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Miss au Venezuela

Des miss parfaitement formatées

Faites un sondage autour de vous. Le commun des mortels connaît généralement le Venezuela pour trois choses : son pétrole, son président et la beauté de ses femmes. Trois « monuments » (chacun dans son genre) auxquels il vaut mieux ne pas trop toucher, au risque de se faire bahuter.

Edward Ellis et Flor Salcedo se proposent cependant de s’attaquer à l’un de ceux-ci dans un documentaire qu’ils projettent de réaliser. Intitulé Miss : Women, Culture and Venezuela’s Beauty Industry, le film s’attaquera à ce qui est un tabou au Venezuela : analyser d’un point de vue social et culturel les effets que l’industrie multimillionnaire de la beauté a sur la vie des femmes ordinaires.

Dans les écoles maternelles

J’en ai déjà parlé par ailleurs : la beauté est au Venezuela un véritable projet national. À un moment ou l’autre de leur vie, les petites filles rêvent de devenir une miss. Ici, les concours de beauté commencent dès l’âge de cinq ans dans les écoles maternelles ! Ils continueront tout au long du parcours scolaire, université y compris. Ajoutez-y les concours dans des milieux aussi variés que les centres commerciaux, les villages, les bidonvilles, les quartiers chics, les clubs de vacances, les plages et vous aurez une idée de l’extension du phénomène. Tout endroit où les gens se rencontrent est tout simplement prétexte à l’organisation d’un concours de beauté.

Le dispositif (car c’en est un) culmine avec l’organisation Miss Venezuela, qui, au bout de la chaîne, sélectionne les meilleures et, moyennant paiement sonnant et trébuchant, se propose de les former comme des miss professionnelles. Celles qui se soumettront sans roncher à la discipline de fer de l’école auront peut-être la chance d’être les futures Miss Venezuela, Monde ou Univers.

Autre facette du phénomène : il n’est pas rare que des pères fiers de leur progéniture féminine paient à leur fille des implants mammaires comme cadeau d’anniversaire pour leurs 15 ans (il s’agit d’une fête traditionnelle qui marque rituellement le passage à la féminitude en Amérique latine). Le cas échéant, les banques locales sont prêtes à accorder des prêts pour la réalisation d’une chirurgie plastique, étant entendu que les femmes devraient avoir un avenir professionnel et économique mieux assuré si elles bénéficient d’une poitrine plantureuse !

Explorer l’arrière-cour

Le film d’Edward Ellis et Flor Salcedo veut aller au-delà de ce que l’on sait déjà et explorer l’arrière-cour de cette vaste industrie de la beauté. En cherchant par exemple à comprendre quelles sont les forces qui meuvent cette industrie et quelles sont les conséquences sociales de cette obsession nationale pour la beauté.

Violence domestique

Des dizaines de milliers de cas de violence domestique au Venezuela

Les auteurs projettent ainsi de suivre et d’observer les vies de jeunes filles et de jeunes femmes qui sont partie prenante de ce monde plein de glamour, espérant ainsi découvrir leurs motivations, leurs désirs et leurs peurs. La marchandisation de la femme sera aussi mise en parallèle avec les indices élevés de violence domestique qui caractérisent le pays et le peu d’appui apporté aux femmes ayant été victime d’abus : le Venezuela a beau avoir obtenu six couronnes de Miss Univers, il ne possède que deux abris pour femmes victimes de violence, pour des dizaines de milliers d’abus de tous ordres !

Le documentaire promet donc de nous dévoiler quelques vérités cachées sur la femme vénézuélienne, et des vérités qui ne sont pas spécialement glamour. La bande de lancement du film (ci-dessous) reprend en les survolant ces différents points. Avec des images de jolies dames, bien entendu, ponctuées de scènes moins glamour et de quelques énormités, telles celle du directeur de l’organisation Miss Venezuela déclarant sans ambages que « toutes les féministes sont laides » !

http://www.kickstarter.com/projects/2008601179/miss-women-culture-and-venezuelas-beauty-industry/widget/video.html

Le film n’est malheureusement pas encore produit. Ses réalisateurs cherchent par tous les moyens un financement. Si vous voulez les aider, sachez qu’ils ont inscrit leur projet sur Kickstarter, une plateforme en ligne qui permet de financer des projets créatifs. On peut faire des dons à partir de 1 dollar…  Et avec 1000 dollars ou plus, vous deviendrez producteur exécutif !

Les candidates d'Acequias

Première pose pour les candidates d'Acequias

Au lendemain de l’élection de Stefanía Fernández au titre de Miss Univers, un journaliste du site Les Observateurs de France24 m’envoie un message électronique pour me demander si je connais une miss, même locale, qui pourrait témoigner de son expérience. Et il me pose la question : pourquoi le Venezuela a-t-il gagné autant de concours de beauté ?

Étant en vacances, je n’ai pu que le renvoyer à la multitude d’articles qui essaient de répondre à cette question ô combien énigmatique. Quelques jours plus tard, un article était effectivement publié sur le site web des Observateurs sous le titre Pourquoi Miss Univers est-elle si souvent vénézuélienne ? L’article en question ne répond pas du tout à la question, concentrant le débat essentiellement autour du thème de la chirurgie esthétique.

La chirurgie esthétique, même si elle joue un rôle dans l’affaire, n’explique tout de même pas tout, car les miss vénézuéliennes ne sont évidemment pas les seules à avoir pensé à se refabriquer. Le vrai secret se trouve plutôt, à mon sens, dans la relation même des Vénézuéliennes et Vénézuéliens avec la beauté féminine et, par conséquent, avec les concours de beauté.

