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crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Bal au village

Bal au village

J’ai été plutôt absent de ce blogue depuis quelque temps. Et pour cause : l’avant-dernier dimanche (comme les lecteurs assidus l’auront remarqué, j’écris surtout les fins de semaine), panne de courant toute la journée dans mon quartier. Pas de bol! Et ce dernier week-end, voyage dans les Pueblos del Sur de l’état de Mérida, pour des raisons professionnelles.

Professionnelles? Entre autres! Car le soir tombé, je suis allé au bal. Au bal du curé !

Explication : le village de Mucuchachí organisait samedi des festivités au profit de son curé. L’argent recueilli devait permettre de payer la réparation de la vieille Toyota du padre, déjà bien malmenée par les années. Le curé étant censé quitter bientôt le village pour s’occuper d’une autre paroisse, c’eut été, en quelque sorte, un beau cadeau d’adieu.

Car on l’aime bien à Mucuchachí, le curé. Toujours à l’écoute des gens, jeune, dynamique, il joue à la perfection le rôle social que l’on attend de lui. Et puis ses messes sont loin d’être ennuyeuses : tel un pasteur évangélique, ses prêches sont vibrants et, entre deux prières, il joue lui-même de la guitare depuis l’autel.

Le cadeau du gouverneur

Mais revenons au bal, un « p’tit bal de village », version vénézuélienne. Il avait lieu à l’air libre, sur la place Bolívar, à quelques enjambées de l’église. La population –la jeunesse surtout, évidemment, mais aussi les « huiles » locales– avait répondu présent. La bière coulait à flot. Les groupes de merengue campesino invitaient à la danse. Du bon temps pour tout le monde.

Seulement voilà : entretemps le gouverneur de l’état de Mérida (chaviste) avait eu vent de l’état pitoyable de la Toyota du curé. Et ne voilà-t-il pas qu’il déniche un véhicule (une gageure par les temps qui courent au Venezuela) et l’offre au curé de Mucuchachí? Et pas n’importe quel véhicule : une Toyota Landcruiser 4.5, un modèle qui n’est plus disponible sur le marché pour le commun des mortels depuis que le gouvernement a interdit la commercialisation de véhicules de plus de 3 litres de cylindrée. Seules les institutions gouvernementales y ont accès. Merci, monsieur le Gouverneur!

Du coup, l’argent recueilli lors du bal devra être utilisé à autre chose. Pas de problème : il servira à l’entretien de l’église, ainsi en a décidé spontanément le village.

Le diable sous la soutane

Le village de Mucuchachí

Le village de Mucuchachí

L’histoire pourrait paraître banale. Elle ne l’est pourtant pas tellement dans un pays qui se targue de construire le socialisme bolivarien, et dont le chef d’État n’entretient pas de bonnes relations –c’est le moins que l’on puisse dire– avec l’Église catholique. Hugo Chávez –c’est évidemment de lui qu’il s’agit– a été jusqu’à dire de l’archevêque de Mérida qu’il avait le diable sous la soutane !

Dans le pays profond (Mucuchachí se trouve à quatre heures de route de Mérida), tout cela ne tient pas. Les Pueblos del Sur ont voté démocrate-chrétien depuis des dizaines d’années. Les curés se sont érigés en véritables leaders dans les villages. Ce sont eux, notamment, qui ont été à l’origine de la construction des premières routes de la région, dans les années 50 et 60 du siècle dernier.

Ce n’est pas le chavisme qui va changer cela en profondeur. Bien sûr, tous les villages votent rouge (chaviste) et suivent le grand mouvement social qui secoue le Venezuela depuis dix ans. Et pour cause : depuis que Hugo Chávez est en place, ils bénéficient de plus d’écoles, de dispensaires, de télécommunications, d’aides directes ou indirectes… Mais on ne peut s’empêcher de penser que cette adhésion reste superficielle, parfois même carrément opportuniste. Car le curé vaut plus, là-bas, que n’importe quel homme politique.

C’est cela sans doute qu’a compris le gouverneur. En offrant une voiture au curé, il s’assurait de la fidélité du peuple de Mucuchachí pour les mois et les années à venir… Pas mal joué !

