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L'équation: voiture, boisson, sexe

À la vue de tous

Toute personne normalement constituée a déjà fait la relation entre l’alcool et le sexe. Le premier n’entraîne pas nécessairement le second, mais tout de même cela aide… Je ne vais pas entrer ici dans la théorie des probabilités, trop complexe pour ma petite tête, mais disons qu’il existe une équation pour exprimer cette relation.

Au Venezuela, on fait à la fois plus compliqué et plus simple. Plus compliqué, parce qu’on ajoute de nouveaux éléments à l’équation. Plus simple, parce que la probabilité devient ici une certitude ! Et en plus on affiche tout cela aux yeux de tous ! Voyons cela en détail.

Comme vous le voyez sur le véhicule flambant jaune de la photo ci-dessus, le Vénézuélien écrit l’équation de la manière suivante :

véhicule (logo d’une marque, ici Daihatsu, ce pourrait être Toyota, Ford, GM, Fiat ou même Renault) + alcool + fille =  X sexe

Deux nouveaux éléments

Vous distinguez automatiquement les nouveaux éléments qui apparaissent : le véhicule et la fille.

Le fait d’introduire une fille indique immédiatement qu’on se trouve en territoire éminemment machiste. L’équation est clairement celle d’un mec. D’un mec hétéro, un vrai, qui n’imagine même pas qu’en matière sexuelle, il existe de multiples autres possibilités. Passons.

Et que vient faire la voiture dans tout cela ? Eh bien, elle n’est ni plus ni moins que l’outil indispensable pour atteindre le but recherché. Sans bagnole, un mec n’est qu’un pauvre bougre n’ayant pas la moindre chance de conquérir une fille, donc d’arriver à ses fins sexuelles. Autant dire qu’il n’existe pas, en tant que macho.

Résumons tout cela en une seule phrase que le plus simple d’esprit comprendra : pour arriver au sexe, vous avez besoin d’une voiture , laquelle vous permettra d’embarquer une fille, que vous saoulerez suffisamment pour obtenir un résultat rapide et convaincant.

Grosse cylindrée

J’ajouterai personnellement que si vous désirez augmenter vos chances de succès, vous aurez besoin d’un véhicule de grosse cylindrée –neuf de préférence. Histoire de raffiner, on pourrait ajouter cette variable à l’équation, mais cela ferait vraiment trop compliqué pour le macho moyen, qui –n’en doutez pas– comprend intuitivement tout l’intérêt qu’il y a à impressionner les meufs avec une grosse bagnole. Contentons-nous donc de l’équation de base, soit :

bagnole + alcool + gonzesse = X sexe

Cela vous paraît trop simple? C’est pourtant ce schéma-là qui se trouve dans la tête de la plupart des mecs. Et s’il ne se trouvait que là, ce ne serait encore qu’un demi-mal, mais il se trouve aussi dans la tête de bien des filles ! À tel point que l’afficher publiquement sur sa voiture, comme vous le voyez ci-dessus, ne semble choquer absolument personne : c’est dans l’air du temps.

Effets pervers

Ajouterai-je que le scénario prévu par l’équation fatale ne fonctionne pas à tout coup ? Il peut y avoir des imprévus, voire des effets pervers. Car comme dans toute équation qui se respecte, on peut jouer avec ses termes. Par exemple :

bagnole + alcool + gonzesse – X sexe = 0

C’est fort triste, ce résultat nul, mais c’est CQFD. Allons plus loin encore :

bagnole + alcool = X sexe – gonzesse

Alors là, vraiment, il y a un sérieux petit bémol…

Scarlett Linares

Scarlett Linares : « Comme une louve »

Il n’y a pas de loups au Venezuela. Mais le pays possède une louve. Une louve qui chante. Qui se fait un plaisir de remettre à leur place les machos du coin. Et qui, dotée d’une poitrine que n’auraient pas dédaignée Romulus et Remus eux-mêmes, utilise son corps comme d’un appât.

Elle s’appelle Scarlett Linares. À elle seule, elle symbolise la nouvelle femme vénézuélienne : libre, entreprenante, féministe à sa manière; mais aussi coquette, provocante… et parfois soumise.

