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Contrebande d'essence entre le Venezuela et la Colombie

Contrebande par voie fluviale

Le prix extrêmement bas de l’essence au Venezuela facilite évidemment la contrebande vers les pays voisins, en particulier vers la Colombie, où le précieux carburant coûte en moyenne 60 fois plus cher! S’agissant de trafic illicite, il est difficile de connaître les quantités ainsi passées en fraude. On l’évalue cependant à un million de litres par jour, de quoi alimenter une ville de plus de deux millions d’habitants.

Tous les moyens sont bons pour pratiquer cette exportation illégale, dont l’ampleur indique qu’elle bénéficie de l’appui d’autorités vénézuéliennes, en particulier dans les rangs de l’armée et de la garde nationale. Une mafia s’est formée, qui va du capo qui contrôle les opérations jusqu’au petit passeur, chargé de franchir la frontière à ses risques et périls. Car la répression, aussi, existe. Une chose est certaine : dans ce petit monde, il est clair que l’argent permet bien des accommodements.

L’opération

Comment se déroule l’opération? Il s’agit d’abord de dévier du carburant destiné aux stations-services vénézuéliennes pour le destiner à la contrebande. On parle ici de camions citernes entiers dont le contenu doit changer de destination. Avec des complicités officielles, et une rémunération suffisamment élevée, cela peut s’obtenir. Ainsi, on a pu détecter qu’une partie du carburant destiné à la centrale thermoélectrique Planta Táchira était systématiquement détourné vers la Colombie.

Le liquide doit ensuite être transvasé dans des barils de 200 litres (les pipas), qui seront les récipients utilisés pour franchir la frontière. Pour ce transport à haut risque, on devra prendre les caminos verdes, soit des pistes de terre ouvertes dans la forêt, soit la voie fluviale. Voyez ces vidéos amateurs qui montrent l’ampleur de l’opération (et sa difficulté) :

Ensuite, il faut stocker l’essence ainsi déviée dans des endroits clandestins. À titre d’exemple, en voici un :

De lieu en lieu, les manipulations continuent, jusqu’au marché final. Dans la vidéo suivante, on voit en particulier l’opération de remplissage des bidons de 20 litres, les pimpinas, qui seront mises en vente directement aux automobilistes.

La police colombienne peut sévir, et ce n’est pas sans danger, comme le montre cette vidéo en hommage à un policier tué alors qu’il contrôlait des trafiquants d’essence :

Mais une grosse partie de l’essence entrée en contrebande se vendra ouvertement le long des routes colombiennes proches de la frontière. Son prix ? La moitié de ce qu’elle coûterait dans une station-service colombienne, mais bien plus cher qu’au Venezuela. C’est qu’il faut payer les nombreux risques encourus pour la mener jusqu’au consommateur. Voyez ce reportage de CNN qui résume bien la situation :

Station-service au Venezuela

Véhicule assoiffé...

On reparle de l’essence au Venezuela. À peine Hugo Chávez a-t-il déclaré dans son programme télévisé Aló Presidente du 13 février dernier que le gouvernement subsidie à plus de 90 % le prix de l’essence à la pompe et qu’il était nécessaire de réduire la consommation d’essence dans le pays que des cris effrayés se sont élevés de partout. Exemples :

  • « Nous sommes un pays pétrolier et je crois que nous méritons ce subside. »
  • « C’est une juste rétribution de la rente pétrolière aux Vénézuéliens. »
  • « Au moins, cette essence reste au Venezuela. Sinon, elle serait offerte en cadeau à Cuba, Équateur et Nicaragua et autres pays adeptes du communisme. »
  • « Je préfère qu’on me donne l’essence en cadeau plutôt que de l’augmenter et que ces nouvelles ressources finissent par aller en Bolivie, à Cuba, à Nicaragua, en Chine, en Russie ou aux ‘pauvres de Harlem’ à New York. »

Voilà pour le sentir du Vénézuélien moyen si vous l’interrogez dans la rue sur ce sujet ultra-sensible. Pour lui, l’essence la moins chère du monde (60 litres pour un euro !) est un droit, un point c’est tout. Quant à l’environnement, c’est la moindre de ses préoccupations : cette variable n’entre tout simplement pas en ligne de compte dans son radar personnel.