Susana Llorente, Domingo de Ramos

Susana Llorente, Domingo de Ramos

La Semana Santa commence aujourd’hui. C’est le dimanche des Rameaux et de nombreux Vénézuéliens se rendent aujourd’hui à l’église avec leur branche de palmier dans la main. Folklorique sans doute. Mais attardons-nous un moment sur le désastre écologique qu’une telle pratique représente : ce sont des dizaines de milliers de palmiers privés de centaines de milliers de branches aux quatre coins du pays. Si cette coutume née du fond des temps pouvait être acceptable dans une société rurale dispersée, elle n’est tout simplement plus supportable dans un pays largement urbanisé, dans un contexte de démographie galopante.

Dimanche des rameaux à Caracas

Dimanche des rameaux à Caracas

Mais comment l’empêcher dans un pays (dans des pays, si on se place au niveau de l’Amérique latine dans son entier) où la religiosité l’emporte de loin sur la spiritualité, où les marques extérieures de pratique religieuse sont bien plus importantes que la la foi intérieure? Ici, dans la tradition hispanique la plus pure, la religion est une mise en scène, presqu’un spectacle auquel on se doit de participer, sous peine d’exclusion sociale. C’est d’autant plus vrai dans les Andes, réservoir de la catholicité de ce pays.

Si l’on ajoute à cela l’évangélisation bien imparfaite des indigènes (qui, durant la période de colonisation, ont accepté superficiellement la religion-spectacle –parce qu’ils y étaient obligés– tout en conservant leurs croyances profondes), on comprendra l’importance extrême du rite, de l’image, de la statue, … dans la religion catholique traditionnelle, qui marque encore de sa forte empreinte l’Amérique latine toute entière.

Traditions diverses

Cela dit, la Semana Santa ne se résume pas au dimanche des Rameaux. Elle est le cadre, aux quatre coins du pays, de nombreuses traditions aussi différentes les unes que les autres. Ainsi, dans les Pueblos del Sur de l’État de Mérida, on fabrique durant les jours saints un pain spécial, lequel sera mangé en famille le Jeudi-Saint, pour commémorer la dernière cène du Christ.

Racine de sagú

Racine de sagú

Farine de sagú

Farine de sagú

Traditionnellement, ce pain était fait de farine de blé produite dans la région andine (il faut savoir que durant la colonie, les Andes vénézuéliennes constituaient le grenier à blé des Antilles espagnoles). Mais devant la chute drastique de cette production locale, on utilise maintenant le plus souvent des farines commerciales. Par contre, certains pains sont toujours faits à partir de farine de sagú (Maranta arundinacea), une plante tropicale dont la racine est râpée puis séchée pour former une espèce d’amidon.

La vidéo qui suit, réalisée avec les moyens du bord par Renny y Eduardo Gómez, relate cette tradition du pain criollo dans leur village, El Molino. On y verra des éléments traditionnels (le four en terre, la forme des pains) côtoyer des éléments modernes (la farine commerciale, le bassin en plastique…) dans une sorte de syncrétisme qui exprime bien le Venezuela actuel : un pays où la conscience de la tradition s’effrite de plus en plus, où la modernité n’est jamais loin.

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Autre article et autre éclairage sur la Semana Santa au Venezuela : Une semaine pas toujours très sainte.
San Antonio de Mucuño

Ce n’est pas Machu Pichu. Mais il est tout de même émouvant de penser que des centaines de familles ont vécu ici, dans ce lieu grandiose mais ingrat, dans ce paysage époustouflant mais désertique.

Il ne reste que des ruines. Les ruines de San Antonio de Mucuño, village fondé le 26 janvier 1620 et abandonné définitivement au début du 19e siècle. L’endroit fut d’abord exploré le 26 novembre 1619 par l’espagnol Sebastián Bermejo Bailen, qui le jugea apte pour y fonder un établissement. Afin d’exécuter le décret de l’oidor (magistrat) Alonso Vásquez de Cisneros, les encomenderos (maîtres d’Indiens) locaux réunirent en ce lieu 745 indigènes, qu’ils mirent au travail pour construire le village. L’objectif stratégique était de concentrer les Indiens en un seul lieu, dans le but de faciliter leur évangélisation et d’accélérer leur intégration dans la société coloniale.