Faux dur

Ses chansons, dans un style llanero modernisé, sont on ne peut plus caractéristiques. Elle y décrit le macho fier comme un paon à l’extérieur, mais vide et lâche à l’intérieur. Un homme aux apparences fortes qui se déglingue une fois qu’il se trouve dans un lit. Un coureur de femelles incapable d’aimer vraiment. Un faux dur qui ne peut assumer sa vie de manière responsable.

Écoutons-la interpréter Valiente, une des chansons qui fit son succès :

Tu n’es même pas capable
de donner une minute d’amour
ton orgueil stupide t’a fait croire
que tu es un être supérieur
que tu n’as besoin de rien
ni de personne pour te faire émouvoir
tu penses que tu sais tout de la vie
et tu ne sais pas vivre
tu ne cesses de répéter
sous la menace « c’est moi qui m’en vais »
la porte est ouverte, tu pars ou tu restes
c’est ta décision
tu es de ceux qui croient
que parler fort, c’est avoir raison
tu es un lâche, un pauvre type
sans assurance, un homme de carton
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas…

Je suis fatiguée de t’entendre répéter
que tu es le meilleur
et toujours tu répètes que tu seras à mes côtés
c’est cela ta chanson
ne me fais pas rire, mets un terme à cette farce
tu es un mauvais acteur et tu ne te rends pas compte
que même pour t’en aller tu manques de courage
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas

Variation sur le même thème avec En carne viva, la chanson qui l’a véritablement lancée :

Comment as-tu pu croire que je ne vaux rien
Si j’ai le cœur à chair vive
Lâche tu as été, tu n’as pas profité
Des meilleures années de ma vie

Va-t-en immédiatement je ne veux plus te voir
Macho insignifiant
Tu te crois plus homme que tous les autres
Parce que tu as beaucoup de maîtresses

Ne me désigne pas ainsi
Avec ton doigt impitoyable
Ne touche pas la blessure
Que tu m’as ouverte sur le flanc

Oublie-moi pour autant que tu le puisses
Pour autant que tu puisses m’oublier
Moi aussi j’ai connu
Le bon côté des amants
Je ne te l’avais pas commenté
Parce que je ne voulais pas t’humilier
Assez de mensonges
Lui aussi a senti ma chair
J’ai fait ce que tu m’as fait
Ce n’est pas une tricherie
Apprend donc à être un bon amant

Ce thème du macho incompétent, exprimé de façon crue et directe, est récurrent dans les chansons de Scarlett Linares. On pourrait encore citer sa chanson SinverguenzaDe moi tu t’es beaucoup moqué, aujourd’hui c’est à moi de me moquer de toi ») ou Corazón no sufras másBien que tu les aimes beaucoup, ils ne te paient jamais bien »).

Autant dire qu’avec de telles déclarations à l’emporte-pièce, la chanteuse s’est aussitôt gagné un vaste public féminin (comme on peut le voir dans cette vidéo filmée devant public). En effet, souffrant le machisme au quotidien, ce public s’est trouvé immédiatement représenté par des paroles aussi fortes. Pour une fois, une femme osait dire tout haut ce qu’elles ressentaient tout bas.

Féministe, féminine

Il fallait cependant en faire plus pour rencontrer le succès. Certes, il est bien de se présenter féministe, mais il fallait aussi se faire féminine, pour correspondre pleinement à l’imaginaire vénézuélien. Scarlett Linares s’est donc montrée femme dans toute sa splendeur : séduisante, altière, provocante. Comme peut l’être la femme vénézuélienne, jamais à cours de ressources pour être belle. Et comme l’attend l’homme vénézuélien.

D’où, chez Scarlett Linares, l’usage constant d’un corps particulièrement bien formé, le choix de parures minimales et toujours sexy (ce qui, soit dit en passant, irrite les défenseurs de la musique llanera traditionnelle). En un mot, elle utilise les armes de la séduction dans toute leur amplitude.

On retrouve ici une contradiction de fond, inhérente à la femme vénézuélienne : volontiers féministe en pensée, outrageusement féminine en actes. Scarlett Linares, star fabriquée de toutes pièces, en est la représentation presqu’exacte.

