Tag Archive: Llanos


oiseaux llanos hoatzin

Un hoatzin se laisse apercevoir, perché sur la plus haute branche

J’ai eu récemment l’occasion de participer à un atelier d’initiation à l’observation d’oiseaux. C’était à Elorza, en plein cœur des Llanos, une région réputée pour la grande variété d’oiseaux qui y nichent. Dans ces plaines immenses inondées plusieurs mois par an, où alternent savanes et forêts, ce sont plusieurs centaines d’espèces que l’on peut observer. Aux espèces autochtones et sédentaires s’ajoutent en hiver les migrateurs venus du Nord. Une terre bénie, donc, pour les ornithologues tant professionnels qu’amateurs.

Je passerai rapidement sur la partie théorique de l’atelier, qui consistait surtout à aiguiser les facultés d’observation des participants (pour la plupart de futurs guides touristiques) et à les appliquer spécifiquement aux oiseaux, exemples à l’appui. Ce que tout le monde attendait, c’était la sortie sur le terrain et l’observation in situ.

L’activité a été à la hauteur des espérances : en trois jours, ce sont plus de 200 espèces qui ont été observées, et cela dans un même espace relativement confiné : le Hato Peñalero, une grande propriété située à seulement quelques kilomètres d’Elorza. La particularité du lieu : ses propriétaires sont conservationnistes et interdisent la chasse et la pêche sur leur territoire. Si bien qu’en plus des nombreuses espèces d’oiseaux, nous avons pu observer sans peine des troupes de chiguires (capybaras) et des dizaines de chevreuils paissant librement dans la savane. Sans compter les caïmans, les iguanes, les chauve-souris et autres habitants de ces lieux.

Ni lève-tard, ni couche-tôt

Mais revenons à nos oiseaux. Pour bénéficier des moments les plus favorables à l’observation, il vaut mieux n’être ni un lève-tard, ni un couche-tôt. En effet, il faut être sur pied dès 5 heures du matin pour profiter des premières activités diurnes des dizaines de milliers d’oiseaux qui peuplent l’endroit. À partir de 9 heures, la chaleur devient étouffante et les activités décroissent progressivement jusqu’en fin d’après-midi, où elles reprennent de plus belle, jusqu’à la tombée de la nuit. C’est alors que commence l’observation des oiseaux nocturnes, qui prendra encore quelques heures. Au total, une journée bien remplie, entrecoupée par une longue sieste au moment le plus chaud de la journée : l’observateur mène en quelque sorte une vie d’oiseau !

Au petit matin, nous avons installé quelques filets permettant de capturer des oiseaux sans leur causer de dommage. Une fois capturé, l’oiseau est identifié, photographié, puis immédiatement relâché. Ce n’est sans doute pas la manière la plus naturelle de les voir, mais beaucoup d’oiseaux se laissant difficilement observer, il était utile de les capturer dans le cadre de cet atelier, afin que les participants puissent s’exercer à l’identification et se familiariser avec un maximum d’espèces différentes.

Les photos obtenues dans de telles conditions ne sont pas les meilleures : l’oiseau est souvent stressé et adopte des attitudes peu naturelles. Par contre, la capture permet de faire des gros plans qu’il serait bien difficile d’obtenir en prise naturelle. Quoi qu’il en soit, je reste personnellement un partisan de l’observation sans filet et de la photographie prise en pleine nature. Même si elles limitent le nombre des espèces observées, ces conditions-là sont irremplaçables pour une observation des attitudes et comportements réels de l’oiseau. Elles sont aussi plus respectueuses de la nature. Et tant pis pour les fanatiques et collectionneurs patentés qui sont prêts à bousculer l’ordre naturel pour observer toujours plus d’espèces !

