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Puits de pétrole au Venezuela

Le pétrole se trouve, on le sait, au cœur non seulement de l’économie, mais aussi de la société vénézuélienne. Il se trouve même, oserais-je dire, au cœur de tout vénézuélien.

Son principal dérivé, l’essence, constitue une espèce de produit tabou auquel on ne peut toucher sans crainte d’un soulèvement général. On sait déjà qu’elle est la moins chère du monde (60 litres de super pour l’équivalent d’un euro – vous lisez bien !), ayant été largement subsidiée par tous les gouvernements jusqu’à ce jour. Ce tarif ridicule est ici pratiquement perçu comme un droit, sur la base que le pétrole est national, donc appartient à tous, sans distinction.

Rares étaient toutefois les études sur la perception réelle qu’ont les Vénézuéliens de leur pétrole et de leur essence. Le Centre international de l’énergie et de l’environnement de l’Institut d’études supérieures d’administración (IESA) de Caracas, vient justement d’effectuer une recherche sur ce thème sous la direction de Francisco Monaldi. Cela vaut la peine d’y jeter un coup d’œil.

Malédiction ou bénédiction ?

Dans le cadre de l’atelier intitulé L’abondance de ressources naturelles : malédiction ou  bénédiction?, le professeur Monaldi a présenté les premiers résultats d’une recherche basée sur l’organisation de groupes de discussion dans les secteurs populaires, dont l’objectif est d’étudier la façon dont est perçue l’industrie pétrolière dans le pays.

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo (1968)

De ces groupes de discussion, il ressort que les Vénézuéliens des secteurs populaires comprennent parfaitement que l’essence est pratiquement offerte et que le subside gouvernemental (qui se situe actuellement, selon les évaluations, entre 11 et 15 milliards de dollars par an, soit plus que le budget total alloué à l’éducation) ne bénéficie pas particulièrement aux pauvres. En d’autres termes, il s’agit d’un subside régressif, qui va essentiellement au bénéfice de “ceux du Country Club” (l’un des quartiers les plus huppés de Caracas) et des membres de la classe moyenne, possesseurs de véhicules particuliers.

Dans ce sens, les Vénézuéliens consultés considèrent que cette situation doit changer et que le subside à l’essence doit être réduit ou éliminé. Mais lorsqu’on les interroge, à l’inverse, sur la possibilité d’une suppression du subside, c’est-à-dire d’une augmentation du prix de l’essence, des doutes surgissent. Les secteurs populaires pensent en effet que les ressources supplémentaires obtenues par la gouvernement ne leur seraient pas destinées, qu’on les “volerait” et que finalement ils n’en retireraient aucun bénéfice.

Irrationalité économique

En conclusion, les secteurs populaires du pays captent bien l’irrationalité économique de la magnitude actuelle du subside à l’essence, mais en même temps craignent de ne recevoir aucun bénéfice si le gouvernement le réduit ou l’élimine et marquent leur préoccupation pour l’usage que l’on pourrait faire des nouvelles ressources dégagées. Selon le professeur Grimaldi, « il y a là un problème de crédibilité des politiques publiques. »

pétrole brut

Malédiction ou bénédiction ?

L’étude de l’IESA ne résout évidemment rien. Mais elle éclaire les ambiguïtés qui existent autour du thème du pétrole et plus spécifiquement de l’essence. Quel gouvernement aura le courage de s’attaquer de front au problème ? Hugo Chávez y a fait quelquefois allusion au cours de sa présidence, mais a aussitôt fait marche arrière. Si le “président du peuple”, qui possède un leadership certain auprès de larges couches populaires, n’ose s’avancer sur ce terrain fangeux, on voit mal comment un autre gouvernement pourrait le faire sans casser des œufs.

Mais par ailleurs, l’étude ouvre une (petite) porte : le fait que la situation actuelle est perçue comme irrationnelle, y compris par les secteurs populaires, est une donne nouvelle qui permet d’envisager une révision du subside et une augmentation, graduelle de préférence, du prix de l’essence.

La condition essentielle d’un tel changement de cap est qu’un lien de confiance existe entre le gouvernement et la société. Et sur ce point, ce n’est pas encore joué.

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Sur le même sujet, lire aussi :

compañero de viaje, Orlando Araujo

Le livre libéré

Il y a quelque temps je lisais sur Médiapart un article sur le bookcrossing, appelé aussi en français “passe-livre” ou “livre-échangisme”. Késeksa ? Bookcrossing, c’est avant tout un site web qui fait la promotion du livre “libéré”, c’est-à-dire du livre que vous abandonnez librement dans la nature en espérant qu’il passera à d’autres mains. Moyennant certain protocole, vous pouvez alors faire le suivi du voyage de votre livre de lecteur en lecteur… pour autant que ces derniers jouent le jeu et s’inscrivent sur le site.