Indécences et grossièretés

Une posture aussi ambiguë prête évidemment le flanc à des interprétations toutes différentes de celles qu’affirme véhiculer la chanteuse. Il suffit de lire les commentaires écrits par des hommes à propos de ses vidéos sur Youtube pour se rendre compte que l’objectif féministe est loin d’être atteint. Les indécences et les grossièretés les plus totales répondent à la provocation.

Sur le plan musical, les chansons de Scarlett Linares ont également fait l’objet de plusieurs répliques masculines. « Ce n’est pas que je sois un mauvais amant, c’est que je n’ai rien dû t’enseigner, tu en savais déjà beaucoup », dit le refrain de la plus célèbre de ces chansons. Sous-entendu : tu n’étais pas vierge.

Chassez le machisme, il revient au galop…

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> Les vidéos de Scarlett Linares sur Youtube
> Les paroles de quelques chansons (en espagnol)
Doña Bárbara au cinéma

Doña Bárbara au cinéma (María Félix)

Un spectre hante le Venezuela : celui de Doña Bárbara. Le personnage est une création de Rómulo Gallegos (1884-1969), écrivain et homme politique qui marqua son époque (il fut président de la république de février à novembre 1948, lorsqu’il fut renversé par un coup d’état militaire).

Rómulo Gallegos publia son roman intitulé Doña Bárbara en 1929. Il le retravaillera en 1930, pour en donner la version définitive en 1954. Dans cette œuvre que l’on pourrait qualifier de tellurique, les personnages abondent, mais c’est la terre, en l’occurrence les llanos vénézuéliens, qui en constitue le protagoniste principal. Les grandes plaines vénézuéliennes sont en effet le théâtre d’une lutte sans merci entre la civilisation et la barbarie, une lutte à la grandeur du continent. En cela, le roman dépasse le simple régionalisme et atteint une dimension latino-américaine, voire universelle.

La lutte oppose symboliquement Doña Bárbara, une femme violente, capricieuse et tyrannique, incarnation des forces primitives qui dominaient (dominent encore?) l’Amérique latine, à son antithèse Santos Luzardo, un jeune avocat venu de la ville, qui symbolise la raison et la justice. Quant à la synthèse, elle est donnée par Marisela, fille de Doña Bárbara, qui, à travers son amour pour Santos Luzardo, représente l’espoir, le progrès et l’avenir.

Dévoreuse d’hommes

Rómulo Gallegos

Rómulo Gallegos

Tout cela pourrait paraître didactique, mais fort heureusement Rómulo Gallegos fond le récit dans la culture profonde des Llanos, qu’il décrit de main de maître (sans pour autant tomber dans le pur réalisme ou naturalisme). Il évite ainsi le piège du roman à thèse, même s’il s’inscrit résolument dans le courant positiviste et progressiste, dans un combat contre tous les caudillismes qui affligèrent longtemps –et continuent d’affliger– l’Amérique latine. Tel est également le sens de son engagement politique au cours des années 1930 et 1940.

Le personnage qui donne son nom au titre du roman, Doña Bárbara, est l’archétype même de la femme dévoreuse d’hommes. Derrière cette image de sauvagerie et de terreur, qui la fait craindre de tous, il y a une terrible histoire d’abandon : son père a voulu la vendre à un marchand lépreux et, jeune encore, elle a été violée par un groupe de malfaiteurs, qui ont tué son amoureux. Réfugiée dans la forêt, elle se transforme en rebelle sauvage et superstitieuse, qui déteste les hommes et arrive à ses fins par tous les moyens, y compris illégaux. Elle acquiert ainsi une auréole de sorcière aux pouvoirs diaboliques, qui s’impose par la terreur. Il en est ainsi jusqu’à l’arrivée de Santos Luzardo, dont l’action « civilisatrice » vient remettre en cause le terrible statu quo régnant dans la région.

Machisme lourd

Eh bien, figurez-vous que de nos jours, cette Doña Bárbara, personnage emblématique s’il en est, continue à perturber le sommeil du mâle vénézuélien. Preuve en est que ce dernier voit volontiers dans la femme une fiera (bête sauvage) ou une cuaima (serpent vénimeux), pour reprendre des qualificatifs encore fréquemment employés. Il est un fait que la sauvagerie, voire la barbarie, ne se trouvent jamais loin de la surface dans le Venezuela contemporain. Le substrat que nous décrit brillamment Rómulo Gallegos dans son roman est toujours là. Il suffit en effet de gratter quelque peu pour qu’affleurent la violence et la brutalité, comme dans le roman.

