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Auguste Morisot, Ciudad Bolivar

Auguste Morisot, Le Bolívar dans le port de Ciudad Bolívar, 1886

Première partie de l’article

Deuxième partie de l’article

Auguste Morisot est de retour en France en avril 1887,  après son périple de quatorze mois au Venezuela comme accompagnateur de l’explorateur Jean Chaffanjon. Le voyage l’a marqué, les tropiques l’ont transformé.

Ainsi en témoigne son journal, dans lequel on le voit passer peu à peu du scepticisme de son adolescence à une espèce de mysticisme. La petitesse de l’homme confronté à l’aspect grandiose de la nature lui fait écrire que « l’imagination humaine reste confondue devant tant de mystérieuse grandeur ». Le panthéisme n’est pas loin : la forêt et ses habitants lui semblent « jouir d’une vie lumineuse, supérieure, divine même ». Lors de la veillée de Noël du 24 décembre 1886, passée dans un dénuement extrême sur les rives de l’Orénoque, Auguste Morisot retrouve la foi simple de son enfance, comme il l’explique dans un témoignage postérieur : « j’en vis toute la sereine beauté, toute la divine grandeur ». Cependant, ce n’est que bien plus tard, en 1912, qu’il s’identifiera explicitement avec la foi chrétienne.

Un retour difficile

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Auguste Morisot, Nuit dans la forêt

Son retour en France est difficile : sans argent, il place toutes ses espérances dans l’inclusion  de ses dessins et illustrations dans les publications que Jean Chaffanjon fera de son expédition. Mais la déception est amère. Revenu à Paris en juin 1887, Chaffanjon exclut Auguste Morisot des honneurs, des conférences et des publications. Pire encore : lorsqu’en 1889, Jean Chaffanjon publie son compte-rendu de voyage dans la revue Le Tour du monde, il n’utilise pas les dessins de son compagnon de voyage, mais fait appel à d’autres dessinateurs qui se basent sur des photos pour illustrer le texte. Auguste Morisot, déçu et amer, ne reverra Jean Chaffanjon qu’une seule fois, en 1890 à Paris.

Entre-temps, en novembre 1887, Morisot a décroché un poste de professeur de dessin à l’École régionale de Vaise. En 1888, le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts le nomme officier de l’Académie pour sa participation à l’expédition de l’Orénoque. Respecté et admiré, doté d’un emploi stable, il grimpe peu à peu dans l’échelle sociale. En juillet 1889, il réalise son plus cher désir : il se marie avec sa bien-aimée Pauline, qui l’avait accompagné en pensée tout au long de son voyage en Amérique. Le couple restera uni jusqu’à la mort d’Auguste Morisot, en 1951 à Bruxelles, à l’âge de 94 ans.

Une inspiration spiritualiste

Professionnellement, Auguste Morisot gravit peu à peu les échelons : en 1892, il est nommé professeur à l’École municipale de dessin de Lyon ; en 1895, il obtient le poste de professeur de dessin décoratif à a prestigieuse École des Beaux-Arts de Lyon. Il alterne sa tâche d’enseignant avec sa propre production artistique. Il touche ainsi à la peinture, au dessin, à la gravure, à la photographie, au vitrail, au design d’intérieur, à la conception de meubles et d’objets utilitaires,… Il tâte même à l’architecture, concevant jusque dans leurs plus petits détails plusieurs maisons de maître.

Auguste Morisot, la becquée,1904

La Becquée (1904), projet de vitrail

Son style oscille entre deux époques : l’impressionnisme et l’art déco, dont il serait, selon certains, l’un des précurseurs. Quelle que soit la discipline, son inspiration reste spiritualiste, imprégnée de cette force intérieure qu’il a pour la première fois ressenti dans les forêts de l’Orénoque. Mais il ne fait partie d’aucune école, d’aucun groupe, d’aucune chapelle.

