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La cascade au nom de femme

J’étais de passage à Los Rastrojos, un hameau perdu à deux heures de piste cahotante de Chacantá, Pueblo del Sur situé lui-même à quatre heures de route de la ville de Mérida. Presque le bout du monde.

Sur le flanc opposé du village, une cascade –une belle cascade entourée de végétation luxuriante– attire aussitôt mon attention. L’endroit est d’autant plus attirant qu’il semble presque vierge de toute fréquentation humaine.

« Comment s’appelle cette cascade ? », demandé-je, intéressé, à un groupe d’habitants du lieu.

« Yessica », me répond-on.

« Yessica ?… Mais c’est le nom d’une femme… »

« Oui, c’est le nom de la première femme qui s’y est baignée ».  Interloqué, je veux en savoir plus. Les villageois s’animent. À plusieurs voix, chacun renchérissant sur l’autre, ils me racontent donc l’histoire de la cascade, ou plutôt du nom de la cascade.

Dégourdie et délurée

Yessica : ainsi s’appelait une jeune fille qui, il y a quelques années, vint à Los Rastrojos avec une équipe technique du Consejo Nacional Electoral [le Conseil national électoral, l'institution chargée d'organiser les élections au Venezuela]. Son objectif : l’installation d’une machine à voter avec son antenne parabolique. Comme on peut le voir, les faits ne remontent pas très loin, le premier vote électronique datant de 2004.

Les travaux d’installation nécessitant plusieurs jours, les techniciens étaient logés par les familles villageoises, avec lesquelles ils se sont tout naturellement liés d’amitié. Comment pouvait-il en être autrement dans ce lieu retiré, dans ce paysage idyllique ? Cela a dû être une expérience unique pour ces fonctionnaires urbanisés venus de Caracas ou des grandes villes du pays.

Yessica, apparemment, était plutôt du genre dégourdi et déluré. Lorsqu’elle annonça qu’elle voulait se baigner dans la cascade, tout le monde, ou presque, la prit pour une folle. Et pour cause : l’endroit est difficile d’accès, à flanc de montagne, et seuls quelques adolescents allaient très occasionnellement s’y baigner. Et puis surtout, surtout, aucune femme n’y était encore allée ! On fit donc tout pour la décourager.

Nue ou pas nue?

Yessica n’en démordit pas. Un beau jour, elle partit, seule et résolue, vers la cascade. Autant dire que, dans le village, ce fut l’attraction de l’année ! Tous les habitants de Los Rastrojos la suivirent du regard, durant sa longue descente dans la vallée, puis lors de sa remontée sur la montagne d’en face. Au terme d’une longue marche, elle arriva finalement sur le lieu.

Puis elle se baigna, longuement, dans les eaux diaphanes venues de la montagne. Certains ajoutent qu’elle était nue, d’autres affirment que non, mais comment en être sûr à une telle distance? Quoi qu’il en soit, ce doute quant à la nudité de la belle n’a fait qu’ajouter un piment supplémentaire à l’évènement. Les hommes, en particulier, en parlent encore avec une petite flamme dans les yeux.

La cascade, qui étrangement n’avait pas de nom, subitement en a eu un. Ce nom s’imposa tout naturellement : ce sera celui de la première femme qui s’y baigna, osant vaincre les interdits et affronter les préjugés.

Bel hommage à cette Yessica devenue presque mythique dans le village, qui n’est jamais revenue à Los Rastrojos et ne sait sans doute pas qu’une cascade y porte à jamais son nom.

Scarlett Linares

Scarlett Linares : « Comme une louve »

Il n’y a pas de loups au Venezuela. Mais le pays possède une louve. Une louve qui chante. Qui se fait un plaisir de remettre à leur place les machos du coin. Et qui, dotée d’une poitrine que n’auraient pas dédaignée Romulus et Remus eux-mêmes, utilise son corps comme d’un appât.

Elle s’appelle Scarlett Linares. À elle seule, elle symbolise la nouvelle femme vénézuélienne : libre, entreprenante, féministe à sa manière; mais aussi coquette, provocante… et parfois soumise.

