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Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Regardez attentivement ces deux photos : il s’agit de la même maison, située sur la place Bolívar de Aricagua, un village de l’état de Mérida. En 2009 (photo de gauche), c’était le siège de la section municipale du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), le parti qui regroupe les partisans de Hugo Chávez. La maison était à vendre. Et qui l’a achetée ? La réponse se trouve sur la photo de droite : le comité exécutif municipal d’Action démocratique (AD), parti d’opposition. Un peu de peinture –le blanc est la couleur de AD– et le tour était joué !

À première vue, ce transfert pourrait paraître incongru. Et pourtant !… Il suffit de creuser quelque peu dans l’histoire politique du Venezuela pour se rendre compte que le passage de l’un à l’autre (et de l’autre à l’un) n’est pas si étonnant.

Le coup d’État de 1945

La junte de gouvernement (1945-1948)

La junte de gouvernement (1945-1948)

Sait-on encore (même au Venezuela) qu’en 1945, le parti Action démocratique est arrivé au pouvoir en fomentant un coup d’État, avec l’appui d’un secteur des forces armées ? Sait-on encore qu’Action démocratique plaçait la révolution au centre de son discours, comme l’atteste encore l’hymne du parti (dont le refrain dit “En avant miliciens, à la voix de la révolution“) ? Sait-on aussi qu’à ses origines AD avait une idéologie clairement nationaliste, anti-impérialiste et anti-oligarchique ?

Premier parti de masse au Venezuela, AD s’est doté très tôt d’une organisation centralisée d’inspiration quasi soviétique qui lui a permis d’assurer sa présence jusque dans les derniers recoins du pays. Très tôt aussi, le discours et la pratique populistes sont devenus la marque du parti. Si l’on excepte la parenthèse dictatoriale de 1948 à 1958, AD s’est imposé rapidement comme la force politique dominante dans le pays. À tel point qu’il n’est pas rare, de nos jours encore, d’entendre dire que « tout Vénézuélien porte un petit adeco [partisan de AD] à l’intérieur ».

Parallélisme

Le parallèle historique et idéologique entre AD et le chavisme n’est en fait pas fortuit, avec la différence que Hugo Chávez est arrivé au pouvoir par les urnes, gonflé il est vrai par son coup d’État de 1992.

Ce parallélisme va plus loin : tout comme AD s’est peu à peu bureaucratisé, embourgeoisé, institutionnalisé, pour ne pas dire pétrifié, au fil des ans on constate une tendance semblable dans le mouvement chaviste, et dans le PSUV en particulier. À la lumière de l’histoire des révolutions, cette évolution semble bel et bien inéluctable, à moins d’être un adepte d’une révolution permanente qui ne laisserait aucun répit (et ne s’est jamais produite autrement qu’en théorie).

On en est là : un parti de masse de plus en plus bureaucratisé, dont beaucoup de leaders s’embourgeoisent (la bolibourgeoisie ou bourgeoisie bolivarienne) et dont beaucoup de membres sont en réalité infiltrés, car leur adhésion tient plus de la recherche d’ascension sociale, d’enrichissement personnel ou tout simplement d’emploi, que de l’idéologie socialiste prônée par le parti.

S’étonnera-t-on d’apprendre que beaucoup d’adecos se sont enrôlés dans le PSUV, trouvant dans le parti de Hugo Chávez un réceptacle proche de leur engagement antérieur ? Se surprendra-t-on de voir ces mêmes adecos « actiondémocratiser » peu à peu le PSUV ? Trouvera-t-on étranges ces constants vases communicants entre partis aux contours sociaux finalement très semblables ?

Quadrature du cercle

bolibourgeoisie au Venezuela

Incrustation bourgeoise au sein du chavisme

S’il n’est plus qu’un parti de seconde zone, déchiré et sans leader notable, Action démocratique n’est pas mort. À défaut de militants, le parti survit au sein des cœurs et des esprits : l’adéquisme comme mode de fonctionnement politique et social, en quelque sorte, reste profondément implanté dans les masses vénézuéliennes.

Tout cela oblige inévitablement à se poser la question : la révolution bolivarienne est-elle soluble dans l’adéquisme ? Ou cette autre, tout aussi gênante : les bolivariens ne sont-ils pas les adecos du 21e siècle ?

Pour le chavisme, la réponse à cette tendance forte d’« adéquisation » serait de provoquer une révolution dans la révolution. Il est cependant devenu difficile de croire à cette perspective tant l’incrustation bureaucratique, bourgeoise et opportuniste est déjà forte dans les rangs du PSUV.