J’ai trouvé l’idée intéressante et je me suis mis à fouiner sur Bookcrossing.com. Lorsque j’ai atterri sur la page mentionnant les pays où il y avait des livres “libérés”, je me suis aperçu qu’il n’y en avait aucun au Venezuela (mais plus de 7000 en Allemagne, 5000 aux États-Unis et… 495 en France). Je me suis pris au jeu et j’ai décidé sur le champ d’inscrire le Venezuela sur la carte mondiale du bookcrossing.

J’ai donc choisi un livre de ma bibliothèque et je l’ai préparé pour une libération. Il faut d’abord s’inscrire sur le site, enregistrer le livre et obtenir pour celui-ci un BCID, c’est-à-dire un numéro unique qui permettra d’en faire le suivi. Il faut ensuite créer et imprimer une étiquette qui explique le principe du bookcrossing et donne des instructions à celui qui trouvera le livre. Cette étiquette une fois collée sur la page de garde, le livre pourra être libéré.

Où libérer ?

Encore faut-il savoir dans quel lieu le libérer. Théoriquement, c’est n’importe où : dans un parc, dans un bus ou un métro, dans un café ou un restaurant… En pratique, il vaut mieux mettre toutes les chances de son côté pour que le livre se diffuse réellement. Dans un pays où relativement peu de personnes lisent des livres, comme le Venezuela, c’est d’autant plus nécessaire.

Pour lâcher mon livre, j’ai donc choisi un lieu public, mais relativement intime, où se concentrent des lecteurs potentiels. Il s’agit de la Finca San Javier, une ferme proche de Mérida, qui vend des produits naturels et biologiques à un public déjà conscientisé et plutôt intellectuel, des professeurs universitaires pour la plupart. Si je l’avais libéré dans un autobus local, le livre aurait plus que certainement terminé à la poubelle, tout simplement.

Cela fait une semaine que je l’ai libéré, et toujours rien… Laissons tout de même à l’heureux emprunteur le temps de le feuilleter et, espérons-le, de le lire.

Compagnon de voyage

Orlando Araujo

Orlando Araujo

Et maintenant, la question qui brûle toutes les lèvres : quel livre ai-je donc libéré ? Pour mon premier essai, j’ai opté pour un ouvrage pas trop volumineux, composée de courts récits qui peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Il s’agit de Compañero de viaje [Compagnon de voyage] de l’écrivain vénézuélien Orlando Araujo (1928-1987). Un titre prédestiné pour un livre destiné à voyager…

Orlando Araujo est né à Calderas, un village du piémont andin de Barinas. Calderas est à Orlando Araujo ce que Macondo est à Gabriel García Márquez. C’est dans ce microcosme rural que se déroulent les histoires de Compañero de viaje, dans la lignée du réalisme magique cher à nombre d’auteurs latino-américains. Les récits s’y entrelacent, jusqu’à décrire la vie quotidienne du village, empreinte de peurs, de croyances, de religiosité.

La visite de monseigneur

Telle cette courte histoire qui relate la visite de l’archevêque de Mérida à Calderas, que je résume ici :

Après un voyage de plusieurs jours, Monseigneur arrive dans le village à dos de mulet, accompagné de sa suite. Depuis des semaines, le prêtre du village avait préparé ses ouailles à cette importante visite apostolique. Il leur avait demandé d’offrir quelque chose à l’archevêque : qui une partie de sa récolte, qui des œufs, qui une poule, qui un cochon, et pour les plus riches un veau ou une vache.Lorsque Monseigneur entre à Calderas, le village est totalement décoré aux couleurs papales jaune et blanche. L’ambiance est au recueillement, mais aussi à la fête. Après un repos bien mérité, l’archevêque célèbre la messe et fait des confirmations. Les paysans lui donnent les présents qu’ils ont apportés, qui s’accumulent dans la maison du curé.

Cependant, l’archevêque ne peut raisonnablement emporter avec lui tous ces cadeaux. Aussi, un marché est organisé, qui permet aux villageois eux-mêmes de racheter les cadeaux, les transformant ainsi en argent. Les plus riches rachètent le plus souvent leur vache ou leur porc, y ajoutent le plus souvent des animaux offerts par les plus pauvres. De leur côté, les petits paysans, qui vivent de manière autarcique en dehors de toute économie monétaire, ne peuvent rien racheter…

Le lendemain, Monseigneur reprend sa route vers un autre village, emportant les dons en argent récoltés grâce au marché. Moralité non dite : la visite de l’archevêque a enrichi les riches et appauvri les pauvres !

