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Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Imaginez deux personnes en train de se dire vertement leurs quatre vérités, mais en chantant : c’est le contrapunteo, l’un des genres les plus excitants de la musique des Llanos du Venezuela et de Colombie.

Dans le contrapunteo, deux individus s’affrontent sur un fond musical de style llanero (harpe, cuatro, maracas, basse ou contrebasse). La musique, ici, n’est que prétexte. Elle n’est là que pour donner un rythme soutenu à l’improvisation de coplas (strophes) par les deux chanteurs (appelés ici copleros).

Se disputer en chantant

Le contrapunteo est une sorte de combat que se livrent de strophe en strophe deux ou plusieurs chanteurs. Bien qu’il soit le plus souvent totalement improvisé, il a aussi ses règles : le thème, libre dans certains cas, est parfois imposé. Le genre contrapunteo peut revêtir plusieurs formes : il est dit de pie forzado lorsque les chanteurs doivent terminer chaque strophe par le même vers. Il est appelé encadenado [enchaîné] lorsque le dernier vers d’une strophe doit être repris par l’autre chanteur comme premier vers de la strophe suivante.

Une autre règle concerne la rime des vers : on oblige les copleros à utiliser une terminaison spécifique, par exemple en -a, en -ao, en -anca, en -ansa, en -ato, en -azo, en -ante, en -ero, en -ia, en -ido, en -ino, … –certaines rimes étant bien entendu plus difficiles que d’autres.

Vivacité d’esprit

Ces contraintes obligent les chanteurs à faire preuve d’une grande vivacité d’esprit et de beaucoup de créativité. Car ils doivent en outre donner un sens à leur improvisation, répondre du tac au tac à ce qu’a dit l’adversaire. Certains se feront volontiers agressifs, d’autres joueront plutôt sur la subtilité, d’autres encore sur l’humour.

Un contrapunteo peut durer presque indéfiniment, jusqu’à épuisement des adversaires, bien que le plus souvent on impose aux chanteurs une durée déterminée. À la fin, c’est le public qui décide quel est le coplero qui a été le plus convaincant ou le plus créatif. Un vainqueur est proclamé, mais ce n’est pas toujours le cas. De toutes façons, vainqueur ou pas, les deux adversaires finissent toujours par une forte embrassade au sortir de l’épreuve.

Genre littéraire

Le contrapunteo a indéniablement un rapport direct avec la poésie. La copla bien construite devient un véritable genre littéraire qui consiste à exprimer une idée complète en quelques vers improvisés : une sorte de haïku en moins contemplatif, en quelque sorte. Les thèmes les plus récurrents sont le llano en tant que terroir ; la vie quotidienne du llanero, ce cowboy latino-américain ; ainsi que, sujets évidemment incontournables, l’amour et les femmes ! Les meilleurs copleros sont aussi de grands poètes, comme le sont d’ailleurs nombre d’habitants des Llanos, inspirés sans doute par la nature immense qui les entoure.

À l’instar de toutes les musiques improvisées, le contrapunteo est en soi extrêmement excitant, tant pour le chanteur que pour le spectateur. À chaque fois, devant tant de talent et de créativité, on a l’impression de vivre un événement unique qui ne se répètera plus jamais. En d’autres termes, on est convaincu qu’on se trouve, face à ces deux chanteurs, au bon endroit et au bon moment…

C’est sans doute là le secret de l’énorme force d’attraction du contrapunteo, ce chant venu des profondeurs du llano, dont l’art est transmis de génération en génération.

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Pour illustrer ce billet, voici quelques vidéos. Étant donné la teneur du contrapunteo, il est clair que la connaissance de l’espagnol (de l’espagnol du Venezuela, voire de l’espagnol des llanos du Venezuela) est nécessaire pour l’apprécier à sa juste valeur. Une traduction ne ferait que pâle figure à côté de la créativité linguistique de certaines coplas.
Voici d’abord Alcides Padilla et Eimer Escalona dans un contrapunteo encadenado :

Pour ceux qui veulent écouter la suite, c’est ici et ici (plus de 20 minutes de contrapunteo !)
Le contrapunteo n’est pas réservé aux hommes. Voici Dulce María León et La Negra Linares en pleine action :
>> Voir la transcription de quelques coplas.
>> Télécharger en format mp3 le CD Joropo y Contrapunteo sur Amazon.fr.
Scarlett Linares

Scarlett Linares : « Comme une louve »

Il n’y a pas de loups au Venezuela. Mais le pays possède une louve. Une louve qui chante. Qui se fait un plaisir de remettre à leur place les machos du coin. Et qui, dotée d’une poitrine que n’auraient pas dédaignée Romulus et Remus eux-mêmes, utilise son corps comme d’un appât.