Les candidates d’Acequias

La route d'Acequias

La route cahoteuse d'Acequias

Voici une petite histoire vécue, qui illustre parfaitement cet état de choses.

Quelques jours avant la fête patronale d’Acequias, un minuscule village de quelques centaines d’habitants perché dans les Andes, à deux heures de la ville de Mérida par une route de terre franchement cahoteuse, j’ai eu le privilège de conduire à la ville les quatre candidates au titre de « reine du village ». Car au Venezuela, pays républicain, il y a des reines partout : dans les écoles (même maternelles !), dans les lycées, à l’université, dans les villes et villages, et j’en passe. Il serait donc tout bonnement impensable qu’Acequias n’ait pas la sienne. Dans quelques jours, l’une des candidates devait être élue reine du village par un jury qui comprendrait (sans doute) les quelques « personnalités » locales.

À la question de savoir pourquoi elles étaient si jeunes, la réponse a fusé : « Il n’y a pas de filles plus grandes au village, elles partent étudier ailleurs ». En effet, Acequias est si petit qu’il ne possède pas de lycée. Du coup, les candidates qui se présentent sont les plus âgées de celles qui vivent encore au village. Toutes étudient en dernière année d’école primaire et n’ont que 11 ou 12 ans.

Le lendemain, les jeunes candidates devaient se présenter à la presse régionale, qui n’allait évidemment pas se priver de prendre leur photo et de la diffuser à tout vent.  Cette perspective les rendait quelque peu nerveuses et les excitait à la fois. Pour les mettre en confiance, je leur ai proposé une petite séance de photographie, dont vous voyez l’un des résultats ci-dessus.

Comme les footballeurs brésiliens

Miss Venezuela 2009

Miss Venezuela 2009

C’est là le premier échelon des Miss Venezuela et Miss Univers : la base populaire. Un échelon essentiel, car il permet un ample recrutement, puis une sélection d’échelon en échelon : du village à la ville, de la ville à la région, de la région au pays, du pays à l’univers. C’est comme les footballeurs brésiliens, en quelque sorte.

D’autre part, l’élection d’une reine jusque dans le dernier petit bled des Andes illustre bien l’acceptation –mieux que cela : le support, l’engouement– de la population en général pour les concours de beauté. Les deux éléments de base sont donc réunis : facilité de recrutement, appui populaire.

Exploitation de la femme objet ? Cette bizarre idée n’effleure personne ici, ni les hommes (bien sûr), ni même les femmes. Au contraire, la beauté féminine est une valeur positive partagée et assumée par tous. Ce n’est pas pour rien que l’élection de Miss Venezuela est l’émission de télévision la plus populaire de toute l’année. Chacun ou presque participe à cette grande fête sans honte ni arrière-pensée. Vue de cette manière, la beauté féminine devient quasiment, pourrait-on dire, un « projet national ». Projet sur lequel surfe habilement, ajoutons-le, l’organisation Miss Venezuela, elle-même partie intégrante du groupe Cisneros, le groupe médiatique le plus puissant du pays et l’un des plus puissants d’Amérique latine. Avec une telle machine, les conditions sont donc données.

Rêver d’être quelqu’un

Reines du Venezuela

Reines du Venezuela

Les concours de beauté ne sont donc pas que nez redessinés, hanches retravaillées ou seins siliconés. Avec sa verve habituelle, Gaël analyse la question dans son Journal de bord sous le titre Miss Univers, évidemment ! :

Pourquoi tant de couronnes ?! Simple : Miss France et Miss Venezuela ne jouent pas dans la même cour.

Y’a une sacrée différence entre une jeune fille recrutée dans une discothèque pourrie au fin fond de la Creuse et une jeune fille qui, depuis qu’elle a 4 ans, a toujours rêvé d’être quelqu’un grâce à un concours de beauté.

Y’a une sacrée différence entre les deux Comité de Miss : Geneviève de Fontenay cherche un caractère pétillant, une jeune fille pas trop gogol, une beauté naturelle… “Un esprit sain dans un corps sain” en quelque sorte. Osmel Sousa (le Geneviève d’ici), lui, envoie les gamines de 15 ans se faire refaire les seins, raboter les hanches, refaire le menton, les paumettes et le nez pour ensuite leur assener un violent “et seulement ensuite, on pourra reparler de tes chances de participer“.

Y’a enfin une sacrée différence entre la perception des concours de beauté par le public. En France je suis pas certain qu’une jeune candidate malheureuse mette sur son CV: “J’ai participé à l’élection de miss France, où j’ai fini 12ème. Ce fut une expérience enrichissante et j’y ai beaucoup appris. De même, être miss Pays d’Albigeois m’a beaucoup aidé à développer mes qualités de leader et à m’affirmer dans mon métier…” !! En revanche ici énormément de gamines courent après les couronnes de beauté et en font un fier résumé sur le CV: “Miss Centre Commercial La Cascada 2008 à Maturín, Miss Feria Orinokia 2009, Miss Syndicat des Médecins 2008, 1ère Dauphine de Miss Anzoategui 2008. Ces expériences m’ont permises de rencontrer plein de gens intéressants, d’apprendre à avoir des relations commerciales avec les patrons d’entreprises, je me suis constitué un carnet d’adresse intéressant et par conséquent je suis la plus indiquée pour être votre future directrice commerciale“.

Un véritable projet national, je vous dis. Et ce n’est pas le socialisme du XXIe siècle qui va changer cette donnée sociologique de base. Car tout le monde ici crie d’une seule voix, ou presque : « Touche pas à ma miss ! ».

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