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Le choc des regards

Femmes Pumé (état Apure, Venezuela)

Femmes Pumé de la communauté d'Alcornocal (état Apure)

Mes pérégrinations professionnelles m’amènent à entrer en contact avec des communautés indiennes (amérindiennes, autochtones, appelez-les comme vous voulez) vivant au Venezuela.

À chaque fois, c’est la même question qui surgit : que pensent-ils de moi, de nous? Pourquoi me regardent-ils « comme ça » ? Qu’y a-t-il donc au fond de ces regards ? De ces regards qui semblent à la fois vides (d’expression ?) et pleins (de ressentiments ?).

On a beau dire, on a beau faire, c’est la gêne qui dans ces circonstances prédomine toujours chez moi. Serait-ce la fameuse culpabilité de l’homme blanc qui me taraude ? Serait-ce l’effet du poids incommensurable de 500 ans de drames infligés par mes supposés ancêtres aux habitants du lieu ? Je n’en suis pas certain. Après tout, je sais -et ils savent aussi- que je n’y suis pour rien. Les regards, pourtant, restent de marbre, continuent à peser lourdement sur l’atmosphère.

Je ne crois pas à l’accusation qu’ils pourraient me faire, je ne crois pas à la culpabilité que je pourrais ressentir. Ces regards-là (et le mien aussi sans doute), s’ils expriment quelque chose, c’est bien l’incompréhension. L’incompréhension entre deux mondes qui se côtoient et ne se sont pas choisis. Deux mondes qui se partagent maintenant, forcément, les mêmes terres. Mais deux mondes qui se trouvent aussi aux antipodes l’un de l’autre : l’un est profondément matériel, matérialiste, tandis que l’autre est spirituel ; l’un est entreprenant, conquérant, tandis que l’autre est contemplatif ; l’un est pressé, stressé, tandis que l’autre laisse courir le temps.

Nous sommes en présence de deux Weltanschauung (conceptions du monde, pour parler français) qui ont le plus grand mal à coexister. C’est le choc des cultures le plus radical qui soit. Comme s’il y avait deux mondes, le leur et le mien. Et comme si ces deux mondes étaient faits pour ne jamais se comprendre. Ni se rencontrer vraiment.

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Il n’est pas facile de vivre à l’ombre d’un géant. On connaît surtout Aimé Bonpland pour avoir participé, aux côtés du grand naturaliste Alexander von Humboldt, à une célèbre expédition dans les terres equinoxiales (lisez Amérique latine) de 1799 à 1804.

Cette extraordinaire aventure permit aux deux hommes de ramener plus de 60.000 échantillons représentant 6000 nouvelles espèces de plantes, des observations astronomiques, un nombre incroyable de notes géologiques, sociologiques, économiques, cartographiques…  le tout réuni en pas moins de trente volumes.

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Quelle est la part de Bonpland dans cette somme immense ? On ne le saura sans doute jamais exactement. Mais il est certain qu’il fut bien plus que le secrétaire de Humboldt, son titre officiel dans le cadre de l’expédition. Il fut un scientifique à part entière, s’intéressant tout particulièrement à tout ce qui touchait la botanique.

Passion précoce pour les plantes

Aimé Jacques Alexandre Goujaud est né le 29 août 1773 à La Rochelle. Bonpland est le surnom que lui donna son père lorsqu’il le vit, enfant, se passionner pour les plantes du jardin (“Bon plant”). Cette prédilection pour la flore le prédestinait sans aucun doute à devenir botaniste. Cependant, une fois monté à Paris avec son frère, c’est vers les études de médecine qu’il se dirigea, suivant en cela la voie de son père chirurgien.

Cela ne l’empêcha pas de suivre les enseignements de botanique donnés au Muséum national d’histoire naturelle où il eut pour professeurs des personnages aussi célèbres que Jean-Baptiste de Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu. Après un service militaire comme médecin dans la marine, il retrouve le Jardin des plantes de Paris où il s’initie aux plantes exotiques. Déjà reconnu comme excellent botaniste, il aurait dû accompagner Louis Antoine de Bougainville dans ce qui devait être la plus grande expédition scientifique française jamais entreprise. Mais, en raison des guerres napoléoniennes, celle-ci n’aura jamais lieu.