Des chiffres peu encourageants

Pourtant, si l’on recourt aux chiffres, ils ne sont guère encourageants :

  • En 1998, la consommation intérieure du Venezuela était de 70.876 barrils ; dix ans plus tard, elle atteignait 290.000 barrils, soit une augmentation de plus de 300 %.
  • Le Venezuela est de loin le pays d’Amérique latine consommant le plus de pétrole par habitant : 1749 litres par an, selon les chiffres de la CEPALC.
  • C’est aussi le pays qui produit le plus de dioxyde de carbone par habitant : 6, 3 tonnes annuelles, comme le mentionne le dernier rapport sur de développement humain du PNUD.
Le prix de l'essence au Venezuela

24 litres pour un demi dollar !

Face a cette réalité, la marge de manœuvre du gouvernement est plutôt réduite. Augmenter le prix de l’essence pour équilibrer les comptes et diminuer la consommation ? Un pari difficile à tenir si l’on tient compte de l’état d’esprit de la population et des risques politiques que cela entraînerait. L’histoire récente du pays l’indique : une mesure de ce type pourrait enflammer, voire déstabiliser le pays à moins de deux ans d’élections présidentielles décisives pour Hugo Chávez.

Autre mesure possible : instaurer un rationnement de l’essence. Ici aussi, le prix politique à payer serait très élevé (cela ressemblerait trop à Cuba !), sans compter qu’une telle mesure favoriserait la création d’un marché noir et d’une nouvelle mafia. De fait, répondant aux rumeurs qui commençaient à courir, le gouvernement a déjà déclaré qu’il ne procéderait ni à une augmentation des prix, ni à un rationnement.

Loin d’être gagné

Pour réduire la consommation et rééquilibrer les comptes de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, sur le marché intérieur (le “subside” équivaut à 1500 millions de dollars, selon le ministre de l’énergie), le gouvernement mise plutôt sur trois types de mesures :

  • Une incitation à l’utilisation du gaz naturel, moins cher et moins polluant, comme combustible pour les véhicules. Mais seulement 25.439 automobiles roulent actuellement au gaz, ce qui représente 5 % de l’objectif qu’avait prévu le gouvernement lors du lancement du programme.
  • Une campagne de publicité massive, afin d’inciter la population à épargner l’essence et pour faire la promotion de l’essence de moindre indice d’octane (ce qui diminuera le coût de la distribution et du transport)
  • L’incitation à l’installation sur les véhicules de dispositifs réduisant la consommation de carburant. Mais la vieillesse du parc automobile limite les effets d’une telle mesure. En outre, l’appui des constructeurs est nécessaire pour appliquer cette mesure.

Rien de transcendant dans tout cela, la politique en la matière étant basée essentiellement sur la bonne volonté du public. Lorsque l’on sait que, pour mettre Chávez en difficulté, l’opposition s’applique systématiquement à saboter toute mesure gouvernementale –fût-elle objectivement positive pour le pays–, on comprendra que le pari gouvernemental est loin d’être gagné !

> Lire aussi Petits calculs pétroliers et La première essence écologique au monde

pompistes en foliePompistes vénézuéliens : le bonheur!

Au Venezuela, on roule gratis : c’est le titre de l’article que signe aujourd’hui Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. Plus sensationnel que cela, tu meurs. L’ex-journal de référence fait maintenant la concurrence à Paris-Match… Misère et décadence de la presse écrite. Passons…

Cela dit, la plupart des informations reprises par Jean-Pierre Langellier dans son billet sont véridiques. Elles ne font que confirmer ce que je disais dans deux de mes précédents articles : Petits calculs pétroliers (10 novembre 2007) et La première essence écologique au monde (7 juin 2008).