Observateur attentif

Au final, ce fut une intéressante expérience. Même si je ne prétends pas devenir un ornithologue ni même un fana de birdwatching, je verrai dorénavant les oiseaux avec d’autres yeux : ceux d’un observateur attentif plutôt que ceux d’un simple touriste qui s’extasie superficiellement sur le nombre et la variété des oiseaux des Llanos, sans chercher à en savoir plus. Je chercherai, moi, à en savoir plus.

Deux livres de référence m’accompagneront dorénavant dans mes pérégrinations : Una Guía de las Aves de Venezuela, de William H. Phelps, Jr. et Rodolphe Meyer de Schauensee (éd. Ex Libris, 1994, épuisé) et Birds of Venezuela, 2nd ed., de Steven L. Hilty, Princeton Univ. Press, 2003.

Voici le résultat photographique de ces deux journées d’atelier :

Ce diaporama nécessite JavaScript.

Gonzalo González

Gonzalo González, défenseur des Indiens

Mes pérégrinations dans les Llanos du Venezuela m’amènent à rencontrer beaucoup de gens. Des gens ordinaires, que le hasard a mis sur mon chemin. Parfois, une conversation s’engage, spontanément, sans qu’elle ait été commandée par quoi que ce soit. Dans la rue, dans un magasin, autour de la table d’un petit restaurant… Il arrive ainsi que des vies émergent. Des vies ordinaires qui ont tout pour être extraordinaires. Je vous en propose trois, qui représentent, chacune à leur manière, ce qu’est la vie dans les Llanos.

Le petit père des Indiens

Il est de ces personnages qui inspirent le respect. Gonzalo González Cobreces est de ceux-là. D’origine espagnole, ce missionnaire dominicain a vécu sur plusieurs continents avant de s’installer à Elorza, au fin fond des Llanos, non loin de la frontière colombienne.

Il fut pendant des années le curé d’Elorza et de toute la municipalité, grande comme un département français. À ce titre, il prit résolument la défense des indiens Pumé et Cuiba qui y habitent. Il n’y a pas si longtemps, ceux-ci étaient encore chassés par les propriétaires criollos [colons blancs] comme du vulgaire gibier. En 1967 –c’était hier–, un massacre eut lieu dans la région, à la Rubiera : attirés dans un guet-apens, seize indiens Cuibas furent tués, puis leurs corps incinérés.

Le père González se porta immédiatement à la défense de la communauté Cuiba et témoigna dans le procès qui s’ensuivit cinq années plus tard, en Colombie.

Aujourd’hui retiré des ordres, Gonzalo González vit toujours à Elorza. Il reste ce grand humaniste qui a marqué la région de son empreinte d’homme intègre, défenseur de ceux qui apparaissent encore aux yeux de beaucoup comme des hommes de deuxième catégorie.

Tiberio, le paysan sans terre

La grande majorité des habitants des Llanos possèdent un fundo, ainsi que l’on désigne là-bas une propriété terrienne, qu’elle soit grande, petite ou parfois minuscule. Lorsque je demande à Tiberio -un homme calme et fier d’une soixantaine d’années- s’il a un fundo, il me répond immédiatement : « Non, je me suis fait avoir. J’ai travaillé pendant quarante ans dans un hato [grande propriété terrienne], j’ai même été contremaître, je n’ai rien obtenu pendant tout ce temps. » Comme beaucoup, Tiberio a travaillé pour un autre, a été absorbé par ce travail chichement rémunéré qui vous lie presque personnellement à un propriétaire et à une terre qui ne vous appartient pas. Plus le temps passe, plus il est difficile de s’en séparer.

Tiberio n’a donc pas eu le temps de penser à lui. Jusqu’au moment où il a fait le grand saut et a décidé de rompre avec sa condition. Il a commencé à étudier. Analphabète, il a débuté par la mission Robinson, qui lui a donné les rudiments équivalents à l’enseignement primaire : savoir écrire, savoir calculer… Puis il s’est inscrit à la mission Ribas, qui lui a permis d’obtenir un certificat d’études secondaires. C’est sa plus grande fierté : il est maintenant bachiller.

