"Pataruco", un harpiste vétéran sur la place Bolívar d'Elorza
Je viens de passer une semaine à Elorza, dans les Llanos d’Apure, et je voudrais partager avec vous cette ambiance unique au Venezuela.
En effet, à Elorza plus qu’ailleurs, la musique et la danse font partie de la vie quotidienne des petits et des grands : la musique llanera, bien entendu, et cette danse particulière appelée joropo qui cumule influences européenne et indigène. Ce n’est pas pour rien que la petite ville (quelques milliers d’habitants seulement) s’attribue sans fausse honte le titre de capitale folklorique du Venezuela.
Le week-end dernier, c’était la Feria Agropecuaria [Fête agricole], l’une des trois fêtes qui ponctuent l’année à Elorza. Moins importante que la Feria del Pescao [Fête du poisson], en octobre, et surtout que la Fête patronale de San José, le 19 mars, elle n’en est pas moins intéressante. Sans grandes vedettes, c’est la population elle-même qui s’y exprime le plus librement du monde par la danse et le chant et partage avec ses invités venus des quatre coins des llanos vénézuéliens.
La fête a débuté sur la place Bolívar. Un groupe de musiciens (dont le harpiste “Pataruco”) et une troupe d’enfants de 3 à 12 ans sont venus danser le joropo. Pas de doute, la relève est assurée !
Le soir, c’est dans le Parque ferial [Parc des fêtes], au milieu de senteurs mélangées de bière et de vaches, que les festivités ont continué. Les fanatiques se sont livrés à leur sport favori : les toros coleados. Le jeu consiste pour les cavaliers à poursuivre un taureau et à le culbuter en le saisissant par la queue. Une variante locale de rodéo, en quelque sorte (les llaneros ayant plus d’une affinité avec les cow-boys nord-américains).
Pendant ce temps, à quelques encablures, sous un abri sommaire construit à l’aide de branches et de feuilles de palmier entrecroisées, prenait forme un spectacle à moitié improvisé (et parfois totalement improvisé, ce qui faisait son charme) : à nouveau, musique et danse étaient au rendez-vous.
Mais le meilleur était à venir. Les esprits s’échauffant, les chanteurs commencèrent à se succéder autour du groupe musical le plus simple et le plus traditionnel qui soit : harpe, cuatro et maracas. L’apothéose, ce soir-là, fut un extraordinaire contrapunteo entre un adolescent et un enfant.
Ce n’étaient là que quelques instants de cette fête qui a duré jusqu’aux petites heures. Un petit apéritif qui, je l’espère, vous aura ouvert l’appétit…
Il ne fait aucun doute que le joropo, musique et danse vénézuélienne par excellence, trouve ses racines dans le fandango. Il est aussi plus que probable que le fandango lui-même se soit nourri du contact qu’eurent les aventuriers espagnols, durant la conquête et la colonisation, avec les traditions musicales africaines et américaines. On se trouve donc devant un cas de métissage musical –aller-retour Europe-Amérique, plus une touche africaine– tout à fait caractéristique. De la World Music avant la lettre, en quelque sorte.
Lettres de noblesse
Antonio Soler
Le fandango est un style musical et une danse traditionnelle espagnole qui se danse en couple sur un rythme ternaire 3/4 proche de celui de la valse. Apparu vers la fin du XVIIe siècle en Espagne, il aurait été introduit par des voyageurs revenant des Indes occidentales, influencés par les traditions musicales indigènes et africaines rencontrées en Amérique.
D’abord musique et danse populaire, le fandango gagne ses lettres de noblesse vers la fin du XVIIIe siècle, lorsqu’il devient musique de salon et que des compositeurs aussi célèbres que Glück (Don Juan, 1761), Mozart (Les Noces de Figaro, 1786) et Boccherini (Quintette à cordes avec guitare Del Fandango, G.448) s’en emparent pour l’intégrer dans certaines de leurs œuvres. Mais le fandango le plus célèbre (encore que son attribution reste discutée) reste celui d’Antonio Soler (1729-1783), prêtre et claveciniste espagnol plus connu sous le nom de Padre Soler.
