Historique/Inattendu/Politiquement incorrect

Un soldat rebelle à Elorza

Hugo Chávez à Elorza en 1986
Je me trouvais l’autre jour à Elorza, petite localité des llanos du Venezuela, située à quelques encablures seulement de la frontière colombienne. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dans le petit musée local, une photo (ou plutôt la mauvaise copie d’une photo) d’un jeune Hugo Chávez souriant à pleines dents (ci-dessus). Le document en question était l’œuvre du photographe de la localité, Saúl León Borjas Ávila, et comportait la légende suivante :

Hugo Rafael Chávez Frias, président des fêtes d’Elorza (1986)

Wow! Ce n’est pas n’importe quoi. Les fêtes d’Elorza –localité considérée comme la « capitale folklorique du Venezuela »– figurent parmi les plus importantes du pays. Les plus grands chanteurs de musique llanera s’y donnent rendez-vous le 19 mars de chaque année pour des concerts mémorables qui se prolongent jusqu’au petit matin. Présider ces fêtes représente donc un honneur particulier.

Conspiration

Je savais que le commandant Hugo Chávez avait été en poste dans cette région frontalière éloignée, mais de là à devenir président de fêtes aussi prestigieuses, il y a un pas énorme qui nous fait penser qu’il n’était pas un militaire comme les autres, du genre à rester enfermé dans sa caserne. Au contraire, cela nous indique qu’il se frottait (déjà) à la population et aux autorités locales et que, loin de passer inaperçu, il connaissait déjà la recette pour se rendre populaire.

Il est intéressant de savoir qu’à cette époque, le jeune commandant Chávez, derrière sa carrière militaire officielle, avait déjà des activités politiques clandestines. Avec quelques autres militaires, il avait formé dès 1983 l’Ejercito Bolivariano Revolucionario [EBR-200 — « Armée bolivarienne révolutionnaire »] dont l’objectif politique n’était autre que celui d’instaurer le bolivarisme par le biais d’une révolution. Déjà !

Depuis son poste d’instructeur à l’Académie militaire, Hugo Chávez faisait –non sans un certain succès– un travail de conscientisation (d’agitation, diraient d’autres) auprès des cadets de l’institution. En juillet 1984, le directeur de l’Académie militaire, le général Carlos Julio Peñaloza, mis au courant de cette situation par quelques parents de cadets, en avise ses supérieurs. Décision est prise de retirer les militaires suspects de l’Académie pour les disperser aux quatre coins du pays.

« Exil » à Elorza

C’est alors qu’Hugo Chávez est « exilé » dans le poste éloigné d’Elorza, dans l’état d’Apure, à plusieurs heures de route du centre du pays. Il y restera plus de trois ans. Dans un premier temps, de 1985 à 1986, il commande l’escadron de cavalerie motorisée Francisco Farfán.

Isolé aux confins du pays, il lui est maintenant plus difficile de conserver le contact avec les autres membres de la conspiration. Toutefois, en mars 1986, l’EBR-200 parvient à tenir son troisième congrès dans la ville de San Cristóbal. Neuf personnes y participent : six militaires et trois civils. Francisco Arias, l’autre leader du groupe conspirateur, se déplace depuis Bogotá, tandis qu’Hugo Chávez, prétextant un entraînement, se lance dans un périple de 300 kilomètres à la tête d’une colonne de chars d’assaut ! Pour cette manœuvre à la fois audacieuse et imprudente, il ne recevra, curieusement, aucune remontrance de la part de ses supérieurs.

Nouvelles responsabilités

À Elorza, Chávez reçoit au contraire de nouvelles responsabilités : il est chargé de commander une toute nouvelle structure, le noyau  civico-militaire de développement frontalier Arauca-Meta. Inaugurant le poste, il profite de son autorité pour mettre en place de 1986 à 1988  divers programmes expérimentaux de coopération civico-militaire. Ceux-ci visent notamment à orienter les actions de l’armée en faveur des populations locales, par le biais d’initiatives de développement socio-économique. Il s’occupe en particulier des communautés indigènes Pumé et Cuiba.

Combinant ses qualités de chef militaire et de leader social, le commandant Chávez devient de plus en plus populaire à Elorza, ce qui lui vaudra d’être appelé à présider les festivités de la localité.

De son propre aveu, les trois années passées à Elorza lui ont permis d’acquérir une vision intégrale de son pays. Nul doute qu’elles ont aussi fortement influencé sa vision des relations entre militaires et société civile. Plusieurs clés de son actuelle politique ont donc pour origine son exil dans le Venezuela profond des llanos.

Les fêtes d’Elorza mènent décidément à tout.

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