Faux dur

Ses chansons, dans un style llanero modernisé, sont on ne peut plus caractéristiques. Elle y décrit le macho fier comme un paon à l’extérieur, mais vide et lâche à l’intérieur. Un homme aux apparences fortes qui se déglingue une fois qu’il se trouve dans un lit. Un coureur de femelles incapable d’aimer vraiment. Un faux dur qui ne peut assumer sa vie de manière responsable.

Écoutons-la interpréter Valiente, une des chansons qui fit son succès :

Tu n’es même pas capable
de donner une minute d’amour
ton orgueil stupide t’a fait croire
que tu es un être supérieur
que tu n’as besoin de rien
ni de personne pour te faire émouvoir
tu penses que tu sais tout de la vie
et tu ne sais pas vivre
tu ne cesses de répéter
sous la menace « c’est moi qui m’en vais »
la porte est ouverte, tu pars ou tu restes
c’est ta décision
tu es de ceux qui croient
que parler fort, c’est avoir raison
tu es un lâche, un pauvre type
sans assurance, un homme de carton
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas…

Je suis fatiguée de t’entendre répéter
que tu es le meilleur
et toujours tu répètes que tu seras à mes côtés
c’est cela ta chanson
ne me fais pas rire, mets un terme à cette farce
tu es un mauvais acteur et tu ne te rends pas compte
que même pour t’en aller tu manques de courage
et tu te crois courageux
parce que tu élèves la voix
et me fais taire devant les gens
courageux
et au moment où on t’aime tu veux t’échapper
faux amant ardent
tu te sens courageux
parce que tu racontes à tes amis
de histoires auxquelles tu ne crois même pas
courageux
et les jambes te font trembler
quand une femme te demande ce que tu n’as pas

Variation sur le même thème avec En carne viva, la chanson qui l’a véritablement lancée :

Comment as-tu pu croire que je ne vaux rien
Si j’ai le cœur à chair vive
Lâche tu as été, tu n’as pas profité
Des meilleures années de ma vie

Va-t-en immédiatement je ne veux plus te voir
Macho insignifiant
Tu te crois plus homme que tous les autres
Parce que tu as beaucoup de maîtresses

Ne me désigne pas ainsi
Avec ton doigt impitoyable
Ne touche pas la blessure
Que tu m’as ouverte sur le flanc

Oublie-moi pour autant que tu le puisses
Pour autant que tu puisses m’oublier
Moi aussi j’ai connu
Le bon côté des amants
Je ne te l’avais pas commenté
Parce que je ne voulais pas t’humilier
Assez de mensonges
Lui aussi a senti ma chair
J’ai fait ce que tu m’as fait
Ce n’est pas une tricherie
Apprend donc à être un bon amant

Ce thème du macho incompétent, exprimé de façon crue et directe, est récurrent dans les chansons de Scarlett Linares. On pourrait encore citer sa chanson SinverguenzaDe moi tu t’es beaucoup moqué, aujourd’hui c’est à moi de me moquer de toi ») ou Corazón no sufras másBien que tu les aimes beaucoup, ils ne te paient jamais bien »).

Autant dire qu’avec de telles déclarations à l’emporte-pièce, la chanteuse s’est aussitôt gagné un vaste public féminin (comme on peut le voir dans cette vidéo filmée devant public). En effet, souffrant le machisme au quotidien, ce public s’est trouvé immédiatement représenté par des paroles aussi fortes. Pour une fois, une femme osait dire tout haut ce qu’elles ressentaient tout bas.

Féministe, féminine

Il fallait cependant en faire plus pour rencontrer le succès. Certes, il est bien de se présenter féministe, mais il fallait aussi se faire féminine, pour correspondre pleinement à l’imaginaire vénézuélien. Scarlett Linares s’est donc montrée femme dans toute sa splendeur : séduisante, altière, provocante. Comme peut l’être la femme vénézuélienne, jamais à cours de ressources pour être belle. Et comme l’attend l’homme vénézuélien.

D’où, chez Scarlett Linares, l’usage constant d’un corps particulièrement bien formé, le choix de parures minimales et toujours sexy (ce qui, soit dit en passant, irrite les défenseurs de la musique llanera traditionnelle). En un mot, elle utilise les armes de la séduction dans toute leur amplitude.

On retrouve ici une contradiction de fond, inhérente à la femme vénézuélienne : volontiers féministe en pensée, outrageusement féminine en actes. Scarlett Linares, star fabriquée de toutes pièces, en est la représentation presqu’exacte.