Retour en Amérique
Joropo, dessin de Eloy Palacios (1912)
Chargé de ces nouvelles influences européennes, le fandango fait un retour dans les colonies espagnoles d’Amérique, où il se transforme à nouveau. Au contact des musiques africaines et autochtones, il prend des formes plus frustes, mais aussi plus vivantes. Il redevient populaire, se tropicalise et, comme il se doit au contact de populations pour lesquelles le corps est essentiel, il s’érotise. Ainsi mué, on en trouve des traces évidentes dans plusieurs pays des Caraïbes, notamment au Mexique (le jarabe), en Colombie et au Venezuela.
En Colombie et au Venezuela, précisément, le fandango devient joropo, musique et danse à la fois. Ses formes sont moins raffinées mais plus fortes et plus directes que chez son équivalent espagnol. Des éléments africains et autochtones se superposent à la mélodie et au rythme européens. La guitare devient cuatro, les castagnettes font la place aux maracas, la harpe est préférée au clavecin ou au piano, la danse se fait plus sauvage.
Une même famille
Incontestablement, fandango et joropo font partie de la même famille, comme le montre bien l’écoute des deux œuvres suivantes :
le Fandango du Padre Soler, par David Schrader (clavecin)
El pajarillo, un joropo traditionnel chanté ici par le ténor vénézuélien Jesús Sevillano. Cette interprétation en style académique utilise le piano à la place de la harpe, ce qui rend plus facile l’identification avec le fandango.
Et pour ceux qui préfèrent la vidéo, voici une interprétation du Fandango d’Antonio Soler par Scott Ross :
Une interprétation de la composition intitulée Joropo de Moisés Moleiro (1904–1979), par la pianiste mexicaine Silvia Navarrete :
Et enfin une belle démonstration de joropo dansé :
C’est un lecteur de ce blogue qui m’a mis sur la piste et je l’en remercie (il se reconnaîtra) : plusieurs chanteurs français ont interprété des chansons vénézuéliennes, en particulier des chansons des llanos, une région de très grande richesse musicale.
C’était il y a quelque temps déjà, dans les années 60 et 70 du siècle dernier (ce qui semblera une éternité aux jeunes générations). À l’époque, on ne savait pas d’où provenaient ces airs et ces musiques exotiques. On ne se posait d’ailleurs pas vraiment la question : c’était tout simplement de la « chanson française »! Le concept Musique du monde n’existait pas, celui de mondialisation encore moins.
Il était d’autant plus facile pour certains artistes d’aller piocher çà et là dans les répertoires du monde entier afin de ramener en douce France des chansons aux sonorités venues d’ailleurs. Adaptées au goût français, certaines de celles-ci allaient connaître la gloire des hit-parades dans la catégorie « Chanson française »!
Inconnue du grand public, la musique vénézuélienne a été la source cachée de quelques-uns de ces succès.
Hugues Aufray : pas toujours très éthique
Puisant volontiers dans les musiques traditionnelles d’autres pays, Hugues Aufray a popularisé en France nombre de mélodies basées sur des musiques folk du monde entier. Il interpréta notamment en français (en les édulcorant passablement) plusieurs chansons de Bob Dylan. C’est ainsi qu’en 1965, Hugues Aufray rencontre le succès avec une mélodie particulièrement entraînante, Le Rossignol anglais.