Voilà donc la révolution bolivarienne au pied du mur : ou bien elle se radicalise et se transforme en robespierrisme, au risque de s’isoler des masses et de se perdre dans une espèce de soviétisation de la société ; ou bien elle met la révolution au rancart et renoue à terme avec le populisme mou, paternaliste et droitier d’Action démocratique.

En d’autres termes, le chavisme se trouve plongé dans une quadrature du cercle quasiment insoluble.

Combat de coqs

combat de coqs

Un combat acharné

Élections législatives au Venezuela ce dimanche 26 septembre. La lutte risque d’être acharnée entre les partisans de Hugo Chávez et les opposants de tous bords. L’enjeu ?  Tout d’abord compter les forces en présence.

En effet, on sent depuis quelques mois que l’appui à Hugo Chávez a faibli, y compris parmi ses propres troupes, et ce tant dans les bidonvilles urbains que dans les zones rurales. Ce qui ne veut pas dire que l’opposition a nécessairement grandi. C’est en effet plutôt le scepticisme qui a gagné du terrain… Ces élections constituent donc une excellente occasion pour  permettre à chaque camp de compter ses forces, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, à laquelle Hugo Chávez est déjà candidat déclaré.

Au-delà du simple comptage des forces en présence, l’enjeu consiste pour le président à conserver une majorité des deux-tiers à l’Assemblée, afin de pouvoir continuer son action et faire passer de nouvelles réformes destinées à « approfondir la révolution bolivarienne ».

Sondages peu crédibles

Faisons peu de cas des sondages, peu crédibles et instrumentalisés par les forces politiques en présence. Certains donnent Chávez gagnant avec 52 % des voix, d’autres le voient perdant la majorité absolue. Le tout se jouerait donc dans un mouchoir de poche. Mais sont rarement sondés ceux qui appuient Chávez du fond de leur bidonville ou de leur campagne profonde.

La journée a commencé très tôt pour les chavistes : dès trois heures du matin, des pétards ont retenti dans les différents quartiers et un clairon tout ce qu’il y a de plus militaire a même sonné la charge! Il s’agissait de mobiliser les troupes pour qu’elles fassent acte de présence aux différentes tables électorales et n’oublient pas d’aller voter.

Car l’un des principaux écueils de ces élections, pour les chavistes, serait l’abstention à un scrutin qui ne met pas directement en jeu la personne du président et  pourrait être considéré comme secondaire. Cela laisserait la voie libre à l’opposition, cette fois fortement motivée. Il y a cinq ans, prétextant une fraude massive, cette dernière avait boycotté le scrutin. Elle s’en mord toujours les doigts : cette grave erreur avait permis à Chávez de gouverner pendant cinq ans sans la moindre opposition à l’Assemblée nationale.

Interpréter les résultats

Comment faudra-t-il interpréter les résultats?

  • Dans un premier temps, il faudra voir si Hugo Chávez conserve la majorité absolue des suffrages (plus de 50 %). C’est le chiffre-clé permettant de mesurer le degré de popularité du président, qui s’est mis en avant dans la campagne. Dans ce sens, ces élections apparaissent comme un plébiscite, en quelque sorte.
  • En deuxième lieu, il faudra voir si, en terme de sièges, les partisans de Chávez conservent une majorité des deux-tiers à l’Assemblée. Même avec un peu plus de 50 % des suffrages exprimés en faveur du chavisme, cela pourrait être le cas, grâce à une loi électorale et un redécoupage des circonscriptions favorables au gouvernement actuel. Revers de la médaille : si le chavisme obtient une majorité de sièges mais moins de voix que l’opposition, il serait irrémédiablement affaibli, car sa domination à l’assemblée pourrait être considérée comme illégitime. Ce serait là le pire des résultats pour lui.
  • Enfin, il faudra estimer les résultats en fonction du taux général d’abstention. Moins celui-ci sera élevé, plus les résultats seront considérés comme légitimes, tant pour le chavisme que pour l’opposition. Mais il est évident que le président a plus besoin que ses opposants de votes exprimés en sa faveur, s’il désire confirmer sa position de force à l’approche des élections présidentielles de 2012.