Elle s’appelle Scarlett Linares. À elle seule, elle symbolise la nouvelle femme vénézuélienne : libre, entreprenante, féministe à sa manière; mais aussi coquette, provocante… et parfois soumise.

Faux dur

Ses chansons, dans un style llanero modernisé, sont on ne peut plus caractéristiques. Elle y décrit le macho fier comme un paon à l’extérieur, mais vide et lâche à l’intérieur. Un homme aux apparences fortes qui se déglingue une fois qu’il se trouve dans un lit. Un coureur de femelles incapable d’aimer vraiment. Un faux dur qui ne peut assumer sa vie de manière responsable.

Écoutons-la interpréter Valiente, une des chansons qui fit son succès :

Tu n’es même pas capable
de donner une minute d’amour
ton orgueil stupide t’a fait croire
que tu es un être supérieur
que tu n’as besoin de rien
ni de personne pour te faire émouvoir
tu penses que tu sais tout de la vie
et tu ne sais pas vivre
tu ne cesses de répéter
sous la menace « c’est moi qui m’en vais »
la porte est ouverte, tu pars ou tu restes
c’est ta décision
tu es de ceux qui croient
que parler fort, c’est avoir raison
tu es un lâche, un pauvre type
sans assurance, un homme de carton
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas…

Je suis fatiguée de t’entendre répéter
que tu es le meilleur
et toujours tu répètes que tu seras à mes côtés
c’est cela ta chanson
ne me fais pas rire, mets un terme à cette farce
tu es un mauvais acteur et tu ne te rends pas compte
que même pour t’en aller tu manques de courage
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas

Variation sur le même thème avec En carne viva, la chanson qui l’a véritablement lancée :

Comment as-tu pu croire que je ne vaux rien
Si j’ai le cœur à chair vive
Lâche tu as été, tu n’as pas profité
Des meilleures années de ma vie

Va-t-en immédiatement je ne veux plus te voir
Macho insignifiant
Tu te crois plus homme que tous les autres
Parce que tu as beaucoup de maîtresses

Ne me désigne pas ainsi
Avec ton doigt impitoyable
Ne touche pas la blessure
Que tu m’as ouverte sur le flanc

Oublie-moi pour autant que tu le puisses
Pour autant que tu puisses m’oublier
Moi aussi j’ai connu
Le bon côté des amants
Je ne te l’avais pas commenté
Parce que je ne voulais pas t’humilier
Assez de mensonges
Lui aussi a senti ma chair
J’ai fait ce que tu m’as fait
Ce n’est pas une tricherie
Apprend donc à être un bon amant

Ce thème du macho incompétent, exprimé de façon crue et directe, est récurrent dans les chansons de Scarlett Linares. On pourrait encore citer sa chanson SinverguenzaDe moi tu t’es beaucoup moqué, aujourd’hui c’est à moi de me moquer de toi ») ou Corazón no sufras másBien que tu les aimes beaucoup, ils ne te paient jamais bien »).

Autant dire qu’avec de telles déclarations à l’emporte-pièce, la chanteuse s’est aussitôt gagné un vaste public féminin (comme on peut le voir dans cette vidéo filmée devant public). En effet, souffrant le machisme au quotidien, ce public s’est trouvé immédiatement représenté par des paroles aussi fortes. Pour une fois, une femme osait dire tout haut ce qu’elles ressentaient tout bas.

Féministe, féminine

Il fallait cependant en faire plus pour rencontrer le succès. Certes, il est bien de se présenter féministe, mais il fallait aussi se faire féminine, pour correspondre pleinement à l’imaginaire vénézuélien. Scarlett Linares s’est donc montrée femme dans toute sa splendeur : séduisante, altière, provocante. Comme peut l’être la femme vénézuélienne, jamais à cours de ressources pour être belle. Et comme l’attend l’homme vénézuélien.