Le restaurant Angel de la Guarura à Elorza

Le restaurant Angel de la Guarura

Entre-temps, il s’est lié aux conseils communaux, les organisations de base créées par le gouvernement pour promouvoir la démocratie participative au niveau des communautés de vie (le quartier, le village, le hameau). Il a participé à la formation de la commune –une nouvelle structure également, créée pour faciliter la gestion locale– qui regroupe les conseils communaux de la localité d’Elorza. Un apprentissage social sans précédent pour Tiberio, ainsi d’ailleurs que pour des centaines de milliers de personnes au Venezuela.

Fort de cette expérience, Tiberio vient d’être nommé administrateur du tout nouveau restaurant socialiste Angel de la Guarura, géré par la Commune. Un nouveau défi pour lequel il est parfaitement armé : ses années de contremaître n’auront pas été tout à fait vaines. Ajoutez à cela sa récente formation scolaire et son engagement social, cela en fait un administrateur social comme il y en a peu. Pour lui, les chiffres ne sont pas tout, même s’ils sont importants, car il met aussi dans la balance les services que doit rendre le restaurant à la population locale, y compris à la population pauvre. Gageons qu’il obtiendra la réussite dans cette nouvelle entreprise qui est aussi pour lui une renaissance.

María, dix enfants et une rémunération de misère

Si l’esclavagisme a été officiellement aboli au Venezuela en 1854, il en reste de belles traces plus de 150 ans plus tard… Prenez le cas de María. Elle travaille dans un fundo où elle prépare quotidiennement la nourriture pour les ouvriers, s’occupe de la propreté des lieux et veille au bien-être du propriétaire lorsqu’il visite son domaine. Tenue de travailler sept jours sur sept, elle sort rarement du fundo. Pour ses services, elle reçoit une rémunération mensuelle de 200 bolivars (45 dollars au taux de change officiel), soit six fois moins que le salaire minimum ! Une misère ! Bien sûr, elle est logée et nourrie, et reçoit en outre du propriétaire des vêtements pour ses enfants…

Parlons-en de ses enfants. Elle en a dix, de pères différents et/ou inconnus (cela aussi fait partie de la réalité sociale des Llanos). Les plus jeunes vivent avec elle, dans le fundo. Mais ceux qui sont en âge d’aller à l’école vivent à Elorza, à une dizaine de kilomètres. María a eu de la chance : étant donné sa situation personnelle et familiale, le gouvernement lui a attribué une petite maison sociale dans un nouveau quartier d’Elorza. Ses plus grands enfants y vivent, les aînés s’occupant des plus petits. Seulement voilà : ce n’est pas la rémunération de Maria qui va leur permettre de subvenir à leurs besoins les plus élémentaires. L’argent fait défaut même pour la nourriture et ce sont des voisins qui, bénévolement, doivent les nourrir.

María n’est pas au bout de ses peines : elle doit maintenant rembourser sa maison et se trouve théoriquement endettée pour vingt ans. Dans la pratique, il est possible (mais rien n’est certain) qu’on lui donne le droit d’occuper la maisonnette sans payer. Malgré tout, ses enfants restent en danger, tandis qu’elle ne peut espérer se libérer de son travail de misère. Que pourrait-elle d’ailleurs faire d’autre ?

Trois vies, trois destins

Trois vies, trois destins. À travers ces histoires individuelles, se dessine en filigrane ce que peut être la vie des petites gens dans les Llanos. Une société, qui malgré ses aspects conviviaux (la musique, la danse, la fête) présente une facette moins noble, faite de dureté, d’inégalités, d’injustices, et dans laquelle la sauvagerie n’est jamais loin.

Au travers ce ces vies, se dessinent aussi les efforts faits par le gouvernement chaviste pour renverser cet état de fait : missions éducatives, organisations de base, logement social, etc. Et encore : il n’a pas été question ici des occupations de terres, de la réforme agraire, des entreprises de production socialiste…  Autant dire que la bataille est rude contre des structures ancestrales ancrées historiquement dans le tissu social profond des Llanos.