Indécences et grossièretés

Une posture aussi ambiguë prête évidemment le flanc à des interprétations toutes différentes de celles qu’affirme véhiculer la chanteuse. Il suffit de lire les commentaires écrits par des hommes à propos de ses vidéos sur Youtube pour se rendre compte que l’objectif féministe est loin d’être atteint. Les indécences et les grossièretés les plus totales répondent à la provocation.

Sur le plan musical, les chansons de Scarlett Linares ont également fait l’objet de plusieurs répliques masculines. « Ce n’est pas que je sois un mauvais amant, c’est que je n’ai rien dû t’enseigner, tu en savais déjà beaucoup », dit le refrain de la plus célèbre de ces chansons. Sous-entendu : tu n’étais pas vierge.

Chassez le machisme, il revient au galop…

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> Les vidéos de Scarlett Linares sur Youtube
> Les paroles de quelques chansons (en espagnol)
Karolina Kurkova en petite culotte jaune

Pas vénézuélienne pour un sou, mais en petite culotte jaune !

Les douze coups du premier jour de l’an viennent de sonner ! Je mets ma main au feu que 80 % des Vénézuéliennes portent en ce moment exact une petite culotte jaune ! Cela porte chance pour l’année nouvelle, assurent-elles. À la condition, toutefois, de s’être fait offrir la culotte en question (et, ajoutent certaines, de la mettre à l’envers). Généralement donc, on se fait le cadeau entre amies, histoire de s’assurer que le précieux objet fera partie de la toilette du 31 décembre.  Et si vous ajoutez un soutien-gorge rouge, l’amour sera plus que certainement au rendez-vous, continuent les plus fondamentalistes. Une très belle affaire pour les commerçants du jour…

Bizarrement, je n’ai pu trouver d’illustration convenable de cette petite culotte jaune chère aux vénézuéliennes. Pas la moindre trace photographique de la chose, comme s’il s’agissait d’une manifestation tenant du domaine le plus privé. À l’heure où tout le monde s’affiche joyeusement sur Facebook, cela est d’autant plus étonnant. J’ai donc dû me résigner à illustrer ce billet avec la photo d’une non-vénézuélienne, la jolie Karolina Kurkova –qui, faut-il le dire, ne dépare en rien l’esthétique de la page !

Origine inconnue

Pire encore : j’ai eu beau googler et binger, je n’ai pu trouver l’origine de ce curieux rite de nouvelle année. J’en ai trouvé des traces dans la Colombie voisine, au Mexique et jusqu’au Chili, ce qui semblerait vouloir dire qu’une grande partie de l’Amérique latine pratique cette tradition. Mais d’où vient ce rite de la petite culotte jaune ? Mystère ! Personne ne donne d’explication un tant soi peu rationnelle du phénomène. Et pour cause : c’est qu’on se trouve ici dans le parfait irrationnel. On touche du doigt le réalisme magique qui fait la beauté de ces pays.

Les 12 raisins

Les 12 raisins de minuit

En effet, la petite culotte jaune n’est qu’un échantillon de ces rites païens du passage à l’an nouveau. En voici quelques autres : lorsque les douze coups de minuit résonnent le 1er janvier, ayez dans la main droite un dollar (ou un euro, c’est selon, car the times they are a-changing) pour vous assurer la richesse. Vous voulez voyager ? Sortez de chez vous avec une valise pleine de vêtements. Vous désirez l’abondance dans votre foyer ? Deux possibilités se présentent à vous : placez un épi de blé sur la table ou préparez un potage de lentilles, ou faites les deux, pour plus de sûreté. Vous avez des désirs secrets ? À chacun des douze coups de minuit, avalez un raisin en faisant un vœu (là, il convient d’être vif et de bien préparer ses souhaits). L’origine de ce dernier rite, par contre, semble connue : au cours des années vingt du siècle dernier, des producteurs de raisin catalans en auraient lancé la mode, histoire de se défaire d’un excédent de production…

Panacée

Bref, il existe toute une une panacée de rites et superstitions qui vous assureront un heureux passage à l’an nouveau. Mieux qu’une analyse freudienne, cela explique bien de quoi est fait le subconscient vénézuélien –et latino-américain en général. La magie y joue un rôle essentiel, qui touche à l’existence même : elle permet, d’une part, de se jouer du temps qui passe et, d’autre part, d’affronter en les surpassant les duretés de la vie. Bien utile, vous en conviendrez…

En un mot, on nous dit : vivons magiques, vivons heureux. À vous d’essayer.