D’où, chez Scarlett Linares, l’usage constant d’un corps particulièrement bien formé, le choix de parures minimales et toujours sexy (ce qui, soit dit en passant, irrite les défenseurs de la musique llanera traditionnelle). En un mot, elle utilise les armes de la séduction dans toute leur amplitude.

On retrouve ici une contradiction de fond, inhérente à la femme vénézuélienne : volontiers féministe en pensée, outrageusement féminine en actes. Scarlett Linares, star fabriquée de toutes pièces, en est la représentation presqu’exacte.

Indécences et grossièretés

Une posture aussi ambiguë prête évidemment le flanc à des interprétations toutes différentes de celles qu’affirme véhiculer la chanteuse. Il suffit de lire les commentaires écrits par des hommes à propos de ses vidéos sur Youtube pour se rendre compte que l’objectif féministe est loin d’être atteint. Les indécences et les grossièretés les plus totales répondent à la provocation.

Sur le plan musical, les chansons de Scarlett Linares ont également fait l’objet de plusieurs répliques masculines. « Ce n’est pas que je sois un mauvais amant, c’est que je n’ai rien dû t’enseigner, tu en savais déjà beaucoup », dit le refrain de la plus célèbre de ces chansons. Sous-entendu : tu n’étais pas vierge.

Chassez le machisme, il revient au galop…

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> Les vidéos de Scarlett Linares sur Youtube
> Les paroles de quelques chansons (en espagnol)

Orinoco sur Divergence FMIl existe en France un fou de musique vénézuélienne. Il s’appelle Gilles Bègue et il anime une émission sur Divergence FM, une radio libre de Montpellier. Pas n’importe quelle émission, puisqu’elle est consacrée exclusivement à la musique vénézuélienne. Il s’agit sans doute d’un cas unique en France. Orinoco –c’est le titre de l’émission en question– est diffusée tous les premiers jeudis du mois à 20 heures –heure française–, soit à 14h30 –heure vénézuélienne–. Elle est ensuite reprise le dimanche suivant aux mêmes heures.

tambours vénézuéliensCe jeudi 7 janvier, l’émission porte sur le tambour du Barlovento et sur le calypso vénézuélien. Pour la présenter, laissons la parole à Gilles Bègue, passionné et grand connaisseur de toutes les musiques vénézuéliennes, depuis les musiques populaires jusqu’au jazz, en passant par la musique académique :

Voyage à Barlovento, berceau du tambour afro-vénézuélien, au travers d’une rencontre avec Carlos Longa, professeur de percussion dans le village de Curiepe, avec qui nous découvrirons le son et les rythmes du tambour vénézuélien à l’état brut, sans artifice ni compromis.

Barlovento, sur la côte centrale du Venezuela , à 3 heures de Caracas, est bordée par une grande baie allongée. C’est un des rares endroits du pays où les vents les alizés, venant de la mer et chargés d’humidité, soufflent perpendiculairement à la côte. D’où ce nom de Barlovento (sous le vent). Les colons espagnols n’ont pas mis longtemps à s’apercevoir de la fertilité des terres et de l’excellente disposition du climat pour une culture intensive du cacao. Ils firent venir des esclaves d’Afrique pour travailler la terre. Après l’abolition de l’esclavage, les travailleurs noirs sont restés dans les plantations, continuant à les travailler. C’est vrai qu’ils n’avaient guère le choix. Barlovento est resté isolé jusqu’en 1920, date à laquelle fut construite la première route en provenance de Caracas. La population, en très grande majorité noire, conserva de fait pendant plusieurs siècles ses danses et ses coutumes .

La seconde partie de l’émission nous conduira à la découverte d’un genre musical encore inabordé en cinq années d’émission : Le « calipso de El Callao ». Musique tirant davantage ses origines de Trinidad et Tobago, elle est souvent chantée dans un idiome propre à cette région du sud de l’état de Bolívar, un patois ou papiamiento mélangé à de l’anglais, du néerlandais et de l’espagnol. Cette musique est très appréciée lors du carnaval. Le rhum et la danse font vite oublier que ce dialecte n’est pas compris par la plupart des vénézuéliens.