Je n’ai malheureusement pas le style d’Orlando Araujo pour vous raconter cette histoire édifiante, qui n’est d’ailleurs pas tellement éloignée des rapports sociaux qui existent toujours actuellement dans les zones rurales. La psychologie paysanne y est particulièrement bien décrite. Mais lisez donc le livre : avec un peu de chance, grâce à Bookcrossing, il passera près de chez vous…

Et si vous n’avez pas la patience d’attendre, en voici le texte intégral en espagnol (pour autant que je sache, il n’existe pas de traduction française). Le récit de la visite de l’archevêque s’intitule Cordero de Dios et se trouve à la page 61.

Onechot, chanteur de reggae du Venezuela

Le chanteur de reggae vénézuélien Onechot a reçu une balle dans la tête durant la nuit du 27 février dernier. Depuis lors, il se trouve en soins intensifs dans un hôpital de Caracas. La nouvelle est d’autant plus choquante que Juan David Chacón (c’est son vrai nom) était de ceux qui, leur carrière durant, ont prêché assidûment la non-violence dans un pays violent. Un triste destin pour celui qui attirait dans son sillage bon nombre de jeunes, ainsi qu’en atteste l’avalanche de tweets publiés à la suite de l’attaque dont il a été victime.

Certains diront qu’il avait un nom prémonitoire : Onechot fait à la fois penser au surnom espanol Juancho et à l’anglais One Shot. Toujours est-il qu’il avait déjà souffert de la violence en 2003, lorsqu’il avait été victime d’un secuestro express [enlèvement express, une modalité d'enlèvement par laquelle les agresseurs réclament une rançon à la famille dans les minutes ou les heures qui suivent]. Depuis lors, il s’était insurgé, notamment dans ses chansons, contre la violence qui frappe le pays, en particulier Caracas.

Ainsi, en 2010, il avait produit une chanson et un clip vidéo qui allaient frapper les esprits : Rotten Town [Ville pourrie]. Il y chante notamment :

Permettez-moi de vous présenter Caracas, l’ambassade de l’enfer, pays des meurtres et des gangsters. Des centaines de personnes perdent la vie chaque semaine, on vit désormais dans un pays en guerre, regorgeant de fantômes.

Nous avons plus de morts qu’au Pakistan, au Liban, au Kosovo, au Vietnam et en Afghanistan, nous avons plein de mafias, nous avons pleins de “dons” et nous avons quelques tueurs fous avec des supermitrailleuses.

À l’époque, le clip n’avait pas été très bien reçu par le pouvoir en place, à tel point que Tania Díaz, animatrice d’un programme de télévision sur la chaîne officielle VTV et ancienne ministre de la Communication et de l’Information, avait menacé d’entamer des poursuites judiciaires à l’encontre de Onechot pour une vidéo qui montre, selon elle, des « images dramatisant la violence ». L’affaire n’eut cependant pas de suite.

Les médias s’emballent

Comme à chaque fois qu’une personnalité connue est victime de la délinquance (il y a un mois, c’était l’ambassadeur du Mexique Carlos Pujalte et son épouse), les médias s’emballent. Ils répètent inlassablement les statistiques de l’ONG Observatoire vénézuélien de la violence, selon laquelle plus de 19.000 personnes ont été assassinées au Venezuela en 2011 (soit une moyenne de 52 personnes par jour), record annuel pour le pays. De tels chiffres ont de quoi faire froid dans le dos, surtout pour qui réside dans un pays dit “sécuritaire”.

Il convient cependant de relativiser les choses. La criminalité ne frappe pas tout le pays, ni toutes les classes sociales, avec la même intensité.  Ce sont de loin les quartiers pauvres des zones urbaines qui sont les plus touchés. Par ailleurs, même s’il y a une augmentation indéniable de la criminalité, celle-ci ne date pas de l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir, comme on l’entend dire ici et là. En 1996, la revue spécialisée Raids écrivait déjà: « Avec une moyenne de quatre-vingts morts par balles chaque fin de semaine, avec des attaques quotidiennes dans les transports en commun, avec sa pauvreté au développement exponentiel, avec enfin une crise économique qui ronge le pays depuis plus de quinze ans — l’inflation est de plus de 1000 % par an —, Caracas est devenue depuis quelques années l’une des villes et peut-être même la ville la plus dangereuse du monde. »

Des causes complexes

Police et criminalité à Caracas

La police fait partie du problème plus que de la solution

Les causes de cette dégradation sont plus complexes qu’on ne veut généralement le présenter. Elles ont à voir à la fois avec une augmentation générale de la criminalité dans le monde, effet d’une culture populaire de plus en plus violente; avec une police peu crédible et corrompue « qui fait plus partie du problème que de la solution » (le ministre de l’Intérieur Tarek El-Aissami a reconnu que « 20 % des délits et crimes commis dans le pays le sont par des policiers. »); avec une infiltration croissante des narcos colombiens au cœur de la société vénézuélienne, etc. Pour une analyse en profondeur du problème (c’est plutôt rare), je vous invite à lire Caracas brûle-t-elle ?, un article du Monde Diplomatique d’août 2010. On comprendra que les solutions ne sont pas simples non plus.

