Archive pour mars, 2011


L'ordinateur Canaima

Edwin et son ordinateur Canaima

Au Venezuela, l’ordinateur est arrivé jusque dans les endroits les plus improbables. J’étais l’autre jour à La Ensillada, un hameau de Mucuchachí. Pas tout à fait le bout du monde, mais presque : il faut quatre heures d’une route en mauvais état pour se rendre à la ville la plus proche, Mérida. Dans une maison en tapia (terre pisée) à laquelle on n’accède que par un chemin de terre, le petit Edwin se trouvait face à son écran. Un ordinateur portable Canaima.

Edwin, sept ans, va à l’école primaire de La Ensillada. Il est en deuxième année. Comme ses compagnons de classe et comme des dizaines de milliers d’enfants de deuxième année, il a reçu en début d’année scolaire un ordinateur Canaima, un mignon petit appareil gris et bleu, doté d’une poignée très pratique. Tous les jours, Edwin ramène son ordinateur à la maison pour faire ses devoirs.

Formation intégrale

Canaima est un projet éducatif gouvernemental dont l’objectif est d’appuyer la formation intégrale des enfants de l’école primaire moyennant la dotation à chacun d’eux d’un ordinateur portable comprenant les contenus éducatifs adaptés à leur stade de formation.

Le petit ordinateur est d’origine portugaise, où il s’appelle Magalhaes. Plusieurs pays s’y sont déjà intéressés, comme la Hongrie, l’Argentine et l’Uruguay. Les appareils utilisés ici sont assemblés au Venezuela, et une production d’un million d’appareils est prévue. Quatre cent cinquante mille ont été distribués jusqu’à présent. Le système opératif choisi est Linux et tous les contenus, applications et fonctions ont été développées dans le pays sur la base de logiciels libres.

 

Le portable Canaima

Sortie de classe

Le projet éducatif Canaima n’est certes pas une première mondiale. Il n’en reste pas moins que voir les outils informatiques pénétrer dans des couches de la population qui n’y avaient pas accès auparavant est une grande avancée. Le plan éducatif global du projet Canaima prévoit la participation des parents au travail des enfants réalisé à la maison et, au-delà, l’intégration de la famille et de la communauté. Le projet contient en effet un volet d’alphabétisation informatique destiné non seulement aux enfants, mais aussi aux parents. Il se veut donc un moyen destiné à désenclaver les zones éloignées et réduire le fossé numérique entre zones urbaines et zones rurales. Il cherche aussi à réduire les inégalités d’accès aux nouvelles technologies existant entre classes pauvres et classes riches.

 

Questions en suspens

Il reste cependant quelques questions en suspens :

  • Qu’en est-il de l’appui technique ? Comment celui-ci est-il fourni lorsqu’un ordinateur tombe en panne ? Il semble bien que le plan de maintenance et de mise à jour n’en est qu’à ses premiers balbutiements.
  • Quid des contenus ? Certains prétendent qu’ils sont idéologiquement trop orientés en faveur de la politique gouvernementale. Pour cette raison, certaines écoles n’appartenant pas au réseau officiel de l’État n’ont pas accepté de participer au programme. C’est le cas notamment au Zulia, dont le gouverneur est d’opposition. Par ailleurs, j’ai pu voir des vidéos –ce sont les premiers contenus que va voir l’enfant– visiblement non adaptées à des enfants de cet âge, du moins sans support pédagogique adéquat. En d’autres termes, le problème de la création et de la sélection des contenus reste posé.
  • Enfin, on peut se demander si les enseignants ont été suffisamment formés à ce nouvel outil et s’ils sauront l’utiliser avec profit. Avec l’entrée de l’informatique dans l’enseignement, c’est une nouvelle approche pédagogique qu’il faut appliquer et ce n’est pas simple, comme on a pu le constater jusque dans des pays où l’alphabétisation informatique des adultes est bien plus développée qu’au Venezuela.

Souhaitons à ce programme ambitieux de se développer dans la durée en évitant tous ces écueils.

On sait déjà que l’introduction de l’informatique à l’école primaire n’est pas la panacée : il faut encore savoir qu’en faire. En ce sens, le Venezuela innove et se distingue en misant sur l’informatique comme moyen de faciliter l’inclusion sociale tant des enfants que de leur famille. Vaste champ d’expérimentation qu’il sera intéressant de suivre : les effets souhaités seront-ils obtenus ?

En attendant, le petit Edwin est fier de son nouvel ordinateur et en prend soin comme de la prunelle de ses yeux. Pour la première fois peut-être, il apprend en étant maître de ses mouvements et en s’amusant. Quant à sa maman, elle découvre avec lui le potentiel nouveau qu’apporte l’informatique à la famille. Ce n’est pas rien.

Vidéo officielle présentant le projet Canaima éducatif (en espagnol) :

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

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