Ruines de la première église de San Antonio de MucuñoSan Antonio de Mucuño était donc ce qu’on appelle un pueblo de doctrina (village de doctrine), comme en connut beaucoup d’autres le Venezuela. Pour citer un exemple, Petare (qui est à Caracas ce que Saint-Denis est à Paris) est également un ancien pueblo de doctrina, devenu avec le temps le plus grand faubourg populaire de la capitale.

Destin tragique

San Antonio de Mucuño eut un destin plus tragique et une histoire plus courte. Quelques dizaines d’années après sa fondation, le village a dû changer d’emplacement en raison des fréquents mouvements de terrain dans le secteur. Mais les forts mouvements sismiques de l’année 1684 et les failles occasionnées ont terminé d’effrayer les habitants, si bien que décision fut prise d’abandonner le lieu. Les dernières familles ont quitté l’endroit en 1692.

La seconde installation n’eut pas beaucoup plus de chance et dura à peine plus longtemps. Un nouveau village fut construit à quelques encablures du premier. C’est ce qui explique la présence de deux églises aussi proches l’une de l’autre. Mais ce second établissement dut lui aussi être abandonné, pour les mêmes raisons. Au début du 19e siècle, on déménagea le village à Santa Juana, l’actuel San Antonio de Acequias, à plusieurs kilomètres de là.

Contreforts de la deuxième église de San Antonio de MucuñoPlus de deux siècles plus tard, les ruines sont toujours là. Elles se distribuent en deux noyaux principaux, chacun doté de son église, qui attestent des deux périodes du village. Les constructions, de forme carrée, sont en tapia (terre pisée), sur des fondations de pierre. La pierre était aussi utilisée pour renforcer certaines parties, comme les linteaux des fenêtres. Aucun toit ne subsiste. Parmi tous les édifices, se distinguent les deux églises, dont la plus grande possède une nef unique de 35 mètres de long et 8 mètres de large, soutenue par des contreforts. Au centre des ruines, on devine où se trouvait la place. Plus loin, on distingue les restes d’un four à pain, les vestiges des acequias, ces canaux de distribution d’eau…

Sang, sueur et larmes

Linteau de fenêtre en pierre

L’intérêt indéniable de ces ruines, déclarées monument historique national en 1991, est qu’elles constituent les derniers vestiges d’un pueblo de doctrina au Venezuela. Tous les autres ont disparu sous les constructions postérieures, étouffés par des villages ou des villes modernes. L’abandon de San Antonio de Mucuño par ses habitants a donc, paradoxalement, joué un rôle majeur dans la conservation des ruines jusqu’à nos jours.

En visitant actuellement ce lieu impressionnant, on ne peut que penser à la colonisation de ces terres ingrates par les Espagnols –un véritable défi étant donné les moyens limités de l’époque–; à la politique d’asservissement massif des habitants originaires de l’endroit; à l’effort, mené en parallèle, d’évangélisation de ces mêmes populations (dont tous les chiffres indiquent par ailleurs qu’elle fut lente et incomplète).

Bref, on ne peut que penser à la conformation dans le sang, la sueur et les larmes de la société andine telle que nous la connaissons de nos jours.

Des ruines dans un paysage époustouflant
“Paradura” dans les Andes vénézuéliennes

Dans les Andes vénézuéliennes, Noël ne se termine pas le 25 décembre, ni même le 6 janvier, fête des rois. Une tradition bien enracinée prolonge le temps de Noël jusqu’au 2 février, jour de la vierge de la Chandeleur : c’est la paradura del Niño, terme que l’on pourrait traduire par « Élévation de l’Enfant Jésus ».

Expression parfaite de la profonde religiosité populaire de la région andine, la paradura se célèbre entre le 1er janvier et le 2 février dans toutes les familles catholiques, qu’elles soient rurales ou urbaines, riches ou pauvres, et même dans les institutions publiques ou privées –écoles, universités, banques, entreprises…

Maison andine à la Toma AltaC’est cependant dans les régions rurales qu’elle conserve sa signification la plus profonde et la plus authentique. J’ai eu la chance de participer ce week-end à une paradura dans une communauté éloignée de la région du páramo : plus exactement à la Toma Alta, dernière communauté (quelques familles seulement) avant la montagne désertique, à 3700 mètres d’altitude.