La Fundación Mata de Totumo

La Fundación Mata de Totumo, qui appartenait à Pancha Vásquez

Doña Bárbara, héroïne du roman homonyme de Rómulo Gallegos, représente au Venezuela l’archétype de la femme dévoreuse d’hommes, personnage particulièrement craint dans un pays de machos bien trempés. Autant dire qu’elle reste présente dans le conscient et l’inconscient de bien des Vénézuéliens (et Vénézuéliennes), qu’ils aient ou non lu le roman.

L’autre jour, je me trouvais à Elorza, petite localité des Llanos vénézuéliens. Là, il ne fait aucun doute que, pour créer son personnage, Rómulo Gallegos s’est inspiré d’une femme du cru, appelée Pancha Vásquez. Cette dernière fut propriétaire, au début du XXe siècle, du hato [grande propriété terrienne] Mata de Totumo.

On sait que Rómulo Gallegos a réellement connu Pancha Vásquez. La dame lui aurait été présentée par un autre écrivain vénézuélien, Andrés Eloy Blanco, qui fut dans les années 1920 l’avocat de Pancha Vásquez. Ce qui n’est pas sûr, par contre, c’est que cette dernière ait effectivement été le modèle qui a donné naissance au personnage romanesque de Doña Bárbara.

Qu’à cela ne tienne : à Elorza, tout le monde est persuadé que les deux personnages n’en font qu’un : que Pancha Vásquez est Doña Bárbara. Bel exemple donc –un de plus– d’un roman qui fabrique la réalité!

Embrouillamini

Étant à Elorza, où la légende de Pancha Vásquez/Doña Barbara se trouve dans toutes les bouches, je me suis pris au jeu. Aussi ai-je voulu suivre les traces de Doña Bárbara, m’immerger dans cette histoire qui n’est pas exempte de contradictions. Il faut savoir en effet que, comme dans tout mythe (et ceci en est un), différentes versions circulent, tant dans la bouche de ceux qui prétendent avoir été proches de Pancha Vásquez –le plus souvent par personne interposée– que dans celle de ceux qui affirment avoir étudié sérieusement les faits. Dans cet embrouillamini, la vérité vraie n’est donc pas près d’apparaître.

Ce n’est pas cela qui m’a arrêté. Concrètement, je me suis rendu sur les terres ayant appartenu à Pancha Vásquez, anxieux de voir ce qu’il en reste.

Mata de Totumo existe encore. Il s’agit maintenant d’une fundación (c’est-à-dire une propriété dépendante d’un domaine plus vaste) qui fait partie du Hato Peñalero. Pour s’y rendre, un véhicule 4X4 est nécessaire, voire même un tracteur pendant la période des pluies. Depuis la maison principale du Hato Peñalero, il faut compter une bonne demi-heure sur une route de terre franchement embourbée sur les derniers kilomètres.

Émotion, déception…

Une fois sur place, c’est l’émotion de pénétrer dans un lieu « historique » où personne (ou presque) ne s’est rendu, mais c’est aussi la déception de découvrir la situation d’abandon dans laquelle se trouve l’endroit. La maison ne conserve probablement plus grand chose de la bâtisse originale. C’est une vaste demeure sans beaucoup de personnalité, qui respire plutôt la tristesse. De nombreux espaces semblent abandonnés.

Une famille y vit, dans un relatif dénuement : un jeune couple et ses deux petites filles. Sa mission est d’assurer avant tout une présence humaine sur les lieux et de s’occuper du bétail attenant. De l’aveu même du contremaitre du Hato Peñalero, la partie de la propriété qui correspond à Mata de Totumo n’a pas encore été développée, ni modernisée. Mais les propriétaires auraient des projets à ce sujet.