En 1933, retiré de toute activité professionnelle, il s’installe à Bruxelles, où il fera sa dernière exposition en 1949.

Jamais loin de l’Orénoque

Auguste Morisot, Paysage

Auguste Morisot, Paysage

Le Venezuela ne le quitta jamais.  Tout au long de sa vie, il continuera à se documenter sur le pays. Il assiste à des conférences sur l’Amérique du Sud et fréquente les sections tropicales des jardins botaniques. Infatigable, il tente depuis son retour de publier le journal rédigé durant son périple, dont il rédigea plusieurs versions. En 1938, il en propose la publication à l’ambassade du Venezuela à Bruxelles, à laquelle il remet 37 dessins. Il fait une donation d’autres objets au Musée royal d’Afrique Centrale et au roi Léopold III de Belgique lui-même. Toutes ces démarches se révèlent infructueuses.

En 1939, il fait la connaissance de l’explorateur belge Robert de Wavrin, avec qui il se lie d’amitié. De Wavrin, qui avait remonté l’Orénoque jusqu’aux rapides Guaharibos, était de ceux qui considéraient que l’annonce de la découverte de la source du fleuve par Jean Chaffanjon était frauduleuse. Il préparait une seconde exploration, espérant, lui, atteindre les vraies sources. À l’âge de 82 ans, Auguste Morisot aida à tracer la logistique de l’expédition. Il fut même question qu’il accompagne De Wavrin, car il était possible, maintenant, de se rendre en avion jusqu’à La Esmeralda, à quelques centaines de kilomètres seulement de la source présumée. Mais la guerre mondiale éclata et ce rêve ne put se réaliser.

 Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco

Le journal d'Auguste Morisot

Une publication posthume

Le journal d’Auguste Morisot ne fut finalement publié qu’en 2002, en langue espagnole, grâce au concours de la Fondation Cisneros, qui finança la recherche, la traduction et l’édition. En parallèle, la fondation publia un autre ouvrage dédié à la production artistique et scientifique d’Auguste Morisot durant son voyage sur l’Orénoque : plusieurs dizaines de dessins, peintures et photos retraçant ce qui, en 1886-1887, était une véritable épopée.

Une épopée qui, comme nous l’avons vu, a littéralement transformé et façonné la vie de celui qui l’avait vécu.

Sources :

Amanecer en el cerro Yapacana

Amanecer en el cerro Yapacana (Amazonas)

Première partie de l’article

À peine débarqué au Venezuela, Auguste Morisot est fasciné par  l’exubérance des Tropiques. Les couleurs, les odeurs, le climat, les types humains, les paysages, tout le surprend dans ce nouveau monde qui s’offre à lui. Bien que son travail en tant que dessinateur officiel de l’expédition l’oblige à dessiner uniquement des fleurs et des animaux, il dessine sans relâche portraits, paysages et scènes de la vie quotidienne. Parallèlement, il tient un journal dans lequel il décrit scrupuleusement tous les détails de son expérience tropicale.

Un tel enthousiasme lui vaut même les quolibets de Jean Chaffanjon, un homme au caractère plus réservé, dont c’était le second voyage sur ces terres tropicales. Du reste, les deux hommes, dont les personnalités sont très différentes, définissent très tôt leur relation : il y aura bien collaboration entre eux, mais non une véritable amitié. Tout au long des quatorze mois que durera l’expédition (dont neuf mois passés dans des conditions très difficiles), ils maintiendront leurs distances, n’arrivant même pas à se tutoyer.

Par contre, la présence de Pauline est constante dans les pensées de Morisot, ainsi que dans ses lettres et dans son journal. Après tout, c’est pour elle qu’il s’est embarqué dans pareille aventure. Elle restera, dissimulée derrière les dessins et les mots, le troisième personnage de l’expédition.