En tout cas, une chose est certaine, et telle est la conclusion de l’article nommé ci-dessus : « Amplifié, pour ne pas dire appuyé par les médias, le chaos créé par ces groupes criminels sert les intérêts de la droite. Plus il y a de morts, plus il y a de votes pour l’opposition. »

Au Venezuela comme ailleurs (et là, vous suivrez mon regard…), il est donc difficile d’imaginer que les chiffres alarmants de la criminalité, répétés à l’envi par les médias nationaux et internationaux, et l’état de paranoïa collective qui s’en suit, ne sont pas utilisés et instrumentalisés pour des raisons bassement politiques.

Puente Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont international Unión entre Puerto Santander (Colombie) et Boca del Grita (Venezuela)

Je suis allé hier en Colombie. Enfin, en Colombie, c’est beaucoup dire : je suis allé à Cúcuta, la ville frontière qui est presqu’aussi vénézuélienne que colombienne. La ville a toujours vécu du commerce avec le Venezuela, même si les échanges ont baissé d’intensité depuis quelques années, en raison d’un taux de change devenu défavorable pour les Vénézuéliens. Il n’empêche : aller à Cúcuta reste une sorte de pélerinage commercial traditionnel pour les habitants de l’ouest du Venezuela.

Franchir la frontière est toujours une aventure incertaine. Non pas que ce soit difficile : il suffit de passer le pont. Pas de contrôle sur le lieu même ! On passe comme si de rien n’était, sans montrer la moindre identification. Par contre, sur la route avant et après le franchissement, il y a des tas de petits contrôles –par la Garde nationale, par l’armée, par la police, par on ne sait qui… C’est que cette zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie est particulièrement chaude. Le secteur est non seulement le lieu de toutes les contrebandes, petites et grandes, mais il sert aussi de refuge aux multiples groupes de guerrillas et de paracos (paramilitaires) qui officient en Colombie.

À première vue

Pimpinero à Cúcuta (Colombie)

"Pimpineros" à Cúcuta

De tout cela, on ne voit rien d’explicite. Tout semble à première vue normal. Mais une multitude de petits indices montrent bien qu’on se trouve dans un lieu bizarre. Exemple : les stations services situées au Venezuela sont presque toujours fermées, mais une multitude de voitures immatriculées au Venezuela, toutes aussi déglinguées les unes que les autres, sont patiemment alignées devant les pompes. Les conducteurs sont absents. À la prochaine livraison d’essence, ils apparaîtront de nulle part et la ronde se mettra en branle, jusqu’à épuisement des stocks. Les vieilles carcasses feront le plein, franchiront le pont, déchargeront leur précieux carburant du côté colombien, repasseront la pont, referont le plein, et ainsi de suite. L’essence ainsi collectée « légalement » sera revendue par des centaines de pimpineros (vendeurs d’essence en bidon) le long des routes colombiennes.

Tout ce petit jeu s’explique lorsque l’on sait que l’essence se vend à un prix 110 fois plus élevé (vous avez bien lu) en Colombie qu’au Venezuela -où, comme chacun sait, elle est la moins chère au monde ! Bénéfices garantis donc pour toute une chaîne de petits et grands trafiquants, souvent contrôlés par une mafia de l’essence.

Chemin de traverse

Pour varier les plaisirs, je ne me suis pas rendu à Cúcuta par la voie royale et classique San Cristóbal-San Antonio, mais par Puerto Santander, plus au nord. Il s’agit d’un chemin de traverse qui s’est révélé bien intéressant : de petites routes rurales étroites et mal renseignées mènent à un pont remarquable, le pont Unión. Remarquable, car il a une structure métallique anormalement solide (vu le gabarit des routes qui y mènent), et une seule voie de passage.

Le pont Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont de chemin de fer

Une recherche m’a fait découvrir qu’il s’agit d’un ancien pont de chemin de fer construit dans les années 20, lorsque les gouvernements colombien et vénézuélien décidèrent de construire une jonction entre les chemins de fer de Cúcuta et du Táchira. Et tout devient clair tout à coup : l’énorme bâtiment que l’on croise en venant du Venezuela n’est autre que l’ancienne gare et ses dépôts. Le passage étroit qui fait figure de rue principale du côté colombien suit l’ancien tracé de la voie de chemin de fer. La liaison ferroviaire a été désaffectée au début des années 1960 et le pont a été ouvert aux véhicules en 1989.

