Un petit point orange en Amérique Latine…

29 janvier 2007

Je tombe sur une carte de la consommation annuelle de bière par habitant dans le monde :

Consommation de bière dans le monde

██ moins de 10 litres.

██ de 10 à 50 litres.

██ de 50 à 75 litres.

██ de 75 à 110 litres.

██ plus de 110 litres.

Pas de surprise pour les plus gros consommateurs : les champions toutes catégories sont les Tchèques, avec 157 litres par an et par habitant (soit près d’un demi-litre par jour, enfants compris!). Ce n’est pas pour rien que leur pays a donné naissance à la pilzen, la bière blonde la plus populaire au monde. Suivent dans l’ordre l’Irlande (141,2 l), l’Allemagne (117,5 l), l’Autriche (110,6 l), puis le Luxembourg (101,6 l), le Royaume-Uni (101,5 l), la Belgique et le Danemark (ex aequo avec 96,2 l).

Sur la carte, un petit point orange foncé attire mon attention en Amérique latine, comme perdu dans le continent : le Venezuela! Eh oui, le Venezuela se classe en dixième position mondiale avec une moyenne non négligeable de 82,1 litres par année et par habitant. Il est plutôt inattendu de le voir dans ce palmarès… Beau petit record, alors que nombre de pays d’Amérique Latine (à l’exception du Mexique, du Brésil et de la Colombie) se contentent de moins de 10 litres par personne et par an.

Bouteille de bière PolarBizarre coïncidence : 82,1 litres par an et par habitant, cela fait 0,224931 litre par jour, soit le contenu exact d’une bouteille de Polar Ice ou Regional Light, pour citer les bières les plus vendues dans le pays.

Cela prouve en tout cas que la polarcita (petite bouteille de bière Polar) reste, contre vents et marées, la mesure de toutes choses au Venezuela!


Dénudées, mais pas trop

28 janvier 2007

Bellas VenezolanasUn blogue intitulé Bellas Venezolanas. Voilà bien le condensé de la vision dominante qu’ont de la femme presque tous les Vénézuéliens, ainsi que, malheureusement, bon nombre de Vénézuéliennes. Sous-titre du blogue : Un Tributo a la belleza de la Mujer Venezolana. ¡La Belleza no sólo es física! (traduction : Un hommage à la beauté de la femme vénézuélienne. La beauté n’est pas que physique!).

La beauté n’est peut-être pas uniquement physique, mais reconnaissons que les photos du site sont, elles, très « physiques » : le blogue n’est qu’un défilé de photos de beautés généralement plutôt dénudées, agrémentées d’un mini-commentaire tout à fait quelconque sur chacune d’elles.

L’auteur de cette compilation n’a pas eu a chercher loin pour alimenter son blogue. La plupart des photos proviennent de publications vénézuéliennes, que ce soient des quotidiens, des magazines, des sites web, des publicités ou les calendriers de la brasserie Polar. C’est qu’une telle image de la femme fait partie du quotidien dans ce pays où la beauté féminine est chantée dès le plus jeune âge. Ouvrez la télévision et vous tomberez sur un concours de beauté pour fillettes de huit ans! Chaque village, chaque quartier, chaque école couronne annuellement sa reine de beauté. En haut de la pyramide, le concours Miss Venezuela, véritable institution nationale, parvient à réunir tout un peuple le temps d’une soirée.

Mine de rien, derrière la façade, le site véhicule plusieurs idées reçues sur la femme vénézuélienne :

  • Les Vénézuéliennes sont les plus belles femmes du monde
  • Elles ne sont pas seulement belles, elles sont aussi autre chose (travailleuses, créatives, le soutien de la famille, etc.)
  • Glorifions-les en exhibant leur beauté physique

Dénudée, mais pas tropBeauté dénudée, mais pas trop : la photo doit pouvoir être vue par tout le monde, y compris par les enfants, car elle a une fonction « formatrice » : assurer tous azimuts la reproduction de ces idées reçues sur la femme vénézuélienne, en imprégner la société jusque dans ses derniers recoins. Petits garçons/petites filles, adolescents/adolescentes, hommes/femmes, même combat en faveur des belles vénézuéliennes!