Vœux pieux

Mesurer la popularité de Chávez

Mesurer la popularité de Chávez (photo: Carlos García, Reuters)

Le retour de l’opposition à l’Assemblée nationale est en tout cas assuré. Peu importe les résultats, ce sera la grande nouveauté à l’issue du scrutin. Certains pensent que cela va handicaper le chavisme, habitué à gouverner seul depuis cinq ans. Je pense exactement le contraire : face à une opposition que l’on espère cohérente et structurée (rien n’est moins sûr, cependant, tant les disparités sont criantes entre les partis qui la forment), le chavisme sera tenu de mieux se définir idéologiquement (lui aussi est très dispersé) et devra revoir ses actions pour plus d’efficacité et de cohérence. L’approfondissement du processus de transformation sociale et la reconquête de ceux qui se sont éloignés du mouvement sont à ce prix.

À l’issue de ces élections, on ose ingénument espérer que s’instaure un véritable débat politique en lieu et place des injures manichéennes qui sont (malheureusement) le lot de tous les jours dans ce pays profondément divisé en deux camps irréconciliables.

Se parler, s’écouter, argumenter…, tout simplement ! Vœux pieux, probablement : c’est sans doute beaucoup demander à des hommes politiques habitués à la négation de l’autre et plus aptes à se lancer dans un combat de coqs –jusqu’à la mort de l’adversaire, si possible– qu’à participer à un débat constructif et contradictoire.

Hugo Chávez à Elorza en 1986
Je me trouvais l’autre jour à Elorza, petite localité des llanos du Venezuela, située à quelques encablures seulement de la frontière colombienne. Quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, dans le petit musée local, une photo (ou plutôt la mauvaise copie d’une photo) d’un jeune Hugo Chávez souriant à pleines dents (ci-dessus). Le document en question était l’œuvre du photographe de la localité, Saúl León Borjas Ávila, et comportait la légende suivante :

Hugo Rafael Chávez Frias, président des fêtes d’Elorza (1986)

Wow! Ce n’est pas n’importe quoi. Les fêtes d’Elorza –localité considérée comme la « capitale folklorique du Venezuela »– figurent parmi les plus importantes du pays. Les plus grands chanteurs de musique llanera s’y donnent rendez-vous le 19 mars de chaque année pour des concerts mémorables qui se prolongent jusqu’au petit matin. Présider ces fêtes représente donc un honneur particulier.

Conspiration

Je savais que le commandant Hugo Chávez avait été en poste dans cette région frontalière éloignée, mais de là à devenir président de fêtes aussi prestigieuses, il y a un pas énorme qui nous fait penser qu’il n’était pas un militaire comme les autres, du genre à rester enfermé dans sa caserne. Au contraire, cela nous indique qu’il se frottait (déjà) à la population et aux autorités locales et que, loin de passer inaperçu, il connaissait déjà la recette pour se rendre populaire.

Il est intéressant de savoir qu’à cette époque, le jeune commandant Chávez, derrière sa carrière militaire officielle, avait déjà des activités politiques clandestines. Avec quelques autres militaires, il avait formé dès 1983 l’Ejercito Bolivariano Revolucionario [EBR-200 — "Armée bolivarienne révolutionnaire"] dont l’objectif politique n’était autre que celui d’instaurer le bolivarisme par le biais d’une révolution. Déjà !

Depuis son poste d’instructeur à l’Académie militaire, Hugo Chávez faisait –non sans un certain succès– un travail de conscientisation (d’agitation, diraient d’autres) auprès des cadets de l’institution. En juillet 1984, le directeur de l’Académie militaire, le général Carlos Julio Peñaloza, mis au courant de cette situation par quelques parents de cadets, en avise ses supérieurs. Décision est prise de retirer les militaires suspects de l’Académie pour les disperser aux quatre coins du pays.

“Exil” à Elorza

C’est alors qu’Hugo Chávez est “exilé” dans le poste éloigné d’Elorza, dans l’état d’Apure, à plusieurs heures de route du centre du pays. Il y restera plus de trois ans. Dans un premier temps, de 1985 à 1986, il commande l’escadron de cavalerie motorisée Francisco Farfán.

Isolé aux confins du pays, il lui est maintenant plus difficile de conserver le contact avec les autres membres de la conspiration. Toutefois, en mars 1986, l’EBR-200 parvient à tenir son troisième congrès dans la ville de San Cristóbal. Neuf personnes y participent : six militaires et trois civils. Francisco Arias, l’autre leader du groupe conspirateur, se déplace depuis Bogotá, tandis qu’Hugo Chávez, prétextant un entraînement, se lance dans un périple de 300 kilomètres à la tête d’une colonne de chars d’assaut ! Pour cette manœuvre à la fois audacieuse et imprudente, il ne recevra, curieusement, aucune remontrance de la part de ses supérieurs.

