Désolant/Dramatique/Politiquement incorrect

Méconnaissance, négation, mépris, haine

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le « guajiro » [paysan] jusqu’au « norteño » [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle « arepera » [restaurant populaire qui sert des « arepas »], « cachapera » [restaurant populaire qui sert des « cachapas« ], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la « démocratie » :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

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12 réflexions sur “Méconnaissance, négation, mépris, haine

  1. Merci pour cet excellent et instructif papier. Je suis très curieux toujours de savoir ce qu’il se passe au Venezuela depuis un voyage de 5 semaines efffectué juste 1 mois avant l’élection de Chavez. J’avais trouvé ce pays dans un état pathétique et les gens avec qui je discutais étaient enthousiastes à propos de Chavez. A mon retour, je me suis réjouis de son élection et depuis j’essaie de suivre à travers la presse internationale qui, en général, pour des raisons qui me semblent souvent sombres, ne sont pas tendre avec lui. On voit chez lui des dérives telles que ses amitiés avec Khadafi ou le président iranien mais globalement il me semble qu’il a transformé le pays en dépit des dires de la presse que j’appellerai « officielle » et qui souvent est soumise à des groupes financiers ou derrière nous trouvons l’industrie du pétrole ou de l’armement. De plus, ces arguments qui sont toujours les mêmes et dont vous parlez, je les retrouvent à travers des twitteriens vénézuéliens qui critiquent beaucoup Chavez mais que je vois voyager, consommer et .. s’exprimer librement. Bref, votre blog est une bouffée d’air frais et j’ai l’impression grâce à vous de lire une opinion neutre, absolument pas partisane, sur ce pays que j’ai tant apprecié visiter mais dont je suis partie le coeur brisé par son état pathétique. De tous les pays d’Amérique du Sud que j’ai visités, presque tous, dans les années 90, c’est celui qui était dans le pire état et avec les plus graves inégalités. Bien évidemment, il semble qu’une certaine minorité n’en avait pas conscience profitant de la vie sur les plages de Chichiriviche ou autres. Peut-être qu’ils peuvent moins y aller et c’est ce qui les fâchent ..
    Merci pour votre blog dont je lis tous les articles avec grand plaisir et intérêt.

    • Merci pour ton commentaire, Juan Carlos. Effectivement, une certaine minorité, comme tu dis, n’a toujours pas conscience des inégalités et des injustices criantes de ce pays. Je te rassure : ceux-là peuvent toujours aller à Chichiriviche… mais il leur est plus difficile d’aller faire des achats à Miami ou d’aller se faire soigner à Houston… C’est cela qui les fâche !

  2. Encore une fois une très bonne analyse, pour avoir connu l’avant et l’aprés Chavisme je suis en complet accord avec cet article

  3. Jean-Luc, creo que atribuir a esta circunstancia denominada « chavismo » el haber hecho posible la « visibilidad » del « otro » supuestamente borrado e invisible antes de la llegada de Chávez al poder, es no considerar que esos sectores de la población fueron eficazmente conquistados por los recién legalizados partidos políticos de nuestra incipiente democracia, después de la caída de Pérez Jiménez; haciendolos sujeto de todas las reformas, planes y programas de desarrollo de la democracia; y que ésta, a pesar de todas sus limitaciones, propició su participación en el desarrollo del país a través de organizaciones políticas, económicas y sociales. Por lo tanto, si eran « visibles » y mucho. A ellos iban dirigidos todos los mensajes, eran el objetivo a conquistar. Es cierto que fueron engañados muchas veces, una demostración más de su existencia. Es cierto que los partidos políticos se corrompieron y fueron los principales responsables de la desnaturalización de la función pública, y debido a eso dejaron de ser el canal de expresión de las demandas de grandes sectores de la población, y que esto ocurrió en una etapa de alta tensión que forzó los límites del sistema, pero ello no debe interpretarse como que a partir de Chávez, y gracias a él, fue cuando por primera y única vez, irrumpió la « voz » del pueblo en la escena nacional; aquí de lo único que se trata es de que por una circunstancia que aún no podemos calibrar, el intento de hacerse con el poder a través de un golpe militar, recayó en un líder carismático con demostrada capacidad para despertar quién sabe qué recónditos resortes emocionales en personas que, a posteriori, encontraron la justificación perfecta para tratar de explicar lo que ya era un hecho: la « ascensión » de Chávez al poder y la conservación de éste, basado en el supuesto de que encarna la voz del « otro », el anteriormente « invisible », el « excluido ». Y así lo hemos venido aceptando y hasta lo repetimos.
    Por cierto, tu análisis histórico y sociológico es muy bueno. Yo también soy admiradora de Briceño Guerrero. Felicitaciones una vez más por el excelente trabajo que haces. Eso, y no otra cosa, es amor por Venezuela; lo creo firmemente. Un gran abrazo fraternal.

    • María Eugenia, no voy aqui entrar en detalles, pero considero que antes del chavismo las masas urbanas y rurales han sido esencialmente consideradas más como objetos politicos que como sujetos sociales. Eventualmente fueron sujetos políticos durante los cortos episodios revolucionarios de 1945 y 1958, mas no sujetos sociales como tal.

      Es esta exclusión social que a mí siempre me ha chocado en Venezuela y me sigue chocando: considerar que un habitante de barrio o un campesino no es parte integrante de la « Venezuela que queremos », sino un ser que tiene derecho de sobrevivir mas no de vivir.

