Politiquement incorrect

Grandes manœuvres en Colombie

Dans la jungle avec les FARC

Dans la jungle avec les FARC (photo: Time)

À propos des relations tendues entre le Venezuela et la Colombie, sur fond de campements rebelles, je ne voudrais pas en rester à mon précédent article À la recherche des camps rebelles, qui ne fait que (littéralement) survoler la question –comme le fait d’ailleurs généralement la presse internationale.

Car quel est finalement le problème de fond dans toute cette affaire? Ce n’est pas la présence de groupes irréguliers colombiens au Venezuela, que tout le monde reconnaît –au moins entre les lignes. Mais c’est la protection et l’appui supposés qu’accorderait Hugo Chávez aux membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN) présents sur le territoire vénézuélien.

Protection ou laisser faire?

Protection et appui, cela reste à prouver. Laisser-faire et passivité, cela semble plus proche de la réalité. Mais que pourrait faire d’autre Hugo Chávez? Lancer ses troupes contre toutes les forces irrégulières venues de Colombie (car il n’y a pas que les FARC et ELN, il y a aussi les paramilitaires, les narcos, les truands de droit commun…) le long d’une frontière de plus de 2200 kilomètres, de surcroît pratiquement inhabitée sur 90 % de sa longueur? Une véritable gageure logistique et militaire.

Colombie : zone sous l'influence des FARC

Zone sous l'influence des FARC (en jaune)

Ce serait demander beaucoup à l’armée vénézuélienne, qui n’est pas particulièrement entraînée pour mener une épuisante guerre de guerrilla. Ce serait demander beaucoup également à la population vénézuélienne, qui n’est sans doute pas prête à accepter une « sale guerre » dont il serait difficile de se dépêtrer, avec toutes les pertes humaines que cela impliquerait.

Et puis d’ailleurs, pourquoi l’armée colombienne, beaucoup mieux entraînée et aguerrie, ne fait-elle pas la police de son côté de la frontière, dans le but d’empêcher les infiltrations vers le Venezuela? Tout simplement parce qu’elle n’en a pas les moyens : le territoire est trop vaste pour pouvoir être contrôlé efficacement. Pourquoi alors demander au voisin vénézuélien de faire le nettoyage à sa place?

Un conflit colombien

Soyons directs : le conflit est colombien et doit se résoudre en Colombie. Et la solution au conflit n’est pas militaire, mais politique. C’est ce qu’a clairement signifié Hugo Chávez quand il a demandé aux guerrillas colombiennes, le 23 juillet dernier, de reconsidérer leur stratégie de lutte armée, affirmant qu’il ne s’agit pas dans les conditions actuelles d’une option viable pour arriver au pouvoir. Ce n’était pas la première fois qu’il exprimait cette opinion : il l’avait déjà fait en juin 2008, peu avant la libération d’Ingrid Betancourt.

Face aux pressions du gouvernement colombien, centrées sur la question purement militaire et répressive, Hugo Chávez propose aux FARC une révision de leur stratégie armée dans le but de remettre les choses à leur juste place : c’est aux Colombiens qu’il revient de trouver une solution politique à leur conflit.

L’intervention n’est pas restée sans effet. Dès le 29 juillet, les FARC, saisissant la balle au bond, proposent à Juan Manuel Santos, président élu de Colombie –qui entrera en fonction le 7 août prochain–, de converser et de dialoguer : « Ce que nous proposons aujourd’hui, une fois de plus, c’est de discuter (…). Nous sommes toujours attachés à la recherche de solutions politiques. Nous souhaitons que le gouvernement qui va prendre ses fonctions réfléchisse et cesse de mentir au pays », déclare Alfonso Cano, principal chef des FARC, dans une vidéo publiée sur Youtube.

Nouvelles perspectives

En fait, l’épisode tout entier, depuis la dénonciation de la Colombie devant l’OEA jusqu’à la proposition des FARC, est à replacer dans le contexte de la succession présidentielle en Colombie, qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives dans la région après les huit années de politique de bras de fer menée par le gouvernement Uribe.