Le “rezandero”Mais en quoi consiste donc une paradura, cette « élévation de Jésus »? Il s’agit de la célébration de l’enfant Jésus qui se met debout, qui marche, qui devient adulte… Ce symbole fort pour toute maman –son enfant se met debout– est ici appliqué à la divinité représentée par ce Christ enfant. Aidé par un parrain et une marraine choisis pour l’occasion, voici l’enfant-dieu qui se lève devant la communauté réunie, au son de prières incantatoires, de cantiques, de chants exprimant tout à la fois l’humilité, la joie et l’espérance.

Les parrains agenouillés devant la crècheLe rituel est fermement établi : tous, petits et grands, se réunissent autour de la crèche, spécialement illuminée pour l’occasion. Ensuite, le rosaire est chanté, entonné par le rezandero (réciteur) et aussitôt repris par le chœur. Puis commence un long chant accompagné de violon, de cuatro, de guitare, un chant répétitif dont les strophes célèbrent l’enfant Jésus et sa mère, tout en décrivant l’action en cours : les parrains s’agenouillent devant la crèche, saisissent l’enfant et le placent dans un tissu de soie.

La procession autour de la maisonAu bout d’un moment, commence une procession dans la maison, puis à l’extérieur, aux alentours, à la lueur des bougies. La procession revient ensuite devant la crèche. C’est alors que les parrains baisent l’enfant, puis le présentent aux participants, qui le baisent à leur tour. Finalement, les parrains replacent l’enfant dans la crèche, debout et non couché. Moment de recueillement et d’extrême dévotion.

Pendant que les cantiques et prières continuent, entonnés par les hommes, les femmes commencent à s’affairer à la cuisine pour préparer ce qui sera bientôt offert à tous les participants : un morceau de bizcochuelo (un gâteau très léger) accompagné d’un vin de banane sucré. De leur côté, les musiciens commencent à interpréter des pièces musicales populaires et la célébration prend alors un tour plus festif. Mais contrairement aux fêtes habituelles, on ne danse pas, car ce serait considéré comme un manque de respect pour l’enfant Jésus.

Paysage andin à la Toma AltaIl est difficile de rester insensible face à une dévotion d’une telle profondeur. À tout moment, on a l’impression que les participants vivent une histoire, ou plutôt se créent leur propre histoire aux côtés de l’enfant Jésus et de la Vierge Marie. La paradura apparaît ainsi comme un théâtre vécu, dans lequel grands-parents, parents et enfants réunis partagent, à leur manière, leur foi. Elle est aussi l’expression d’une vie communautaire réelle et intense, sans doute nécessaire lorsque l’on vit, relativement isolé du monde, à plus de 3500 mètres d’altitude, dans une région extrêmement belle, mais aussi extrêmement ingrate.

Un belle leçon de vie, en tout cas, pour nous tous –croyants ou non– qui avons l’habitude de nous nourrir de futilités sans fin…

Musique vénézuélienne

Je vous parlais dans un billet précédent de villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas. Késeksa? Ce sont les musiques traditionnelles de Noël au Venezuela. Comme quoi, il n’y a pas que la salsa… Les Vénézuéliens, comme la plupart des Latino-Américains, ont la grande chance de connaître et d’apprécier encore leurs musiques traditionnelles, de les danser, de les chanter, de les partager.

Or, interpréter les musiques traditionnelles, c’est aussi, précisément, se créer des moments privilégiés pour l’échange. Et quel meilleur moment pour échanger que la période de Noël? Même si celle-ci est, ici comme ailleurs, un grand moment de consommation collective (le socialisme du XXIe siècle n’y retrouve pas ses petits…), elle est aussi, par excellence, le moment de partager en famille.

Réunis en famille (regroupant le plus souvent trois générations), les Vénézuéliens partagent le pesebre [la crèche], l’arbre de Noël (made in China, voire importé du Canada, si on en a les moyens), les hallacas [plat typique de Noël, une sorte de ragoût de viandes et légumes variés, enveloppé de semoule de maïs et d'une feuille de bananier], le pan de jamón [pain au jambon, olives et raisins de Corynthe], la torta negra [sorte de cake noir], et j’en passe. Tout cela, bien entendu, au rythme des musiques de circonstance. Car, ne l’oublions jamais, la musique est l’ingrédient majeur de toute célébration au Venezuela.

Question musique de Noël, on n’entendra pas autant Douce nuit ou Jingle Bells que ces villancicos, aguinaldos, parrandas et gaitas dont je vous parlais plus haut. Pour vous donner une idée de cette ambiance un peu folle, rien de tel que de décrire ces genres musicaux et surtout, les écouter et les voir. Voici.