Diversité des thèmes

Pour vous donner une idée de la diversité des thèmes présentés dans Orinoco –ainsi que de la diversité des musiques du Venezuela–, voici une liste de sujets traités récemment par Gilles Bègue (cliquez pour écouter le podcast) :

Si vous ratez l’émission en direct sur Divergence-FM, vous pouvez l’écouter en podcast sur le blog musical d’Orinoco à l’adresse http://orinoco-divergence.musicblog.fr/. Les anciennes émissions y figurent aussi.

Gilles Bègue nous en offre donc plein les oreilles ! On l’en remercie !

Gustavo Dudamel dirigeant l'Orchestre national des jeunes Simón Bolívar du Venezuela au concert de Mérida (photo : FESNOJIV)

Il n’y en avait que pour lui. Dès avant le concert, des dizaines de milliers de personnes scandaient son nom : DU-DA-MEL ! DU-DA-MEL ! Lorsqu’enfin il apparut, ce fut le délire. Lorsqu’il commença à diriger l’orchestre, ce fut le silence. Et lorsque, plus de deux heures plus tard, il offrit un, deux, trois rappels, le stade était en folie !

Gustavo Dudamel est la nouvelle coqueluche du Venezuela, la superstar absolue dans ce pays qui n’en possède pas tellement. Question de popularité, il est le seul à pouvoir concurrencer les multiples misses qui font la gloire supposée du pays. Et pour cause : il symbolise à la perfection à la fois la culture et la réussite. Parti d’en-bas, il est arrivé haut, très haut : non content d’enregistrer chez l’emblématique Deutsche Grammophon, le voici qui succède au Finlandais Esa-Pekka Salonen à la tête de l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, rien de moins.

Carrière prodigieuse que celle de ce jeune musicien de 28 ans, formé par le Système des orchestres de jeunes et d’enfants du Venezuela (El Sistema), le fameux programme d’éducation musicale du Venezuela créé par José Antonio Abreu : un programme d’excellence qui se propose de faire de la musique un canal d’intégration pour les enfants vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. Et de fait, nombre d’entre eux proviennent des barrios, les bidonvilles des grandes villes vénézuéliennes.

Plein de punch

Stade métropolitain

15 à 20.000 personnes pour Gustavo Dudamel

Je me trouvais parmi les 15 ou 20.000 personnes venues voir et écouter le phénomène Dudamel dirigeant l’Orchestre national des jeunes Simón Bolívar du Venezuela. Le concert était gratuit. Pour une telle occasion, le choix du stade métropolitain s’imposait.

Ce n’est pas sans une certaine appréhension que j’ai abordé le concert. De la musique classique dans un stade, devant des milliers de personnes électrisées, que fallait-il en attendre? Eh bien, ce fut une belle réussite : l’acoustique, contre toute attente, était de bonne qualité ; le public, dans sa grande majorité, savait écouter. Et puis, surtout, surtout, Gustavo Dudamel avait choisi d’interpréter un répertoire adapté au lieu et aux circonstances. Des œuvres pleines de punch qui n’allaient laisser personne indifférent.

De Wagner à Pérez Prado

Jugez-en : début en fanfare avec l’ouverture de l’opéra Rienzi de Richard Wagner. Contrairement à l’avis général, c’est la pièce qui, personnellement, m’a le mieux plu : découverte d’un son rond, puissant et ample qui allait être celui de l’orchestre tout au long du spectacle. La musique du grandiloquent Wagner se prête parfaitement à ce parti-pris esthétique qui est celui de Gustavo Dudamel en général.

Concert de Dudamel à Mérida

Un spectacle son et lumières

Suivirent le poème symphonique Francesca da Rimini de Tchaïkovsky, autre compositeur friand de surenchères expressives, puis le Concerto pour violoncelle d’Antonin Dvořák, que la soliste invitée Alisa Weilerstein enleva avec panache. Vint ensuite l’ouverture 1812, de Tchaïkovsky encore, une œuvre «explosive et tapageuse », selon les mots même de son compositeur, qui célèbre la victoire des armées du tsar contre Napoléon. Explosive et tapageuse, elle le fut, lorsque résonnèrent les canons et qu’un feu d’artifice déclencha la folie dans les gradins.