"No más FARC": manifestation anti-FARC dans les rues de Cali

Manifestation anti-FARC dans les rues de Cali

Ainsi, il ne fait aucun doute qu’Álvaro Uribe, partisan de la méthode forte et d’une stratégie uniquement militaire, a voulu faire son baroud d’honneur quelques jours avant de quitter ses fonctions. Par ses accusations portées sur le Venezuela, il a voulu aggraver artificiellement la situation dans le but de forcer son successeur à poursuivre la politique musclée qui était la sienne. Les FARC, de leur côté, pensent pouvoir profiter de la transmission de pouvoir afin d’infléchir cette politique dure et d’entrer en conversation avec le nouveau président.

Toute la question est donc de savoir comment va réagir Juan Manuel Santos une fois qu’il exercera ses fonctions. S’en tiendra-t-il aux conseils de son « ami » Uribe, dont il fut, ne l’oublions pas, le ministre de la Défense zélé? Ou bien ouvrira-t-il une nouvelle ère qui pourrait, après plus de cinquante années de guerre civile, ouvrir la voie à une réconciliation nationale en Colombie?

Pour se lancer dans la seconde voie, le nouveau président colombien doit bien entendu être prêt à faire des concessions. Si finalement une solution politique est trouvée, alors –et alors seulement– les campements rebelles au Venezuela appartiendront au passé.

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3 réflexions sur “Grandes manœuvres en Colombie

  1. Intéressante analyse, je ne dis pas, mais à mon sens qui passe à côté d’une réalité plus triviale mais sans aucun doute plus crédible que tout le fatras politique que l’on peut supposer: à savoir que le président Uribe n’en a plus pour longtemps et que dès lors, Chavez ne prend aucun risque à vilipender de la sorte les Colombiens. C’est drôle, mais ça me rappelle furieusement le renvoi des diplomates américains à la veille de l’intrônisation d’Obama…
    Personnellement, je ne crois pas un instant que la montée des hostilités côté vénézuélien n’ait d’autre but que d’afficher le mépris de Chavez face à la Colombie afin de bien montrer au monde et à tous ceux qui croient encore en lui qu’il se bat bien pour une révolution rouge. Et c’est sans risque, puisqu’il convient lui-même, bon bougre, que dès qu’Uribe aura plié bagage on reprendra des relations sinon amicales, du moins normalisées…

    D’ailleurs, pas besoin d’aller plus loin que la France pour trouver la même stratégie (que les illusionnistes connaissent bien, spécialistes qu’ils sont d’attirer l’œil du spectateur pour mieux dissimuler le trucage): lorsque Sarkozy fait de fracassantes déclarations racistes totalement anti-constitutionnelles et qui n’ont aucune chance de passer la rampe, que cherche-t-il à part noyer le poisson Woerth-Bettencourt? Et preuve que cela marche très bien: tout le monde, à Sarkoland, n’y voit que du feu et se bat à qui mieux mieux, presse et opposition en tête, afin de décortiquer les susdites déclarations post-événements de Grenoble.

    Jeu politique, tout ça, attention de ne pas tomber dans le panneau, mon cher Jean-Luc.

    • Dans le panneau ? Je ne doute pas des qualités histrioniques de Hugo Chávez, ni des stratégies triviales qu’il y a là-dessous. Mais je ne peux me résoudre à croire qu’il n’y a que cela. Il y a aussi de vrais enjeux de politique continentale dans ce bras de fer entre ces deux pays frères. Leur opposition politique est tellement marquée qu’ils représentent deux visions bien différentes de l’Amérique latine et du monde, jusqu’à la caricature.

  2. le conflit doit se resoudre en Colombie OUI ! mais le narcotrafic doit se resoudre mains dans la mains!
    On le sait tous que les narcos vont se refaire une beauté au venezuela et reviennent en Colombie faire ch***
    Donc OUI Chavez doit lutter contre se narcotrafic (Au Venezuela) !!!!

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