Le machisme, en particulier, est et reste une composante importante du mâle vénézuélien. Et je ne parle pas ici des petites manifestations sexistes qui existent dans toutes les sociétés, mais du machisme lourd : la bigamie socialement acceptée, la violence conjugale, le dédain total de la femme… Or, il apparaît que l’antithèse de ce machisme-là est précisément cette femme dévoreuse de mâles que symbolise Doña Bárbara : une femme profondément déçue par les hommes, qui n’a d’autre solution que de se replier sur elle-même et sur ses enfants (car elle en a généralement beaucoup, machisme oblige!) et qui n’hésite pas à s’imposer, si besoin est, avec les moyens dont elle dispose, quels qu’ils soient, jusqu’à la haine et la violence.

Même si ces derniers temps l’urbanité a quelque peu adouci les angles, des Doña Bárbara, on en rencontre toujours à foison dans les villes et villages du Venezuela. Autrement dit : les Santos Luzardo (car il y en a aussi) sont loin d’avoir terminé leur croisade « civilisatrice ».

Tout espoir n’est cependant pas perdu : il existe encore des milliers de Marisela!

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Demandez à un gars quel est le sexe de sa moto? il y a 95 % de chances qu’il vous réponde : « une fille! ». Vous en doutez? Vous ne croyez pas à ces histoires de subconscient et d’inconscient? Un petit coup d’œil aux photos de ce billet vous convaincra que la psychanalyse, pour obscure qu’elle paraisse, exprime bien la réalité : les motos des mecs sont définitivement de sexe féminin.

Situons-nous : nous sommes au Venezuela, dans les villages andins les plus reculés. Les motos, chinoises surtout, ont depuis quelques années envahi le pays. Comme je l’indiquais dans un autre billet, elles offrent la liberté à bon prix, en particulier aux jeunes. Dans les villages, elles déplacent rapidement le cheval et la mule, traditionnels moyens de transport dans ces zones accidentées.

À la première occasion, chaque jeune gars achète sa moto, qui deviendra aussitôt sa fidèle compagne de tous les jours : pour le travail, pour les sorties en bande ou pour les balades avec la petite amie. On l’aime, on l’astique, on la bichonne. La moto est aussi, souvent, le prolongement de la personne, en quelque sorte une seconde peau, qu’il ne faut sous aucun prétexte toucher, détériorer, sous peine de se sentir atteint presque physiquement. Jusqu’ici rien que de très normal. Le phénomène est mondial et bien connu.

Plus explicite

moto_pinup2moto_pinup1Là où le jeune vénézuélien va un peu plus loin que les autres, c’est dans l’expression de la sexualité de sa moto. Il est plus explicite que quiconque. Lorsqu’il s’agit de différencier son engin de celui des autres (autre phénomène bien connu), ne voilà-t-il pas qu’il la décore de pin-ups en tous genres, toutes aussi aguichantes les unes que les autres. Si on en trouve jusque sur les bras de la fourche, c’est surtout celle qui décore le siège de la machine qui attire l’attention. Une beauté fatale aux seins siliconés et au sexe à peine dissimulé s’y exhibe en toute innocence, une espèce d’égérie qui correspond en tous points aux canons de la beauté féminine fantasmée par les machos. Il ne manque que le clin d’œil aguicheur de la belle.

Prendre place sur cette selle ainsi améliorée devient –n’en doutons pas– une réelle jouissance, que viennent bien entendu encore accroître les vibrations et la vitesse de l’engin. Assis sur une telle machine, on chevauche virtuellement une femme, et pas n’importe laquelle : une beauté comme on en rêve secrètement.