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland en Amérique équinoxiale

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland

En 1798, Aimé Bonpland fait la rencontre d’Alexander von Humboldt avec qui il se lie d’amitié. Les deux hommes cherchent à participer ensemble à une expédition scientifique, en Égypte d’abord, en Tunisie ensuite, mais celles-ci sont annulées. C’est le roi d’Espagne Carlos IV qui, finalement, leur donnera la possibilité de mener à bien leur projet d’expédition, mais avec une nouvelle destination : l’Amérique équinoxiale. Ce sera alors le fameux voyage d’une durée de cinq ans au cours duquel il ont, notamment, remonté l’Orénoque et gravi le volcan Chimborazo.

Botaniste de l’impératrice Joséphine

De retour en France, Aimé Bonpland entreprend de classer les dizaines de milliers de spécimens botaniques ramenés d’Amérique. Travail immense, qu’il ne terminera pas. Ce sont les botanistes allemands Carl Ludwig Willdenow et Karl Sigismund Kunth qui, à la demande de Humboldt, le mèneront à bien.

En 1808, Bonpland est nommé botaniste et intendant général des domaines de Malmaison, la résidence de l’impératrice Joséphine, dont les jardins prestigieux sont alimentés des plantes rares ramenées des campagnes napoléoniennes. Il se dédie surtout à l’acclimatation de centaines d’espèces alors inconnues, qu’il recense dans son ouvrage Description des plantes rares de la Malmaison (1813).

Aimé Bonpland (1773-1858)

Aimé Bonpland

À la chute de l’Empire, Bonpland choisit de se rendre à Buenos Aires, où il a obtenu un poste de professeur d’histoire naturelle. Il ne reviendra plus jamais en France. Homme de terrain plutôt que théoricien, il quitte la ville pour explorer l’intérieur du pays et étudier ses richesses botaniques. Il s’installe d’abord à Santa Anna, dans la province de Corrientes. Dans son exploitation, il découvre les secrets de la germination du maté (Ilex paraguariensis), ouvrant ainsi la porte à la culture industrielle de cette plante jusqu’alors sauvage.

Résidence surveillée

En 1821, il est arrêté et mis en résidence surveillée par le dictateur paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia qui le soupçonne d’espionnage et craint le développement dans l’Argentine voisine d’une culture intensive du maté. Pendant dix ans, Bonpland vit reclus, privé de toute relation avec sa famille et ses amis et empêché de parler français. Tout en s’adonnant aux activités les plus diverses, dont celle de médecin des indiens guaranis, il ne cesse d’étudier les plantes dans le petit espace où il est confiné.

Libéré en 1831, il s’installe à San Borja, au Brésil, et reprend ses expérimentations agricoles. Il meurt en 1858 à l’âge de 84 ans, sans avoir pu revoir celui qu’il appelait « le meilleur et le plus illustre des amis », Alexandre von Humboldt.

Pic Bonpland (Mérida, Venezuela)

Le pic Bonpland

Le Venezuela lui a rendu hommage en donnant son nom à la troisième plus haute montagne du pays, dans la Cordillère de Mérida. Juste retour des choses, le pic Bonpland (4890 m) se trouve à quelques encablures seulement du pic… Humboldt (4945 m).

À défaut de s’être revus à la fin de leur vie, les deux amis se trouvent au moins réunis dans ce site exceptionnel.

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Pour en savoir plus :
> Lire et télécharger la Biographie d’Aimé Bonpland, par Adolphe Brunel (1859)
> Acheter l’ouvrage Aimé Bonpland (1773-1858), médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud de Nicolas Hossard sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Correspondance 1805-1858 d’Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Le pêcheur d’orchidées – Aimé Bonpland (1773-1858) de Philippe Foucault sur Amazon.fr

L'Orénoque et le Meta (Venezuela-Colombie)

Qui connaît Eugène Thirion (1813-1879), commerçant et explorateur qui entreprit en 1846 la remontée de l’Orénoque ? On sait peu de choses du personnage : il n’a pas de biographie dans Wikipedia (c’est tout dire…), il est absent de la bibliothèque en ligne Gallica, et je n’ai trouvé aucune photo de lui sur Internet.  On sait seulement de lui qu’il fut vice-consul de France à Ciudad Bolívar, la ville qui était au XIXe siècle le port d’entrée, sur l’Orénoque, du Venezuela intérieur. Un poste avancé et privilégié pour observer de près ce qui se passait dans le pays profond, et notamment en Guyane et en Amazonie.