Nouvelles responsabilités

À Elorza, Chávez reçoit au contraire de nouvelles responsabilités : il est chargé de commander une toute nouvelle structure, le noyau  civico-militaire de développement frontalier Arauca-Meta. Inaugurant le poste, il profite de son autorité pour mettre en place de 1986 à 1988  divers programmes expérimentaux de coopération civico-militaire. Ceux-ci visent notamment à orienter les actions de l’armée en faveur des populations locales, par le biais d’initiatives de développement socio-économique. Il s’occupe en particulier des communautés indigènes Pumé et Cuiba.

Combinant ses qualités de chef militaire et de leader social, le commandant Chávez devient de plus en plus populaire à Elorza, ce qui lui vaudra d’être appelé à présider les festivités de la localité.

De son propre aveu, les trois années passées à Elorza lui ont permis d’acquérir une vision intégrale de son pays. Nul doute qu’elles ont aussi fortement influencé sa vision des relations entre militaires et société civile. Plusieurs clés de son actuelle politique ont donc pour origine son exil dans le Venezuela profond des llanos.

Les fêtes d’Elorza mènent décidément à tout.

Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Le lancement cette semaine par La Poste et Ipostel (les services postaux de France et du Venezuela) d’un timbre-poste à l’effigie de Francisco de Miranda, me donne l’occasion de parler de ce personnage hors du commun, précurseur des indépendances en Amérique latine et général de la révolution française. Portant la mention France-Venezuela, le timbre en question a déjà été émis par le service postal vénézuélien Ipostel tandis que La Poste le sortira en France le 6 novembre.

Qui est donc ce Francisco de Miranda, personnage suffisamment important pour mériter une émission commune entre la France et le Venezuela? Disons tout de go que ce Vénézuélien a des attaches particulières avec la France. Dès 1791, il prend une part active à la révolution française, durant laquelle il se lie d’amitié avec les Girondins Jacques Pierre Brissot et Jérôme Pétion de Villeneuve.

Sous l'Arc de triomphe

Sous l'Arc de triomphe

Il est pendant un temps général de l’armée révolutionnaire et, en 1792, participe à ce titre aux batailles de Valmy et Neerwinden, sous les ordres du général Dumouriez. Aussi est-il le seul Latino-américain à avoir son nom inscrit sous l’arc de triomphe à Paris, aux côtés d’autres combattants de la révolution française. Son portrait fait aussi partie de la galerie des personnages illustres du palais de Versailles et sa statue se trouve en face de celle du maréchal Kellerman au champ de Valmy. Voilà pour le côté face, celui que l’on commémore aujourd’hui.

Revers de la médaille

Mais il y a le revers de la médaille, dont on ne parle plus guère de nos jours, diplomatie oblige. En effet, en ces temps troublés de la révolution, Francisco de Miranda connaît quelques difficultés personnelles. Soupçonné de sympathie pour les Girondins, il est arrêté en avril 1793 sur l’ordre d’Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire. Il est formellement accusé de conspirer contre la république.

Face aux attaques virulentes portées contre lui dans L’Ami du peuple de Jean-Paul Marat, il assume lui-même sa défense. Son éloquence et son assurance sont telles qu’il est déclaré innocent. Mais la campagne de Marat et des Jacobins contre sa personne n’en continue pas moins, si bien qu’en juillet 1793, il est une nouvelle fois arrêté. Il est alors incarcéré dans la prison de la Force, l’une des antichambres de la mort en ces temps de Terreur. À nouveau jugé, il ne craint pas d’accuser en plein tribunal le Comité de salut public de tyrannie.

Clandestinité

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

On ne sait trop comment Miranda s’en est finalement tiré. Il semble bien que le gouvernement révolutionnaire ne savait trop que faire de son encombrante personne. Aussi reste-t-il emprisonné à La Force jusqu’en janvier 1795, soit plus de six mois après la chute de Robespierre. Une fois libéré, maintenant convaincu que la direction prise par la révolution n’est pas la bonne, il va jusqu’à conspirer en compagnie de royalistes modérés. Arrêté une nouvelle fois, il reçoit un ordre d’expulsion du pays, mais décide plutôt d’entrer dans la clandestinité.

Il réapparaît quelque temps plus tard, après avoir reçu des autorités la permission de rester en France. Cela ne l’empêche pas de participer à une autre conjuration monarchiste en septembre 1797. La police reçoit l’ordre d’arrêter celui qu’on appelait par erreur le « général péruvien ». Il retourne alors dans la clandestinité, et, ayant perdu toute illusion quant à la France et sa révolution, s’embarque pour l’Angleterre en janvier 1798.