Le concept n’est sans doute pas à la mode, mais c’est  bel et bien une lutte des classes qui se déroule dans les Llanos du Venezuela.

Pataruco

"Pataruco", un harpiste vétéran sur la place Bolívar d'Elorza

Je viens de passer une semaine à Elorza, dans les Llanos d’Apure, et je voudrais partager avec vous cette ambiance unique au Venezuela.

En effet, à Elorza plus qu’ailleurs, la musique et la danse font partie de la vie quotidienne des petits et des grands : la musique llanera, bien entendu, et cette danse particulière appelée joropo qui cumule influences européenne et indigène. Ce n’est pas pour rien que la petite ville (quelques milliers d’habitants seulement) s’attribue sans fausse honte le titre de capitale folklorique du Venezuela.

Le week-end dernier, c’était la Feria Agropecuaria [Fête agricole], l’une des trois fêtes qui ponctuent l’année à Elorza. Moins importante que la Feria del Pescao [Fête du poisson], en octobre, et surtout que la Fête patronale de San José, le 19 mars, elle n’en est pas moins intéressante. Sans grandes vedettes, c’est la population elle-même qui s’y exprime le plus librement du monde par la danse et le chant et partage avec ses invités venus des quatre coins des llanos vénézuéliens.

La fête a débuté sur la place Bolívar. Un groupe de musiciens (dont le harpiste “Pataruco”) et une troupe d’enfants de 3 à 12 ans sont venus danser le joropo. Pas de doute, la relève est assurée !

Le soir, c’est dans le Parque ferial [Parc des fêtes], au milieu de senteurs mélangées de bière et de vaches, que les festivités ont continué. Les fanatiques se sont livrés à leur sport favori : les toros coleados. Le jeu consiste pour les cavaliers à poursuivre un taureau et à le culbuter en le saisissant par la queue. Une variante locale de rodéo, en quelque sorte (les llaneros ayant plus d’une affinité avec les cow-boys nord-américains).

Pendant ce temps, à quelques encablures, sous un abri sommaire construit à l’aide de branches et de feuilles de palmier entrecroisées, prenait forme un spectacle à moitié improvisé (et parfois totalement improvisé, ce qui faisait son charme) : à nouveau, musique et danse étaient au rendez-vous.

Mais le meilleur était à venir. Les esprits s’échauffant, les chanteurs commencèrent à se succéder autour du groupe musical le plus simple et le plus traditionnel qui soit : harpe, cuatro et maracas. L’apothéose, ce soir-là, fut un extraordinaire contrapunteo entre un adolescent et un enfant.

Ce n’étaient là que quelques instants de cette fête qui a duré jusqu’aux petites heures. Un petit apéritif qui, je l’espère, vous aura ouvert l’appétit…

Le hoazin huppé (Opisthocomus hoazin)

Le hoazin huppé (Opisthocomus hoazin)

Avec sa huppe à la punk et son air effarouché, il a tout pour vous surprendre. C’est le hoazin huppé (Opisthocomus hoazin), un oiseau pour le moins bizarre que l’on rencontre dans le bassin de l’Orénoque, au Venezuela, ainsi que dans celui de l’Amazone, de la Colombie à la Bolivie, en passant par les Guyanes.

Répartition géographique du hoazin (Opisthocornus_hoazin)

Répartition géographique du hoazin

J’ai eu la chance de l’observer et le photographier au cours de l’une de mes escapades dans les Llanos, les vastes plaines qui parcourent le Venezuela d’est en ouest. C’était à Rabanal, une petite communauté proche d’Elorza, en Apure.

Bruits étranges

J’ai d’abord été attiré par des bruits étranges provenant de la lisière de la forêt. Les cris rauques ressemblaient plus à ceux d’un mammifère que d’un oiseau. Je me suis prudemment approché, pour découvrir –avec surprise– qu’il s’agissait de chenchenas, comme on les nomme localement.

