Politiquement incorrect

L’État, c’est qui?

Le marché de Tarija (Bolivie)

Il n’est pas tout à fait dans mon style de commenter des articles rencontrés sur le web. Mais -une fois n’est pas coutume- je me prête volontiers à ce petit jeu, car je suis tombé récemment sur un intéressant article de Stéphanie Rousseau, professeure au département de sociologie de l’Université Laval (Québec). Son texte, écrit à propos des récents événements de Bolivie, invite à réfléchir sur les actuels mouvements sociaux et politiques en Amérique latine. Et là, le Venezuela, comme la Bolivie –et dans une moindre mesure l’Équateur et le Nicaragua–, se trouve au cœur du sujet. Avec une petite longueur d’avance d’ailleurs, puisque le processus, comme on dit ici, a débuté en 1998, puis a connu une radicalisation et accélération après le coup d’État manqué d’avril 2002.

De quoi traite ce texte? Du vaste débat autour de la démocratie et de la démocratisation de l’État. Le titre de l’article est lui-même évocateur: Amérique latine : à chacun sa démocratie. En effet, en Bolivie comme au Venezuela, le conflit sociopolitique se stigmatise autour d’un mot : la démocratie. Attention donc : si tout le monde en appelle ainsi à la démocratie, méfions-nous donc de ce qui se cache derrière ce joli mot… Et voyons quel sens lui donner.

Plongée dans l’histoire

Pour explorer la chose, Stéphanie Rousseau plonge d’abord dans l’histoire du continent latino-américain :

Un trait majeur de cette histoire, qu’il faut relier à la question de la démocratie, tient au rôle et à la nature de l’État en Amérique latine. Pour parler en termes simples, la démocratisation de l’État n’a jamais été faite, à commencer par le développement d’un véritable État de droit, critère fondamental de la démocratie moderne. C’est en effet une chose que d’avoir le droit de voter ou d’être élu, mais c’en est une autre d’avoir le droit d’être traité équitablement par les institutions publiques et d’être protégé dans ses droits fondamentaux. En Amérique latine, l’État est encore largement politisé, au sens où l’appareil étatique n’impose pas le respect de la loi ni le traitement équitable de chaque citoyen.

Et l’auteure de se poser la question :

À quoi sert donc l’État dans ce contexte, sinon à entretenir les privilèges et le clientélisme? Au sein des employés de la fonction publique, la culture de la corruption est en quelque sorte le miroir, à un niveau plus micro, de cet accaparement privé de l’État par des élites se succédant dans le temps. L’État représente donc encore, pour la majorité des populations latino-américaines, un ennemi, une menace, tout sauf l’incarnation du bien commun. Les quelques épisodes de populisme à travers l’histoire ont momentanément pu fournir l’occasion d’un rapprochement entre l’État et certains secteurs populaires mobilisés. Rapidement, toutefois, l’écueil d’un État «particulariste» reprend le dessus.

(Petite parenthèse personnelle ici : on peut se demander si le Venezuela n’en est pas arrivé à ce dernier stade, avec le surgissement d’une bolibourgeoisie. Les paris sont ouverts.)

Inégalités

Après avoir ainsi mis en exergue les pesanteurs de l’histoire, Stéphanie Rousseau envisage la question de la démocratisation sous un autre angle, économique et contemporain :

Le deuxième problème majeur auquel la démocratisation se heurte est celui des inégalités sociales. L’impact du néolibéralisme est bien établi à ce sujet. En effet, malgré des taux de croissance soutenue depuis quelques années et malgré la lente diminution des taux d’extrême pauvreté et de pauvreté depuis dix ans, l’Amérique latine a dans les faits connu un approfondissement des inégalités sociales depuis 30 ans.

Elle est la région du monde où les écarts sont les plus marqués. La libéralisation des économies et la déréglementation, de même que les changements structurels causés notamment par la réduction massive du secteur public, n’ont pas été accompagnées par la création d’emplois de qualité et durables. La classe moyenne a considérablement rétréci alors que le secteur informel de l’emploi a augmenté de façon marquée, atteignant 50 ou 60 % de la population active dans certains pays.