Officiellement, la musique est signée Hugues Aufray et les paroles Pierre Delanoé/Hugues Aufray. Mais il s’agit en fait d’une libre adaptation d’un joropo vénézuélien intitulé Los garceros, dont voici les paroles et une version en espagnol par le chanteur grec George Dalaras (c’est la seule que j’ai trouvée) :
Les auteurs originaux en sont Germán Fleitas Beroes et Juan Vicente Torrealba. Malheureusement, les noms de ceux-ci n’apparaissent nullement sur les disques d’Hugues Aufray, qui continua à interpréter la chanson comme si de rien n’était. Plus tard, il alla même jusqu’à utiliser un cuatro vénézuélien comme instrument rythmique, ainsi que le montre la vidéo suivante :
Quelque temps plus tard, Hugues Aufray remet ça avec un autre de ses succès, L’épervier :
Sur le disque, la chanson est également signée Hugues Aufray/Pierre Delanoé. Mais ici encore, il s’agit d’une chanson vénézuélienne intitulée El Gavilán. La pièce a été composée par un monument de la musique llanera au Venezuela, Ignacio “Indio” Figueredo. En voici les paroles et les accords, ainsi qu’une interprétation en espagnol :
Dans le cas de ces deux chansons, les paroles ont été totalement transformées par Hugues Aufray et Pierre Delanoé. Il ne s’agit pas d’une traduction de l’original. Rien à dire donc de ce point de vue. Mais pour ce qui est de la musique, c’est autre chose.
Doit-on parler de pillage? De plagiat? Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas très éthique de s’approprier ainsi des compositions des autres sans les citer. Et ne soulevons pas la question la plus brûlante : les compositeurs originaux ont-il reçu des droits pour ce que l’on appellera pudiquement un « emprunt »?
Marie Laforêt : plus authentique
La seconde vedette de la chanson française qui a trouvé son inspiration dans la musique vénézuélienne n’est autre que Marie Laforêt. Toutefois, contrairement à Hugues Aufray, elle ne fait pas d’adaptation des textes en français, préférant interpréter ces chansons dans leur version espagnole et rester fidèle à leur style original.
C’est le cas de la chanson intitulée María Laya, une autre composition d’Ignacio “Indio” Figueredo, dont voici les paroles et accords. Marie Laforêt l’interprète ici dans l’émission télévisée La chance aux chansons (ce qui explique –mais ne pardonne pas!– le ridicule de la mise en en scène). C’était en 1998 :
Plus émouvant, voici –toujours dans cette émission– sa remarquable interprétation de la tonada El Cabrestero (dont voici les paroles et accords), une très belle composition du chanteur vénézuélien Simón Díaz, l’auteur de Caballo viejo :
Enfin, dans sa série Autour du monde, Marie Laforêt a également interprété un polo, une chanson traditionnelle qui appartient au folklore de l’île de Margarita (dont voici les paroles). Le disque est sorti en juillet 1968 :
À César ce qui est à César
Marie Laforêt se révèle nettement plus authentique dans ses interprétations que Hugues Aufray, qui n’utilise les mélodies étrangères que comme simple faire-valoir, sans se préoccuper de leur origine (qu’il ne dévoile d’ailleurs pas). De plus –et c’est tout à son honneur–, Marie Laforêt attribue les paroles et musiques de ses chansons aux auteurs et compositeurs originaux.
Rendons donc à César ce qui est à César et au Venezuela ce qui est au Venezuela. Les Vénézuéliens en seront reconnaissants et seront fiers de voir ainsi leur musique rencontrer le succès au bout du monde.
« Je pense que c’est un instrument céleste. Le premier instrument qui a existé sur la terre. » C’est ainsi que José Gregorio López, l’un des meilleurs interprètes de la harpe vénézuélienne, parle de son instrument. Et de fait, la harpe introduit un élément mélodique à proprement parler céleste dans la musique traditionnelle vénézuélienne.
Et ce n’est pas pour rien : ce sont les religieux, en particulier les jésuites, qui aux XVIIe et XVIIIe siècles ont le plus contribué à l’expansion de la harpe au Venezuela, spécialement parmi les couches populaires. Très populaire en Espagne à l’époque de la conquête, l’instrument était arrivé dans les valises des conquistadores dès le XVIe siècle. À l’origine, la harpe était surtout jouée dans les églises et dans les palais des gouverneurs. Mais elle n’allait pas tarder à sortir de ces cercles très fermés, grâce à l’action éducative des ordres religieux.