Lors d’un séjour précédent, j’avais déjà eu l’occasion de les observer, encore que bien imparfaitement. C’est à peine si j’avais pu distinguer, parmi les branchages, des oiseaux ressemblant à des poules. Un vol maladroit (comme celui des poules, justement) leur avait permis de se réfugier de l’autre côté du cours d’eau, puis de disparaître.

Cette fois, par contre, les hoazins se sont offerts à moi sans complexe. Le terrain était ouvert. Depuis ma position de l’autre côté de l’étang, j’ai donc pu observer pendant plusieurs minutes ces étranges oiseaux que l’on dit préhistoriques.

Deux caractéristiques très spéciales

Jeune hoazin avec ses griffes

Jeune hoazin avec ses griffes alaires

Mis à part son apparence facilement reconnaissable, le hoazin a deux caractéristiques très spéciales : d’une part, il possède un système digestif unique chez les oiseaux, formé par un jabot particulier qui fonctionne à la manière du rumen des ruminants. Cela lui permet, grâce à une fermentation bactérienne, de réduire en morceaux les matières végétales qu’il consomme. Il est ainsi le seul animal à sang chaud qui ne soit pas un mammifère à présenter un tel système de digestion de la cellulose.

L’autre caractéristique concerne les oisillons : ceux-ci possèdent une main munie de deux doigts griffus à chaque aile, appelées griffes alaires. Cela les aide à s’agripper aux branches et à grimper aux arbres. Une fois qu’ils peuvent voler, les jeunes hoazins perdent peu à peu leurs griffes, qui s’atrophient.

Chaînon manquant ?

Reconstitution d'archéoptérix

Reconstitution d'archéoptérix

La présence de ces griffes amène inévitablement à faire des comparaisons avec les fossiles d’archéoptéryx, les ancêtres préhistoriques des oiseaux actuels. Aussi a-t-on avancé l’hypothèse que l’hoazin serait un sorte de chaînon manquant entre les oiseaux modernes et les dinosaures. D’où la qualification commune d’« oiseau préhistorique » dont il est l’objet.

Toutefois, rien n’est prouvé à ce sujet. Les débats font rage entre spécialistes, qui ne s’accordent même pas sur la position taxinomique de l’oiseau. On l’a longtemps cru proche des coucous ou des gallinacés, mais récemment des analyses d’ADN ont détruit cette hypothèse, ce qui a conduit à créer pour lui seul un nouvel ordre, celui des Opisthocomiformes. Aucune espèce ne lui est proche, si bien qu’il appartient également à une famille qui lui est propre, les Opisthocomidae.

Le mystère reste donc entier sur ce punk de la forêt. Que cela ne nous empêche pas de l’admirer dans toute sa splendeur.

Ce diaporama nécessite JavaScript.

la cachapa, une délicieuse galette de maïs

Une "cachapa" au "queso de mano" (photo : Alfredo Izaguirre)

Une fois n’est pas coutume, je me lance aujourd’hui dans un article sur la gastronomie vénézuélienne. Une gastronomie simple et saine, parfois fruste, qui reste proche de ses racines rurales ou indigènes.

Un des mes plats préférés est sans aucun doute la cachapa. Il s’agit tout simplement d’une galette de maïs tendre, une sorte de crêpe épaisse que l’on déguste généralement farcie de fromage frais. Ainsi combiné, le plat possède une saveur sucrée-salée qu’affectionnent particulièrement les Vénézuéliens.

Originaire des Llanos, les grandes plaines agricoles du sud du pays, la cachapa est devenue un plat national, au même titre que l’arepa (petit pain de maïs), la hallaca (mélange de viandes et légumes entouré de pâte de maïs et emballé dans une feuille de bananier pour une cuisson à l’eau) ou le pabellón (plat composé de viande émincée, de fèves noires, de bananes plantains, de riz et de fromage).