À quelques mètres de la demeure principale, une tombe : ce serait celle du fils de Pancha Vásquez. Puis, plus loin, dans une mata [bosquet] aux arbres enchevêtrés, un véritable cimetière : une dizaine de tombes qui seraient celles des travailleurs employés par Pancha Vásquez à Mata de Totumo. La plupart datent des années 30 et 40 du siècle dernier. À l’époque, il était courant d’enterrer les morts sur place plutôt que dans les cimetières municipaux, trop éloignés.

Quelques photos de Mata de Totumo

Gonfler le mythe

Quant à Pancha Vásquez elle-même, il est à peu près certain qu’elle n’est pas enterrée à Mata de Totumo. On raconte que, se sentant gravement malade, elle décida de se rendre chez son compadre José Natalio Estrada, propriétaire du hato voisin de La Trinidad de Arauca. Elle n’ira pas plus loin : c’est à La Trinidad que la maladie l’aurait terrassée. Selon ses vœux, on l’enterra à quelques mètres seulement du río Arauca.

De fait, à La Trinidad de Arauca, il existe une tombe qui serait celle de Pancha Vásquez. Elle semble avoir été profanée, comme en témoigne le trou creusé à la place de la pierre tombale. On raconte que des personnes mal intentionnées auraient tenté de récupérer –en vain– les sacs de pièces d’or avec lesquels Pancha Vásquez aurait quitté Mata de Totumo. Mais certains, sur place, prétendent que cette tombe n’est pas authentique et ne serait qu’une reconstitution faite postérieurement pour une série télévisée. Selon eux, Pancha Vásquez aurait été enterrée à plusieurs kilomètres de là, dans un cimetière indigène.

La tombe présumée de Pancha Vásquez à La Trinidad de Arauca

D’autres enfin affirment que Pancha Vásquez ne serait pas morte à La Trinidad de Arauca, mais aurait continué sa route en descendant l’Arauca sur un bongo. On aurait alors perdu sa trace à jamais…

Le mystère le plus complet continue donc à planer sur la légende de Pancha Vásquez/Doña Bárbara, jusqu’à sa mort. De quoi gonfler encore le mythe, comme si le personnage avait été littéralement englouti par cela même qui l’avait engendré : le tellurique llano vénézuélien.

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Les candidates d'Acequias

Première pose pour les candidates d'Acequias

Au lendemain de l’élection de Stefanía Fernández au titre de Miss Univers, un journaliste du site Les Observateurs de France24 m’envoie un message électronique pour me demander si je connais une miss, même locale, qui pourrait témoigner de son expérience. Et il me pose la question : pourquoi le Venezuela a-t-il gagné autant de concours de beauté ?

Étant en vacances, je n’ai pu que le renvoyer à la multitude d’articles qui essaient de répondre à cette question ô combien énigmatique. Quelques jours plus tard, un article était effectivement publié sur le site web des Observateurs sous le titre Pourquoi Miss Univers est-elle si souvent vénézuélienne ? L’article en question ne répond pas du tout à la question, concentrant le débat essentiellement autour du thème de la chirurgie esthétique.

La chirurgie esthétique, même si elle joue un rôle dans l’affaire, n’explique tout de même pas tout, car les miss vénézuéliennes ne sont évidemment pas les seules à avoir pensé à se refabriquer. Le vrai secret se trouve plutôt, à mon sens, dans la relation même des Vénézuéliennes et Vénézuéliens avec la beauté féminine et, par conséquent, avec les concours de beauté.

Les candidates d’Acequias

La route d'Acequias

La route cahoteuse d'Acequias

Voici une petite histoire vécue, qui illustre parfaitement cet état de choses.

Quelques jours avant la fête patronale d’Acequias, un minuscule village de quelques centaines d’habitants perché dans les Andes, à deux heures de la ville de Mérida par une route de terre franchement cahoteuse, j’ai eu le privilège de conduire à la ville les quatre candidates au titre de « reine du village ». Car au Venezuela, pays républicain, il y a des reines partout : dans les écoles (même maternelles !), dans les lycées, à l’université, dans les villes et villages, et j’en passe. Il serait donc tout bonnement impensable qu’Acequias n’ait pas la sienne. Dans quelques jours, l’une des candidates devait être élue reine du village par un jury qui comprendrait (sans doute) les quelques « personnalités » locales.