Appropriation populaire
En effet, comme au Paraguay, les prêtres missionnaires -jésuites surtout- allaient enseigner la harpe et d’autres instruments occidentaux dans leurs misiones. Grâce à cet enseignement musical à visée religieuse, les groupes indigènes des Llanos allaient ainsi s’approprier peu à peu l’instrument, ainsi que les mélodies et les musiques espagnoles. La harpe passa dès lors dans l’orbite populaire et devint un élément essentiel de la musique populaire vénézuélienne.
La dissolution de l’ordre des jésuites en 1767 et leur départ n’allaient pas signifier l’abandon de l’instrument. Curieusement, alors que les élites se détournaient de la harpe pour embrasser d’autres modes musicales, les couches populaires rurales ont continué à fabriquer la harpe avec des matériaux de fortune trouvés localement et à en transmettre la riche tradition musicale par voie orale.
Syncrétisme musical
Il se produit alors autour de la harpe un syncrétisme musical tout à fait original. Comme l’écrit le musicologue Michel Plisson, spécialiste des musiques vénézuéliennes :
À partir de ce substrat musical européen écrit et en quelque sorte venu d’en haut, la tradition orale populaire vénézuélienne recompose une musique indépendante, formée d’un corpus mélodique original sous-tendu par une rythmique nettement influencée par les cultures africaines et/ou afro-américaines. Cuatro, harpes, guitares et maracas (instrument amérindien et africain) prolifèrent et adoptent des métissages musicaux, recevant de nombreuses influences dont celle des Noirs qui, pendant une certaine période, constituent plus de la moitié de la population coloniale. Ce processus de recomposition syncrétique se retrouve un peu partout dans les musiques latino-américaines de tradition orale. Mais la particularité des llanos et de leur musique réside dans la préservation de ces pratiques anciennes dans la musique comme dans la danse. Tombée en désuétude dans maintes régions d’Amérique latine au cours du XIXe siècle, la harpe continuera à servir les pratiques musicales des llaneros, accompagnée du cuatro et des maracas.
Double tradition
Il existe actuellement une double tradition de la harpe au Venezuela. La première est la harpe des Llanos (arpa llanera), jouée dans les grandes plaines du sud du pays, ainsi que dans la Colombie voisine. La seconde est la harpe tuyera, du nom de la rivière Tuy, appelée aussi harpe centrale, car elle se joue dans le centre du pays. Cette dernière se distingue de la première par le fait que ses cordes aiguës sont en métal, ce qui lui confère une sonorité proche de celle du clavecin, et ses cordes les plus basses sont en cuir de cerf. La harpe des Llanos, elle, qui possédait traditionnellement des cordes faites de tripes animales, comporte dans sa version moderne des cordes en nylon.
L’une et l’autre sont fabriquées avec des bois locaux d’excellente qualité : le cedro (Cedrela orodata) pour la table d’harmonie, le caoba (Swietenia mahogani) pour les côtés, les pattes et la tête, le samán (Samanea saman) pour la console. Si toutes deux comptent généralement 32 cordes, elles diffèrent par leurs dimensions : la harpe des Llanos est légèrement plus haute et plus effilée que la harpe tuyera.
Au-delà de ces différences de fabrication, ces deux types de harpes servent à interpréter des musiques caractéristiques : la harpe des Llanos est l’instrument privilégié du joropo, pour lequel elle s’accompagne d’un cuatro, de maracas ainsi que, depuis le renouveau de cette musique vers 1960, d’une contrebasse ou basse électrique. De son côté, la harpe tuyera a une plus grande richesse rythmico-percussive et permet différents jeux avec les cordes graves. Pour interpréter les golpes et pasajes du centre du pays, elle se joue le plus souvent sans l’appoint du cuatro. Cependant, depuis une cinquantaine d’années, les deux grandes traditions, llanera et tuyera, ont tendance à se rapprocher de plus en plus.