Une recette simple

La confection d’une cachapa n’a rien de sorcier. En voici la recette : égrenez le maïs, qui doit être jeune et tendre. Passez les grains au mixeur pour obtenir un mélange liquide mais encore légèrement granuleux. Si nécessaire, ajoutez un peu de lait  pour obtenir la consistance voulue, coulante mais épaisse.  Ajoutez un œuf battu pour lier le mélange, une pincée de sel, ainsi que du sucre (brun de préférence) à votre convenance.

Cuisson des cachapas sur une taque

Cuisson des cachapas

Étendez une louche du mélange obtenu sur un budare (sorte de poêle plate en fonte) préalablement enduit d’huile, ou, à défaut, dans une poêle. Laissez dorer sur une face, puis retournez.

La cachapa ne serait que l’ombre d’elle-même sans un bon queso de mano (fromage fabriqué à la main). Au moment de servir, placez un queso de mano à l’intérieur d’une cachapa pliée en deux. Laissez sur le budare jusqu’à ce que le fromage commence à fondre. Servez la cachapa bien chaude, accompagnée d’une agua de panela con limón (eau de sucre de canne au citron). Délicieux ! (À défaut de queso de mano, difficile à trouver hors du Venezuela, on pourra utiliser un fromage blanc doux de type mozzarella ou encore un feta.)

Un autre classique

Fabrication du queso de mano

Fabrication du queso de mano

Le queso de mano est un autre classique de la gastronomie vénézuélienne. Il s’agit d’un fromage blanc frais de pâte filée. Le caractère filé de ce type de fromage s’obtient en malaxant à la main le lait caillé cuit dans l’eau à 90°C. Le résultat obtenu est un fromage plat de forme ronde, de texture douce et élastique, qui a tendance à se décomposer en couches. Pour assurer sa conservation , on le submerge dans de la saumure.

Quant à l’agua de panela con limón, elle est la boisson populaire par excellence, confectionnée à partir d’un morceau de pain de sucre de canne dissous dans de l’eau, à laquelle on ajoute le jus d’une ou plusieurs limes.

Pour tous les palais

Si vous êtes de passage au Venezuela, n’hésitez donc pas à acheter une bonne cachapa dans un restaurant, ou même dans un petit commerce populaire le long d’une route. Alors que l’arepa n’est généralement pas appréciée de premier abord par les étrangers, qui la trouvent lourde et insipide, la cachapa a l’art de plaire à tous les palais. Ne boudez pas votre plaisir !

La fabrication de la cachapa

La chaîne de fabrication de la cachapa

Cachapas cuites en batterie

Cachapas cuites en batterie

Le choc des regards

Femmes Pumé (état Apure, Venezuela)

Femmes Pumé de la communauté d'Alcornocal (état Apure)

Mes pérégrinations professionnelles m’amènent à entrer en contact avec des communautés indiennes (amérindiennes, autochtones, appelez-les comme vous voulez) vivant au Venezuela.

À chaque fois, c’est la même question qui surgit : que pensent-ils de moi, de nous? Pourquoi me regardent-ils « comme ça » ? Qu’y a-t-il donc au fond de ces regards ? De ces regards qui semblent à la fois vides (d’expression ?) et pleins (de ressentiments ?).

On a beau dire, on a beau faire, c’est la gêne qui dans ces circonstances prédomine toujours chez moi. Serait-ce la fameuse culpabilité de l’homme blanc qui me taraude ? Serait-ce l’effet du poids incommensurable de 500 ans de drames infligés par mes supposés ancêtres aux habitants du lieu ? Je n’en suis pas certain. Après tout, je sais -et ils savent aussi- que je n’y suis pour rien. Les regards, pourtant, restent de marbre, continuent à peser lourdement sur l’atmosphère.

