Dramatique

Rencontres ordinaires dans les Llanos

Gonzalo González

Gonzalo González, défenseur des Indiens

Mes pérégrinations dans les Llanos du Venezuela m’amènent à rencontrer beaucoup de gens. Des gens ordinaires, que le hasard a mis sur mon chemin. Parfois, une conversation s’engage, spontanément, sans qu’elle ait été commandée par quoi que ce soit. Dans la rue, dans un magasin, autour de la table d’un petit restaurant… Il arrive ainsi que des vies émergent. Des vies ordinaires qui ont tout pour être extraordinaires. Je vous en propose trois, qui représentent, chacune à leur manière, ce qu’est la vie dans les Llanos.

Le petit père des Indiens

Il est de ces personnages qui inspirent le respect. Gonzalo González Cobreces est de ceux-là. D’origine espagnole, ce missionnaire dominicain a vécu sur plusieurs continents avant de s’installer à Elorza, au fin fond des Llanos, non loin de la frontière colombienne.

Il fut pendant des années le curé d’Elorza et de toute la municipalité, grande comme un département français. À ce titre, il prit résolument la défense des indiens Pumé et Cuiba qui y habitent. Il n’y a pas si longtemps, ceux-ci étaient encore chassés par les propriétaires criollos [colons blancs] comme du vulgaire gibier. En 1967 –c’était hier–, un massacre eut lieu dans la région, à la Rubiera : attirés dans un guet-apens, seize indiens Cuibas furent tués, puis leurs corps incinérés.

Le père González se porta immédiatement à la défense de la communauté Cuiba et témoigna dans le procès qui s’ensuivit cinq années plus tard, en Colombie.

Aujourd’hui retiré des ordres, Gonzalo González vit toujours à Elorza. Il reste ce grand humaniste qui a marqué la région de son empreinte d’homme intègre, défenseur de ceux qui apparaissent encore aux yeux de beaucoup comme des hommes de deuxième catégorie.

Tiberio, le paysan sans terre

La grande majorité des habitants des Llanos possèdent un fundo, ainsi que l’on désigne là-bas une propriété terrienne, qu’elle soit grande, petite ou parfois minuscule. Lorsque je demande à Tiberio -un homme calme et fier d’une soixantaine d’années- s’il a un fundo, il me répond immédiatement : « Non, je me suis fait avoir. J’ai travaillé pendant quarante ans dans un hato [grande propriété terrienne], j’ai même été contremaître, je n’ai rien obtenu pendant tout ce temps. » Comme beaucoup, Tiberio a travaillé pour un autre, a été absorbé par ce travail chichement rémunéré qui vous lie presque personnellement à un propriétaire et à une terre qui ne vous appartient pas. Plus le temps passe, plus il est difficile de s’en séparer.

Tiberio n’a donc pas eu le temps de penser à lui. Jusqu’au moment où il a fait le grand saut et a décidé de rompre avec sa condition. Il a commencé à étudier. Analphabète, il a débuté par la mission Robinson, qui lui a donné les rudiments équivalents à l’enseignement primaire : savoir écrire, savoir calculer… Puis il s’est inscrit à la mission Ribas, qui lui a permis d’obtenir un certificat d’études secondaires. C’est sa plus grande fierté : il est maintenant bachiller.

Le restaurant Angel de la Guarura à Elorza

Le restaurant Angel de la Guarura

Entre-temps, il s’est lié aux conseils communaux, les organisations de base créées par le gouvernement pour promouvoir la démocratie participative au niveau des communautés de vie (le quartier, le village, le hameau). Il a participé à la formation de la commune –une nouvelle structure également, créée pour faciliter la gestion locale– qui regroupe les conseils communaux de la localité d’Elorza. Un apprentissage social sans précédent pour Tiberio, ainsi d’ailleurs que pour des centaines de milliers de personnes au Venezuela.

Fort de cette expérience, Tiberio vient d’être nommé administrateur du tout nouveau restaurant socialiste Angel de la Guarura, géré par la Commune. Un nouveau défi pour lequel il est parfaitement armé : ses années de contremaître n’auront pas été tout à fait vaines. Ajoutez à cela sa récente formation scolaire et son engagement social, cela en fait un administrateur social comme il y en a peu. Pour lui, les chiffres ne sont pas tout, même s’ils sont importants, car il met aussi dans la balance les services que doit rendre le restaurant à la population locale, y compris à la population pauvre. Gageons qu’il obtiendra la réussite dans cette nouvelle entreprise qui est aussi pour lui une renaissance.

María, dix enfants et une rémunération de misère

Si l’esclavagisme a été officiellement aboli au Venezuela en 1854, il en reste de belles traces plus de 150 ans plus tard… Prenez le cas de María. Elle travaille dans un fundo où elle prépare quotidiennement la nourriture pour les ouvriers, s’occupe de la propreté des lieux et veille au bien-être du propriétaire lorsqu’il visite son domaine. Tenue de travailler sept jours sur sept, elle sort rarement du fundo. Pour ses services, elle reçoit une rémunération mensuelle de 200 bolivars (45 dollars au taux de change officiel), soit six fois moins que le salaire minimum ! Une misère ! Bien sûr, elle est logée et nourrie, et reçoit en outre du propriétaire des vêtements pour ses enfants…

Parlons-en de ses enfants. Elle en a dix, de pères différents et/ou inconnus (cela aussi fait partie de la réalité sociale des Llanos). Les plus jeunes vivent avec elle, dans le fundo. Mais ceux qui sont en âge d’aller à l’école vivent à Elorza, à une dizaine de kilomètres. María a eu de la chance : étant donné sa situation personnelle et familiale, le gouvernement lui a attribué une petite maison sociale dans un nouveau quartier d’Elorza. Ses plus grands enfants y vivent, les aînés s’occupant des plus petits. Seulement voilà : ce n’est pas la rémunération de Maria qui va leur permettre de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. L’argent fait défaut même pour la nourriture et ce sont des voisins qui, bénévolement, doivent les nourrir.

María n’est pas au bout de ses peines : elle doit maintenant rembourser sa maison et se trouve théoriquement endettée pour vingt ans. Dans la pratique, il est possible (mais rien n’est certain) qu’on lui donne le droit d’occuper la maisonnette sans payer. Malgré tout, ses enfants restent en danger, tandis qu’elle ne peut espérer se libérer de son travail de misère. Que pourrait-elle d’ailleurs faire d’autre ?

Trois vies, trois destins

Trois vies, trois destins. À travers ces histoires individuelles, se dessine en filigrane ce que peut être la vie des petites gens dans les Llanos. Une société, qui malgré ses aspects conviviaux (la musique, la danse, la fête) présente une facette moins noble, faite de dureté, d’inégalités, d’injustices, et dans laquelle la sauvagerie n’est jamais loin.

Au travers ce ces vies, se dessinent aussi les efforts faits par le gouvernement chaviste pour renverser cet état de fait : missions éducatives, organisations de base, logement social, etc. Et encore : il n’a pas été question ici des occupations de terres, de la réforme agraire, des entreprises de production socialiste…  Autant dire que la bataille est rude contre des structures ancestrales ancrées historiquement dans le tissu social profond des Llanos.

Le concept n’est sans doute pas à la mode, mais c’est  bel et bien une lutte des classes qui se déroule dans les Llanos du Venezuela.

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