Les mêmes sensations

Et les vraies filles dans cette histoire? Plutôt effacées, les pauvres. Au Venezuela, les motos restent une affaire exclusive de machos. Au mieux, les filles ont droit à un scooter –et encore, seulement dans les villes. Mais le plus généralement, leur droit se limite à s’asseoir derrière le garçon et à se laisser véhiculer. Assises là, elles doivent y ressentir les mêmes sensations que toutes les filles du monde dans cette situation. La moto est sans doute pour elles ce symbole phallique abondamment décrit dans la littérature, notamment érotique, ou dans le cinéma, notamment pornographique.

Mais que ressentent-elles lorsqu’elles s’assoient littéralement sur une de leurs congénères, généralement plus jolie (ou tout au moins plus plastique) qu’elles-mêmes? Je ne le leur ai pas demandé. Mais ce sera (peut-être) l’objet d’un prochain billet.

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L'abattoir démoli à El Molino

L'abattoir en démolition à El Molino

La semaine de l’amour est terminée. Et, je peux vous le dire, l’amour ne se porte pas trop mal au Venezuela. Ou tout au moins le sexe. Une petite anecdote glanée lors de mon récent passage par El Molino, un minuscule village des Andes vénézuéliennes, vient, si besoin en était, le confirmer.

On démolit l’abattoir de El Molino (photo). Le bâtiment se trouvait à l’une des sorties du village, une sortie plutôt discrète puisqu’il s’agissait de l’ancien chemin vers Capurí, qui n’est plus guère utilisé depuis la construction de la route asphaltée. C’était une construction tout à fait sommaire : quatre murs et un toit. Cela suffisait pour y sacrifier de temps en temps un animal, dont la viande était vendue dans l’unique boucherie du village.

La raison de la démolition? Le manque d’hygiène? La trop grande proximité du village? Les cris de la bête qui dérangeaient les voisins? Vous n’y êtes pas. Ce sont d’autres cris qui dérangeaient les voisins : les soupirs et ahanements de jeunes couples qui s’y livraient, dit-on, à des jeux interdits. L’abattoir était en effet devenu, prétendent les moralistes du village, le lieu de rencontre de couples en mal d’amour ou en désir de sexe. Et les moralistes ont gagné : ils ont obtenu des autorités que l’on démolisse purement et simplement le lieu du crime.

Morale et libertinage

Crime? Mettons-nous à la place des jeunes couples en question. Ils vivent dans une société où la morale est reine (il faut sauver les apparences), mais où le libertinage est la règle. Un pays où les passions se vivent à fleur de peau et où le sexe en est l’expression la plus directe. En effet, le sexe –camouflé au mieux en amour– est partout. Pas seulement à la télé, dans ces interminables telenovelas qui, si elles dissimulent l’acte, ne parlent en fait que de ça. Pas seulement dans les pubs toutes aussi aguichantes les unes que les autres. Pas seulement sur les plages, généralement très déshabillées (quoique jamais nues –la moralité je vous dis). Pas seulement non plus dans l’urbanité ou la modernité. Non, il est littéralement partout. Même dans les villages andins réputés constituer la réserve morale du pays. Même dans le passé supposé être plus prude que notre présent.

Ainsi, dans ce même village de El Molino, on me raconte qu’auparavant les jeunes couples se rencontraient dans les champs d’arvejas (une variété de pois). C’est qu’on décortiquait cette légumineuse sur le lieu même de la récolte pour en recueillir la graine comestible. Les gousses étaient alors amoncelées sur place en d’énormes montagnes bien moelleuses.

C’était là le lieu privilégié des amours d’antan, bien à l’écart du village. Les amoureux s’enfouissaient dans la montagne végétale pour s’y rencontrer en toute quiétude. Parfois, racontent les plus impertinents, plusieurs couples y officiaient en même temps et il se produisait, volontairement ou involontairement, l’un ou l’autre échange de partenaire… On n’a décidément rien inventé.

Substitution

Malheureusement pour la jeunesse actuelle, on ne cultive presque plus d’arvejas à El Molino. Les cultures commerciales de la pomme de terre, du poivron et du apio criollo (Arracacia xanthorrhiza) ont remplacé cette légumineuse qui constituait pourtant l’une des bases de l”alimentation dans les Andes.