À la question de savoir pourquoi elles étaient si jeunes, la réponse a fusé : « Il n’y a pas de filles plus grandes au village, elles partent étudier ailleurs ». En effet, Acequias est si petit qu’il ne possède pas de lycée. Du coup, les candidates qui se présentent sont les plus âgées de celles qui vivent encore au village. Toutes étudient en dernière année d’école primaire et n’ont que 11 ou 12 ans.

Le lendemain, les jeunes candidates devaient se présenter à la presse régionale, qui n’allait évidemment pas se priver de prendre leur photo et de la diffuser à tout vent.  Cette perspective les rendait quelque peu nerveuses et les excitait à la fois. Pour les mettre en confiance, je leur ai proposé une petite séance de photographie, dont vous voyez l’un des résultats ci-dessus.

Comme les footballeurs brésiliens

Miss Venezuela 2009

Miss Venezuela 2009

C’est là le premier échelon des Miss Venezuela et Miss Univers : la base populaire. Un échelon essentiel, car il permet un ample recrutement, puis une sélection d’échelon en échelon : du village à la ville, de la ville à la région, de la région au pays, du pays à l’univers. C’est comme les footballeurs brésiliens, en quelque sorte.

D’autre part, l’élection d’une reine jusque dans le dernier petit bled des Andes illustre bien l’acceptation –mieux que cela : le support, l’engouement– de la population en général pour les concours de beauté. Les deux éléments de base sont donc réunis : facilité de recrutement, appui populaire.

Exploitation de la femme objet ? Cette bizarre idée n’effleure personne ici, ni les hommes (bien sûr), ni même les femmes. Au contraire, la beauté féminine est une valeur positive partagée et assumée par tous. Ce n’est pas pour rien que l’élection de Miss Venezuela est l’émission de télévision la plus populaire de toute l’année. Chacun ou presque participe à cette grande fête sans honte ni arrière-pensée. Vue de cette manière, la beauté féminine devient quasiment, pourrait-on dire, un « projet national ». Projet sur lequel surfe habilement, ajoutons-le, l’organisation Miss Venezuela, elle-même partie intégrante du groupe Cisneros, le groupe médiatique le plus puissant du pays et l’un des plus puissants d’Amérique latine. Avec une telle machine, les conditions sont donc données.

Rêver d’être quelqu’un

Reines du Venezuela

Reines du Venezuela

Les concours de beauté ne sont donc pas que nez redessinés, hanches retravaillées ou seins siliconés. Avec sa verve habituelle, Gaël analyse la question dans son Journal de bord sous le titre Miss Univers, évidemment ! :

Pourquoi tant de couronnes ?! Simple : Miss France et Miss Venezuela ne jouent pas dans la même cour.

Y’a une sacrée différence entre une jeune fille recrutée dans une discothèque pourrie au fin fond de la Creuse et une jeune fille qui, depuis qu’elle a 4 ans, a toujours rêvé d’être quelqu’un grâce à un concours de beauté.

Y’a une sacrée différence entre les deux Comité de Miss : Geneviève de Fontenay cherche un caractère pétillant, une jeune fille pas trop gogol, une beauté naturelle… “Un esprit sain dans un corps sain” en quelque sorte. Osmel Sousa (le Geneviève d’ici), lui, envoie les gamines de 15 ans se faire refaire les seins, raboter les hanches, refaire le menton, les paumettes et le nez pour ensuite leur assener un violent “et seulement ensuite, on pourra reparler de tes chances de participer“.

Y’a enfin une sacrée différence entre la perception des concours de beauté par le public. En France je suis pas certain qu’une jeune candidate malheureuse mette sur son CV: “J’ai participé à l’élection de miss France, où j’ai fini 12ème. Ce fut une expérience enrichissante et j’y ai beaucoup appris. De même, être miss Pays d’Albigeois m’a beaucoup aidé à développer mes qualités de leader et à m’affirmer dans mon métier…” !! En revanche ici énormément de gamines courent après les couronnes de beauté et en font un fier résumé sur le CV: “Miss Centre Commercial La Cascada 2008 à Maturín, Miss Feria Orinokia 2009, Miss Syndicat des Médecins 2008, 1ère Dauphine de Miss Anzoategui 2008. Ces expériences m’ont permises de rencontrer plein de gens intéressants, d’apprendre à avoir des relations commerciales avec les patrons d’entreprises, je me suis constitué un carnet d’adresse intéressant et par conséquent je suis la plus indiquée pour être votre future directrice commerciale“.