Contre les éléments

Le 2 avril 1886, les deux français quittent Caracas pour Ciudad Bolívar, la grande ville sur l’Orénoque. C’est de là qu’ils comptent remonter le fleuve jusqu’à sa source. Mais trouver une embarcation n’est pas facile : l’approche de la saison des pluies et les risques de l’entreprise font reculer plus d’un capitaine. Ils resteront deux mois dans la ville, mettant à profit cette longue période d’attente pour récolter et dessiner des spécimens de la flore et de la faune.

Finalement, le 11 juin, les deux hommes parviennent à quitter la ville sur une embarcation qui doit remonter l’Orénoque avec des marchandises jusqu’à la petite localité de Caicara. De là, ils trouvent, non sans difficulté, une autre embarcation qui accepte de les emmener à San Fernando de Atabapo, dans le Haut-Orénoque. Le voyage n’est pas de tout repos : ils doivent lutter contre les éléments : le mauvais temps, les vents contraires, les rapides d’Atures et Maipures, sans compter les vols et les désertions de plusieurs membres de l’équipage… Tous deux souffrent de fréquentes attaques de malaria. Auguste Morisot est gravement touché, à tel point que la rumeur de sa mort parvient jusqu’en Europe, causant la consternation parmi sa famille et ses amis.

Le plus dur reste à faire

Le 17 octobre, l’expédition arrive à San Fernando de Atabapo. Ils ont mis quatre mois pour effectuer un trajet qui se fait en un mois et demi en saison sèche. Le plus dur reste à faire : continuer à remonter le fleuve dans une région jusqu’alors à peine explorée. Le 4 novembre, ils reprennent l’expédition sur une autre embarcation, plus petite, et avec un nouvel équipage. À nouveau, ils doivent affronter la faim, les désertions, l’hostilité et les mutineries de l’équipage.

Finalement, le 15 décembre, il franchissent les rapides Guaharibos et installent leur campement à Peñascal. Plus haut, les nombreux rochers interdisent le passage de leur embarcation. Jean Chaffanjon demande à Morisot de rester là, pour surveiller le bâteau et les équipement, tandis que lui s’embarque sur une curiara (pirogue) accompagné de deux personnes. Trois jours plus tard, l’explorateur revient, en assurant, triomphant, qu’il a découvert les sources de l’Orénoque. On saura plus tard qu’il n’en était rien…

Expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela  1886 1887

Itinéraire de l'expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela, 1886-1887

Le retour est beaucoup plus rapide : le 10 avril 1887, ils sont de retour à Ciudad Bolívar, au terme d’une expédition qui aura duré neuf mois. Là, les deux français se séparent : Jean Chaffanjon reste deux mois de plus dans la ville, tandis qu’Auguste Morisot s’embarque immédiatement vers la France. Trois semaines plus tard, il arrive à Lyon, via Marseille.

Des centaines de dessins

Que rapporte-t-il de cette expédition ? Des centaines de dessins qui illustrent de main de maître son extraordinaire aventure :  des scènes de la vie quotidienne –avec une particulière attention pour les diverses populations indiennes rencontrées–, des portraits, des paysages, des images de l’expédition elle-même, des dessins plus scientifiques illustrant la faune et la flore… En tout, prés d’un millier de pièces qui viennent nous donner une idée vivante de ce qu’était le Venezuela de cette époque, en particulier le long de cet énorme fleuve qu’est l’Orénoque.

Voici une courte sélection de dessins qu’il a rapportés de son voyage sur l’Orénoque (Cliquez sur une image pour voir le carrousel) :

La vie d’Auguste Morisot ne se termine pas avec son retour en France. Il n’a alors que 30 ans, il vivra jusqu’à l’âge de 90 ans ! Mais on peut affirmer sans crainte de se tromper que les quatorze mois passés au Venezuela auront été décisifs dans sa vie, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. L’Orénoque aura même eu le pouvoir de transformer l’homme sur le plan spirituel. Cette autre histoire fera l’objet du prochain chapitre.