L’homme était avant tout un commerçant, mais son esprit aventurier fit de lui un explorateur. Dans un récit de voyage récemment édité, intitulé Les sources de l’Orénoque, il raconte son expédition sur le grand fleuve mythique qu’avaient déjà exploré nombre de personnages fascinants, dont l’illustre naturaliste Alexander von Humboldt.

Excellent ethnographe

Le titre de l’ouvrage (qui n’est pas de l’auteur) est inexact, puisqu’Eugène Thirion n’arriva pas aux sources de l’Orénoque (il faudra attendre plus de cent ans pour qu’une expédition menée par Alain Gheerbrant y parvienne en 1950 !). Le texte, cependant, est intéressant. Eugène Thirion se révèle être un excellent ethnographe. Il observe avec soin les multiples modes de vie qu’il rencontre au long de sa navigation et ne craint pas de partager les expériences avec ses hôtes. Ainsi, il décrit les coutumes des Indiens, leurs croyances, les fêtes, la cuisine, les cérémonies religieuses, etc., avec un regard précis et méticuleux. Ses observations géographiques sont également de très grande qualité.

De son récit, il ressort une intéressante photographie de l’Amazonie vénézuélienne de cette moitié du XIXe siècle, dans sa dimension physique autant qu’humaine. L’auteur n’échappe évidemment pas aux préjugés de son époque, le siècle par excellence des découvertes (ainsi que des conquêtes et colonisations) de grandes parties du monde par les puissances du moment. La science et la connaissance autorisent tout, même les mauvais traitements infligés aux populations. Ainsi, dans la grande tradition des explorateurs de l’époque, il rapporte de son voyage de nombreux objets reçus ou volés, ne s’embarrassant pas de scrupules coupables à ce sujet.

Vingt ans plus tard, à Paris

Curieusement, on retrouve nombre de ces objets une vingtaine d’années plus tard, à l’Exposition universelle de 1867, à Paris. Eugène Thirion est alors consul du Venezuela à Paris, membre de la Commission impériale qui organise l’exposition et membre du jury international qui attribue les prix.

À ce titre, il rédige la notice de présentation du Venezuela, ainsi que le catalogue des objets exposés représentant ce pays. À nouveau, ses observations sont intéressantes. Il dresse un portrait économique du Venezuela de 1867, qu’il est passionnant (et étonnant) de lire un siècle et demi plus tard, alors que le pays est devenu le producteur de pétrole que l’on sait. Quelques extraits éclairants, qui nous donnent une idée de ce que fut le Venezuela d’avant le pétrole :

Les richesses minières :

Les produits exportés :


Une appréciation de l’état général de l’économie :

Un catalogue révélateur

Quant au catalogue de l’exposition dressé par Eugène Thirion, il nous donne aussi, au compte-gouttes, des informations révélatrices sur les objets exposés en provenance du Venezuela, notamment sur certaines coutumes des populations indiennes rencontrées par l’auteur lors de son périple dans le Haut-Orénoque. Par exemple :

(Cet extrait illustre bien l’absence de scrupules au moment de déposséder les Indiens d’un objet qu’ils vénèrent, pratique habituelle chez les explorateurs de l’époque, et qui n’a pas encore tout à fait disparu de nos jours.)

Ou encore cette intéressante description d’une tradition :

Au total, Eugène Thirion nous offre à travers ses écrits de précieuses descriptions de l’état dans lequel se trouvait le Venezuela au milieu du XIXe siècle. Même s’il ne fait pas partie de l’élite des grands explorateurs et des hommes de science illustres qui ont parcouru ce pays, ce commerçant curieux et organisé, consul de son état, a apporté des connaissances nouvelles qui nous servent encore, un siècle et demi plus tard, à comprendre l’évolution de ce pays.

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> Acheter Les sources de l’Orénoque d’Eugène Thirion sur Amazon.fr
> Consulter la notice statistique sur le Venezuela et le catalogue de l’Exposition universelle de 1867, rédigés par Eugène Thirion (téléchargeable en PDF)
Correo del Orinoco

Le premier numéro du "Correo del Orinoco" (27 juin 1818)

Tout régime politique a besoin de symboles forts : Marianne en France, le Mayflower au États-Unis, Guillaume Tell en Suisse, et j’en passe. Dans la République bolivarienne du Venezuela de Hugo Chávez,  on va nécessairement les trouver du côté de Simón Bolívar, héros de l’indépendance du pays et libertador de plusieurs républiques d’Amérique latine.