Place à la musique
Mais trêve de bavardage et place à la musique avec trois vidéos de musique traditionnelle vénézuélienne pour harpe. Voici tout d’abord une interprétation relativement classique et académique de la harpe llanera par José Santos :
Voici une interprétation moderne à la harpe tuyera par Carlos Orozco, un véritable showman qui exploite à fond les ressources mélodiques et percussives de l’instrument. On le surnomme metralleta (mitraillette), et vous allez comprendre pourquoi :
Enfin, je vous propose ce qu’il y a de plus authentique : le harpiste Victor Morales improvisant une quirpa comme si de rien n’était. Il se trouve entouré de quelques amis dans une arrière-cour jonchée de détritus et de caisses de bières! Un dimanche après-midi sans doute… Les exclamations en espagnol (et même en anglais) ajoutent encore de la couleur locale! Plus vénézuélien que cela tu meurs!
Pour terminer, je vous rappelle qu’il existe deux excellents disques produits par Michel Plisson qui sont entièrement dédiés à la harpe vénézuélienne : Arpa llanera & canto recio (Musique et chant des États de Barinas et Apure) et Arpa tuyera & buche (Musique et chant des États de Miranda et Aragua). On peut se les procurer en téléchargement sur diverses plateformes de vente de musique en ligne (Fnacmusic, VirginMega, iTunes, … ). L’un et l’autre sont également en vente en ligne sur Amazon.
Un petit instrument presqu’anodin se trouve au cœur de la musique vénézuélienne : les maracas. Faites de petites calebasses, de graines et de manches en bois, elles ont ainsi traversé les siècles, depuis leur origine amérindienne.
Les maracas vénézuéliennes sont généralement plus petites et produisent un son plus doux que celles de Cuba ou de Puerto Rico. Mais comme ces dernières, elles ont deux tonalités, grave et aigüe, qui sont déterminées par le nombre de graines contenues dans chaque calebasse.
Les maracas sont l’instrument de percussion par excellence du joropo, la musique des Llanos, mais on la trouve dans bien d’autres genres de la musique vénézuélienne. Le joueur de maracas, le maraquero, est un personnage particulièrement respecté et apprécié. Non seulement il imprime son rythme, subtil et métronimique, à la musique, mais encore –à force d’entourloupettes, de mimiques– il apporte constamment de petites fantaisies, et parfois même de l’humour.
Eh oui, vous ne vous en doutiez peut-être pas, mais le jeu de maracas, comme celui de tout instrument, fait appel à la créativité. La créativité : cela vous semble un bien grand mot pour cet instrument apparemment si limité? Si votre seule référence est celle de certains rockers qui, munis de maracas, parviennent à peine a générer un simple tchic-tchic, je comprends votre incrédulité. Mais concentrez-vous sur le jeu de maraqueros latinos et vous entendrez bien plus : de véritables percussions symphoniques.
Exemple : voici une vidéo qui met en scène un maraquero vénézuélien. Sa démonstration en solo met bien en valeur les ressources de l’instrument :
Pas vraiment triste, non? Vous en voulez plus? Voici un autre maraquero talentueux, dans un style plus « fondu » :
Ne vous étonnez pas après cela qu’il existe un Concerto pour maracas vénézuéliennes et orchestre (Pataruco) composé en 1999 par Ricardo Lorenz [enregistrement par la Chicago Sinfonietta, Paul Freeman, Ed Harrison (maracas), Ricardo Lorenz, CD LOR0 10826, Albany Records Troy 521].
Demandez à un Vénézuélien quelle est la musique nationale de son pays. Il vous répondra sans hésiter : le joropo! Le joropo ne se joue pourtant pas dans l’ensemble du pays. Il est la musique des Llanos, ces vastes plaines qui, au sud des cordillères, couvrent le Venezuela d’est en ouest.