Péripéties

Ce ne sont là que quelques-unes des péripéties de la vie de Francisco de Miranda, grand voyageur et aventurier que Napoléon Bonaparte qualifiait de “Don Quichotte, avec cette différence que celui-ci n’est pas fou et qu’il a du feu sacré dans l’âme“.

On pourrait encore parler de sa participation indirecte, dans les rangs de l’armée espagnole venue lutter contre les Anglais, à la révolution américaine; de ses rencontres avec les révolutionnaires états-uniens George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson; de ses voyages dans toute l’Europe; de ses amours supposées avec l’impératrice Catherine II de Russie; de ses expéditions en Amérique latine, pour libérer les colonies espagnoles du joug espagnol. Sans parler du côté people avant la lettre du personnage, grand courtisan et séducteur de ces dames…

Derniers faits d’armes

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

C’est au Venezuela qu’auront lieu ses derniers faits d’armes. Après une première expédition ratée en 1806, il revient dans son pays natal le 10 décembre 1810, alors que plusieurs juntes révolutionnaires locales, celle de Caracas en tête, s’opposent au pouvoir colonial espagnol. Un congrès est formé, une constitution est adoptée, la république est proclamée, l’indépendance est déclarée formellement le 5 juillet 1811.

La guerre civile éclate. D’abord victorieux, les républicains commencent à connaître en 1812 de sérieux revers militaires. Francisco de Miranda est nommé général en chef de l’armée et reçoit tous les pouvoirs. Mais il ne peut rien contre la poussée des royalistes et les défections dans son propre camp. Pressentant la défaite inévitable, il signe un armistice avec les royalistes le 25 juillet 1812, en échange de quoi il reçoit l’autorisation de quitter le pays. C’est la fin de la première république.

Trahison? Trahisons?

Considérant cette capitulation comme une trahison, plusieurs de ses compagnons d’armes, dont Simón Bolívar lui-même, viennent l’arrêter la nuit avant son départ et le livrent aussitôt aux Espagnols. Cela leur permet de quitter eux-mêmes le pays sains et saufs ! De cet épisode trouble, qui est sans aucun doute le plus controversé de l’histoire du Venezuela, on ne connaît toujours pas, aujourd’hui, tous les tenants et les aboutissants.

Miranda dans la prison de La Carraca

Miranda dans la prison de La Carraca

Une fois aux mains des Espagnols, Francisco de Miranda est transféré de prison en prison, jusqu’à aboutir à l’arsenal de la Carraca de Cadix, en Espagne. C’est là qu’il mourra en 1816, à l’âge de 66 ans.

Ironie ultime du personnage : il s’éteint un 14 juillet, comme pour souligner cette relation toute spéciale qu’il a avec la France.

> Pour en savoir plus :
Carmen Bohórquez, Francisco de Miranda: Précurseur des indépendances de l’Amérique latine, Paris, L’Harmattan, 2000.
Autres ouvrages sur Francisco de Miranda
Cet obscur objet du désir

Cet obscur objet du désir

Au Venezuela, le Blackberry, ce téléphone soi-disant intelligent, est devenu depuis son apparition sur le marché national un véritable objet de culte. Même les opérateurs téléphoniques s’étonnent de ce succès : 70 % des Blackberry vendus en Amérique latine le sont au Venezuela. Les ventes annuelles de cet appareil sur le marché vénézuélien sont deux fois plus élevées que celles combinées des marchés brésilien et mexicain. Mais il n’y a que 27 millions de Vénézuéliens face à 191 millions de Brésiliens et 100 millions de Mexicains. De quoi laisser rêveur…

Continuons dans les chiffres, pour nous faire une image plus précise du consommateur de Blackberry : sur le plan mondial, 70 % des clients de Blackberry sont des entreprises. Qui de plus normal pour un Business Phone? Au Venezuela, le pourcentage est inversé : 65 % des 500.000 utilisateurs de Blackberry sont des particuliers, essentiellement des jeunes de moins de 30 ans. Et qui plus est : la pénétration de l’appareil parmi les couches les moins favorisées du pays est loin d’être nulle. Ce que tous ces consommateurs en font? Peu importe. L’essentiel est d’en posséder un, et non la façon de l’utiliser.

Venezuela saoudite

On savait le Vénézuélien grand consommateur de nouveautés et de gadgets venus du Nord. À l’époque déjà éloignée de la « Venezuela saoudite » (avant la crise qui frappa le pays en 1983), il était courant pour la classe moyenne de s’envoler le week-end à Miami pour y faire quelques menues emplettes. C’était l’âge d’or du ‘ta barato, dáme dos [c'est bon marché, donne m'en deux]. À la limite de l’indécence.