Contagieux

Il restait les rappels. Gustavo Dudamel fut loin d’être pingre, puisqu’il gratifia l’assistance de trois de ceux-ci. Le pot-pourri de mambos de Pérez Prado provoqua l’effet contagieux qu’il a toujours eu, même lorsqu’il est interprété par un orchestre symphonique de la taille de celui que nous avions devant nous.

Le joropo traditionnel vénézuélien Alma Llanera paraissait devoir terminer le concert. C’est en effet le thème qui, au Venezuela, indique que la fête est finie.

Aussi la surprise fut-elle immense lorsque l’orchestre entama aussitôt le Mambo de la comédie musicale West Side Story de Leonard Bernstein : un autre succès confirmé de Gustavo Dudamel, sur toutes les scènes du monde. Galvanisé par la foule, l’orchestre se déchaîna, sur fond de feu d’artifice.

Cette fois, c’en était bien fini. L’ovation était immense, l’excitation était à son comble. La soirée était une réussite : la musique classique avait débordé sur le populaire, arborant des couleurs et prenant des chaleurs qu’elle affiche rarement en salle de concert. Une espèce de croisement entre le Boston Pops Orchestra et les BBC Proms de Londres, avec en supplément l’effervescence communicative du public vénézuélien qui rencontrait ici son héros.

Le perdant

Concert de Dudamel à Mérida

Mambo !

Seul perdant de toute cette folle aventure : le gouverneur de l’état de Mérida, Marcos Díaz Orellana, qui fut abondamment hué par la foule lorsqu’on le présenta comme l’organisateur du spectacle invitant la population de Mérida à cette grande fête de fin d’année. Mal lui en prit : on ne se présente pas ainsi impunément devant la population d’une ville qui, dans sa majorité, a voté pour l’opposition aux dernières élections. Le public culturel-étudiant-classe moyenne qui est celui de la musique académique est évidemment loin d’être acquis au chavisme. Le gouverneur aurait dû le savoir.

Circonstance aggravante : sur les tracts et banderoles invitant au concert, c’est la figure du gouverneur –dans un accès de culte de la personnalité malheureusement trop fréquent parmi les chavistes–, qui figurait en bonne place. On aurait pu s’attendre à voir celle de Dudamel… Grave faute de goût et irréparable erreur de perspective. Car on ne se frotte pas de cette manière à celui qui est la superstar du Venezuela.

La banderole du gouverneur

La banderole du gouverneur

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>> En prime, un autre extrait du concert avec le pot-pourri des mambos de Pérez Prado, enregistré à l’aide d’une caméra plus professionnelle :

Gaita zuliana

La gaita, c’est comme le beaujolais nouveau, elle apparaît toutes les années à la même époque : au mois de novembre, pour la fête de la Vierge de la Chiquinquirá à Maracaibo. Avec le temps, cette musique de tradition locale, propre à la région du Zulia, a conquis le pays tout entier et acquis un statut national. Pour le commun des Vénézuéliens, elle est maintenant devenue la musique qui annonce Noël et ouvre les festivités de fin d’année.

Comme pour la plupart des musiques populaires, il est difficile d’établir la date de naissance de la gaita et d’écrire son histoire. Certains auteurs, comme Rafael Molina Vílchez, prétendent qu’elle est clairement d’origine espagnole et aurait même une origine religieuse. D’autres, comme Juan de Dios Martínez, soutiennent que la gaita trouve sa source parmi les communautés d’esclaves noirs dans les haciendas du sud du lac de Maracaibo. Ce que l’on peut affirmer sans trop se tromper, c’est que, comme toutes les musiques du Venezuela, elle résulte de la convergence de trois traditions : européenne, africaine, amérindienne.

Les cinq instruments de base

En atteste la diversité des instruments avec lesquels la gaita se joue traditionnellement : le furro o furruco, un tambour à friction que l’on retrouve dans bien des musiques européennes (notamment la zambomba espagnole, qui s’identifie aussi, soit dit en passant, avec la période de Noël); le cuatro, petit instrument à 4 cordes, également d’origine européenne; la tambora, qui rappelle inévitablement les tambours africains; ainsi que la charrasca et les maracas, instruments de percussion d’origine amérindienne.