Le souk et le farniente

Le pont Unión franchit le río La Grita. D’un côté, c’est Boca del Grita et le Venezuela; en face, c’est Puerto Santander et la Colombie. Bien que la frontière et le pont ne constituent guère un obstacle pour la population locale, qui déambule librement d’une rive à l’autre, on constate des différences significatives entre les deux pays. Du côté colombien, c’est le souk, un vaste marché très animé qui s’étend le long de la rue principale, où l’on a l’impression que tout le monde vend de tout. Du côté vénézuélien, on est au contraire frappé par le calme qui règne, le farniente apparent des quelques habitants que l’on croise.

Pont Union entre Venezuela y Colombia (Puerto Santander)

Vue aérienne : la Colombie à gauche, le Venezuela à droite

Et on se prend à penser : serait-ce là l’expression de la quintessence de chacun des deux pays ? Une Colombie « libérale » où les plus pauvres doivent travailler pour survivre et où la débrouille quotidienne est nécessaire à l’existence. Un Venezuela « assisté » où chacun attend de l’État –plutôt patiemment, d’ailleurs– les solutions à sa vie, et où le travail apparaît plus comme un encombrement qu’une valeur. Les choses ne sont sans doute pas si simples, car en ce lieu tout se mélange : il y a sans doute des Vénézuéliens qui vendent des babioles sur le marché colombien, et des Colombiens qui vont se faire soigner gratuitement dans le dispensaire du côté vénézuélien. Il n’empêche, le contraste reste évocateur.

Épiphénomène

Tels sont quelques-uns des enseignements que j’ai pu tirer des quelques heures passées dans le pays frère, comme on dit au Venezuela. L’expression pays frère désigne d’ailleurs bien la réalité de cette frontière politique qui n’a rien de sociologique. En effet, une histoire et une culture communes ont réuni pendant des siècles les populations de part et d’autre de la frontière. Ce n’est pas une frontière instaurée plus ou moins artificiellement il y a moins de deux siècles, en 1830, qui, par un coup de baguette magique, va séparer des populations aux racines identiques.

Même si la politique fut (et reste) très différente de part et d’autre de la ligne, elle n’est ici qu’un épiphénomène avec lequel on pourra toujours s’accommoder.

Élections primaires de l'opposition au Venezuela (12-02-2012)

Élections primaires de l'opposition : un militaire vérifie l'identité des votants

Dimanche dernier 12 février, se sont déroulées les élections primaires pour désigner le candidat unique de l’opposition à l’élection présidentielle du 7 octobre prochain. En clair, la personne qui aura la tâche d’affronter Hugo Chávez à cette date.

Avec un peu plus de trois millions de votes (soit quelque 17  % du corps électoral total), l’opposition a fait plutôt bonne figure. Elle devra cependant obtenir pratiquement trois fois plus d’électeurs pour que son candidat l’emporte en octobre. Le pari n’est donc pas encore gagné, face à un Chávez toujours tonitruant et (apparemment) en bonne forme, mais il reste dans l’ordre du possible.

Les meilleures chances

Henrique Capriles Radonski

Henrique Capriles Radonski

En élisant Henrique Capriles Radonski avec une confortable majorité (64,2 %), l’opposition –un assemblage hétéroclite de partis s’échelonnant du centre-gauche à l’extrême droite– s’est pourtant dotée du candidat ayant les meilleures chances parmi les cinq personnalités qui se présentaient. Henrique Capriles Radonski pratique en effet un discours modéré et rassembleur, aux antipodes des diatribes agressives d’une María Corina Machado, par exemple. Il fait régulièrement référence à Lula comme modèle de bonne pratique politique et reconnaît même quelques mérites à l’actuel gouvernement dans le domaine social. Jeune, dynamique, il fait partie de cette nouvelle génération d’hommes politiques qui a le potentiel d’attirer les jeunes (ainsi que les femmes, car il a un physique plutôt attractif et, de plus, est célibataire…).