Sources :

timbres - drapeaux du Venezuelatimbres - drapeaux du Venezuela (1821-2006)

Le Venezuela, comme beaucoup de pays d’Amérique latine, fête cette année le 200e anniversaire de sa déclaration d’indépendance. C’était le 5 juillet 1811 : profitant de la déconfiture de la couronne d’Espagne suite à l’invasion napoléonienne de la péninsule, les représentants de sept provinces appartenant à la Capitanía General de Venezuela, signent l’Acte de la déclaration d’indépendance et établissent une nouvelle nation basée sur les principes républicains.

Il faudra encore dix années ans d’une guerre interminable (1811-1821) et la transition par la Grande Colombie (1821-1831) pour que le Venezuela devienne enfin une république indépendante. Trente ans plus tard, le pays traversera encore une guerre civile dite Guerra Federal (1859-1863). Il connaîtra encore de nombreuses vicissitudes politiques au long des 19e et 20e siècles, jusqu’à nos jours.

Symbole fort

Cette histoire mouvementée se reflète dans la collection de drapeaux qu’a connus le pays depuis le début de sa lutte pour l’indépendance, à la fin du 18e siècle. On sait que le drapeau est à la fois signe de ralliement pour les combattants et symbole fort d’une nation. Au fil des luttes politiques qui furent les siennes, le Venezuela en a usé et abusé : pas moins de vingt drapeaux en 200 ans d’histoire !

Comme pour rappeler ce long cheminement, la poste vénézuélienne a édité en 2009 deux feuillets de dix timbres représentant les drapeaux qu’a connus le pays depuis sa formation (ci-dessus). Dans un but de divulgation, les bords de feuille fournissent une information précise sur les dates d’introduction des drapeaux dans l’histoire constitutionnelle du Venezuela. On parcourt ainsi, mine de rien, deux siècles de luttes et transformations politiques dans le pays.

Les couleurs de Miranda

Francisco de Miranda par M. Tovar y Tovar

Le premier drapeau recensé, de 1797, correspond au mouvement émancipateur de la fin du 18e siècle, dont les leaders furent Manuel Gual et José Marìa España. Viennent ensuite les drapeaux conçus par Francisco de Miranda, précurseur de l’indépendance et mentor de Simón Bolivar. C’est Miranda qui se trouve à l’origine des drapeaux de la future république : le drapeau de 1800 (qui restera à l’état de projet) introduit les trois bandes horizontales égales qui caractérisent aujourd’hui encore le drapeau vénézuélien. Elles sont alors noires, rouges et jaunes, pour symboliser les trois origines ethniques du Venezuela. Le drapeau de 1806 (qui sera implanté au Venezuela lors d’une expédition de Miranda près de Coro) introduit, lui, les trois couleurs jaune, bleu et rouge.

Sur le choix de ces couleurs, on a beaucoup glosé. Miranda lui-même explique que c’est le poète allemand Goethe qui lui aurait expliqué la théorie des couleurs primaires et l’aurait incité à choisir ces couleurs pures pour son projet émancipateur. La petite histoire –une sorte de buzz avant la lettre– ajoute que Miranda, personnage mondain qui fréquenta tout qui comptait dans l’Europe de la fin du 18e siècle, choisit ces couleurs à la suite de sa relation amoureuse avec l’impératrice Catherine II de Russie : le jaune pour la blondeur de sa chevelure, le bleu pour la couleur de ses yeux et le rouge pour l’intensité de ses lèvres !

Modifications de détail, mais symboliques

Quoi qu’il en soit, ces trois couleurs seront celles de tous les drapeaux qui suivront. Entre 1819 et 1830, les drapeaux de la Grande Colombie, une entité politique dont fit partie le Venezuela, se caractérisent par la largeur inégale des trois bandes de couleurs. C’est toujours le cas des drapeaux actuels de la Colombie et de l’Équateur, les deux autres territoires qui conformaient cette Grande Colombie.