De cette façon, le machisme (car, vous l’aurez deviné, c’est de cela qu’il s’agit) n’est pas le seul apanage des hommes, il devient l’affaire de tous et de toutes… et a donc un bel avenir devant lui.

PS : Signe des temps, le même auteur publie aussi un blogue intitulé Hot Bellas Venezolanas, dans lequel les beautés, parfois les mêmes, apparaissent encore plus dénudées. Généralement, elles montrent le haut, ce qui reste « inconvenant » pour beaucoup de Vénézuéliens et de Vénézuéliennes. Quelquefois, elles vont jusqu’à découvrir le bas, ce qui est bien plus inconvenant encore. Comme l’indique son auteur dans une mise en garde adressée aux mineurs, son contenu est borderline, limite. Il témoigne certes d’une évolution des mœurs au Venezuela, mais ne peut (encore) jouer de rôle « formateur », comme le font les photos du blogue original Bellas Venezolanas et des grands médias vénézuéliens.


Alphabétisation

21 janvier 2007

Maison près de Santa Elena de Uairen

Quelque part dans la Gran Sabana, près de Santa Elena de Uairen, cette inscription en lettres majuscules sur un modeste rancho :

EJEMPLO SEÑOR PRESIDENTE YO APRENDI A LEER EN EL PROGRAMA DE YO SI PUEDO AHORA ME SIENTO ALGÜIEN NOMBRE JOSE ANTONIO GONZALEZ

Traduisons : Exemple Monsieur le Président, j’ai appris à lire dans le programme Yo, sí puedo. Maintenant je me sens quelqu’un. Nom : José Antonio González.

Yo, sí puedo (« Moi aussi, je peux ») désigne la méthodologie utilisée par la Mission Robinson pour sa campagne d’alphabétisation. Créée par la professeure cubaine Leonela Relys, cette méthode va des éléments connus (les numéros) aux éléments inconnus (les lettres) et se fonde essentiellement sur l’expérience de l’apprenant.(1)

L’inscription de José Antonio González, pour insolite qu’elle soit, se veut un remerciement public à ce programme qui a alphabétisé plusieurs millions de personnes en quelques années. On peut douter de l’étendue et de la profondeur de cette alphabétisation (les chiffres gouvernementaux sont décidément optimistes), mais on ne peut guère douter que grâce à la Mission Robinson, des centaines de milliers de Vénézuéliens jusqu’alors marginalisés se sentent à présent « quelqu’un », comme l’écrit José Antonio González sur sa maison. Il y a quelques mois, il n’aurait tout simplement pu l’écrire.

(1) Pour plus d’informations (en espagnol) sur la méthode Yo, sí puedo, consultez le site web de la Mission Robinson, où vous trouverez entre autres des vidéos démonstratives.


Livre oublié

20 janvier 2007

Orénoque-Amazone

Je redécouvre dans ma bibliothèque quelque peu fouillis un livre dont j’avais totalement oublié l’existence : L’expédition Orénoque-Amazone, d’Alain Gheerbrant. Je ne me souviens plus du lieu ni du moment où j’ai acheté d’occasion cet ouvrage, dont la première édition, chez Gallimard, date de 1952. Après l’avoir placé sur un rayon, je n’ai jamais lu ce vieux Livre de Poche n° 339-340, imprimé en 1961, qui fleure bon le papier jauni. Ethnologue, cinéaste et écrivain, Alain Gheerbrant a dirigé en 1948 une grande expédition Orénoque-Amazone, qui a traversé pour la première fois la Sierra Parima, une région jusque là inconnue des géographes, aux confins du Brésil et du Venezuela.

L’expédition est partie en septembre 1948 de Bogota, en Colombie, pour atteindre Manaus, au Brésil, en juillet 1950. Alain Gheerbrant en rapporta ce livre, qui est devenu depuis lors un classique de la littérature ethnographique, ainsi qu’un long métrage documentaire, Des hommes qu’on appelle sauvages, dont la sortie dans les salles françaises, en 1952, n’est pas passée inaperçue.