Je ne crois pas à l’accusation qu’ils pourraient me faire, je ne crois pas à la culpabilité que je pourrais ressentir. Ces regards-là (et le mien aussi sans doute), s’ils expriment quelque chose, c’est bien l’incompréhension. L’incompréhension entre deux mondes qui se côtoient et ne se sont pas choisis. Deux mondes qui se partagent maintenant, forcément, les mêmes terres. Mais deux mondes qui se trouvent aussi aux antipodes l’un de l’autre : l’un est profondément matériel, matérialiste, tandis que l’autre est spirituel ; l’un est entreprenant, conquérant, tandis que l’autre est contemplatif ; l’un est pressé, stressé, tandis que l’autre laisse courir le temps.

Nous sommes en présence de deux Weltanschauung (conceptions du monde, pour parler français) qui ont le plus grand mal à coexister. C’est le choc des cultures le plus radical qui soit. Comme s’il y avait deux mondes, le leur et le mien. Et comme si ces deux mondes étaient faits pour ne jamais se comprendre. Ni se rencontrer vraiment.

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Le Venezuela est l’une des rares régions au monde, avec la Colombie, l’Équateur, l’Amérique centrale et le sud de la Floride, où coexistent crocodiles et caïmans. On y rencontre aussi bien le crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius) que le caïman à lunettes (Caiman crocodilus). On y trouve aussi le crocodile américain (Crocodylus acutus), le caïman nain de Cuvier (Paleosuchus palpebrosus) et le caïman de Schneider (Paleosuchus trigonatus).

Dans le parler local, il y a cependant confusion entre les crocodiles (une sous-famille des Crocodylidae)  et les caïmans (une sous-famille des Alligatoridae), puisque le crocodile de l’Orénoque est appelé ici par erreur caiman del Orinoco. Le caïman à lunettes, lui, est appelé babo. Certes, crocodiles et caïmans font tous partie de l’ordre des Crocodilia, mais il existe des différences significatives entre les deux genres (la taxonomie complète -et complexe- des Crocodilia se trouve ici. Voyez aussi cette présentation plus illustrée des espèces de Crocodilia).

Quelles sont ces différences ?

  • Les caïmans (et les alligators, qui font partie de la même famille) ont une tête plus large et plus courte, et leur museau est plus obtus.
  • Les dents des caïmans ne ressortent pas lorsqu’ils ferment leur gueule.
  • Les caïmans ne possèdent pas la bordure irrégulière visible sur les pattes et les pieds arrière du crocodile, et les palmes entre les orteils des pattes arrière ne dépassent pas la moitié des intervalles.
  • Les caïmans supportent mal la salinité et préfèrent nettement l’eau douce, tandis que les crocodiles peuvent tolérer l’eau salée, possédant des glandes spécialisées dans la filtration du sel.
  • Les crocodiles ont une tête en forme de V, les alligators en forme de U.
  • Les crocodiles ont un museau plus étroit, avec des yeux plus en avant.
  • Les crocodiles ont plutôt des yeux verts et les caïmans des yeux bruns.
  • La mâchoire des crocodiles est beaucoup plus étroite, servant à déchirer les proies. En revanche, celle des caïmans, plus large, est faite pour broyer les os. (Source : Wikipedia)

Énorme, mais fragile

Examinez l’exemplaire de la photo ci-dessus : avec son museau effilé, en forme de V, c’est bel et bien un crocodile, malgré son nom local de caiman del Orinoco. Son aire d’extension est limitée -fait unique au monde- à un seul bassin, celui de l’Orénoque. Elle recouvre essentiellement les Llanos du Venezuela et de Colombie. Suivant la classification de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’espèce se trouve en danger critique d’extinction. Il n’en resterait plus que 250 à 2500 exemplaires dans le monde, selon les estimations. En Colombie, on ne le trouve que dans le bassin de la rivière Meta (une cinquantaine d’exemplaires), et au Venezuela dans l’Orénoque et ses affluents (plusieurs centaines d’exemplaires). Il est également représenté dans quelques zoos (dont le World Aquarium de Dallas qui en possède 35).