Le villancico

Il s’agit de la première forme d’expression musicale de Noël que l’on connaisse au Venezuela. Au XVIe siècle, les Espagnols apportèrent sur le continent américain des compositions qui louangeaient la naissance de Jésus, destinées à être interprétées essentiellement par des chorales religieuses. S’inspirant de ce genre, les habitants du Venezuela ont créé de nouvelles représentations musicales, avec des paroles et des sonorités propres au métissage qui les identifiait. Sur un rythme simple et uniforme, sans refrain, ces cantiques de Noël possèdent une seule strophe, que les choristes répètent à volonté ou a satiété… Le cuatro [petite guitare à quatre cordes], la tambora (sorte de tambour grave), le tiple [guitare aigüe], le bandolín [instrument de la famille du luth] et la charrasca [instrument de percussion a rainures frottées] sont quelques-uns des instruments utilisés pour son interprétation. Voici un villancico interprété à l’ancienne par le groupe Camarita.

Les aguinaldos

Ce sont les chants typiques de Noël au Venezuela. Les paroles font allusion à des épisodes de la naissance de Jésus : l’annonce de l’ange Gabriel, le voyage de Marie et Joseph à Bethléem, l’arrivée de l’enfant, l’adoration des bergers, les offrandes des rois mages, etc. Les vers de ces mélodies sont en général d’extension libre et leur interprétation se caractérise par la présence d’une refrain entre les strophes. Les instruments utilisés varient de région à région, mais les plus utilisés sont le violon, le cuatro, le tambour, le furruco, la bandola, la charrasca, la pandereta [tambourin] et le triangle. Je vous propose d’écouter un aguinaldo très connu, Corre Caballito, interprété ici par Juan Carlos Salazar.

La Parranda

La parranda est le genre musical qui exprime le mieux le sentiment de joie qui anime les Vénézuéliens durant la période de Noël. Les paroles traitent de personnages populaires et de situations de la vie quotidienne dont on se souvient avec plaisir et sympathie en cette fin d’année. Le cuatro, la guitare, la tambora, le furruco, le chapero, le chineco, les maracas et le tres [guitare à six cordes groupées par deux] sont les instruments avec lesquels on l’interprète généralement. Chantée en groupe, la parranda fait intervenir divers solistes accompagnés par un chœur qui s’ingénie à improviser des réparties. Son rythme contagieux témoigne d’une influence marquée des genres et des chants indiens et africains. Pour vous illustrer tout cela, voici une parranda de l’île Margarita interprétée par l’ensemble Aguinaldos y punto.

La Gaita

La gaita est originaire du Zulia, la région de Maracaibo, dans la partie occidentale du pays. Comme beaucoup de manifestations culturelles du Venezuela, elle nait de la fusion de chants et rituels indiens, européens et africains et est donc une expression du métissage qui a fait le pays. En fonction de ses caractéristiques musicales, des instruments utilisés et de la région et la date où on l’interprète, on peut distinguer divers types de gaita : la gaita de furro, la gaita perijanera, la gaita de tambora et la gaita de Santa Lucía. Les thèmes traités dans ces chansons sont extrêmement variés. Ils vont de chants dédiés à la Chinita, la vierge régionale du Zulia, jusqu’à des chansons d’amour, des chants cocasses ou même des chansons socialement engagées. Toujours joyeuse et entrainante, la gaita est maintenant diffusée bien au-delà de sa région d’origine. Depuis de nombreuses années, elle s’identifie comme l’une des manifestations de Noël les plus caractéristiques dans le Venezuela tout entier. Écoutez la gaita intitulée Vivo y muero interprétée par Los Gaiteritos.

Même si la gaita est un peu plus délurée, toutes ces interprétations peuvent vous paraître quelque peu guindées. Je vous l’accorde, mais je vous réserve pour la fin une parranda familiale dans toute sa splendeur. C’est moins académique, mais cela déborde de vécu! Vous pénètrerez ainsi, subrepticement, au cœur même du Venezuela, là où vous n’auriez jamais pensé parvenir!

Joyeux Noël à tous –en entonnant une parranda, bien sûr!

Source : Educación musical en Venezuela

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