Le drapeau vénézuélien retrouve ses trois bandes de largeur égale en 1836, pour ne plus les perdre. Les changements ultérieurs ne toucheront plus que des détails –souvent symboliques : le nombre et la disposition des étoiles, ou encore les armoiries.

Vers la gauche

Armoiries du Venezuela

Les nouvelles armoiries du Venezuela (2006)

La dernière modification date de 2006 et correspond au changement de nom officiel du pays, comme marque de la « révolution » que veut imprimer au pays Hugo Chávez : la République du Venezuela devient République bolivarienne du Venezuela. Dans la foulée, les symboles patriotiques sont modifiés. Sur les armoiries du pays, le cheval galope désormais vers la gauche et non vers la droite, histoire de bien signifier la nouvelle destination du pays… Le drapeau, lui, reçoit une huitième étoile, qui symbolise la huitième province s’étant ralliée à l’indépendance, la Guyana. En 1817, Simón Bolívar avait décrété l’adjonction de cette huitième étoile, comme le montrent les deux drapeaux datés de cette année-là. Hugo Chávez a voulu renouer avec son illustre prédécesseur et inspirateur en ajoutant lui aussi cette étoile.

Le nouveau drapeau ne fait évidemment pas l’unanimité. Les opposants actuels continuent d’arborer fièrement le drapeau antérieur, à sept étoiles, en guise de réfutation de l’actuel gouvernement. On se rappellera l’incident créé l’année dernière par la Miss Univers Stefania Fernández lorsqu’elle sortit subrepticement le drapeau à sept étoiles devant toutes les télévisions du monde. Une petite gueguerre sur fond d’étendards…

La longue épopée historique et politique du Venezuela, symbolisée par cette série de vingt drapeaux, s’arrête pour l’instant ici. Qui osera maintenant parier sur ce que sera le prochain drapeau du Venezuela ?

Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Du Parti socialiste unifié du Venezuela à Action démocratique

Regardez attentivement ces deux photos : il s’agit de la même maison, située sur la place Bolívar de Aricagua, un village de l’état de Mérida. En 2009 (photo de gauche), c’était le siège de la section municipale du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), le parti qui regroupe les partisans de Hugo Chávez. La maison était à vendre. Et qui l’a achetée ? La réponse se trouve sur la photo de droite : le comité exécutif municipal d’Action démocratique (AD), parti d’opposition. Un peu de peinture –le blanc est la couleur de AD– et le tour était joué !

À première vue, ce transfert pourrait paraître incongru. Et pourtant !… Il suffit de creuser quelque peu dans l’histoire politique du Venezuela pour se rendre compte que le passage de l’un à l’autre (et de l’autre à l’un) n’est pas si étonnant.

Le coup d’État de 1945

La junte de gouvernement (1945-1948)

La junte de gouvernement (1945-1948)

Sait-on encore (même au Venezuela) qu’en 1945, le parti Action démocratique est arrivé au pouvoir en fomentant un coup d’État, avec l’appui d’un secteur des forces armées ? Sait-on encore qu’Action démocratique plaçait la révolution au centre de son discours, comme l’atteste encore l’hymne du parti (dont le refrain dit “En avant miliciens, à la voix de la révolution“) ? Sait-on aussi qu’à ses origines AD avait une idéologie clairement nationaliste, anti-impérialiste et anti-oligarchique ?

Premier parti de masse au Venezuela, AD s’est doté très tôt d’une organisation centralisée d’inspiration quasi soviétique qui lui a permis d’assurer sa présence jusque dans les derniers recoins du pays. Très tôt aussi, le discours et la pratique populistes sont devenus la marque du parti. Si l’on excepte la parenthèse dictatoriale de 1948 à 1958, AD s’est imposé rapidement comme la force politique dominante dans le pays. À tel point qu’il n’est pas rare, de nos jours encore, d’entendre dire que « tout Vénézuélien porte un petit adeco [partisan de AD] à l’intérieur ».