Un véritable projet national, je vous dis. Et ce n’est pas le socialisme du XXIe siècle qui va changer cette donnée sociologique de base. Car tout le monde ici crie d’une seule voix, ou presque : « Touche pas à ma miss ! ».

Doña Bárbara au cinéma

Doña Bárbara au cinéma (María Félix)

Un spectre hante le Venezuela : celui de Doña Bárbara. Le personnage est une création de Rómulo Gallegos (1884-1969), écrivain et homme politique qui marqua son époque (il fut président de la république de février à novembre 1948, lorsqu’il fut renversé par un coup d’état militaire).

Rómulo Gallegos publia son roman intitulé Doña Bárbara en 1929. Il le retravaillera en 1930, pour en donner la version définitive en 1954. Dans cette œuvre que l’on pourrait qualifier de tellurique, les personnages abondent, mais c’est la terre, en l’occurrence les llanos vénézuéliens, qui en constitue le protagoniste principal. Les grandes plaines vénézuéliennes sont en effet le théâtre d’une lutte sans merci entre la civilisation et la barbarie, une lutte à la grandeur du continent. En cela, le roman dépasse le simple régionalisme et atteint une dimension latino-américaine, voire universelle.

La lutte oppose symboliquement Doña Bárbara, une femme violente, capricieuse et tyrannique, incarnation des forces primitives qui dominaient (dominent encore?) l’Amérique latine, à son antithèse Santos Luzardo, un jeune avocat venu de la ville, qui symbolise la raison et la justice. Quant à la synthèse, elle est donnée par Marisela, fille de Doña Bárbara, qui, à travers son amour pour Santos Luzardo, représente l’espoir, le progrès et l’avenir.

Dévoreuse d’hommes

Rómulo Gallegos

Rómulo Gallegos

Tout cela pourrait paraître didactique, mais fort heureusement Rómulo Gallegos fond le récit dans la culture profonde des Llanos, qu’il décrit de main de maître (sans pour autant tomber dans le pur réalisme ou naturalisme). Il évite ainsi le piège du roman à thèse, même s’il s’inscrit résolument dans le courant positiviste et progressiste, dans un combat contre tous les caudillismes qui affligèrent longtemps –et continuent d’affliger– l’Amérique latine. Tel est également le sens de son engagement politique au cours des années 1930 et 1940.

Le personnage qui donne son nom au titre du roman, Doña Bárbara, est l’archétype même de la femme dévoreuse d’hommes. Derrière cette image de sauvagerie et de terreur, qui la fait craindre de tous, il y a une terrible histoire d’abandon : son père a voulu la vendre à un marchand lépreux et, jeune encore, elle a été violée par un groupe de malfaiteurs, qui ont tué son amoureux. Réfugiée dans la forêt, elle se transforme en rebelle sauvage et superstitieuse, qui déteste les hommes et arrive à ses fins par tous les moyens, y compris illégaux. Elle acquiert ainsi une auréole de sorcière aux pouvoirs diaboliques, qui s’impose par la terreur. Il en est ainsi jusqu’à l’arrivée de Santos Luzardo, dont l’action « civilisatrice » vient remettre en cause le terrible statu quo régnant dans la région.

Machisme lourd

Eh bien, figurez-vous que de nos jours, cette Doña Bárbara, personnage emblématique s’il en est, continue à perturber le sommeil du mâle vénézuélien. Preuve en est que ce dernier voit volontiers dans la femme une fiera (bête sauvage) ou une cuaima (serpent vénimeux), pour reprendre des qualificatifs encore fréquemment employés. Il est un fait que la sauvagerie, voire la barbarie, ne se trouvent jamais loin de la surface dans le Venezuela contemporain. Le substrat que nous décrit brillamment Rómulo Gallegos dans son roman est toujours là. Il suffit en effet de gratter quelque peu pour qu’affleurent la violence et la brutalité, comme dans le roman.