Tout ce qui touche à Bolívar a donc une valeur spéciale dans le pays. Aussi n’est-il pas étonnant que lorsqu’il s’est agi de trouver un titre pour le nouveau quotidien « officiel » appelé à être le porte-parole du gouvernement, on ait choisi celui de Correo del Orinoco [Courrier de l'Orénoque], celui-même d’une publication qui a joué un rôle fondateur dans l’histoire du Venezuela.

En effet, le Correo del Orinoco fut fondé par Simón Bolívar à la suite de ses succès dans la campagne de Guyane, épisode important de la guerre d’indépendance. « Envoyez-moi d’une façon ou d’une autre une imprimerie, qui sera aussi utile que les munitions » écrivait-il en septembre 1817 à Fernando Peñalver, qui se trouvait à Trinidad pour, précisément, assurer la fourniture d’armes aux patriotes. L’objectif de Bolívar était de mettre su pied une publication qui contrerait l’influence de la royaliste Gaceta de Caracas. Un mois plus tard, en octobre 1817, arrivait à Angostura –l’actuelle Ciudad Bolívar– à bord de la goélette María, un petit atelier typographique en provenance de la Jamaïque.

Périodicité hebdomadaire

C’est donc à Angostura, capitale de la province de Guyane, qu’est publié, le 27 juin 1818, le premier numéro du Correo del Orinoco. Il comprend quatre pages et est imprimé sur une machine mue par la force des bras.  Son premier article est un bulletin de l’état-major de l’armée de libération, signé par Francisco de Paula Santander, futur opposant politique de Simón Bolívar. Le premier directeur de la publication est Francisco Antonio Zea.

Le Correo del Orinoco avait une périodicité hebdomadaire et paraissait tous les samedis. Au total, 133 numéros ont été publiés jusqu’en 1822, dont cinq extraordinaires, à l’occasion d’importantes victoires militaires, comme celles de Boyacá et Carabobo. Le périodique des patriotes a publié un grand nombre de décrets, de lois, de bulletins militaires, de lettres et de proclamations. Parmi celles-ci, le célèbre discours d’Angostura, prononcé par Simón Bolívar devant le Congrès en février 1819. Il publiait aussi des avis sur l’entrée et la sortie des navires, des anecdotes diverses et même des poèmes. D’une manière générale, il informait sur les succès militaires et politiques de la construction de la République de Colombie, ou Grande Colombie.

Très tôt, le Le Correo del Orinoco s’internationalise. Le 8 août 1818 est publiée une première édition bilingue, comprenant notamment un article sur la route de navigation sur l’Orénoque, destiné à faciliter l’arrivée à Angostura de navires étrangers alliés. La publication a également repris des articles de la presse étrangère en français et en anglais. Son dernier numéro fut publié le 23 mars 1822.

Le nouveau Correo del Orinoco

Premier numéro du nouveau « Correo del Orinoco »

L’artillerie de la pensée

187 ans plus tard, le Correo del Orinoco renaît de ses cendres, sous l’impulsion d’un certain Hugo Chávez. Le 30 août 2009, il revient dans les kiosques du Venezuela dans sa nouvelle formule : un quotidien de format tabloïde et d’une vingtaine de pages, dont le sous-titre évoque les « munitions » dont parlait Simón Bolívar dans sa lettre à Peñalver : La artillería del pensamiento [L'artillerie de la pensée]. Son contenu est évidemment proche de la ligne gouvernementale (il publie notamment Las líneas de Chávez). Toutefois,  comme tout quotidien qui se respecte, il comprend aussi des sections sportives et culturelles moins politisées. Grâce aux subsides dont il bénéficie, son prix est trois fois moindre que celui de ses concurrents : il se pose ainsi en journal populaire.

L’objectif du nouveau Correo del Orinoco est clair : faire front à la guerre médiatique que pratiquent assidument les grands quotidiens privés du pays, El Nacional et El Universal en tête, secondés par les agences de presse internationales et la plus grande partie de la presse étrangère. Tâche particulièrement difficile et ingrate, qui s’avère être une bataille de David contre Goliath.

Qu’à cela ne tienne : comme celui de Simón Bolívar, le Correo del Orinoco de Chávez a senti la nécessité de s’internationaliser. À partir du 4 février prochain sortira chaque vendredi une édition hebdomadaire en langue anglaise, sous la direction de l’avocate et activiste bien connue Eva Golinger. Un numéro 0 est déjà paru comme encarté dans le journal en langue espagnole du 22 janvier 2009. Sont projetées des versions en langue portugaise, en créole et même en wayuunaiki (la langue de la communauté indienne wayuu, qui comprend quelque 500.000 personnes vivant entre la Colombie et le Venezuela).