Il devra toutefois travailler dur s’il veut l’emporter le 7 octobre. Il cumule en effet un certain nombre de désavantages par rapport à Hugo Chávez :

  • Son bassin naturel d’électeurs (la haute bourgeoisie –2 % de la population– et la classe moyenne –30 %) est nettement plus réduit que le bassin naturel de Chávez (les classes pauvres urbaines –40 %– et rurales –25 %). Il devra donc faire un effort particulier pour rompre le schéma de classes et s’attirer un nombre suffisant de membres non seulement de la classe moyenne inférieure, mais aussi des classes pauvres. Il est vrai qu’il existe parmi ceux-ci un nombre indéterminé de déçus du chavisme, surtout en milieu urbain, mais le défi consistera à les faire changer de bord par un discours et des promesses crédibles dans le domaine du social.
  • Il lui sera difficile de cacher ou surpasser son origine sociale, la grande bourgeoisie de Caracas. Sa famille possède des intérêts directs dans le secteur entrepreneurial et productif du pays, notamment dans les moyens de communication (Cadena Capriles), la distribution cinématographique (Cinex) et les services immobiliers. Il aura de la peine à se détacher de son image de sifrino (fils à papa) qui a fait des études dorées. En face de lui, Hugo Chávez –d’origine modeste, lui– n’aura aucune peine à le désigner comme le représentant de l’oligarchie.
  • Il lui faudra faire oublier l’épisode de l’attaque contre l’ambassade de Cuba, au lendemain du coup d’état contre Chávez , le 12 avril 2002. Même s’il a été acquitté lors du procès qui s’est ensuivi, son attitude ambiguë lors de cet évènement, en tant que maire, a laissé des traces dans l’imaginaire collectif des sympathisants de Chávez.
  • Enfin, il lui faudra laisser dans l’ombre un certains nombre d’alliés encombrants : ceux qui flirtent avec une droite ultra-libérale à la George W. Bush et ceux qui sont partisans de la méthode dure face à Chávez (et n’hésitent pas, à l’occasion, à prôner le coup d’État ou l’assassinat). Si ces derniers, liés à une extrême-droite qui ne veut pas dire son nom, marquent leur présence dans la campagne qui s’ouvre, il feront le lit de Chávez et c’en sera fini des chances de l’opposition de remporter l’élection.

Discours conciliateur

Henrique Capriles Radonski

Populaire parmi la jeunesse

En définitive, une victoire de l’opposition en octobre 2012 reste possible à condition que Henrique Capriles Radonski sache faire oublier qui il est et surtout qui l’appuie. Pour ce faire, il devra adopter un discours social et conciliateur plutôt qu’un discours militant, jouer de subtilité pour reconnaître les avancées sociales obtenues par le chavisme, indiquer comment les améliorer plutôt qu’annoncer leur destruction. En d’autres termes, montrer qu’une voie nouvelle est possible, et qu’elle n’est ni chaviste, ni un retour aux vieilles pratiques populistes et corrompues de la 4e république. La voie est étroite. En toute hypothèse, attaquer de front le chavisme le desservirait. En effet, c’est à lui qu’il revient de gagner des franges de la population qui ne lui sont pas a priori favorables, alors que l’actuel président pourra se contenter de l’objectif de conserver au maximum son électorat existant.

Par ailleurs, Henrique Capriles Radonski devra aussi s’imposer comme un interlocuteur solide, capable de tenir tête à la forte personnalité de Chávez, qui domine la politique nationale depuis 13 ans. En face d’une telle  « bête politique », il n’est pas simple de se faire valoir et de trouver pour ce faire le ton qui convient.

Cela fait beaucoup de “mais” pour l’opposition, alors que, de son côté, Hugo Chávez, lui, n’en a qu’un, mais de taille : il doit se maintenir en parfaite santé et en pleine forme d’ici au mois d’octobre. Malgré les cassandres qui jurent que son cancer n’est pas guéri et qu’il n’en a plus que pour quelques mois, force est de constater que jusqu’à présent, il tient parfaitement la route. Le doute, cependant, persiste.

Organisé par le gouvernement

Un autre élément est passé inaperçu à l’occasion de ces élections primaires. On en a surtout retenu le taux élevé de participation et les résultats. Mais on n’a pas souligné que, aussi étrange que cela puisse paraître, le processus électoral n’a pas été organisé par l’opposition elle-même, mais bien par le gouvernement !

Le Plan República en action

Le Plan República en action

Comme s’il s’agissait d’élections nationales, le Plan República, c’est-à-dire la mobilisation de l’armée pour les tâches d’organisation et de maintien de l’ordre, a été mis en marche. Ainsi qu’on peut le voir sur la photo ci-dessus, ce sont des soldats qui vérifiaient l’identité des votants. Par ailleurs, c’est le Consejo Nacional Electoral [Conseil national électoral, CNE] qui a organisé le scrutin, utilisant pour ce faire sa technologie (les machines à voter et le système de transmission des données) ainsi que les lieux habituels de votation, comme les écoles publiques. Une telle situation pourrait paraître quelque peu surréaliste dans un pays divisé depuis des années en deux camps irréconciliables : en effet, jusqu’ici, l’opposition avait largement accusé Hugo Chávez d’instrumentaliser l’armée (en en faisant une “armée bolivarienne” chargée de défendre la révolution) et d’avoir soumis le CNE à ses projets politiques, voire personnels. Or voici que ces deux institutions participent activement à l’organisation des primaires de l’opposition.

