Artistique/Musical

1400 musiciens vénézuéliens au Festival de Salzbourg

El Sistema de orquestas de Venezuela

Le célébrissime Festival de Salzbourg vient de débuter dans la ville natale de Mozart. Cette année, mises à part les très officielles célébrations du bicentenaire de la naissance de Verdi et Wagner, le programme comprend un invité spécial : El Sistema, le système vénézuélien d’éducation musicale, reconnu mondialement tant pour son excellence musicale que pour son rôle d’intégration sociale d’enfants et de jeunes des classes défavorisées.

Inviter El Sistema n’est pas une mince affaire, s’agissant d’une institution éminemment populaire, donc aux antipodes de l’élitisme qui prévaut trop souvent dans le milieu de la musique académique. Il était hors de question de ne faire venir qu’un seul orchestre, alors que El Sistema est une structure décentralisée qui comprend des centaines de milliers de musiciens et des centaines de formations. Il convenait au contraire de mettre en évidence son caractère massif et inclusif, cela même qui constitue sa raison d’être et sa plus grande réussite.

Le directeur du festival, Alexander Pereira, a bien compris l’enjeu. Aussi a-t-il décidé de consacrer un pan entier de la riche programmation du festival au Sistema. Cela signifiait faire monter sur les scènes du festival pas moins de 1400 musiciens vénézuéliens, enfants et adultes !

Une quinzaine de concerts

José Antonio Abreu et des enfants du Sistema

José Antonio Abreu et des enfants du Sistema

À partir du 24 juillet et jusqu’au 9 août, de nombreux orchestres, chœurs et ensembles appartenant au Système national des orchestres du Venezuela vont donc se succéder à Salzbourg, où ils offriront une quinzaine de concerts. Hommage ultime, c’est José Antonio Abreu, fondateur du système musical vénézuélien, qui prononcera cette année le discours d’ouverture du festival, en présence du président autrichien.

Le mercredi 24 juillet, le vaisseau amiral du Sistema, l’Orchestre national Simón Bolívar, épaulé par la Chorale des jeunes, inaugurera la série de concerts, sous la direction de Gustavo Dudamel. Au programme, l’imposante Symphonie nº8, dite « des Mille », de Gustav Mahler. L’Orchestre Simón Bolívar, déjà un habitué des scènes de Salzbourg, offrira quatre autres concerts au long du festival.

Le lendemain, ce sera l’Orchestre symphonique des jeunes Teresa Carreño qui montera su scène, sous la conduite de Diego Matheuz et Christian Vásquez, pour un concert marathon avec des œuvres de Berlioz, Tchaikovski, Bartok et Prokofiev. Le 26 juillet, ce sera au tour de l’Ensemble de Metales et le 28 de la Sinfónica Juvenil de Caracas de montrer leurs talents respectifs.

Le 27 juillet, la Coral Juvenil participera à l’évènement spécial  Superar Coral, aux côtés d’ensembles choraux de jeunes provenant d’Autriche, de Roumanie, de Turquie, entre autres. Le 5 août, le Quatuor a cordes Simón Bolívar aura les honneurs de la salle Mozarteum.

Programme d’éducation spéciale

La chorale Manos Blancas

La chorale Manos Blancas

Le plus étonnant et émouvant sera sans doute, les 8 et 9 août, la présentation de la chorale Manos Blancas, groupe leader du programme d’éducation spéciale du Sistema, intégré par des enfants et des jeunes qui souffrent de difficultés auditives, visuelles ou cognitives.

Enfin, les 10 et 11 août, se présentera l’Orquesta Sinfónica Nacional Infantil de Venezuela, orchestre composé de 208 enfants, sous la conduite du jeune chef vénézuélien Jesús Parra et du grand chef d’orchestre Simon Rattle lui-même, grand admirateur du Sistema. L’orchestre interprétera des œuvres de Gustav Mahler, George Gershwin et Alberto Ginastera. Le 7 août, une séance de répétition de cet orchestre d’enfants sera ouverte au public.

Au cours de leur séjour en Autriche, les centaines de jeunes musiciens auront l’occasion de faire des rencontres et des répétitions avec des groupes d’autres pays. Ils participeront aussi à un programme de visites touristiques et culturelles, comme celle de la maison natale de Mozart.

Pour couronner le tout, El Sistema fera l’objet d’une exposition photographique intitulée Le miracle du Venezuela. El Sistema et le pouvoir de la musique, qui permettra aux visiteurs de connaître le concept éducatif à la base du projet ainsi que ses résultats.

Une pièce majeure

Gustavo Dudamel dirige l'Orchestre national Simón Bolívar

Gustavo Dudamel dirige l’Orchestre national Simón Bolívar

On se doute que la mobilisation de 1400 musiciens vénézuéliens, dont les plus jeunes ont à peine 8 ans, a exigé la mise en place d’une logistique exceptionnelle, tant pour le transport que pour l’hébergement et l’alimentation. Quelque 150 personnes accompagnent les enfants et les jeunes dans cette fantastique aventure. Outre le Festival de Salzbourg, maître d’œuvre de ce programme exceptionnel, le gouvernement vénézuélien a évidemment participé à l’effort.