Durant la guerre d’indépendance, suite à leur ralliement à la lutte de Simon Bolivar, les Llanos ont joué un rôle important dans la construction identitaire du Venezuela. D’une certaine façon, toujours actuellement, ils symbolisent encore le pays profond, le pays réel. Le Vénézuélien s’identifie volontiers au llanero, personnage libre, sauvage, fier, métissé de blanc, d’indien et de noir. L’équivalent presque exact (sauf pour ce qui est du métissage!) du cowboy aux États-Unis. Et de même que la musique country représente l’Amérique du Nord profonde, le joropo symbolise pour beaucoup le Venezuela traditionnel et authentique.
L’ethnomusicologue français Michel Plisson, spécialiste des musiques du Venezuela, décrit ainsi le joropo :
Le joropo représente dans les llanos vénézuéliens et colombiens un ensemble complexe. C’est un genre musical-chorégraphique comprenant la danse, le chant semi-improvisé, la manifestation festive, le rythme, les instruments et les tournures mélodiques. Dans les llanos, le joropo est partout présent dans les manifestations festives : mariage, fête de saint patron, plutôt dans l’espace semi-privé mais aussi dans l’espace public.
Sur les origines du joropo, il précise :
Même si elle n’a pas été la seule, l’influence hispanique a joué indiscutablement un rôle majeur dans la formation du joropo, notamment à l’époque coloniale. Pour la danse, on retrouve des figures similaires dans nombre de pays d’Amérique hispanophe aussi éloignés les uns des autres que le Pérou, le Chili, l’Argentine, le Paraguay, la Colombie, le Mexique… qui ne constituaient à l’époque que les régions d’un vaste empire, telles la tenue de main et l’usage du mouchoir dans le jeu de séduction, l’escobillao (“brosser” : va-et-vient rapide des pieds en dansant), le zarandeo (tournoiement), resbaloso (pas glissé), etc… et surtout la figure du zapateo (claquement des talons), quoique différent de celui du Mexique, de l’Argentine ou du Pérou… Plus tard, les figures de danses ont aussi subi l’influence des danses de salon comme la valse, la scottish, la mazurka et la valse, devenues très à la mode au cours du XIXe siècle.
Pour la musique, ce n’est que vers 1880 que le terme joropo est associé à une musique, ce qui n’est sans doute pas étranger au mouvement musical nationaliste qui se développe à ce moment, utilisant ou s’inspirant d’aires criollos. (…) Ainsi, danse et musique d’origines et époques diverses se retrouveront définitivement soudées sous le label commun de joropo.
Aussi précise et savante qu’elle soit, il manque à cette description un exemple vivant de la musique et de la danse. Je vous l’offre par le biais d’un document étonnant : un couple d’enfants dansant un joropo endiablé devant le président Chávez! Bien que la qualité de l’image (mais non celle du son) laisse à désirer, l’intensité et l’émotion du moment compensent amplement cette faiblesse.
Pour ceux qui voudraient une présentation plus académique (et avec une meilleure qualité d’image), en voici une :
Enfin, signalons que Michel Plisson vient d’éditer dans la collection Inédit de la Maison des Cultures du Monde deux excellents disques de musique vénézuélienne dédiés à la harpe : Arpa llanera & canto recio (Musique et chant des États de Barinas et Apure) et Arpa tuyera & buche (Musique et chant des états de Miranda et Aragua). On peut se les procurer en téléchargement sur diverses plateformes de vente de musique en ligne (Fnacmusic, VirginMega, iTunes, … sur lesquelles on peut aussi écouter des extraits). L’un et l’autre CD sont également en vente en ligne sur Amazon.
Ces deux disques sont tout à fait recommandables, tant pour la musique elle-même que pour les notes de Michel Plisson (dont sont extraites les citations ci-dessus). Ces dernières constituent en effet une information de tout premier ordre sur la musique vénézuélienne (ce qui est plutôt rare en français). Cliquez sur les liens suivants pour télécharger les livrets :