Nouveaux acteurs

Cela étant, les profonds bouleversements entraînés par le néolibéralisme ont aussi donné vie à de nouveaux mouvements sociaux –paysans sans terre, autochtones, classes pauvres urbaines, etc.- qui ont pu profiter du nouvel espace démocratique. Organisés politiquement, certains ont pu prendre le pouvoir, comme en Bolivie.

Pour Stéphanie Rousseau,

la grande majorité de [ces nouveaux acteurs] visent à s’inscrire dans l’histoire de la démocratisation de leur pays. Ils cherchent à approfondir la démocratie par de nouvelles façons de concevoir les mécanismes de participation et de contrôle politiques. Il n’est donc pas surprenant que la plupart des partis politiques, associés aux élites, soient montrés du doigt par ces mouvements populaires. Il n’est pas étonnant non plus qu’on cherche à réformer les constitutions. En Bolivie comme dans plusieurs pays de la région, le projet des nouveaux acteurs politiques repose en grande partie sur la nécessité de redonner à l’État un rôle important dans l’orientation du développement économique et social.

Puis, en guise de conclusion, l’auteure pose la question définitive :

Devant la force de résistance des élites et l’urgence de réformer les institutions, devant la mobilisation populaire et la fragilité de la majorité des États en tant qu’appareils capables d’imposer la légitimité de la loi, on peut se demander si le consensus apparent à propos de la démocratie peut survivre longtemps. L’enjeu de la démocratisation est celui-ci : les élites sont-elles prêtes à participer à la construction d’un État social et d’un État de droit?

Et la réponse est…

Poser la question, c’est y répondre, ce que ne fait pas Stéphanie Rousseau… J’irai donc un peu plus loin que la professeure et répondrai sans hésiter : non, les dites élites ne sont pas prêtes à accepter une véritable démocratisation de l’État et de la société. Il faudra la leur imposer, par l’instauration d’un rapport de forces qui leur soit défavorable. En effet, à la lecture de l’histoire, on s’aperçoit que les élites n’ont jamais accepté de perdre volontairement leurs privilèges.

Quant à la voie à suivre pour arriver à cette réelle démocratisation de la société et de l’État, il n’y en a sans doute pas qu’une. Plusieurs laboratoires sont actuellement ouverts en Amérique latine, qui méritent d’être observés. Évitons de les analyser avec des critères européocentristes. Les mêmes mots (l’État, la démocratie, la société civile et même les sacro-saints droits de l’homme) n’ont pas partout, ni pour tous, le même sens. Et pour bien analyser et juger les processus, posons-nous toujours deux questions fondamentales :

  • La démocratie, c’est quoi?
  • L’État, c’est qui?
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2 réflexions sur “L’État, c’est qui?

  1. La démocratie, c’est peut-être, aujourd’hui, un espace vide que chaque nation qui se prétend démocratique remplit à sa manière: en comettant des actes absolument contraires aux droits de l’homme pour se défendre… des risques d’atteinte à la démocratie; en privilégiant une liberté d’abord commerciale et financière, qui creuse les différences sociales, crée des systèmes de santé, d’éducation, de vie, à plusieurs vitesse; en excluant des communautés qui dérangent (=menace à la démocratie), etc.
    La démocratie c’est un idéal qui a perdu tout son sens et justifie l’immobilisme.
    Quant à l’Etat, c’est justement ce qu’il faut tenter de redéfinir pour redonner un sens à la démocratie, non?

  2. Concernant la petite parenthèse personnelle, je joue 10BsF en pensant que l’auteur ne se trompe pas en parlant de la culture de la corruption.
    Peut-on répondre à une question par une autre question ?
    La démocratie peut-elle se faire quand tout le monde veut des privilèges ? Privilèges que l’on obtient bien souvent en distribuant des billets verts.
    La démocratie peut elle se réaliser quand le riche pense (à tord) avoir plus de droit que le pauvre, et quand le pauvre veut se comporter comme le riche ?
    Je n’ai pas votre expérience dans ce pays, je ne le vois que depuis un an.
    Je ne pense pas que l’on puisse parler d’état de droit au Venezuela. Et à mon sens, vu comment on respecte les lois au Venezuela, on s’éloigne tous les jours un peu plus du rêve d’égalité sociale et donc de démocratie.

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