujours. La configuration sociale de l’affrontement a changé. D’autant plus que le petit peuple peu ou pas politisé, souvent acquis par omission au président, peut se sentir déstabilisé par la disparition des telenovelas de RCTV qu’il suivait assidûment. Il est loin d’être certain que la programmation de la nouvelle chaîne gouvernementale le capte aussi facilement.

Dans de telles circonstances, la réponse à donner à la crise se doit d’être différente. Un fuite en avant par la radicalisation –la solution classique de Chávez– pourrait cette fois être contreproductive, car elle risque de provoquer une perte sociale importante pour le gouvernement ainsi qu’un isolement accru sur la scène internationale. Des amis, des sympathisants, ou même des « ni-ni » (ni pour le gouvernement, ni pour l’opposition) pourraient s’éloigner.

Hugo Chávez a-t-il bien pesé les enjeux du moment? A-t-il bien saisi la nouvelle dimension de cette crise? Pourra-t-il y donner une réponse satisfaisante pour l’avenir du processus politique en cours au Venezuela?

On peut en tout cas se demander si, au moment de déclencher la crise, par l’annonce il y a quelques mois de la fin de la concession accordée à RCTV, il n’a pas appuyé sans le savoir sur la mauvaise touche.