Parallélisme

Le parallèle historique et idéologique entre AD et le chavisme n’est en fait pas fortuit, avec la différence que Hugo Chávez est arrivé au pouvoir par les urnes, gonflé il est vrai par son coup d’État de 1992.

Ce parallélisme va plus loin : tout comme AD s’est peu à peu bureaucratisé, embourgeoisé, institutionnalisé, pour ne pas dire pétrifié, au fil des ans on constate une tendance semblable dans le mouvement chaviste, et dans le PSUV en particulier. À la lumière de l’histoire des révolutions, cette évolution semble bel et bien inéluctable, à moins d’être un adepte d’une révolution permanente qui ne laisserait aucun répit (et ne s’est jamais produite autrement qu’en théorie).

On en est là : un parti de masse de plus en plus bureaucratisé, dont beaucoup de leaders s’embourgeoisent (la bolibourgeoisie ou bourgeoisie bolivarienne) et dont beaucoup de membres sont en réalité infiltrés, car leur adhésion tient plus de la recherche d’ascension sociale, d’enrichissement personnel ou tout simplement d’emploi, que de l’idéologie socialiste prônée par le parti.

S’étonnera-t-on d’apprendre que beaucoup d’adecos se sont enrôlés dans le PSUV, trouvant dans le parti de Hugo Chávez un réceptacle proche de leur engagement antérieur ? Se surprendra-t-on de voir ces mêmes adecos « actiondémocratiser » peu à peu le PSUV ? Trouvera-t-on étranges ces constants vases communicants entre partis aux contours sociaux finalement très semblables ?

Quadrature du cercle

bolibourgeoisie au Venezuela

Incrustation bourgeoise au sein du chavisme

S’il n’est plus qu’un parti de seconde zone, déchiré et sans leader notable, Action démocratique n’est pas mort. À défaut de militants, le parti survit au sein des cœurs et des esprits : l’adéquisme comme mode de fonctionnement politique et social, en quelque sorte, reste profondément implanté dans les masses vénézuéliennes.

Tout cela oblige inévitablement à se poser la question : la révolution bolivarienne est-elle soluble dans l’adéquisme ? Ou cette autre, tout aussi gênante : les bolivariens ne sont-ils pas les adecos du 21e siècle ?

Pour le chavisme, la réponse à cette tendance forte d’« adéquisation » serait de provoquer une révolution dans la révolution. Il est cependant devenu difficile de croire à cette perspective tant l’incrustation bureaucratique, bourgeoise et opportuniste est déjà forte dans les rangs du PSUV.

Voilà donc la révolution bolivarienne au pied du mur : ou bien elle se radicalise et se transforme en robespierrisme, au risque de s’isoler des masses et de se perdre dans une espèce de soviétisation de la société ; ou bien elle met la révolution au rancart et renoue à terme avec le populisme mou, paternaliste et droitier d’Action démocratique.

En d’autres termes, le chavisme se trouve plongé dans une quadrature du cercle quasiment insoluble.

Fritz Melbye, par Camille Pissarro

Portrait de Fritz Melbye, par Camille Pissarro

En dehors de son pays d’origine, le Danemark, Fritz Melbye n’est guère connu. On sait surtout de lui qu’il fut l’ami et le mentor de Camille Pissarro, peintre français précurseur de l’impressionnisme. Tous deux ont vécu ensemble au Venezuela entre 1852 et 1854, puis se sont revus quelques années plus tard à Paris.

Leur amitié avait commencé par une rencontre fortuite sur les quais de la petite île de Saint-Thomas, dans les Caraïbes, qui appartenait alors au Danemark (depuis, elle fait partie des Îles Vierges et appartient aux États-Unis). Fritz Melbye revenait de son premier voyage au Venezuela. Camille Pissarro, de quatre ans son cadet, était venu dessiner, comme à son habitude, des scènes du port de Saint-Thomas. Il avait alors 22 ans.