De cette époque, il reste la nostalgie. Une énorme nostalgie encore bien ancrée dans les esprits. Que faire alors pour compenser la grande frustration de ne plus pouvoir consommer de façon aussi débauchée? Se reporter sur des objets qui restent disponibles sur le marché intérieur. Les téléphones cellulaires en font partie, car les compagnies téléphoniques se chargent de les importer. Mais attention : ces obscurs objets du désir doivent apporter différenciation et surtout statut. Important le statut.

Vaine illusion

Pour l’instant, le Blackberry fait l’affaire de ce point de vue, mais sa situation dominante se fragilise. En effet, maintenant que les « pauvres » commencent à l’acquérir, il perd inévitablement de son aura différenciatrice. Certains –les plus riches et les plus fûtés– ont compris la parade : ils vont acheter à l’étranger ou se font importer personnellement un iPhone décodifié. Ce dernier a le grand mérite de ne pas encore être commercialisé par les opérateurs téléphoniques du pays. Il est donc porteur de statut, car il assure une exclusivité. Armé d’un Blackberry (ou d’un iPhone, ou d’une BMW, ou d’une montre Cartier…), on veut se persuader que l’on est différent, que l’on existe, que l’on est. L’illusion est vaine, mais elle fonctionne particulièrement bien en terre vénézuélienne, qui fut longtemps terre de privation, où l’avoir prime sur l’être.

Tout cela est-il compatible avec le socialisme bolivarien que Hugo Chávez cherche à construire dans le pays, avec ses valeurs de justice sociale et de solidarité? Bien sûr que non. Car ce qui compte au fond dans ce petit jeu de la consommation à outrance, c’est d’exclure, non d’inclure ; c’est de se distinguer, non de participer.

Le socialisme a donc là, bien planté en face de lui, son ennemi principal. Qui n’est donc –n’en déplaise aux langues de bois– ni l’opposition politique, ni l’impérialisme.

Bal au village

Bal au village

J’ai été plutôt absent de ce blogue depuis quelque temps. Et pour cause : l’avant-dernier dimanche (comme les lecteurs assidus l’auront remarqué, j’écris surtout les fins de semaine), panne de courant toute la journée dans mon quartier. Pas de bol! Et ce dernier week-end, voyage dans les Pueblos del Sur de l’état de Mérida, pour des raisons professionnelles.

Professionnelles? Entre autres! Car le soir tombé, je suis allé au bal. Au bal du curé !

Explication : le village de Mucuchachí organisait samedi des festivités au profit de son curé. L’argent recueilli devait permettre de payer la réparation de la vieille Toyota du padre, déjà bien malmenée par les années. Le curé étant censé quitter bientôt le village pour s’occuper d’une autre paroisse, c’eut été, en quelque sorte, un beau cadeau d’adieu.

Car on l’aime bien à Mucuchachí, le curé. Toujours à l’écoute des gens, jeune, dynamique, il joue à la perfection le rôle social que l’on attend de lui. Et puis ses messes sont loin d’être ennuyeuses : tel un pasteur évangélique, ses prêches sont vibrants et, entre deux prières, il joue lui-même de la guitare depuis l’autel.

Le cadeau du gouverneur

Mais revenons au bal, un « p’tit bal de village », version vénézuélienne. Il avait lieu à l’air libre, sur la place Bolívar, à quelques enjambées de l’église. La population –la jeunesse surtout, évidemment, mais aussi les « huiles » locales– avait répondu présent. La bière coulait à flot. Les groupes de merengue campesino invitaient à la danse. Du bon temps pour tout le monde.

Seulement voilà : entretemps le gouverneur de l’état de Mérida (chaviste) avait eu vent de l’état pitoyable de la Toyota du curé. Et ne voilà-t-il pas qu’il déniche un véhicule (une gageure par les temps qui courent au Venezuela) et l’offre au curé de Mucuchachí? Et pas n’importe quel véhicule : une Toyota Landcruiser 4.5, un modèle qui n’est plus disponible sur le marché pour le commun des mortels depuis que le gouvernement a interdit la commercialisation de véhicules de plus de 3 litres de cylindrée. Seules les institutions gouvernementales y ont accès. Merci, monsieur le Gouverneur!

Du coup, l’argent recueilli lors du bal devra être utilisé à autre chose. Pas de problème : il servira à l’entretien de l’église, ainsi en a décidé spontanément le village.

