Archive pour juin, 2009


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S’il est un héros national au Venezuela, c’est bien Simón Bolívar. Né à Caracas en 1783, il prit part et dirigea la guerre d’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, rêva de l’unité latino-américaine, mourut rejeté par presque tous.

Doté du titre de Libertador, il est devenu l’emblême par excellence du Venezuela, où il a donné son nom à toutes les places principales des villes et villages du pays, à la monnaie nationale, à de multiples institutions et même à un satellite! Bref, il vaut mieux ne pas toucher à cette icône nationale!

Effectivement, rares sont ceux qui y touchent, même pour simplement l’analyser à la lumière de la critique historique. Car il n’est pas un homme, il est un superman! Aussi est-il, sans le moindre scrupule, conjugué à toutes les sauces. Tout discours politiquement correct au Venezuela doit faire référence au Libertador. Il n’est pas un président vénézuélien qui ne se soit dit inspiré par sa pensée et son action. Tout le monde le veut pour lui!

Le gendarme nécessaire

simon_bolivar_chevalblancC’est la droite qui, la première, s’est emparée de Simón Bolívar pour en faire le mentor de sa politique. En octobre 1911, Laureano Vallenilla Lanz, intellectuel organique de la dictature de Juan Vicente Gómez, publie un article intitulé El gendarme necesario [Le gendarme nécessaire]. Dans celui-ci, s’inspirant du conservateur français Hippolyte Taine, il expose sa thèse de l’inévitabilité de l’homme fort dans les sociétés hispano-américaines. Il invoque pour ce faire les textes de Simón Bolívar, dont il extrait les éléments qui le servent, notamment les figures de président à vie et d’exécutif fort inscrites dans la constitution de la Bolivie qu’a rédigée le Libertador.

Cette interprétation de Bolívar est reprise par la droite colombienne qui voit en lui le fondateur de la doctrine conservatrice. Dans les années trente, la droite internationale pousse la balle plus loin encore. Dans l’Italie fasciste, on commémore le centenaire de la mort de Bolívar en affirmant que Mussolini était « l’incarnation historique » dans laquelle se reproduisaient « quelques aspects de l’esprit bolivarien ». Dans cette conception, le Libertador apparaît pratiquement comme un précurseur lointain du fascisme. Dans l’Espagne franquiste du début des années 1970, il se produit quelque chose de similaire. On n’hésite pas à faire de Franco –chef d’État nommé à vie et créateur d’un sénat contrôlé– «l’authentique interprète de la pensée bolivarienne ».

Coup de théâtre

En face, la gauche n’est pas restée de marbre. Dès 1923, le Cubain Julio Antonio Mella invoque l’idéal du Libertador comme source inspiratrice des luttes émancipatrices du continent américain. De même , le Péruvien José Carlos Mariátegui mentionne dans ses écrits « l’actualité révolutionnaire du génie de Bolívar ».

En 1935, c’est le coup de théâtre : les éditeurs soviétiques des Œuvres complètes de Marx et Engels découvrent un texte de Karl Marx à propos de Simón Bolívar, écrit en 1857-1858. L’auteur du Capital n’y est pas tendre du tout envers le Libertador, qu’il présente comme un homme politique sans envergure, un piètre militaire, un couard, voire un traître! À la décharge de Marx, il faut dire qu’il s’agit d’un simple texte de commande, alimentaire, rédigé pour la New American Cyclopedia. Utilisant des sources douteuses, Marx y donne libre cours à des préjugés anti-hispaniques et tombe aisément dans la mesquinerie. Il en arrive ainsi à démolir en bonne et due forme Simón Bolívar, qu’il accuse de bonapartisme, sa bête noire politique du moment. Incontestablement, ce texte de qualité très médiocre est indigne du Marx historien, sociologue et économiste.

Bolívar démocrate et antiimpérialiste

simon_bolivar_petitL’écrit n’en est pas moins embarrassant pour les marxistes orthodoxes, lesquels ont tendance à suivre à la lettre leur maître à penser. Dans un premier temps, le marxiste argentin Aníbal Ponce traduit le texte en espagnol et, dans une préface, défend aveuglément tous les arguments de Marx. Mais une première réplique vient de Colombie lorsque Gilberto Vieira, secrétaire général du Parti communiste colombien, publie un ouvrage dans lequel il réhabilite l’héritage démocratique de Bolívar et sa condition de révolutionnaire. De son côté, en 1939, le marxiste vénézuélien Carlos Irazábal récuse point par point la thèse du « gendarme nécessaire » et récupère l’idéal démocratique de Bolívar.

Plus tard, en 1977, l’historien cubain Francisco Pividal, dans son livre Bolívar, pensamiento precursor del antiimperialismo, revendique la signification révolutionnaire de la pensée et de l’action de Bolívar, en qui il voit le promoteur de l’unité latino-américaine contre les tendances hégémoniques des États-Unis. D’autres efforts de réhabilitation suivront, y compris en Union soviétique, où l’historien Anatoli Shulgovski publie en 1983 un article qui fait de Simón Bolívar, vu en libérateur des esclaves et combattant de la liberté, un symbole et un guide pour les révolutionnaires d’Amérique latine.

Socialisme bolivarien

Avec l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela, en 1998, Simón Bolívar revient directement à l’avant-plan des luttes politiques. Le fringant président vénézuélien en fait son inspirateur direct : le socialisme qu’il projette de construire sera bolivarien ou ne sera pas.

Face à cette nouvelle réalité, la droite est divisée. Traditionnellement, elle avait délibérément choisi Bolívar comme une arme contre le socialisme, en faisant de lui un conservateur. Mais voici qu’avec Chávez, ceux qui se revendiquent du socialisme se revendiquent aussi de Bolívar ! Les jeux sont donc brouillés. S’il reste encore quelques conservateurs pour invoquer Bolívar en répétant ad infinitum le rituel du culte sacralisateur, il en est d’autres qui se prennent à détester le Bolívar qu’ils adoraient!

Bataille à coup de citations

simon_bolivar_pistolaPlus que jamais, voici donc Simón Bolívar placé au centre des enjeux politiques du moment. Il n’est pas rare que l’on se batte à coup de citations du grand homme. On le fait quelquefois avec les mêmes extraits de discours, retirés de leur contexte, auquel on fait dire ce que l’on veut qu’il disent. Une constante dans tout cela : le héros est instrumentalisé à des fins politiques sans qu’on analyse ses textes à la lumière des circonstances et du moment historique dans lesquels ils ont été écrits. D’une façon générale, l’histoire, dans le sens de «science historique », a peu à voir dans ce débat qui est avant tout idéologique.

Le plus amusant de la chose, c’est que Simón Bolívar avait prévu cet usage indu que l’on ferait de sa pensée. Dans une lettre à Leocadio Guzmán, écrite un an avant sa mort, il disait :

Si des personnes interprètent ma façon de penser et fondent sur cette interprétation leurs erreurs, cela ne m’est pas insensible, mais c’est inévitable. En utilisant mon nom, on veut faire en Colombie le bien et le mal, et beaucoup l’invoquent comme un texte pour leurs sottises.

simon-bolivar-yeux__________________
Source : El Bolívar de Marx. Estudios críticos de Inés Quintero y Vladimir Acosta. Editorial Alfa, colección Tropicos, Caracas, 2007.

llanos_paysage

Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (“ce que je vois, c’est à moi”), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!

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