En quelques lignes :

  • au Venezuela, l’essence est ridiculement bon marché
  • politiquement, aucun dirigeant n’ose toucher au sacro-saint prix à la pompe
  • le bas prix incite à la consommation effrénée de carburant et de grosses voitures
  • c’est l’environnement qui en souffre

Inutile de politiser la chose et de désigner du doigt Hugo Chávez, comme a tendance à le faire subtilement et entre les lignes Jean-Pierre Langellier. Tous les dirigeants politiques et économiques du pays sont passés par là avant lui.

Inutile non plus de jouer les bonnes âmes et de défendre à tout prix le gouvernement comme le font certains lecteurs du Monde. Au nom de quoi ce qui est mauvais en Europe (les gros véhicules polluants, le gaspillage) deviendrait-il acceptable au Venezuela?

Essence écologique? Vous avez bien lu, vous avez bien vu : il est écrit en toutes lettres Gasolina ecológica sur la photo ci-dessus. Il faut oser! Au Venezuela, on ose : recouvrez de vert les deux poignées de la pompe, et vous obtiendrez une essence écologique!

Cet argument de vente est apparu il y a déjà quelques années, en même temps que l’introduction de l’essence sans plomb. On peut d’ailleurs se demander si un tel argument était vraiment nécessaire dans un pays où l’essence se vend à un prix unique, peu importe la marque ou la région. Toujours est-il que le tétraéthyle de plomb n’étant plus utilisé comme additif, l’essence vénézuélienne est devenue subitement écologique, verte, propre! Comme si les émanations de CO2 ne comptaient pour rien. Comme si la consommation effrénée de carburant et les moteurs mal réglés n’avaient aucune importance.

Réchauffement global? Très peu pour moi, pour autant que j’aie ma bagnole, mon essence, ma liberté! C’est qu’avec l’essence, on touche à une sorte de tabou au Venezuela, que l’on peut résumer comme suit : Il y a plein de pétrole dans les entrailles du pays. Ce pétrole appartient à la nation, donc à tous, donc à MOI. Touche pas à mon essence!

Politiquement lynché

Et voilà pourquoi le Venezuela continue à bénéficier non seulement de la « première essence écologique au monde », mais aussi et surtout de l’essence la moins chère du monde. Le dernier président qui a osé toucher au sacro-saint prix de l’essence (c’était Carlos Andrés Pérez, en 1989) a été politiquement lynché. Autant dire que plus personne, par la suite, n’a osé y toucher. Le prix de l’essence à la pompe reste fixé à 0,098 Bs. F. le litre de super (soit quelque chose comme 0,025 euro, vous avez bien lu) et 0,070 Bs. F. le litre de normale (je me refuse à calculer). Autant dire qu’à ce prix-là, l’essence est presque complètement subsidiée. D’ailleurs, pourquoi la payer, si elle NOUS appartient?

Hugo Chávez a bien évoqué quelquefois la nécessité de procéder à une augmentation du précieux liquide. Mais il n’a pas encore osé passer à l’acte. S’il réussit cette gageure sans qu’il y ait des émeutes du type Caracazo de février 1989, on pourra affirmer sans crainte qu’il a un contrôle ab-so-lu du peuple vénézuélien. On est loin du compte, quoiqu’en disent ceux qui voient en lui un dictateur, en puissance ou réel.

Résultat: la première essence écologique du monde est aussi la moins chère de la planète. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce tableau qui indique le prix de l’essence à la pompe dans plusieurs grandes villes du monde (attention, les chiffres sont donnés en dollars US par gallon, soit 3,8 litres):

Prix de l\'essence dans le monde

Malheur à vous si vous vivez à Londres, à Paris ou à Hong Kong! Pensez plutôt à déménager à Téhéran, Ryadh, Koweit ou… Caracas! En prime, dans cette dernière ville, vous aurez la conscience tout à fait tranquille : vous consommerez une essence 100 % écolo!

» Sur le même sujet, voir aussi mon article Petits calculs pétroliers.

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.

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