Pour le meilleur ou pour le pire, l’abattoir du village a donc servi de lieu de substitution. Reconnaissons que le romantisme y a beaucoup perdu! Dans le passé, un amoureux pouvait dire à sa belle : « Mon amour, on va à la récolte des petits pois? ».  C’est tout de même plus engageant que d’inviter sa petite amie en lui disant : « Mon cœur, on va à l’abattoir? »

Un planète nommée Vételgeuse...

Une planète nommée Vételgeuse...

Voilà qu’il y a du nouveau dans la blogosphère francophono-vénézuélienne : un certain Robert Mérou (son vrai nom?) vient de lancer son blogue Vételgeuse, du nom d’une « planète où les gens ont l’apparence de vraies gens, qu’ils parlent comme pour de vrai, qu’ils font tout pareil que les vrais, que leur pays ressemble a un vrai pays, mais où tout est rien que du Canada-Dry en “lata”. »

Ne vous détrompez pas : Vételgeuse est habitée par des Vételzuéliens et sa capitale s’appelle Vetacas. On saura donc sans trop de peine situer la planète en question.

Mais laissons l’auteur décrire lui-même son coin de paradis :

C’est une contrée assez spéciale, très éloignée de tout ce qui ressemble à un vrai pays, mais qui pourtant donne quand même l’impression étrange d’être dans un monde connu. Mais ce n’est pas le cas, c’est juste l’effet Canada-Dry. On s’y croirait, mais on n’y est pas.

Par exemple, les gens font semblant de savoir parler, de savoir lire et même de savoir écrire. Dans la réalité, ils baragouinent entre eux avec les mains, recomptent cinquante fois une petite addition et transpirent deux heures pour lire la liste des courses.(…)

Par exemple, aussi, on dirait qu’ils vivent comme des êtres humains, mais en fait ils déambulent comme de petits insectes, tous collés les uns sur les autres, à baiser comme des lapins et à se goinfrer de mauvaises choses. Ils pullulent et grouillent mais comme ils ont une religion qui leur interdit de faire attention, ils continuent malgré que la situation dégénère toujours plus.

On dirait aussi qu’ils savent travailler, mais c’est juste qu’ils prennent les outils dans leurs mains et font les mêmes gestes, mais avec un résultat complètement terrifiant.

Votre guide Robert...

Votre guide Robert...

Plus loin, Robert Mérou y va d’une soi-disant analyse sociologique sur la « civilisation du bestiau » qui caractérise Vételgeuse :

Une civilisation qui a tout de celle des hommes, quand on regarde pas trop, mais qui en fait est celle de bestiaux plus ou moins évolués.

Difficile de dire autrement quand on regarde les gens affalés au bord de la route, à regarder passer les voitures depuis leur chaise, ou alors ceux qui se font les poux, les gens qui crachent partout, se mouchent avec les doigts, même des filles superbes, qui baillent la gueule ouverte sans mettre de main devant, on se dit qu’on est quand même assez loin du modèle de gens civilisés. Plutôt de grands primates qui cherchent à nous ressembler sans trop y réussir, juste sur les bords… Ils se prennent un téléphone cellulaire, se paient un Hummer si ils en ont les moyens, et hop, le tour est joué, c’est devenus des gens civilisés!

... et son épouse Gaby

... et son épouse Gaby

Côté face, côté pile

Mais ce n’est là que le côté face de Vételgeuse. Le côté pile est constitué par un défilé à proprement parler consternant de « femelles » (je cite l’auteur) pas du tout piquées des vers. En effet, Vételgeuse « est une drôle de planète, mais il faut lui laisser qu’elle est sacrément bien habitée : leurs femelles sont parmi les mieux loties de la galaxie. » À commencer par Gabriela, Gaby pour les intimes, qui ne serait autre que la (supposée? mythique?) épouse vénézuélienne (pardon, vételzuélienne) de notre compère Robert Mérou.

Arrêtons ici les frais. Et constatons qu’il y a quelque chose de pourri au royaume des expats. On dirait que s’est concentré dans les esprits d’une certaine faune d’étrangers -expats, semi-expats, touristes prolongés et autres irréguliers venus du nord- le plaisir et le désir de casser du Vénézuélien (pardon, Vételzuélien) tout en profitant des jolis culs qui passent par là. Pour mémoire, je rappelle le blogue Chevere, écrit depuis Margarita, dont la (relative) célébrité se doit avant tout aux trémoussements de culs, balancements de hanches et ballottements de nénés bien rondelets, agrémentés de commentaires d’encouragements de la part de pauvres lecteurs frustrés d’être privés chez eux, en Europe, de tant d’apparats.