Le diable sous la soutane

Le village de Mucuchachí

Le village de Mucuchachí

L’histoire pourrait paraître banale. Elle ne l’est pourtant pas tellement dans un pays qui se targue de construire le socialisme bolivarien, et dont le chef d’État n’entretient pas de bonnes relations –c’est le moins que l’on puisse dire– avec l’Église catholique. Hugo Chávez –c’est évidemment de lui qu’il s’agit– a été jusqu’à dire de l’archevêque de Mérida qu’il avait le diable sous la soutane !

Dans le pays profond (Mucuchachí se trouve à quatre heures de route de Mérida), tout cela ne tient pas. Les Pueblos del Sur ont voté démocrate-chrétien depuis des dizaines d’années. Les curés se sont érigés en véritables leaders dans les villages. Ce sont eux, notamment, qui ont été à l’origine de la construction des premières routes de la région, dans les années 50 et 60 du siècle dernier.

Ce n’est pas le chavisme qui va changer cela en profondeur. Bien sûr, tous les villages votent rouge (chaviste) et suivent le grand mouvement social qui secoue le Venezuela depuis dix ans. Et pour cause : depuis que Hugo Chávez est en place, ils bénéficient de plus d’écoles, de dispensaires, de télécommunications, d’aides directes ou indirectes… Mais on ne peut s’empêcher de penser que cette adhésion reste superficielle, parfois même carrément opportuniste. Car le curé vaut plus, là-bas, que n’importe quel homme politique.

C’est cela sans doute qu’a compris le gouverneur. En offrant une voiture au curé, il s’assurait de la fidélité du peuple de Mucuchachí pour les mois et les années à venir… Pas mal joué !

simon_bolivar_BD

S’il est un héros national au Venezuela, c’est bien Simón Bolívar. Né à Caracas en 1783, il prit part et dirigea la guerre d’émancipation des colonies espagnoles d’Amérique du Sud, rêva de l’unité latino-américaine, mourut rejeté par presque tous.

Doté du titre de Libertador, il est devenu l’emblême par excellence du Venezuela, où il a donné son nom à toutes les places principales des villes et villages du pays, à la monnaie nationale, à de multiples institutions et même à un satellite! Bref, il vaut mieux ne pas toucher à cette icône nationale!

Effectivement, rares sont ceux qui y touchent, même pour simplement l’analyser à la lumière de la critique historique. Car il n’est pas un homme, il est un superman! Aussi est-il, sans le moindre scrupule, conjugué à toutes les sauces. Tout discours politiquement correct au Venezuela doit faire référence au Libertador. Il n’est pas un président vénézuélien qui ne se soit dit inspiré par sa pensée et son action. Tout le monde le veut pour lui!

Le gendarme nécessaire

simon_bolivar_chevalblancC’est la droite qui, la première, s’est emparée de Simón Bolívar pour en faire le mentor de sa politique. En octobre 1911, Laureano Vallenilla Lanz, intellectuel organique de la dictature de Juan Vicente Gómez, publie un article intitulé El gendarme necesario [Le gendarme nécessaire]. Dans celui-ci, s’inspirant du conservateur français Hippolyte Taine, il expose sa thèse de l’inévitabilité de l’homme fort dans les sociétés hispano-américaines. Il invoque pour ce faire les textes de Simón Bolívar, dont il extrait les éléments qui le servent, notamment les figures de président à vie et d’exécutif fort inscrites dans la constitution de la Bolivie qu’a rédigée le Libertador.

Cette interprétation de Bolívar est reprise par la droite colombienne qui voit en lui le fondateur de la doctrine conservatrice. Dans les années trente, la droite internationale pousse la balle plus loin encore. Dans l’Italie fasciste, on commémore le centenaire de la mort de Bolívar en affirmant que Mussolini était « l’incarnation historique » dans laquelle se reproduisaient « quelques aspects de l’esprit bolivarien ». Dans cette conception, le Libertador apparaît pratiquement comme un précurseur lointain du fascisme. Dans l’Espagne franquiste du début des années 1970, il se produit quelque chose de similaire. On n’hésite pas à faire de Franco –chef d’État nommé à vie et créateur d’un sénat contrôlé– «l’authentique interprète de la pensée bolivarienne ».

Coup de théâtre

En face, la gauche n’est pas restée de marbre. Dès 1923, le Cubain Julio Antonio Mella invoque l’idéal du Libertador comme source inspiratrice des luttes émancipatrices du continent américain. De même , le Péruvien José Carlos Mariátegui mentionne dans ses écrits « l’actualité révolutionnaire du génie de Bolívar ».