C’est l’une des plus grandes espèces du genre Crocodylus. Il peut atteindre 5 à 6 mètres de long et peser 380 kilos. Paradoxalement, il est relativement fragile : dans l’année qui suit leur naissance, les jeunes crocodiles de l’Orénoque sont souvent la proie de prédateurs carnivores, tels que les caïmans à lunettes eux-mêmes, les lézards tupinambis ou tégus, les anacondas ou les urubus noirs. La mortalité des nouveaux-nés, en milieu naturel, peut atteindre 80 pour cent. Mais c’est surtout la surchasse, dans les années 1920 à 1960, qui a eu des effets dévastateurs sur la survie de l’espèce. Comme celles d’autres crocodiles, sa peau était en effet très recherchée pour la maroquinerie.

Le crocodile de l’Orénoque n’a reçu un statut de protection que dans les années 1970. Il fait maintenant l’objet de programmes d’élevage en captivité, visant à sa réintroduction dans son habitat naturel. Mais la destruction de cet habitat, sous l’effet de la modernisation agricole et de la contamination des eaux, ainsi que la commercialisation illégale de jeunes exemplaires comme animaux de compagnie (!), n’augurent rien de bon pour la survie de l’espèce.

Grande adaptabilité

Caïman à lunettes (Caiman crocodilus)

Caïman à lunettes

Les caïmans à lunettes (Caiman crocodilus) se portent mieux. Ils abondent littéralement dans toutes les étendues d’eau des Llanos, qui ne manquent guère. Ils ne mesurent au maximum que 2,5 mètres, la plupart ne dépassant pas les 2 mètres. Aucune comparaison avec le crocodile de l’Orénoque, qui lui peut atteindre trois fois plus.

Bizarrement, le petit prospère plus que le grand. C’est qu’il fait preuve d’une très grande adaptabilité. Ainsi, la construction de routes, paradoxalement, a favorisé sa reproduction, en lui offrant un habitat nouveau : les nombreux bassins artificiels qui se sont formés à la suite de l’extraction des terres de remblai. Il n’est donc pas rare de les rencontrer se prélassant au soleil le long des axes routiers des Llanos.

En période de sécheresse, les caïmans se concentrent dans les rares points d’eau permanents qui subsistent. Face à la disette qui le menace durant cette saison, il est capable de jeûner durant de longues périodes -mais il est aussi capable de cannibalisme, si besoin est.

Le caïman à lunettes est également élevé en captivité, cette fois non pour sa réintroduction en milieu naturel, mais bien pour la consommation humaine. Sa chair (en particulier sa queue) est en effet appréciée des habitants des Llanos. Pour éviter la surconsommation, le caïman à lunettes fait l’objet d’une protection spéciale. Il existe depuis 1982 un Programa de aprovechamiento racional de la baba (Caiman crocodilus) [Programme d'exploitation rationnelle du Caiman crocodilus] qui permet de sacrifier et consommer annuellement de 50.000 à 70.000 individus. Cela ne veut pas dire qu’on ne le chasse pas illégalement, dans un territoire où les contrôles systématiques sont impossibles. Mais sa survie en tant qu’espèce n’est en tout cas nullement en danger.

Respect et protection

Caïman à lunettes à l'affût

Caïman à lunettes à l'affût

Crocodile ou caïmans, peu importe finalement s’il sont l’un ou l’autre (sauf pour les scientifiques, bien évidemment). Tous font partie de ces animaux qui terrorisent et fascinent à la fois l’humain. Ils ont été les vedettes -sans le savoir- de nombreux films et de multiples chansons. Ils participent de mythologies diverses de par le monde. Ils touchent parfois au sacré.

En ce sens ce sont des animaux « humains », qui méritent, autant que n’importe quels autres jugés moins dépradateurs, respect et protection.

Un Blog WordPress.com. | Thème : Motion par volcanic.
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 330 followers