Le Correo del Orinoco n’est sans doute pas le meilleur journal du monde. Mais toute personne intéressée par le Venezuela contemporain devrait le consulter. On y trouve des informations qu’on ne trouve nulle part ailleurs et on y reçoit un point de vue qui n’est pas celui des médias dominants. Le tout enrobé dans une présentation pratique et agréable.

Même les opposants politiques, oserais-je dire, auraient tout intérêt à le lire régulièrement. Forts du point de vue opposé au leur, ils pourront peut-être ainsi développer un discours politique plus consistant et plus intelligent contre le personnage qui les empêche de dormir…

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> Télécharger le Correo del Orinoco, édition du 22-01-2009 (en espagnol)
> Télécharger le Correo del Orinoco international, numéro 0 du 22-01-2009 (en anglais)
La Fundación Mata de Totumo

La Fundación Mata de Totumo, qui appartenait à Pancha Vásquez

Doña Bárbara, héroïne du roman homonyme de Rómulo Gallegos, représente au Venezuela l’archétype de la femme dévoreuse d’hommes, personnage particulièrement craint dans un pays de machos bien trempés. Autant dire qu’elle reste présente dans le conscient et l’inconscient de bien des Vénézuéliens (et Vénézuéliennes), qu’ils aient ou non lu le roman.

L’autre jour, je me trouvais à Elorza, petite localité des Llanos vénézuéliens. Là, il ne fait aucun doute que, pour créer son personnage, Rómulo Gallegos s’est inspiré d’une femme du cru, appelée Pancha Vásquez. Cette dernière fut propriétaire, au début du XXe siècle, du hato [grande propriété terrienne] Mata de Totumo.

On sait que Rómulo Gallegos a réellement connu Pancha Vásquez. La dame lui aurait été présentée par un autre écrivain vénézuélien, Andrés Eloy Blanco, qui fut dans les années 1920 l’avocat de Pancha Vásquez. Ce qui n’est pas sûr, par contre, c’est que cette dernière ait effectivement été le modèle qui a donné naissance au personnage romanesque de Doña Bárbara.

Qu’à cela ne tienne : à Elorza, tout le monde est persuadé que les deux personnages n’en font qu’un : que Pancha Vásquez est Doña Bárbara. Bel exemple donc –un de plus– d’un roman qui fabrique la réalité!

Embrouillamini

Étant à Elorza, où la légende de Pancha Vásquez/Doña Barbara se trouve dans toutes les bouches, je me suis pris au jeu. Aussi ai-je voulu suivre les traces de Doña Bárbara, m’immerger dans cette histoire qui n’est pas exempte de contradictions. Il faut savoir en effet que, comme dans tout mythe (et ceci en est un), différentes versions circulent, tant dans la bouche de ceux qui prétendent avoir été proches de Pancha Vásquez –le plus souvent par personne interposée– que dans celle de ceux qui affirment avoir étudié sérieusement les faits. Dans cet embrouillamini, la vérité vraie n’est donc pas près d’apparaître.

Ce n’est pas cela qui m’a arrêté. Concrètement, je me suis rendu sur les terres ayant appartenu à Pancha Vásquez, anxieux de voir ce qu’il en reste.

Mata de Totumo existe encore. Il s’agit maintenant d’une fundación (c’est-à-dire une propriété dépendante d’un domaine plus vaste) qui fait partie du Hato Peñalero. Pour s’y rendre, un véhicule 4X4 est nécessaire, voire même un tracteur pendant la période des pluies. Depuis la maison principale du Hato Peñalero, il faut compter une bonne demi-heure sur une route de terre franchement embourbée sur les derniers kilomètres.

Émotion, déception…

Une fois sur place, c’est l’émotion de pénétrer dans un lieu « historique » où personne (ou presque) ne s’est rendu, mais c’est aussi la déception de découvrir la situation d’abandon dans laquelle se trouve l’endroit. La maison ne conserve probablement plus grand chose de la bâtisse originale. C’est une vaste demeure sans beaucoup de personnalité, qui respire plutôt la tristesse. De nombreux espaces semblent abandonnés.