Le machisme, en particulier, est et reste une composante importante du mâle vénézuélien. Et je ne parle pas ici des petites manifestations sexistes qui existent dans toutes les sociétés, mais du machisme lourd : la bigamie socialement acceptée, la violence conjugale, le dédain total de la femme… Or, il apparaît que l’antithèse de ce machisme-là est précisément cette femme dévoreuse de mâles que symbolise Doña Bárbara : une femme profondément déçue par les hommes, qui n’a d’autre solution que de se replier sur elle-même et sur ses enfants (car elle en a généralement beaucoup, machisme oblige!) et qui n’hésite pas à s’imposer, si besoin est, avec les moyens dont elle dispose, quels qu’ils soient, jusqu’à la haine et la violence.

Même si ces derniers temps l’urbanité a quelque peu adouci les angles, des Doña Bárbara, on en rencontre toujours à foison dans les villes et villages du Venezuela. Autrement dit : les Santos Luzardo (car il y en a aussi) sont loin d’avoir terminé leur croisade « civilisatrice ».

Tout espoir n’est cependant pas perdu : il existe encore des milliers de Marisela!

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Demandez à un gars quel est le sexe de sa moto? il y a 95 % de chances qu’il vous réponde : « une fille! ». Vous en doutez? Vous ne croyez pas à ces histoires de subconscient et d’inconscient? Un petit coup d’œil aux photos de ce billet vous convaincra que la psychanalyse, pour obscure qu’elle paraisse, exprime bien la réalité : les motos des mecs sont définitivement de sexe féminin.

Situons-nous : nous sommes au Venezuela, dans les villages andins les plus reculés. Les motos, chinoises surtout, ont depuis quelques années envahi le pays. Comme je l’indiquais dans un autre billet, elles offrent la liberté à bon prix, en particulier aux jeunes. Dans les villages, elles déplacent rapidement le cheval et la mule, traditionnels moyens de transport dans ces zones accidentées.

À la première occasion, chaque jeune gars achète sa moto, qui deviendra aussitôt sa fidèle compagne de tous les jours : pour le travail, pour les sorties en bande ou pour les balades avec la petite amie. On l’aime, on l’astique, on la bichonne. La moto est aussi, souvent, le prolongement de la personne, en quelque sorte une seconde peau, qu’il ne faut sous aucun prétexte toucher, détériorer, sous peine de se sentir atteint presque physiquement. Jusqu’ici rien que de très normal. Le phénomène est mondial et bien connu.

Plus explicite

moto_pinup2moto_pinup1Là où le jeune vénézuélien va un peu plus loin que les autres, c’est dans l’expression de la sexualité de sa moto. Il est plus explicite que quiconque. Lorsqu’il s’agit de différencier son engin de celui des autres (autre phénomène bien connu), ne voilà-t-il pas qu’il la décore de pin-ups en tous genres, toutes aussi aguichantes les unes que les autres. Si on en trouve jusque sur les bras de la fourche, c’est surtout celle qui décore le siège de la machine qui attire l’attention. Une beauté fatale aux seins siliconés et au sexe à peine dissimulé s’y exhibe en toute innocence, une espèce d’égérie qui correspond en tous points aux canons de la beauté féminine fantasmée par les machos. Il ne manque que le clin d’œil aguicheur de la belle.

Prendre place sur cette selle ainsi améliorée devient –n’en doutons pas– une réelle jouissance, que viennent bien entendu encore accroître les vibrations et la vitesse de l’engin. Assis sur une telle machine, on chevauche virtuellement une femme, et pas n’importe laquelle : une beauté comme on en rêve secrètement.

Les mêmes sensations

Et les vraies filles dans cette histoire? Plutôt effacées, les pauvres. Au Venezuela, les motos restent une affaire exclusive de machos. Au mieux, les filles ont droit à un scooter –et encore, seulement dans les villes. Mais le plus généralement, leur droit se limite à s’asseoir derrière le garçon et à se laisser véhiculer. Assises là, elles doivent y ressentir les mêmes sensations que toutes les filles du monde dans cette situation. La moto est sans doute pour elles ce symbole phallique abondamment décrit dans la littérature, notamment érotique, ou dans le cinéma, notamment pornographique.

Mais que ressentent-elles lorsqu’elles s’assoient littéralement sur une de leurs congénères, généralement plus jolie (ou tout au moins plus plastique) qu’elles-mêmes? Je ne le leur ai pas demandé. Mais ce sera (peut-être) l’objet d’un prochain billet.

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