Les instruments de la gaita

Les instruments traditionnels de la gaita : de g. à dr., le cuatro, le furro, les maracas, la tambora, la charrasca

Ruralité, urbanité

Il existe divers genres de gaitas. Plusieurs sont éminemment ruraux et se limitent à un secteur géographique bien précis :

  • La gaita de tambora se joue dans les villages à majorité noire da la côte sud du lac de Maracaibo. L’usage plus varié et plus intensif des percussions la caractérise, ainsi que la substitution du cuatro par la clarinette.  On y observe une claire influence des musiques d’origine africaine, notamment des chants de travail des femmes.
  • La gaita a Santa Lucia se chante dans quelques villages du nord de Maracaibo en honneur à Sainte Lucie. De contenu essentiellement religieux, elle ne se danse jamais.
  • La gaita perijanera est particulière à quelques communautés du district de Perijá, la région qui fait frontière avec la Colombie. Elle fait partie d’un ensemble complexe de danses dédiées à San Benito et a donc également un fond religieux.

Mais celle qui prédomine depuis une cinquantaine d’années est la gaita urbaine de Maracaibo, aussi appelée gaita de furro, d’après le nom de l’instrument qui la caractérise. Dynamique, elle a évolué jusqu’à intégrer des instruments étrangers à sa tradition, tels que trompettes, clarinettes, saxophones ou instruments électroniques. Dans ses versions les plus récentes, elle se mélange avec la salsa, le merengue et même le hip hop.

Religion, humour, politique…

À l’origine, on chantait la gaita en famille ou entre amis. Structurellement, elle comportait un refrain de six (parfois huit) vers octo- ou heptasyllabiques, chantés en chœur. Entre les refrains, souvent répétés, s’intercalaient des couplets de quatre vers chantés (improvisés) par le soliste. Mais cette structure traditionnelle a connu des évolutions importantes au cours du temps.

Le contenu thématique de la gaita peut être de caractère religieux (chant à la Vierge de Chinquinquirá ou Chinita), romantique (chansons d’amour), social (chroniques de quartier), humoristique (chansons ironiques) ou politique (critiques aux gouvernants). C’est ainsi que l’on trouve des gaiteros chavistes et d’autres antichavistes, qui se font la guerre par chansons interposées ! Traversée en outre par le fort régionalisme du Zulia et de Maracaibo, la gaita offre donc un reflet plutôt complet de la quotidianité dans cette région du Venezuela.

Crus millésimés

Comme le vin, la gaita a ses millésimes. Chaque année, les groupes gaiteros composent de nouvelles chansons pour la saison à venir, laquelle s’étend théoriquement du 18 novembre (fête de la vierge de la Chinquinquirá) au 2 février (fête de la Chandeleur) –même si ces limites ont tendance à s’estomper de plus en plus. Les amateurs classent les gaitas selon l’année de leur création et on récompense  la « gaita de l’année » lors de festivals spécialisés dans le genre. Toute une industrie commerciale accompagne maintenant le développement de la gaita, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire.

Quelques exemples de gaitas

  • Le groupe Alitasia avec son succès de l’année, une gaita dans le style traditionnel, La buena gaita de furro :
  • Ricardo Aguirre et le groupe Los Cardenales del Exito dans une gaita traditionnelle dédiée à la Vierge de Chiquinquirá :
  • Un des plus grands classiques gaiteros, Sin Rencor, par le groupe Gran Coquivacoa :
  • Une gaita pas très traditionnelle, avec influence de musique colombienne, mais amusante : La Gaita del Facebook, par le groupe Koquimba :

Et pour terminer, voyez cette liste impressionnante de gaitas classées par année et par thème (écoute et téléchargement sont possibles). Strictement réservé aux fanatiques, comme peuvent l’être les maracuchos (les habitants de Maracaibo), qui sont férocement attachés à leur ville, à leur région et à leur gaita !

pascal-coulon

Une lectrice de ce blogue, bonne connaisseuse de la musique du Venezuela, attire mon attention sur le travail artistique de Pascal Coulon, un musicien français tombé amoureux, il y a plus de trente ans, de la harpe llanera. Il ne s’en est jamais remis ! Et c’est tant mieux : devenu spécialiste de l’instrument, il en est aussi le meilleur ambassadeur partout où il se présente, que ce soit en festival, en concert ou… dans le métro!