Jeu tactique

Quelque chose est-il donc en train de changer dans le Venezuela ? Peut-être. Mais gageons qu’il s’agit surtout d’un jeu tactique entre les deux grandes forces politiques du pays. Et force est de constater que sur ce point, c’est Chávez qui a subtilement gagné : il a réussi à faire reconnaître par l’opposition le travail du CNE, jusqu’alors décrié. Cette dernière serait donc bien en peine de contester les résultats du 7 octobre ! Par la même occasion, Chávez a réaffirmé son appui à la démocratie, allant jusqu’à “aider” l’opposition pour l’organisation de ses primaires.

Voici donc, grâce à ces élections, l’opposition un peu plus intégrée au système. Un bon coup pour Chávez, sans aucun doute, mais aussi pour Henrique Capriles Radonski. Ce dernier a en effet tout intérêt à se différencier des dinosaures de sa coalition et à accepter de jouer le jeu de l’intégration démocratique. Histoire de montrer que, comme le dit son slogan, Hay un camino [Il y a une voie], une espèce de troisième voie entre la démocratie usée et frelatée du passé et le socialisme du XXIe siècle.

À lui, maintenant, d’en convaincre une majorité de Vénézuéliens.

250.000 pages vues depuis sa création : venezueLATINA ne se porte pas trop mal. Google, Facebook, Twitter et consorts n’ont qu’à bien se tenir !

En plus, les records tombent ces jours-ci : pour la première fois, la barre des 10.000 pages vues mensuelles a été franchie en ce mois de janvier. Et le 23 janvier exactement, 441 pages ont été vues, record pour une seule journée.

Pour tout dire, je ne m’explique pas ce sursaut de popularité depuis quelques mois. Je n’ai rien fait pour : je n’écris pas plus, je n’écris pas mieux, le mystère reste donc entier. Un nouvel algorithme de Google peut-être ?

Pêle-mêle

Quant aux sujets les plus populaires, je ne vous apprendrai rien en disant que ce sont ceux qui touchent de près ou de loin (plutôt de près) au sexe et aux femmes. Silicone, prothèse PIP, petites culottes, cela marche à tout coup. Une des photos les plus vues s’intitule tout simplement seins. Grosse déception sans doute pour ceux qui cliquent…

Mais il est intéressant de noter, pêle-mêle, les autres thèmes particulièrement appréciés : María Lionza, l’Aéropostale, la cachapa, le cuatro, du pétrole pour combien de temps?, les Français qui chantent le Venezuela. Loin derrière, mais vraiment loin, viennent les articles qui concernent la politique (pourtant bien animée et inattendue dans ce chatoyant pays) dont le plus populaire concerne Les sept péchés de Hugo Chávez.

Allez, on continue ! Et pour te remercier, cher lecteur/trice, de ton assiduité, je t’offre (ci-dessus) cette photo aux couleurs vénézuéliennes : bleu-jaune-rouge.

Auguste Morisot, Ciudad Bolivar

Auguste Morisot, Le Bolívar dans le port de Ciudad Bolívar, 1886

Première partie de l’article

Deuxième partie de l’article

Auguste Morisot est de retour en France en avril 1887,  après son périple de quatorze mois au Venezuela comme accompagnateur de l’explorateur Jean Chaffanjon. Le voyage l’a marqué, les tropiques l’ont transformé.

Ainsi en témoigne son journal, dans lequel on le voit passer peu à peu du scepticisme de son adolescence à une espèce de mysticisme. La petitesse de l’homme confronté à l’aspect grandiose de la nature lui fait écrire que « l’imagination humaine reste confondue devant tant de mystérieuse grandeur ». Le panthéisme n’est pas loin : la forêt et ses habitants lui semblent « jouir d’une vie lumineuse, supérieure, divine même ». Lors de la veillée de Noël du 24 décembre 1886, passée dans un dénuement extrême sur les rives de l’Orénoque, Auguste Morisot retrouve la foi simple de son enfance, comme il l’explique dans un témoignage postérieur : « j’en vis toute la sereine beauté, toute la divine grandeur ». Cependant, ce n’est que bien plus tard, en 1912, qu’il s’identifiera explicitement avec la foi chrétienne.

