Archive pour janvier, 2011


Fritz Melbye, par Camille Pissarro

Portrait de Fritz Melbye, par Camille Pissarro

En dehors de son pays d’origine, le Danemark, Fritz Melbye n’est guère connu. On sait surtout de lui qu’il fut l’ami et le mentor de Camille Pissarro, peintre français précurseur de l’impressionnisme. Tous deux ont vécu ensemble au Venezuela entre 1852 et 1854, puis se sont revus quelques années plus tard à Paris.

Leur amitié avait commencé par une rencontre fortuite sur les quais de la petite île de Saint-Thomas, dans les Caraïbes, qui appartenait alors au Danemark (depuis, elle fait partie des Îles Vierges et appartient aux États-Unis). Fritz Melbye revenait de son premier voyage au Venezuela. Camille Pissarro, de quatre ans son cadet, était venu dessiner, comme à son habitude, des scènes du port de Saint-Thomas. Il avait alors 22 ans.

Le voyage à Caracas

Camille Pissarro, Atelier à Caracas

Camille Pissarro, L'atelier à Caracas, 1852.

Lorsque, quelque temps plus tard, Fritz Melbye prépare un nouveau voyage au Venezuela, il invite Camille Pissarro à l’accompagner. Les deux hommes accostent à La Guaira, sur la côte vénézuélienne, en novembre 1852.  La beauté des environs les incitent à s’y installer quelques semaines pour capter et dessiner les paysages marins. À la fin du mois de décembre, ils montent à Caracas, qui était alors une petite ville de quelque 40.000 habitants, située au cœur d’une vallée luxuriante.

Tous deux s’installent dans une grosse maison du centre, où ils établissent leur atelier. Fritz Melbye prend soin d’annoncer son arrivée dans les journaux locaux, offrant ses services pour réaliser paysages et portraits. Peu fortunés, les deux amis doivent en effet vendre quelques-unes de leurs œuvres pour pouvoir payer le loyer et la nourriture.

À l’intérieur du pays

Alors que Pissarro passe le reste de son séjour à Caracas, Fritz Melbye s’aventure à l’intérieur du pays : à San Juan de los Morros, dans les Llanos et une nouvelle fois à La Guaira. En août 1854, Camille Pissarro retourne seul à Saint-Thomas, tandis que Fritz Melbye se rend à nouveau dans les Llanos. Il reste au Venezuela jusqu’en 1856. Les deux amis se retrouvent quelque temps plus tard à Paris, où Anton Melbye, le frère de Fritz, peintre lui aussi, avait installé son atelier.

Chacun suit alors son destin. Camille Pissarro devient le grand peintre que l’on connaît. Fritz Melbye continue de voyager, aux États-Unis d’abord, puis au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays, à Shanghai, qu’il meurt en 1869, à l’âge de 43 ans.

Dessin sur le vif

Fritz Melbye a d’abord peint des marines, qu’il réalisait dans la tradition familiale que lui avait enseignée son frère aîné Anton. Mais il s’orienta très vite vers le paysage et les scènes rurales. Son départ du Danemark pour Saint-Thomas, en 1849, répondait à cette recherche de l’exotisme et de la lumière tropicale. Ses voyages au Venezuela achevèrent de l’orienter dans cette voie réaliste et naturaliste, quelquefois empreinte d’un certain romantisme.

Camille Pissarro apprit beaucoup de Fritz Melbye, en particulier le dessin sur le vif, en pleine nature. Fritz Melbye était en effet de ces peintres voyageurs qui considéraient essentiel de capter directement les atmosphères des lieux. Aussi passait-il le plus clair de son temps à chercher les endroits idéaux pour peindre un paysage ou une scène quotidienne. Une fois fixé sur le l’endroit, il effectuait un croquis au crayon, notant soigneusement les couleurs. Le soir, à la lueur des bougies, il faisait le dessin définitif et quelquefois lui appliquait les couleurs. Le jeune Pissarro suivait assidument les traces de son professeur. Certains de leurs travaux étaient si semblables qu’il était difficile de savoir qui en était l’auteur.