      Con los consejos comunales, con las comunas, con la economía social, el chavismo tiene como proyecto transformar esas masas en sujetos de la sociedad y de la historia venezolana. (No digo que es o va a ser un éxito, eso es otro debate). Ahí radica en mi sentido la novedad radical del chavismo: la emergencia de una conciencia de clase donde antes no había sino una aceptación de la marginalidad en que se encontraban.

      Un abrazo para tí también.

      • Sí, estoy de acuerdo contigo en que la incorporación efectiva de las mayorías marginalizadas a un verdadero desarrollo social, es aún una deuda pendiente en este país, y conste que digo que aún lo es en un país como Venezuela, con los cuantiosos recursos naturales que poseemos, explotables para el bienestar de todos ( como dices tú, para que todos « vivamos » y no simplemente sobrevivamos) nuestras clases dirigentes no han sido hasta ahora capaces de administrar esas riquezas de modo que se reflejen en una economía estable, estructuralmente sólida, sobre la cual construir una sociedad justa o al menos con esa tendencia, que proporcionara a todos los sectores por igual, y sin discriminación de ningún tipo, las bases educacionales, la salud y la cultura que los sacaría, ahí si definitivamente, de la marginalización y la exclusión. Es cierto: antes de Chávez ningún gobierno lo hizo. Por el contrario, todos quienes han estado al frente de responsabilidades en la administración del estado, se han limitado en el mejor de los casos, a la distribución de la renta petrolera profundizando hasta límites obscenos, el clientelismo con sus secuelas de corrupción, ya, a estas alturas, inconmensurables. Tu y yo sabemos de las frustraciones y los múltiples fracasos que se han derivado del tratar de superar la pobreza, la marginalidad y la exclusión en países como el nuestro, por métodos pacíficos, democráticos y no violentos; y aunque estoy de acuerdo contigo en que al menos bajo el gobierno de Chávez las mayorías desposeídas se han percibido a sí mismas como « sujetos » del cambio, y reconozco la enorme importancia de ésto en términos de psicología social, estoy persudadida de que a esta « percepción » le falta el sustrato, el basamento estructural concreto, a ver: nuestra economía sigue siendo mono productora y más dependiente que nunca, de la renta petrolera; además, y también más que nunca, somos una economía de puerto. Todo lo demás es fraseología. Por supuesto que ésta ha rendido sus frutos al Poder Político. 12 años sin atacar nuestros problemas estructurales, irradiando todos los otros apectos de la sociedad, de fraseología ideologizada e ideologizante, y continuar haciéndolo bajo la percepción generalizada de la población de que se están produciendo cambios irreversibles y « revolucionarios » son una muestra fehaciente de que nos encontramos frente a otro « modelo » de cambio social que no estaba previsto hace apenas dos décadas, el modelo esquizofrénico, diría yo, o por lo menos dual, ese que consiste en que los que se perciben a sí mismos como sujetos, incluidos y protagonistas de la historia, en la realidad concreta no lo están, continúan al márgen, sin participación efectiva en la estructura económica, sino como receptores de la dádiva petrolera, al tiempo que siguen siendo utilizados, siguen siendo objetos, sólo que con un mazacote ideológico que le sirve de sustento (mezcla de ideas comunistas con liberalismo del siglo XIX y utopías inventadas sobre la marcha) y un líder tremendamente carismático al frente, en el que todavía creen. ¿cuánto resistirá el país así? Y ahí si coincido contigo: a mí también me choca esto de Venezuela
        Gracias por tu atención y un abrazo muy afectuoso

  4. Maria Eugenia, me gusta la idea (o el concepto?) de « modelo esquizofrénico », y valdría la pena profundizarlo. Pero también creo que el chavismo ha aportado a las masas algo más que un elemento de simple « sicología social », a través de una formación (incompleta, mala, desviada, todo lo que quieres, pero real) a la democracia de base. Hay un proceso allí que no se puede negar. Lo vivo todos los días por trabajar con campesinos andinos y llaneros. Por ejemplo, ellos saben ahora lo que es « contraloría social ». Quizás ésta no se practica adecuadamente, pero me parece un gran paso adelante si se compara con el campesino de hace 20 años.

    • Perfecto amigo querido, admito los avances en el terreno político, o para ser más precisa, en lo que atañe al surgimiento, despertar, etc.. de una conciencia política y por ende social, en las masas rurales y urbanas marginalizadas, pero en lo económico, qué me dices? tu no crees, como yo, que el proyecto de Chávez se ha hecho « viable » gracias a la enorme renta petrolera, pero que aún así, y a despecho de los inmensos recursos económicos empleados en ello, todavía no se han afrontado y mucho menos resuelto, las deformaciones presentes en la base de nuestra economía? cómo ves eso?

  5. Il est super intéressant cet article.
    La nature humaine fait que l’on a quasiment toujours une mémoire sélective du passé.
    Je suis toujours épaté par les inégalités sociales en Amérique du Sud (je ne connais pas personnellement le Venezuela mais j’imagine que c’est similaire au reste du continent) et de voir que deux mondes opposés co-existent au sein du même pays.
    Plus que d’un égoïsme, je crois qu’il s’agit surtout d’une ignorance comme tu l’as superbement décrit.
    Chavez est je crois loin d’être exempt de toute critique (je ne comprends pas du tout sa position vis-à-vis de Khadafi) mais il n’a pas pris le pouvoir par la force et il met en évidence qu’il ne doit pas y avoir de citoyen de seconde classe dans n’importe quelle démocratie et les plus riches doivent contribuer à l’effort d’éducation des plus défavorisés pour que chacun puisse naître avec les mêmes chances dans la vie. Voeu pieux et idéal de n’importe quelle démocratie certes, mais sans idéal, aucun progrès n’est possible.

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