Le voyage à Caracas

Camille Pissarro, Atelier à Caracas

Camille Pissarro, L'atelier à Caracas, 1852.

Lorsque, quelque temps plus tard, Fritz Melbye prépare un nouveau voyage au Venezuela, il invite Camille Pissarro à l’accompagner. Les deux hommes accostent à La Guaira, sur la côte vénézuélienne, en novembre 1852.  La beauté des environs les incitent à s’y installer quelques semaines pour capter et dessiner les paysages marins. À la fin du mois de décembre, ils montent à Caracas, qui était alors une petite ville de quelque 40.000 habitants, située au cœur d’une vallée luxuriante.

Tous deux s’installent dans une grosse maison du centre, où ils établissent leur atelier. Fritz Melbye prend soin d’annoncer son arrivée dans les journaux locaux, offrant ses services pour réaliser paysages et portraits. Peu fortunés, les deux amis doivent en effet vendre quelques-unes de leurs œuvres pour pouvoir payer le loyer et la nourriture.

À l’intérieur du pays

Alors que Pissarro passe le reste de son séjour à Caracas, Fritz Melbye s’aventure à l’intérieur du pays : à San Juan de los Morros, dans les Llanos et une nouvelle fois à La Guaira. En août 1854, Camille Pissarro retourne seul à Saint-Thomas, tandis que Fritz Melbye se rend à nouveau dans les Llanos. Il reste au Venezuela jusqu’en 1856. Les deux amis se retrouvent quelque temps plus tard à Paris, où Anton Melbye, le frère de Fritz, peintre lui aussi, avait installé son atelier.

Chacun suit alors son destin. Camille Pissarro devient le grand peintre que l’on connaît. Fritz Melbye continue de voyager, aux États-Unis d’abord, puis au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays, à Shanghai, qu’il meurt en 1869, à l’âge de 43 ans.

Dessin sur le vif

Fritz Melbye a d’abord peint des marines, qu’il réalisait dans la tradition familiale que lui avait enseignée son frère aîné Anton. Mais il s’orienta très vite vers le paysage et les scènes rurales. Son départ du Danemark pour Saint-Thomas, en 1849, répondait à cette recherche de l’exotisme et de la lumière tropicale. Ses voyages au Venezuela achevèrent de l’orienter dans cette voie réaliste et naturaliste, quelquefois empreinte d’un certain romantisme.

Camille Pissarro apprit beaucoup de Fritz Melbye, en particulier le dessin sur le vif, en pleine nature. Fritz Melbye était en effet de ces peintres voyageurs qui considéraient essentiel de capter directement les atmosphères des lieux. Aussi passait-il le plus clair de son temps à chercher les endroits idéaux pour peindre un paysage ou une scène quotidienne. Une fois fixé sur le l’endroit, il effectuait un croquis au crayon, notant soigneusement les couleurs. Le soir, à la lueur des bougies, il faisait le dessin définitif et quelquefois lui appliquait les couleurs. Le jeune Pissarro suivait assidument les traces de son professeur. Certains de leurs travaux étaient si semblables qu’il était difficile de savoir qui en était l’auteur.

En guise d’illustration, voici quelques œuvres réalisées par Fritz Melbye durant ses séjours au Venezuela.

>> Voir aussi l’article Camille Pissarro : un jeune peintre à Caracas
Hugo Chavez et Simon Bolivar

Sous l'œil de Bolívar...

Spectacle inhabituel à la télévision vénézuélienne la semaine dernière : l’exhumation des restes de Simón Bolívar depuis le Panthéon national. Moment de gloire pour certains, profanation pour d’autres : une fois de plus, les Vénézuéliens se sont divisés en deux blocs antagonistes et irréconciliables.