Et me voici en train de dévorer ce livre qui s’était égaré au fin fond de ma bibliothèque… Des premières pages, je retiens ce passage, qui concerne une tribu indienne de Colombie, les Guayaberos, mais pourrait s’appliquer aussi bien à plusieurs communautés indiennes du Venezuela :

Derrière le treillis métallique, s’écrasent des visages immobiles, les Indiens. Chaque fois qu’il y a lumière chez Don Jesus, avertis par le ronronnement du groupe électrogène que le vent élargit tout autour du village, ils viennent silencieusement s’entasser là, pour voir la lumière, et entendre la voix des sorciers blancs. Ce sont les Indiens guayaberos, les seuls indigènes connus à des lieues à la ronde. Depuis qu’existe le village de San José du Guaviare, ils ont cessé de se peindre le visage et le corps avec la graisse rouge vif de l’« achiote » et la résine du « carania ». Ils ont cessé de courir nus dans la forêt, de respecter les chants et les danses requis par le dieu Soleil, et de progresser ainsi, suivant leur temps à eux, comme ils le faisaient depuis des millénaires.Mais ils ne sont pas non plus tout à fait civilisés. Ils continuent d’habiter des chaumières cachées dans la forêt. Ils continuent de ne pas apprécier le progrès. Ils ne travaillent que de temps à autre, prêtant leurs services aux Blancs juste ce qu’il faut pour obtenir un autre pantalon de cotonnade lorsque le leur tombe en lambeaux, ou un nouveau machete. L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée. Aussi les groupes guayaberos l’un après l’autre s’éteignent-ils, autour de San José de Guaviare. La maladie, et surtout cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Aujourd’hui il ne reste pas deux cents Guayaberos dans toute la forêt et bientôt il n’y en aura plus un seul. (pp. 38-39)

Ne nous arrêtons pas aux termes indigène et civilisé, qui étaient de mise au moment où ces lignes ont été écrites. Mais relisons cette phrase si juste : L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée ; ou encore celle-ci : cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Et le drame continue : il y a quelques mois à peine, j’ai perçu exactement la même chose alors que j’étais en mission professionnelle auprès de communautés warao du delta de l’Orénoque. Le grand drame des Indiens, des Autochtones, c’est bien d’avoir perdu tout repère, de ne plus savoir qui ils sont et de n’avoir d’autre solution que de s’en remettre aux mirages du modernisme pour essayer de trouver du sens à leur existence.

>> Acheter Orénoque-Amazone, 1948-1950 sur Amazon.fr


Altitude : 700 km

14 janvier 2007

Carte du Venezuela

À la recherche de la meilleure carte du Venezuela sur Internet, je suis tombé sur celle-ci. Il s’agit d’une carte réalisée par l’Observatorio Arval, un groupe d’astronomes amateurs vénézuéliens friands de nouvelles technologies. Comme base, a été utilisée une petite partie de l’image de la Terre en couleurs réelles la plus détaillée à cette date (résolution de 1 Km par pixel, on a fait mieux depuis). La photo a été prise par le Moderate Resolution Imaging Spectroradiometer (MODIS) de la NASA volant à 700 km d’altitude à bord du satellite Terra.Cette excellente carte donne une idée assez exacte du relief du Venezuela (cliquez dessus pour l’agrandir) : les Andes au nord-ouest, la Cordillère centrale au nord et le massif guyanais au sud-est. Les immenses llanos (plaines) les séparent et la forêt amazonienne occupe le sud.

Ajoutons-y maintenant cours d’eaux, villes, principaux axes routiers et divisions administratives. Voici ce que cela donne :

Carte du Venezuela

Cette carte en anglais doit être fiable : elle a été, semble-t-il, réalisée par la Central Intelligence Agency -la CIA pour les intimes! Elle fait partie de la collection de cartes du Venezuela de la Perry-Castañeda Library de l’Université du Texas. Pour d’autres cartes du Venezuela, voyez aussi le site www.a-venezuela.com.