En guise d’illustration, voici quelques œuvres réalisées par Fritz Melbye durant ses séjours au Venezuela.

>> Voir aussi l’article Camille Pissarro : un jeune peintre à Caracas

Insécurité au Venezuela

Il y a le Venezuela qui pleure. C’est celui de la photo ci-dessus. Des milliers de victimes chaque semaine : règlements de compte, enlèvements, violence gratuite… Le niveau d’insécurité est à son comble dans le pays, dit-on, statistiques (non officielles) à l’appui : le nombre de meurtres se serait multiplié par quatre depuis 1998. C’est ce que soutient l’ONG Observatorio venezolano de violencia [Observatoire vénézuélien sur la violence] dans son dernier rapport : 4550 en 1998, 16.047 en 2009.

Cela, vous le savez sans doute. Car, attirés par la réputation de Caracas (« la ville la plus dangereuse du monde après Ciudad Juarez au Mexique ») et par les chiffres exorbitants de la criminalité, les équipes de télévision se sont succédées dans les quartiers les plus mal famés de la capitale vénézuélienne. À chacun d’y faire son petit tour, accompagné bien entendu de la police.

Radio-Canada d’abord :

L’Agence France-Presse (AFP) ensuite :

La télévision espagnole TVE est aussi passée par là avec un long reportage dont voici la première partie :

Et la seconde :

On comprend que la soif de sensationnalisme attire ainsi les télévisions étrangères. On comprend moins certains détails :

  • L’année 1998 est toujours prise comme point de départ des statistiques. Comme par hasard, c’est l’année de l’élection de Hugo Chávez à la présidence de la République. Le discours ici sous-entendu est clair : s’il y a une telle augmentation de la criminalité durant cette période, c’est Chávez qui en porte la responsabilité. Et de fait, les reportages ci-dessus, tout entier aspirés par les chiffres et les faits, ne prennent pas la peine de faire une analyse un tant soit peu circonstanciée.
  • Les trois chaînes de télévision citées plus haut, à quelques mois d’intervalles, ont été accueillies par la police de Sucre, municipalité passée aux mains de l’opposition lors des dernières élections municipales. Pur hasard? Il y aurait là un petit biais que ça n’étonnerait personne. À la décharge de l’AFP, son reportage traite également des efforts faits par le gouvernement, avec la création d’une nouvelle police nationale.

Méfiance donc devant ces reportages télévisés, qui tiennent plus du sensationnel que de l’analyse. Aucune mise en perspective, si ce n’est la relation, avouée ou cachée, entre l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir et l’augmentation de la criminalité. Pour une étude profonde de la situation, il faut s’en remettre au Monde Diplomatique, qui en août 2010 a publié deux articles documentés sur le sujet : Caracas brûle-t-elle ? et La Police nationale bolivarienne relève le défi. Je vous invite donc à les lire.

Le Venezuela qui rit

Mais il n’y a pas que ce Venezuela violent. En effet, les foyers de violence sont généralement concentrés dans des secteurs bien déterminés (certains quartiers des grandes villes, la zone frontalière avec la Colombie…), dans des circonstances précises (la nuit plus que le jour, le week-end plus que la semaine) et dans des milieux connus (trafic de drogues, d’armes).

Même s’ils prennent certaines précautions élémentaires pour assurer leur sécurité, la plupart des Vénézuéliens continuent à vivre plutôt normalement, même à Caracas : ils vont travailler, ils sortent, ils vont au restaurant, dans les parcs, etc. Par ailleurs, les zones rurales, qui recouvrent la plus grande partie du pays, ne souffrent que très peu de cette situation d’insécurité. Et croyez-le ou non, les Vénézuéliens rient, s’amusent, vivent plus intensément que l’Européen ou le Nord-Américain moyen ! Cherchez où est l’erreur…

Pour compenser les vidéos antérieures et leur dramatisme forcené, je voudrais terminer en montrant des images du Venezuela qui rit. Il s’agit de la nouvelle vidéo de promotion touristique du pays. Plus que des paysages, on y voit des gens, des sourires, de la bonne humeur. OK, c’est entendu, c’est de la pub, c’est exagéré, mais pas plus exagéré que les reportages des chaînes de télévision occidentales montrés ci-dessus.