Une famille y vit, dans un relatif dénuement : un jeune couple et ses deux petites filles. Sa mission est d’assurer avant tout une présence humaine sur les lieux et de s’occuper du bétail attenant. De l’aveu même du contremaitre du Hato Peñalero, la partie de la propriété qui correspond à Mata de Totumo n’a pas encore été développée, ni modernisée. Mais les propriétaires auraient des projets à ce sujet.

À quelques mètres de la demeure principale, une tombe : ce serait celle du fils de Pancha Vásquez. Puis, plus loin, dans une mata [bosquet] aux arbres enchevêtrés, un véritable cimetière : une dizaine de tombes qui seraient celles des travailleurs employés par Pancha Vásquez à Mata de Totumo. La plupart datent des années 30 et 40 du siècle dernier. À l’époque, il était courant d’enterrer les morts sur place plutôt que dans les cimetières municipaux, trop éloignés.

Quelques photos de Mata de Totumo

Gonfler le mythe

Quant à Pancha Vásquez elle-même, il est à peu près certain qu’elle n’est pas enterrée à Mata de Totumo. On raconte que, se sentant gravement malade, elle décida de se rendre chez son compadre José Natalio Estrada, propriétaire du hato voisin de La Trinidad de Arauca. Elle n’ira pas plus loin : c’est à La Trinidad que la maladie l’aurait terrassée. Selon ses vœux, on l’enterra à quelques mètres seulement du río Arauca.

De fait, à La Trinidad de Arauca, il existe une tombe qui serait celle de Pancha Vásquez. Elle semble avoir été profanée, comme en témoigne le trou creusé à la place de la pierre tombale. On raconte que des personnes mal intentionnées auraient tenté de récupérer –en vain– les sacs de pièces d’or avec lesquels Pancha Vásquez aurait quitté Mata de Totumo. Mais certains, sur place, prétendent que cette tombe n’est pas authentique et ne serait qu’une reconstitution faite postérieurement pour une série télévisée. Selon eux, Pancha Vásquez aurait été enterrée à plusieurs kilomètres de là, dans un cimetière indigène.

La tombe présumée de Pancha Vásquez à La Trinidad de Arauca

D’autres enfin affirment que Pancha Vásquez ne serait pas morte à La Trinidad de Arauca, mais aurait continué sa route en descendant l’Arauca sur un bongo. On aurait alors perdu sa trace à jamais…

Le mystère le plus complet continue donc à planer sur la légende de Pancha Vásquez/Doña Bárbara, jusqu’à sa mort. De quoi gonfler encore le mythe, comme si le personnage avait été littéralement englouti par cela même qui l’avait engendré : le tellurique llano vénézuélien.

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Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Portrait équestre de Francisco de Miranda, par Emilio Mauri, 1887

Le lancement cette semaine par La Poste et Ipostel (les services postaux de France et du Venezuela) d’un timbre-poste à l’effigie de Francisco de Miranda, me donne l’occasion de parler de ce personnage hors du commun, précurseur des indépendances en Amérique latine et général de la révolution française. Portant la mention France-Venezuela, le timbre en question a déjà été émis par le service postal vénézuélien Ipostel tandis que La Poste le sortira en France le 6 novembre.

Qui est donc ce Francisco de Miranda, personnage suffisamment important pour mériter une émission commune entre la France et le Venezuela? Disons tout de go que ce Vénézuélien a des attaches particulières avec la France. Dès 1791, il prend une part active à la révolution française, durant laquelle il se lie d’amitié avec les Girondins Jacques Pierre Brissot et Jérôme Pétion de Villeneuve.

Sous l'Arc de triomphe

Sous l'Arc de triomphe

Il est pendant un temps général de l’armée révolutionnaire et, en 1792, participe à ce titre aux batailles de Valmy et Neerwinden, sous les ordres du général Dumouriez. Aussi est-il le seul Latino-américain à avoir son nom inscrit sous l’arc de triomphe à Paris, aux côtés d’autres combattants de la révolution française. Son portrait fait aussi partie de la galerie des personnages illustres du palais de Versailles et sa statue se trouve en face de celle du maréchal Kellerman au champ de Valmy. Voilà pour le côté face, celui que l’on commémore aujourd’hui.

Revers de la médaille

Mais il y a le revers de la médaille, dont on ne parle plus guère de nos jours, diplomatie oblige. En effet, en ces temps troublés de la révolution, Francisco de Miranda connaît quelques difficultés personnelles. Soupçonné de sympathie pour les Girondins, il est arrêté en avril 1793 sur l’ordre d’Antoine Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public du tribunal révolutionnaire. Il est formellement accusé de conspirer contre la république.