Avec ce programme salzbourgeois, le Sistema apparaît de plus en plus comme une pièce majeure pour la promotion du Venezuela à l’étranger. On assiste ainsi à l’affirmation d’une sorte de « culture d’État », qui se fonde sur de de grandes réalisations prestigieuses, dignes d’être exportées. Cette vitrine culturelle n’est pas sans rappeler celles de Cuba ou, naguère, de l’ex-Union soviétique. Tous les artistes vénézuéliens, il convient de le préciser, ne sont pas logés à la même enseigne et ne bénéficient pas de ce traitement de faveur…

Mais ne boudons pas notre plaisir : El Sistema a beaucoup à offrir, musicalement et socialement. Un festival aussi prestigieux que celui de Salzbourg ne s’y est pas trompé.

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Téléchargez le programme complet El Sistema au Festival de Salzbourg 2013 (PDF, 901 Ko)

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11 réflexions sur “1400 musiciens vénézuéliens au Festival de Salzbourg

  1. Alors ça c’est fabuleux .
    J’écoute constamment France Musique et je n’ai même pas eu la nouvelle .c’est pas faute qu’ils signalent les infos musicales et pas qu’en France !
    ll y a un collègue qui est allé à Salzbourg , et qui n’en a pas parlé .
    Donc merci de ces informations très intéressantes et détaillées .

    Comme je suis membre de l’IGMG ( Internationale Gustav Mahler Gesellschaft ) , je verrai ce qu’ils en disent . C’est une association très ouverte , très dans l’esprit de Mahler ( il ne faut pas avoir d’a priori sur ce genre d’association ) . Je pense que ça les intéresse et il y a quelques chos de Mahler dans Dudamel ( à part le prénom ) bien qu’à ma connaissance , il ne compose pas . Et qu’il ne dise pas qu’il n’a pas le temps , Mahler l’a trouvé , ce temps !

    Etant fan de Mahler , je suis doublement intéressé par El sistema et le programme .
    Le seul disciple de Mahler , Oskar Fried ( corniste autodidacte ) jouait dans des orchestres ambulants d’enfants , en Allemagne , autour de 1900.
    Mahler aurait adoré , je pense , tout ceci : n’avait-il pas dit « mon temps viendra » et son temps vient …au Venezuela , et finalement en Autriche ( où bien sûr il fut directeur du Wiener Hof Oper).

    Il y a aussi un autre rapport avec l’URSS : ce fut Oskar Fried qui , dans les années 20, introduisit Mahler en URSS ( Mahler étant mort en 1911) . Or la musique de Mahler est tout à fait particulière , et si elle fur l’objet d’attaques virulentes et d’incompréhension à l’Ouest de l’Europe ( Mahler étant reconnu surtout comme un chef d’orchestre génial ) , en URSS , elle suscita un vif intérêt auprès de jeunes musiciens et chez d’orchestres , au pont que la première amicale Gustav Mahler y fut créée et qu’on y retrouva de fameux musiciens soviétiques , au premier rang desquels Kiril Kondrashin et d’autres , comme Chostakovitch .
    Et tandis que Mahler sombrait dans un relatif oubli à l’Ouest , sa « tradition » se perpétua en URSS , à l’insu de l’Ouest ( Hergé ne l’évoque pas dans son reportage célèbre ! ) .
    Il y a donc une tradition mahlérienne pratiquement ininterrompue , mais en URSS . A présent , le basculement se fait au Venezuela , c’est presque « naturel » …
    Ce qu’on reprochait à Mahler était l’incursion du monde réel au coeur de ses musiques , via certains motifs populaires , notamment dans la 3ème , que dirige magnifiquement Dudamel ( précisons que Bernstein s’est fait enterrer avec la partition de cette emblématique 3ème qui portait en exergue « bâtir un monde ») .
    Ici on parle peu malheureusement de tout ça , mais sur les blogs des EU , où chaque semaine pratiquement ferme un orchestre symphonique , el sistema et Gustavo Dudamel intéressent beaucoup .. de mélomanes ( ne rêvons pas : la culture n’est pas populaire là-bas ) .
    Par ailleurs et de façon plus anecdotique , les Colombiens pas vraiment versés dans le classique se mettent à écouter Mahler , tout ça parce que Dudamel le joue et qu’El Sistema les intéresse …
    Mais c’est intéressant , ce double mouvement .

    Espérons donc de larges échos et je vais transmettre tout cet article .

  2. On peut ajouter aussi que l’image assez conservatrice de Salzbourg , avec son public pas très populaire , est bouleversée .( Même Mozart n’y était pas heureux )..

    C’est donc un choix très engagé et heureux de la part des organisateurs du prestigieux festival , qui illustre de leur part la volonté de populariser la musique .

    Simon Rattle est aussi un très fameux chef , qui s’est fait connaître par sa magnifique version de la 10ème de Mahler , avec l’Orchestre de Birmingham . Et dont les cheveux aussi frisés que ceux de Dudamel , d’où une filiation .

    Vraiment extraordinaire .

