Inattendu/Insolite/Religieux/Traditionnel

Le rongeur devenu poisson

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

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6 réflexions sur “Le rongeur devenu poisson

  1. Oui le chigüire est franchement pas la meilleure viande au monde !!

    Mais je vais apporter une correction à l’info que tu donnes JL. Si dans certaines parties du Venezuela on mange du rongeur, dans d’autres on mange d’autres animaux des plus inattendus.

    La tradition veut que l’on fasse un Pastel de Morrocoy (un genre d’omelette de tortue terrestre). J’ai toujours refusé d’en manger donc on m’a toujours fait un bon steak (comme quoi…).

    On m’a servi de la lapa (autre rongeur plus petit) l’année dernière.

    Hier j’ai mangé du picillo de baba, donc la même préparation que tu évoques mais avec de la viande de caïman.

    Certes, ces 2 animaux ne sont pas des mammifères donc c’est moins surprenant, mais ils sont tout de même protégés. Dommage pour la nature.

    Quant à la légende du « je te baptise… », je ne savais pas cette histoire de l’indigène. Ici, tout le monde fait cette blague tout au long de l’année. Surtout quand les gamins veulent pas manger leur plat car ils aiment pas, les parents demandent « qu’est-ce que tu aimerais manger ? » le gamin répond « un hamburger » alors les parents font le signe de croix sur la soupe et disent « je te baptise hamburger » et ajoutent « bon appétit mon chéri » heheh !

    Joyeuses pâques tiens ! Demain je fais de l’agneau et des flageolets à la persillade 🙂 et je cacherai des oeufs en chocolat à la maison, ma femme adore ce jeu 🙂

    • Merci pour la précision, Gaël. La lapa et le morrocoy font malheureusement partie des animaux en voie de disparition dans le pays. Le chigüire et la baba ont la chance de se reproduire assez vite et il en existe même des élevages. Ils sont protégés par une loi et ne sont pas en voie de disparition, heureusement.

      Dommage que tu vives si loin, je me serais volontiers invité à ton agneau 😉

      • je pensais que la baba était également protégée tiens 🙂 j’en apprends tous les jours 🙂

      • Gaël, c’est ce que je dis, la baba est protégée. Cela ne veut pas dire qu’on ne peut pas la chasser et la consommer à certaines conditions. Il existe depuis 1982 un « Programa de aprovechamiento racional de la baba (Caiman crocodilus) » qui permet de tuer et consommer annuellement de 50.000 à 70.000 individus.

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