Face aux attaques virulentes portées contre lui dans L’Ami du peuple de Jean-Paul Marat, il assume lui-même sa défense. Son éloquence et son assurance sont telles qu’il est déclaré innocent. Mais la campagne de Marat et des Jacobins contre sa personne n’en continue pas moins, si bien qu’en juillet 1793, il est une nouvelle fois arrêté. Il est alors incarcéré dans la prison de la Force, l’une des antichambres de la mort en ces temps de Terreur. À nouveau jugé, il ne craint pas d’accuser en plein tribunal le Comité de salut public de tyrannie.

Clandestinité

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

On ne sait trop comment Miranda s’en est finalement tiré. Il semble bien que le gouvernement révolutionnaire ne savait trop que faire de son encombrante personne. Aussi reste-t-il emprisonné à La Force jusqu’en janvier 1795, soit plus de six mois après la chute de Robespierre. Une fois libéré, maintenant convaincu que la direction prise par la révolution n’est pas la bonne, il va jusqu’à conspirer en compagnie de royalistes modérés. Arrêté une nouvelle fois, il reçoit un ordre d’expulsion du pays, mais décide plutôt d’entrer dans la clandestinité.

Il réapparaît quelque temps plus tard, après avoir reçu des autorités la permission de rester en France. Cela ne l’empêche pas de participer à une autre conjuration monarchiste en septembre 1797. La police reçoit l’ordre d’arrêter celui qu’on appelait par erreur le « général péruvien ». Il retourne alors dans la clandestinité, et, ayant perdu toute illusion quant à la France et sa révolution, s’embarque pour l’Angleterre en janvier 1798.

Péripéties

Ce ne sont là que quelques-unes des péripéties de la vie de Francisco de Miranda, grand voyageur et aventurier que Napoléon Bonaparte qualifiait de “Don Quichotte, avec cette différence que celui-ci n’est pas fou et qu’il a du feu sacré dans l’âme“.

On pourrait encore parler de sa participation indirecte, dans les rangs de l’armée espagnole venue lutter contre les Anglais, à la révolution américaine; de ses rencontres avec les révolutionnaires états-uniens George Washington, Thomas Paine et Thomas Jefferson; de ses voyages dans toute l’Europe; de ses amours supposées avec l’impératrice Catherine II de Russie; de ses expéditions en Amérique latine, pour libérer les colonies espagnoles du joug espagnol. Sans parler du côté people avant la lettre du personnage, grand courtisan et séducteur de ces dames…

Derniers faits d’armes

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

Retour au Venezuela de Francisco de Miranda, par Johann Moritz Rugendas

C’est au Venezuela qu’auront lieu ses derniers faits d’armes. Après une première expédition ratée en 1806, il revient dans son pays natal le 10 décembre 1810, alors que plusieurs juntes révolutionnaires locales, celle de Caracas en tête, s’opposent au pouvoir colonial espagnol. Un congrès est formé, une constitution est adoptée, la république est proclamée, l’indépendance est déclarée formellement le 5 juillet 1811.

La guerre civile éclate. D’abord victorieux, les républicains commencent à connaître en 1812 de sérieux revers militaires. Francisco de Miranda est nommé général en chef de l’armée et reçoit tous les pouvoirs. Mais il ne peut rien contre la poussée des royalistes et les défections dans son propre camp. Pressentant la défaite inévitable, il signe un armistice avec les royalistes le 25 juillet 1812, en échange de quoi il reçoit l’autorisation de quitter le pays. C’est la fin de la première république.

Trahison? Trahisons?

Considérant cette capitulation comme une trahison, plusieurs de ses compagnons d’armes, dont Simón Bolívar lui-même, viennent l’arrêter la nuit avant son départ et le livrent aussitôt aux Espagnols. Cela leur permet de quitter eux-mêmes le pays sains et saufs ! De cet épisode trouble, qui est sans aucun doute le plus controversé de l’histoire du Venezuela, on ne connaît toujours pas, aujourd’hui, tous les tenants et les aboutissants.

Miranda dans la prison de La Carraca

Miranda dans la prison de La Carraca

Une fois aux mains des Espagnols, Francisco de Miranda est transféré de prison en prison, jusqu’à aboutir à l’arsenal de la Carraca de Cadix, en Espagne. C’est là qu’il mourra en 1816, à l’âge de 66 ans.

Ironie ultime du personnage : il s’éteint un 14 juillet, comme pour souligner cette relation toute spéciale qu’il a avec la France.