Un président politiquement incorrect

14 janvier 2007

Chávez et AhmadinejadLe Venezuela a un président politiquement incorrect : Hugo Chávez. Déclarations à l’emporte-pièce, attaques personnelles, injures, il n’épargne rien ni personne. Pas plus tard qu’hier, cet enfant terrible de la politique internationale recevait un autre banni de la scène mondiale: son homologue iranien Mahmoud Ahmadinejad.

Faut-il le dire, Chávez ne fait pas l’unamimité dans son propre pays. Aux élections de décembre dernier, ils étaient plus de trois millions à avoir voté pour l’opposition, souvent mus par la peur, voire par la haine. Oui, certains le haïssent profondément, et ne se privent pas de le faire savoir.

Il est vrai qu’une révolution est en marche au Venezuela. Cela dérange. Cela réveille. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les laissés pour compte de toujours -habitants des bidonvilles, paysans, autochtones- deviennent des acteurs politiques et plus encore : des acteurs de leur propre vie. S’agit-il de la révolution socialiste du 21e siècle, comme le proclame le président? Il est encore trop tôt pour se prononcer, mais le Venezuela n’est déjà plus le même qu’il y a dix ans, et ne sera plus jamais le même.

Il ne fait aucun doute, pour celui qui parcourt le Venezuela profond, que la quasi totalité du monde rural et des habitants des barrios (les quartiers pauvres des villes), appuient leur président. Ceux qui continuent à crier à la fraude électorale réussissent seulement à prouver qu’ils ne connaissent pas leur pays ni ses gens. Ceux-là vivent entre eux, dans leur urbanizaciones (beaux quartiers) et sont persuadés -se persuadent- qu’ils sont majoritaires. L’unique contact qu’ils ont avec l’autre classe, celle du bas, est leur muchacha de servicio (servante), et même, ils arrivent à s’en méfier comme d’une chavista embusquée.

Lutte des classes? Sans aucun doute. Elle existe depuis toujours dans ce pays profondément inégal, traditionnellement contrôlé par des nantis, semi-nantis ou nouveaux nantis profondément attachés à l’inégalité. Mais voici que cette lutte vient d’affleurer à la surface et de prendre des dimensions inattendues.

Hugo Chávez a servi de catalyseur, ce qui n’est pas rien. Mais au-delà, il veut aussi servir de guide et propulser le nouveau socialisme. Réussira-t-il dans cette folle entreprise? Les obstacles sont immenses, aussi bien à l’interne qu’à l’externe. Nous y reviendrons.

En attendant, on se prend à penser que le Venezuela a bien de la chance d’avoir un président politiquement incorrect.

Photo : REUTERS


L’Abîme

14 janvier 2007

El Abismo, près de El Pauj�

Au bout du Venezuela, l’Abîme. Paysage époustouflant qui marque la fin du bouclier guyanais et le début de l’Amazonie. Le Brésil n’est pas loin.

El Abismo, tel est le nom que l’on donne à ce lieu singulier près de El Paují, une communauté située aux confins de la Gran Sabana. Caractéristique de El Paují: le village fut le lieu de rencontre de nombreux hippies locaux dans les années 70 (au Venezuela, on désigne toujours par hippies les marginaux à cheveux longs de type baba cool). Eux et leurs descendants, certains déjà adultes, d’autres adolescents, occupent toujours le lieu, en compagnie de quelques familles pémones. Ils se sont bien sûr quelque peu rangés et exploitent maintenant de petites entreprises touristiques. Paulista et Isabel, par exemple, y fabriquent un encens à partir de la résine d’un arbre local, le tacamajaca.

El Paují serait, me dit-on (mais je n’ai pas vérifié), la dernière municipalité à avoir été créée dans le pays. On y respire un air encore pur et cool. Pour avoir envie de décoller, rien de tel que d’entreprendre la courte randonnée qui vous mènera au bord de l’Abîme…