Suivons plutôt la règle d’Aristote : choisissons le juste milieu pour nous faire une idée du Venezuela réel.

Formule 1 à Caracas

Pastor Maldonado

Le pilote de F1 vénézuélien Pastor Maldonado

Émotion au Venezuela : le pays va avoir pour la première fois un pilote dans la catégorie reine des courses automobiles : la Formule 1. Il s’agit de Pastor Maldonado, qui n’est pas tout à fait un inconnu, puisqu’il a remporté en 2010 le championnat de la catégorie GP2, porte d’entrée traditionnelle pour accéder à la F1.

En décembre dernier, Pastor Maldonado a été engagé par l’écurie Williams –rien de moins– au sein de laquelle il courra aux côtés du Brésilien Rubens Barrichello. Une très belle promotion due bien entendu aux qualités intrinsèques du pilote, mais aussi au pactole qu’il apportait avec lui. En effet, déjà en GP2, le pilote était sponsorisé par PDVSA, la compagnie pétrolière nationale du Venezuela. Le contrat a été reconduit et amplifié avec Williams pour la saison de Formule 1. On parle d’un apport à l’écurie de la coquette somme de 15 millions de dollars par an. Devant cette perspective, Williams n’a fait ni une ni deux, donnant sa préférence au pilote vénézuélien face à l’allemand Nico Hülkenberg, qui fut coéquipier de Barrichello en 2010.

L’épisode illustre deux tendances qui se manifestent de plus en plus dans le monde de la Formule 1 : que les compagnies pétrolières remplacent de plus en plus les cigarettiers comme commanditaires principaux des écuries ; et que, pour deux pilotes de qualité égale, le fait d’apporter un sponsor important à une écurie fait toute la différence.

Rôle moteur

Hugo Chávez et Pastor Maldonado

Hugo Chávez et Pastor Maldonado lors de la démonstration du 14 janvier

Le gouvernement vénézuélien n’est évidemment pas resté éloigné de cette opération. On peut supposer qu’il a même joué un rôle moteur –c’est le cas de le dire– dans la signature du contrat entre Williams et PDVSA. Quel magnifique cadeau s’offrait ainsi à lui ! La perspective de voir les logos de PDVSA et du Venezuela figurer sur les voitures Williams et les uniformes des pilotes, tourner sur tous les circuits du monde et apparaître sur des dizaines de millions d’écrans de télévision, ne pouvait pas laisser insensible une personnalité comme Hugo Chávez, toujours friand de projection internationale.

Sur le plan intérieur, l’occasion était trop belle pour ne pas en profiter également. Une grande opération a été organisée à Caracas ce 14 janvier : une démonstration de Pastor Maldonado au volant de sa Williams sur le Paseo Los Próceres, un boulevard aux fortes connotations patriotiques. Hugo Chávez et ses ministres se trouvaient bien entendu aux premières loges. Plus de 20.000 personnes ont assisté à la démonstration, retransmise en direct à la télévision.

Le nom de l’opération ? Venezuela a toda revolución. Plutôt bien trouvé, pour jouer sur le double sens du mot revolución en espagnol : le moteur à explosion tourne (fait des révolutions) et le Venezuela se trouve en révolution ! De quoi faire coïncider –pour un jour tout au moins– les nombreux amateurs de sports mécaniques et les non moins nombreux partisans de Chávez, en jouant de surcroît sur la corde du patriotisme et de la fierté nationale. Pastor Maldonado et l’écurie Williams ont parfaitement joué le jeu au cours de cette grande fête populaire, qui se présentait comme une sorte de déclinaison contemporaine du fameux panem et circenses cher aux Romains.

J’entends déjà les grincheux dire que la Formule 1 n’a pas grand chose à voir avec le socialisme. Ils ont raison. Mais le chavisme n’en est pas à une contradiction près… Exalter la fierté nationale vaut bien cette petite entorse idéologique.

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