Dans la même veine

Robert Mérou fait dans la même veine, à ceci près qu’il nous embarque en outre sur ladite planète Vételgeuse et nous la décrit de façon caustique –non sans parfois un certain talent de conteur, reconnaissons-le. Mais, là où il dépasse les bornes de la simple convenance et du simple bon goût, c’est dans ses descriptions dénigrantes de la gent vételzuélienne. Aux extraits cités plus haut, j’ajouterai celui-ci, définitif :

Des cons, sans éducation, profiteurs, ignares, égoïstes, porcs, feignants, bêtes, voleurs, tricheurs, menteurs et j’en passe. Ils sont sûrs d’être des gens très biens, imbus d’eux-mêmes (fierté nationale) et gonflés à bloc, mais franchement, aucune moralité, aucune dignité, aucun sens du devoir, des responsabilités, aucun respect des autres.

Il y a peut-être un fond de vérité dans ce dur constat. Mais la généralisation ne paie jamais. On dirait que Robert Mérou ne fréquente que ce petit milieu de mafiosi corrompus qui s’abreuvent de whisky 18 ans d’âge et roulent des biceps au volant de la dernière 4X4, entourés de nénettes comme celles sur les photos. Il faut dire que ces sinistres individus abondent dans certains endroits fréquentés par les expats.

Mais réduire le Vételzuélien à cela, jamais! C’est insultant pour la majorité de la population qui tente de s’en tirer le mieux possible, et souvent ne peut pour cela que s’accrocher, pour le meilleur ou pour le pire, aux « missions » chavistes (car, faut-il le dire, personne ne lui a jamais offert autre chose). C’est dénigrant pour le petit pêcheur, le petit paysan, le petit travailleur, qui a toujours été la victime des puissants, et a toujours travaillé (oui, travaillé) dans les pires conditions sociales et économiques.

Lorgnette ridicule

Pas une goutte non plus d’analyse socio-historique, chez ce Robert Mérou, pour se rendre compte que les Vetelzuéliens sont bel et bien des victimes impitoyables du pétrole, de cet « excrément du diable » qui les a changé nécessairement pour toujours (et pas pour le mieux, nous sommes d’accord). La destructuration sociale de Vetelgeuse sous l’effet de l’or noir, depuis 1920, est un fait largement avéré. Ses habitants sont-ils des cons pour autant? Car quelle est leur part de responsabilité individuelle face à ce rouleau compresseur mondialiste avant la lettre? Et je ne remonte pas à la colonisation espagnole des siècles précédents, dont les effets destructeurs sont également patents sur les populations, y compris sur les colons eux-mêmes.

Les œillères de Robert Mérou sont infinies. Avec sa petite lorgnette ridicule, il ne perçoit que ce qu’il a juste devant lui. C’est révélateur du personnage, de ce type de personnages, qui malheureusement abondent parmi les expats et consorts, à Vételgeuse ou ailleurs. Faites un petit détour par chez Patxi pour bien remettre vos idées en place à ce propos.

Déçu par cette Vételgeuse-là (qui ne le serait pas?), il ne reste plus à ce pauvre Robert Mérou que les bien fournies femelles locales auxquelles s’accrocher pour justifier sa présence sur la planète.

Plus bestiau que ça, tu meurs!

Blogueur ou maquereau?

Le métier de blogueur mène décidément à tout. Voici ce que je reçois dans le courrier de mon blogue -fautes d’orthographe y comprises :

Bonjour

je souhaiterai découvrir ce pays

connaissez vous une vénézuelienne (pas top siliconée) qui pourrait m’accompagner pendant ce voyage ?
ce serait une sorte de grande ballade offerte en l’échange de l’organisation .

Cordialement

Alexandre

Admirez l’expression sybilline grande ballade offerte en l’échange de l’organisation. L’organisation de quoi, au juste?

Illustration : William Zurini
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