Pascal Coulon est né en 1951 dans le nord de la France, une région qui ne se distingue guère par ses traditions musicales (aie, les Ch’tis vont m’en vouloir). Comme beaucoup d’adolescents de sa génération –celle de Bob Dylan, Joan Baez ou Donovan–, il s’initie à la guitare en autodidacte et interprète les chansons françaises du moment en  s’accompagnant lui-même.

À vingt ans, il « monte » à Paris. Il découvre la musique latino-américaine à L’Escale, l’un des plus anciens bars latinos du quartier latin. Là, il se familiarise avec les musiques paraguayennes, argentines, colombiennes, péruviennes et vénézuéliennes. Mais il y a un genre qui attire spécialement son attention : la musique des llanos vénézuéliens et colombiens et plus spécialement le pasaje, un style au rythme lent dans lequel la harpe constitue l’instrument mélodique principal.

Venezuela, Japon, Chine

À Paris, il fait la rencontre du harpiste vénézuélien Victor Reyna qui l’initie au cuatro, la petite guitare à quatre cordes du Venezuela. À cette époque, la musique latino-américaine est à la mode, ce qui lui permet d’accompagner Victor Reyna dans ses tournées en Europe.  À son retour au Venezuela, Victor Reyna lui vend sa harpe.

En 1974, Pascal Coulon fait son premier voyage au Venezuela. Il se rend directement à San Fernando de Apure pour rendre visite à Ignacio “El Indio” Figueredo, le grand harpiste et compositeur de musique llanera, qui le fascinait tout spécialement.

Il voyage ensuite au Japon pour y étudier le kōtō, un instrument japonais apparenté à la harpe. Il y reste plusieurs années. Après un crochet à Taiwan pour étudier le ku-chin (l’ancêtre du kōtō), il rentre en France et décide de se dédier exclusivement à la harpe llanera.

Premiers enregistrements

En 1985, il s’embarque à nouveau pour le Venezuela et y reste deux mois. Il rend visite une nouvelle fois à Ignacio “El Indio” Figueredo. À Barinas, il fait la connaissance et se lie d’amitié avec un autre harpiste, José Gregorio López.

De retour en France, il continue ses études de musique llanera de façon tout à fait autodidacte en s’aidant d’enregistrements. Lui-même enregistre sa première production Pascal y Arpa.

En 1993, il voyage en Colombie pour participer à plusieurs festivals de musique llanera à Arauca, Yopal, San Martin et Villavicencio. Il fait la rencontre de Carlos Orozco, un harpiste vénézuélien surnommé Mitralleta, tant son jeu est rapide. L’année suivante, il rend visite à Carlos Orozco à Barquisimeto. Ce dernier participe avec d’autres musiciens vénézuéliens à l’enregistrement au Venezuela du premier CD de Pascal, Caricias del Viento, qui sortira en 1997.

Depuis lors, Pascal a enregistré sept autres disques, dont le dernier, Arpaligato, est sorti en avril 2009. À côté de morceaux dans le style llanero composés ou arrangés par lui ou par d’autres, il crée ses propres compositions et ne craint pas de renouveler le genre, y ajoutant une instrumentation non traditionnelle dans les llanos, comme la flûte ou même le saxophone. Il ne craint pas de flirter avec le baroque et le celtique, papillonne avec la musique traditionnelle française, titille la musique contemporaine et batifole avec divers rythmes latinos. Mais il reste en toutes circonstances fidèle à l’instrument de ses premières amours : la harpe llanera.

En marge de toute carrière académique, Pascal Coulon promène son instrument jusque dans le métro parisien, où il trouve l’inspiration de certaines de ses compositions. Les llanos sont loin de s’imaginer qu’ils s’immergent ainsi dans les profondeurs parfois glauques de Paris !