Un retour difficile

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Son retour en France est difficile : sans argent, il place toutes ses espérances dans l’inclusion  de ses dessins et illustrations dans les publications que Jean Chaffanjon fera de son expédition. Mais la déception est amère. Revenu à Paris en juin 1887, Chaffanjon exclut Auguste Morisot des honneurs, des conférences et des publications. Pire encore : lorsqu’en 1889, Jean Chaffanjon publie son compte-rendu de voyage dans la revue Le Tour du monde, il n’utilise pas les dessins de son compagnon de voyage, mais fait appel à d’autres dessinateurs qui se basent sur des photos pour illustrer le texte. Auguste Morisot, déçu et amer, ne reverra Jean Chaffanjon qu’une seule fois, en 1890 à Paris.

Entre-temps, en novembre 1887, Morisot a décroché un poste de professeur de dessin à l’École régionale de Vaise. En 1888, le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts le nomme officier de l’Académie pour sa participation à l’expédition de l’Orénoque. Respecté et admiré, doté d’un emploi stable, il grimpe peu à peu dans l’échelle sociale. En juillet 1889, il réalise son plus cher désir : il se marie avec sa bien-aimée Pauline, qui l’avait accompagné en pensée tout au long de son voyage en Amérique. Le couple restera uni jusqu’à la mort d’Auguste Morisot, en 1951 à Bruxelles, à l’âge de 94 ans.

Une inspiration spiritualiste

Professionnellement, Auguste Morisot gravit peu à peu les échelons : en 1892, il est nommé professeur à l’École municipale de dessin de Lyon ; en 1895, il obtient le poste de professeur de dessin décoratif à a prestigieuse École des Beaux-Arts de Lyon. Il alterne sa tâche d’enseignant avec sa propre production artistique. Il touche ainsi à la peinture, au dessin, à la gravure, à la photographie, au vitrail, au design d’intérieur, à la conception de meubles et d’objets utilitaires,… Il tâte même à l’architecture, concevant jusque dans leurs plus petits détails plusieurs maisons de maître.

Auguste Morisot, la becquée,1904

La Becquée (1904), projet de vitrail

Son style oscille entre deux époques : l’impressionnisme et l’art déco, dont il serait, selon certains, l’un des précurseurs. Quelle que soit la discipline, son inspiration reste spiritualiste, imprégnée de cette force intérieure qu’il a pour la première fois ressenti dans les forêts de l’Orénoque. Mais il ne fait partie d’aucune école, d’aucun groupe, d’aucune chapelle.

En 1933, retiré de toute activité professionnelle, il s’installe à Bruxelles, où il fera sa dernière exposition en 1949.

Jamais loin de l’Orénoque

Auguste Morisot, Paysage

Auguste Morisot, Paysage

Le Venezuela ne le quitta jamais.  Tout au long de sa vie, il continuera à se documenter sur le pays. Il assiste à des conférences sur l’Amérique du Sud et fréquente les sections tropicales des jardins botaniques. Infatigable, il tente depuis son retour de publier le journal rédigé durant son périple, dont il rédigea plusieurs versions. En 1938, il en propose la publication à l’ambassade du Venezuela à Bruxelles, à laquelle il remet 37 dessins. Il fait une donation d’autres objets au Musée royal d’Afrique Centrale et au roi Léopold III de Belgique lui-même. Toutes ces démarches se révèlent infructueuses.

En 1939, il fait la connaissance de l’explorateur belge Robert de Wavrin, avec qui il se lie d’amitié. De Wavrin, qui avait remonté l’Orénoque jusqu’aux rapides Guaharibos, était de ceux qui considéraient que l’annonce de la découverte de la source du fleuve par Jean Chaffanjon était frauduleuse. Il préparait une seconde exploration, espérant, lui, atteindre les vraies sources. À l’âge de 82 ans, Auguste Morisot aida à tracer la logistique de l’expédition. Il fut même question qu’il accompagne De Wavrin, car il était possible, maintenant, de se rendre en avion jusqu’à La Esmeralda, à quelques centaines de kilomètres seulement de la source présumée. Mais la guerre mondiale éclata et ce rêve ne put se réaliser.

 Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco

Le journal d'Auguste Morisot

Une publication posthume

Le journal d’Auguste Morisot ne fut finalement publié qu’en 2002, en langue espagnole, grâce au concours de la Fondation Cisneros, qui finança la recherche, la traduction et l’édition. En parallèle, la fondation publia un autre ouvrage dédié à la production artistique et scientifique d’Auguste Morisot durant son voyage sur l’Orénoque : plusieurs dizaines de dessins, peintures et photos retraçant ce qui, en 1886-1887, était une véritable épopée.

Une épopée qui, comme nous l’avons vu, a littéralement transformé et façonné la vie de celui qui l’avait vécu.

Sources :

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