L’opération avait été commandée par Hugo Chávez lui-même. Qu’est-ce donc qui a poussé le président à faire exhumer le corps du Libertador, 179 ans après sa mort? Pour tout dire, cela fait un bon bout de temps que Hugo Chávez avait cette intention. À plusieurs reprises, il a lancé l’idée que Bolívar a été assassiné. Dans un discours de décembre 2007, il émettait publiquement des doutes sur l’authenticité des restes qui se trouvaient au Panthéon et demandait leur exhumation pour les analyser avec les outils scientifiques du 21e siècle. Mais on en était resté là.

Mort lente ou assassinat?

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une relation particulière

Ce qui a précipité les choses, c’est une recherche récente menée par le docteur Paul Auwaerter, un médecin spécialiste en maladies infectieuses de l’Université Johns Hopkins. Sur base de la littérature décrivant les symptômes qui ont précédé la mort de Simón Bolívar, le Dr Auwaerter est d’avis que le Libertador n’est pas mort de tuberculose -comme l’affirme l’histoire officielle- mais bien d’ingestion d’arsenic.

Le chercheur penche plutôt pour l’hypothèse d’une mort lente naturelle (l’arsenic en petites doses existant à l’état naturel et étant par ailleurs utilisé comme curatif par la médecine de l’époque), mais il n’écarte pas tout à fait pour autant la possibilité d’une mort par empoisonnement. Il conclut en disant qu’une exhumation du corps et une analyse des tissus et des cheveux pourraient apporter des éclaircissements sur les causes réelles de la mort du Libertador.

Équipe muldidisciplinaire

L’occasion était trop belle pour Hugo Chávez. Au Venezuela, une équipe scientifique et technique, formée d’historiens, de médecins légistes et de spécialistes en ADN, a été mise sur pied. L’opération d’exhumation s’est déroulée dans la nuit du 15 au 16 juillet : ouverture du catafalque, prélèvement d’échantillons pour mener des tests aux rayons X et d’ADN, tomographie du crâne afin de réaliser une reconstruction faciale de Bolívar, etc.

À une heure du matin, Hugo Chávez commente sur Twitter :

Hola mis amigos! Que momentos tan impresionantes hemos vivido esta noche!! Hemos visto los restos del Gran Bolívar! [Salut mes amis! Quels moments impressionnants nous avons vécu cette nuit!! Nous avons vu les restes du Grand Bolívar!]

Puis :

Confieso que hemos llorado, hemos jurado. Les digo: tiene que ser Bolivar ese esqueleto glorioso, pues puede sentirse su llamarada. [Je confesse que nous avons pleuré, que nous avons juré. Je vous le dis: ce doit bien être Bolívar ce glorieux squelette, car on peut sentir sa flamme.]

Parallèle historique

Hugo Chavez et Simon Bolivar

Une certaine vision de Bolívar

Les résultats de l’exhumation seront rendus publics et un documentaire sera réalisé. Il reste à espérer que prévaudront les évidences scientifiques sur les pressentiments d’Hugo Chávez.

Car cela conviendrait sans doute au président bolivarien de trouver en Bolívar un héros victime d’assassinat, un martyr de la cause latino-américaine. Cela tracerait un furieux parallèle historique entre son modèle source d’inspiration et sa propre personne, alors que, selon ses propres dires, lui aussi est constamment menacé d’assassinat. De quoi l’assimiler au héros et au martyr, cette figure toujours populaire parmi les foules.

Présence de la mort

Au fond et au bout de tout cela, il y a la mort : le culte à la mort, qui n’est jamais loin de la vie en Amérique latine. Cette sorte de flirt constant avec la grande faucheuse, auquel la politique elle-même ne semble pas pouvoir échapper.

Exhumation, arsenic, assassinat, martyr : tout, dans cette histoire, ramène à la mort. Jusqu’au slogan en vigueur dans la république bolivarienne d’Hugo Chávez, qui fut prononcé à maintes reprises durant la macabre opération : Patria socialista o muerte!

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Images de l’exhumation du corps de Simón Bolívar, sur fond d’hymne national :

Lire aussi :

Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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