Quelques enregistrements de Pascal Coulon :

Buenos aires llaneros/Mi Camaguán (pasajes traditionnels)
Harpe et arrangement : Pascal Coulon
Violon : Alexis Cárdenas
Basse : Sebastián Juan Jiménez

Valse en java
Composition et harpe : Pascal Coulon
Basse: Juan Sebastián Jiménez
Flute : Bernard Wystreate
Saxophone : Sylvain del Campo
Percussions : Alfredo Cutufla

Las tres damas
Composition : Ignacio “El Indio” Figueredo
Arrangement : Pascal Coulon et Sebastián Jiménez Real
Harpe : Pascal Coulon
Cuatro et maracas : Carlos Orozco
Contrebasse : José Velásquez

> Écoutez une interview de Pascal Coulon dans laquelle il parle de son instrument et de sa trajectoire musicale.

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Le fandango, par Pierre Chasselat

Le fandango, par Pierre Chasselat

Il ne fait aucun doute que le joropo, musique et danse vénézuélienne par excellence, trouve ses racines dans le fandango. Il est aussi plus que probable que le fandango lui-même se soit nourri du contact qu’eurent les aventuriers espagnols, durant la conquête et la colonisation, avec les traditions musicales africaines et américaines. On se trouve donc devant un cas de métissage musical –aller-retour Europe-Amérique, plus une touche africaine– tout à fait caractéristique. De la World Music avant la lettre, en quelque sorte.

Lettres de noblesse

Antonio Soler

Antonio Soler

Le fandango est un style musical et une danse traditionnelle espagnole qui se danse en couple sur un rythme ternaire 3/4 proche de celui de la valse. Apparu vers la fin du XVIIe siècle en Espagne, il aurait été introduit par des voyageurs revenant des Indes occidentales, influencés par les traditions musicales indigènes et africaines rencontrées en Amérique.

D’abord musique et danse populaire, le fandango gagne ses lettres de noblesse vers la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’il devient musique de salon et que des compositeurs aussi célèbres que Glück (Don Juan, 1761), Mozart (Les Noces de Figaro, 1786) et Boccherini (Quintette à cordes avec guitare Del Fandango, G.448) s’en emparent pour l’intégrer dans certaines de leurs œuvres. Mais le fandango le plus célèbre (encore que son attribution reste discutée) reste celui d’Antonio Soler (1729-1783), prêtre et claveciniste espagnol plus connu sous le nom de Padre Soler.

Retour en Amérique

Joropo, dessin de Eloy Palacios (1912)

Joropo, dessin de Eloy Palacios (1912)

Chargé de ces nouvelles influences européennes, le fandango fait un retour dans les colonies espagnoles d’Amérique, où il se transforme à nouveau. Au contact des musiques africaines et autochtones, il prend des formes plus frustes, mais aussi plus vivantes. Il redevient populaire, se tropicalise et, comme il se doit au contact de populations pour lesquelles le corps est essentiel, il s’érotise. Ainsi mué, on en trouve des traces évidentes dans plusieurs pays des Caraïbes, notamment au Mexique (le jarabe), en Colombie et au Venezuela.

En Colombie et au Venezuela, précisément, le fandango devient joropo, musique et danse à la fois. Ses formes sont moins raffinées mais plus fortes et plus directes que chez son équivalent espagnol. Des éléments africains et autochtones se superposent à la mélodie et au rythme européens. La guitare devient cuatro, les castagnettes font la place aux maracas, la harpe est préférée au clavecin ou au piano, la danse se fait plus sauvage.

Une même famille

Incontestablement, fandango et joropo font partie de la même famille, comme le montre bien l’écoute des deux œuvres suivantes :

  • le Fandango du Padre Soler, par David Schrader (clavecin)
  • El pajarillo, un joropo traditionnel chanté ici par le ténor vénézuélien Jesús Sevillano. Cette interprétation en style académique utilise le piano à la place de la harpe, ce qui rend plus facile l’identification avec le fandango.

Et pour ceux qui préfèrent la vidéo, voici une interprétation du Fandango d’Antonio Soler par Scott Ross :

Une interprétation de la composition intitulée Joropo de Moisés Moleiro (1904–1979), par la pianiste mexicaine Silvia Navarrete :

Et enfin une belle démonstration de joropo dansé :

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