      • Effectivement c’est l’essentiel et le plus stupéfiant , c’est le niveau musical atteint.
        La musique de Mahler n’est pas fondée sur la virtuosité mais en exige beaucoup de chacun ( cuivres notamment ) et de l’ensemble .
        Pour le moment , pas d’autre écho : l’association Gustav Mahler a pris ses quartiers d’été mais je pense que la question des drapeaux est accessoire et après tout on peut y voir un clin d’oeil à Mahler : la 3ème a pour thème le surgissement du réel via des éléments musicaux extérieurs à la salle de concert …les drapeaux ne sont pas de la musique à proprement parlé mais sont aussi le fait de défilés , et Mahler introduit des fanfares , ce serait alors vraiment le réel , transposé , de Mahler !

        C’est aussi très positif de Ionarts d’avoir loué la musique en dépit de son aversion pour les drapeaux . Il aurait pu faire l’amalgame .

        Espérons qu’il y aura effectivement un enregistrement qu’on puisse se procurer ( ça a été enregistré , forcément) .

        Les répétitions de la musique de Mahler par Dudamel qu’on peut voir par ailleurs sont très intéressantes .

        A noter qu’ici sur France Musique , la critique du Figaro Emilie Munera , a choisi un générique patchwork dans lequel on entend « Mambo » par Dudamel et ‘Orchestre Bolivar …

        Cela étant dit , à propos d’un autre festival , celui de Lucerne , et toujours à propos de Mahler , mais dirigé par Abbado , il y a aussi des discussions serrées .( Pour moi sa 3ème de Mahler est un sommet ). Le profil de l’Orchestre est exactement l’opposé : un orchestre de festival , composé ad hoc des meilleurs solistes de divers orchestres et l’élitisme est ici critiqué : une salle remplie de beau-monde , qui se montre et se précipite au buffet à l’entracte , mais acclame longuement Abbado à la fin ..

        On trouve en parallèle des vidéos d’Abbado où il discute avec le public ( pas celui du festival de Lucerne !) du rapport entre le réel et la musique qui se joue dans la salle ..c’était il y a quelques décennies en Italie .

        On se trouve ainsi en présence de 2 conceptions opposées de l’accès à la musique .
        Peut-être la présence de drapeaux s’explique-t-elle justement pour rendre visible une conception émergente , pour la promouvoir , au -delà de la vitrine du régime .

  3. J’ai lu le compte-rendu de Ionarts , ( dont j’apprécie l’analyse et les critiques sur les diverses versions ) .
    Juste 2 remarques :
    – Anna Larson , qui était la soliste dans Dudamel , était déjà la soliste dans Abbado et le LFO ! elle est effectivement exceptionnelle , son interprétation vous saisit .
    – Ionarts met justement en exergue une version de la 3ème par Abbado ( mais avec le Philharmonique de Berlin ) .

    • Merci pour le lien , Jean-Luc … à défaut d’une petite balade à Salzbourg …

      Sur le même thème , sans qu’il soit directement question du Venezuela , un livre que j’ai reçu ce matin-même et qui vient de paraître aux éditions Delga ,
      Luigi Pestalozza : Musique , rupture .
      Le sujet de ce livre est justement les rapports dialectiques entre musique et société
      Une sociologie de la musique , des musiciens dans leur rapport au réel .

      Le livre est assez ardu mais il débute par une critique d’Adorno qui s’est intéressé justement à Mahler et d’abord à l’évolution de la musique ,mais en la coupant de l’expérience .
      Pestalozza traite surtout de la musique contemporaine italienne , puisque celle-ci s’est directement préoccupée de son lien à la société , de l’écoute , mais en amont , du langage musical , se démarquant du tempérament .
      El Sistema n’est apparemment pas un groupe de musiciens contemporains avec une réflexion théorique et une pratique , mais on retrouve des analogies : mêler des musiques de styles non restreints à l’épicentre italo-franco-allemand , rompant avec la tradition conservatrice , et mettre poser le rapport à la société dans la salle de concert .
      Il y aura peut-être aussi l’émergence d’une nouvelle musique au Venezuela , qui est en gestation aujourd’hui .

      C’est donc une nouvelle réponse , originale , C’est peut-être ça qui dérange comme Mahler , en son temps , dérangeait par ces aspects de ses compostions .

      • Censuré en France ? Trop révolutionnaire, peut-être 😉 ? En tout cas, au Venezuela, cela fonctionne !! (et je souligne au passage la grande qualité de la réalisation)

      • C’est sûr !! trop révolutionnaire !
        la NSA doit bloquer ça pour « contenu susceptible de menacer votre sécurité » …

        Mahler disait « mon temps viendra » … ma foi , encore un peu de patience …

        Il faut absolument que je vois cette 8ème . Ici on a un point de vue encore eurocentriste et on a du mal à accepter l’idée qu’on orchestre simplement sud-américain concurrence par sa prestation les grands orchestres européens ou occidentaux …

        Pourtant Dudamel perce !

        J’ai trouvé ce lien : http://youtu.be/wuve8eKeqKA
        Là c’est à Caracas .

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