En 1935, c’est le coup de théâtre : les éditeurs soviétiques des Œuvres complètes de Marx et Engels découvrent un texte de Karl Marx à propos de Simón Bolívar, écrit en 1857-1858. L’auteur du Capital n’y est pas tendre du tout envers le Libertador, qu’il présente comme un homme politique sans envergure, un piètre militaire, un couard, voire un traître! À la décharge de Marx, il faut dire qu’il s’agit d’un simple texte de commande, alimentaire, rédigé pour la New American Cyclopedia. Utilisant des sources douteuses, Marx y donne libre cours à des préjugés anti-hispaniques et tombe aisément dans la mesquinerie. Il en arrive ainsi à démolir en bonne et due forme Simón Bolívar, qu’il accuse de bonapartisme, sa bête noire politique du moment. Incontestablement, ce texte de qualité très médiocre est indigne du Marx historien, sociologue et économiste.

Bolívar démocrate et antiimpérialiste

simon_bolivar_petitL’écrit n’en est pas moins embarrassant pour les marxistes orthodoxes, lesquels ont tendance à suivre à la lettre leur maître à penser. Dans un premier temps, le marxiste argentin Aníbal Ponce traduit le texte en espagnol et, dans une préface, défend aveuglément tous les arguments de Marx. Mais une première réplique vient de Colombie lorsque Gilberto Vieira, secrétaire général du Parti communiste colombien, publie un ouvrage dans lequel il réhabilite l’héritage démocratique de Bolívar et sa condition de révolutionnaire. De son côté, en 1939, le marxiste vénézuélien Carlos Irazábal récuse point par point la thèse du « gendarme nécessaire » et récupère l’idéal démocratique de Bolívar.

Plus tard, en 1977, l’historien cubain Francisco Pividal, dans son livre Bolívar, pensamiento precursor del antiimperialismo, revendique la signification révolutionnaire de la pensée et de l’action de Bolívar, en qui il voit le promoteur de l’unité latino-américaine contre les tendances hégémoniques des États-Unis. D’autres efforts de réhabilitation suivront, y compris en Union soviétique, où l’historien Anatoli Shulgovski publie en 1983 un article qui fait de Simón Bolívar, vu en libérateur des esclaves et combattant de la liberté, un symbole et un guide pour les révolutionnaires d’Amérique latine.

Socialisme bolivarien

Avec l’arrivée d’Hugo Chávez au pouvoir au Venezuela, en 1998, Simón Bolívar revient directement à l’avant-plan des luttes politiques. Le fringant président vénézuélien en fait son inspirateur direct : le socialisme qu’il projette de construire sera bolivarien ou ne sera pas.

Face à cette nouvelle réalité, la droite est divisée. Traditionnellement, elle avait délibérément choisi Bolívar comme une arme contre le socialisme, en faisant de lui un conservateur. Mais voici qu’avec Chávez, ceux qui se revendiquent du socialisme se revendiquent aussi de Bolívar ! Les jeux sont donc brouillés. S’il reste encore quelques conservateurs pour invoquer Bolívar en répétant ad infinitum le rituel du culte sacralisateur, il en est d’autres qui se prennent à détester le Bolívar qu’ils adoraient!

Bataille à coup de citations

simon_bolivar_pistolaPlus que jamais, voici donc Simón Bolívar placé au centre des enjeux politiques du moment. Il n’est pas rare que l’on se batte à coup de citations du grand homme. On le fait quelquefois avec les mêmes extraits de discours, retirés de leur contexte, auquel on fait dire ce que l’on veut qu’il disent. Une constante dans tout cela : le héros est instrumentalisé à des fins politiques sans qu’on analyse ses textes à la lumière des circonstances et du moment historique dans lesquels ils ont été écrits. D’une façon générale, l’histoire, dans le sens de «science historique », a peu à voir dans ce débat qui est avant tout idéologique.

Le plus amusant de la chose, c’est que Simón Bolívar avait prévu cet usage indu que l’on ferait de sa pensée. Dans une lettre à Leocadio Guzmán, écrite un an avant sa mort, il disait :

Si des personnes interprètent ma façon de penser et fondent sur cette interprétation leurs erreurs, cela ne m’est pas insensible, mais c’est inévitable. En utilisant mon nom, on veut faire en Colombie le bien et le mal, et beaucoup l’invoquent comme un texte pour leurs sottises.

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Source : El Bolívar de Marx. Estudios críticos de Inés Quintero y Vladimir Acosta. Editorial Alfa, colección Tropicos, Caracas, 2007.
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