> Pour en savoir plus :
Carmen Bohórquez, Francisco de Miranda: Précurseur des indépendances de l’Amérique latine, Paris, L’Harmattan, 2000.
Autres ouvrages sur Francisco de Miranda
Le pic Bolívar

Le pic Bolívar vu depuis Mérida

Le pic Bolívar est le plus haut sommet du Venezuela. Il est situé dans la Sierra Nevada de Mérida, qui constitue la partie la plus septentrionale de la très longue cordillère des Andes. Jusque là, pas de discussion. Mais quelle est son altitude au juste? C’est ici que commence le débat.

Pour la plupart des mortels, le pic Bolívar culmine à 5007 mètres d’altitude. Ainsi en attestent de nombreuses publications et sites web qui reprennent cette altitude. La plupart des cartes mentionnent aussi ce beau chiffre presque rond de 5007. Il est vrai que durant de longues années telle fut l’altitude officielle du pic Bolívar.

Remise en cause

pico_bolivarCependant, depuis quelques années, cette altitude est remise en cause. En 1992, les scientifiques Heinz Saler de l’Institut für Anwendungen der Geodaesie im Bauwesen de l’université de Stuttgart et Carlos Abad du Centro de Investigaciones de Astronomía de Venezuela déterminèrent, au moyen d’un système de positionnement global (GPS), que l’altitude du pic était de 4980,8 m avec une marge d’erreur de ± 0,8 m.

Ce résultat n’a cependant pas été validé officiellement par l’Instituto Geográfico de Venezuela Simón Bolívar (IGVSB), parce que l’antenne du récepteur GPS n’avait pas été placée sur la cime et parce que l’on n’avait pas utilisé un modèle de géoïde appropié pour faire les calculs. Il n’en reste pas moins que le résultat obtenu suggérait que l’altitude officielle du pic, à 5007 m, était erronée.

En 2002, des chercheurs de l’Instituto Geográfico de Venezuela Simón Bolívar (IGVSB) et de plusieurs universités vénézuéliennes organisent une nouvelle mission scientifique pour calculer l’altitude de plusieurs sommets des Andes vénézuéliennes. Pour le pic Bolívar, ils arrivent aux résultats suivants : 4980,31 ±0,22 m (altitude ellipsoïdale selon le World Geodetic System 1984) et 4978,43 ±0,42 m (altitude orthométrique). C’est cette dernière mesure qui sera adoptée comme altitude officielle par l’IGVSB.

Variations

Agustín Codazzi

Agustín Codazzi

L’altitude du pic Bolívar aura donc connu des variations au cours des siècles. Les premières estimations avaient été faites par Agustín Codazzi en 1840 (4850 m) et Wilhelm Sievers en 1886 (4700 m), mais leurs calculs furent faits sur la base d’estimations visuelles à partir de sommets proches.

La première mesure véritablement scientifique fut faite en 1907, alors que la montagne s’appelait encore pico La Columna. Une commission militaire détermina alors, au moyen de méthodes topographiques indirectes, que la montagne mesurait 5002 mètres. Cette altitude fut confirmée par Alfredo Jahn en 1912, qui combina des observations barométriques avec une triangulation géodésique faite depuis la ville de Mérida.

En 1928, toujours sur la base de méthodes indirectes tels que calculs mathématiques et trigonométriques (le sommet du pic ne fut atteint qu’en 1935), on obtient le chiffre de 5007 mètres. Les mauvaises langues prétendent cependant que le gouvernement de l’époque, celui de Juan Vicente Gómez, tenait à tout prix, pour une question de prestige national, à ce que le sommet le plus élevé du pays culmine a plus de 5000 mètres…

Un mythique 5000 mètres

pico_bolivar_sommetToujours est-il que ces 5007 mètres ont été depuis lors la référence nationale et internationale. La plupart des cartes et des manuels scolaires continuent à citer ce chiffre, et c’est encore celui que la plupart des Vénézuéliens connaissent. Ce que l’on sait moins, c’est que, en 1956, les plans originaux de la construction du téléphérique de Mérida, qui n’ont été rendus publics que bien plus tard, assignaient déjà au pic Bolívar une altitude de 4976 m, soit bien en dessous de l’altitude officielle.

Voici donc les 5007 mètres rabaissés au rang de mythe. Le désir d’avoir un 5000 à portée de vue est-il donc plus fort que la réalité scientifique ?

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