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Le bonheur au Venezuela

Le bonheur au Venezuela

Regarder le Venezuela par le petit bout de la lorgnette, cela vous dit ? Ce petit bout-là en dit parfois plus que le grand. Voyons voir.

  • Le Venezuela a l’essence la moins chère de la planète : là-dessus, je ne vous apprends rien, j’en ai déjà parlé abondamment dans ce blog. Mais la publication récente d’une étude mondiale sur le prix de l’essence a relancé l’intérêt sur la question, au moment où le prix de l’essence en Europe frôle les 2 euros. Et encore : s’agissant du Venezuela, cette étude calcule plutôt large. Elle estime le prix du litre d’essence au Venezuela à 0,017 euro. Le chiffre est correct si on calcule au taux de change officiel. Mais si on calcule au taux de change parallèle, plus proche du marché réel, il est en réalité de 0,008 euro. Retenez votre souffle : c’est plus de 200 fois moins cher que dans la plupart des pays européens (de façon plus imagée, pour le prix d’un litre d’essence en Europe, les Vénézuéliens en reçoivent la bagatelle de 200) !
  • Le Venezuela consomme 254 % plus d’électricité que la Colombie : Un rapport du ministère de l’Énergie vénézuélien révèle que la consommation par habitant d’énergie électrique s’établit au Venezuela à  3900 kilowatts-heure (kWh), soit 85 % de plus que la consommation au Brésil (2.100 kWh) et 254 % de plus qu’en Colombie (1.100 kWh), le pays voisin. Ces chiffres en disent long, non tant sur le niveau de développement du pays, que sur le niveau de gaspillage. Comme par hasard, le prix de l’électricité au Venezuela est également l’un des plus économique au monde : 10 US$ le mégawatt-heure contre 280 US$ au Brésil. Le ministère en profite pour dire que les gros consommateurs d’électricité font partie des classes aisées, alors que le secteur populaire ne consommerait que 6 % de la consommation totale. C’est de bonne guerre.
  • Le taux de pénétration de Twitter au Venezuela est le cinquième au monde : selon la firme Comscore, avec un taux de pénétration de 21 %, le Venezuela se situe en cinquième place mondiale après les Pays-Bas (26,8 %), le Japon (26,6 %), le Brésil (23,7 %) et l’Indonésie (22,0 %). Le pays n’est pas en reste avec Facebook, où il se trouve en septième position mondiale en terme de taux de pénétration, après les Philippines, la Turquie, Israël, le Chili, la Malaisie et l’Argentine. Le premier pays européen, la Finlande, n’arrive qu’en quinzième position. Ces statistiques indiquent que les Vénézuéliens sont non seulement très branchés, mais encore très communicatifs, comme la plupart des latino-américains d’ailleurs. Les chiffres reflètent aussi que le fait qu’au Venezuela, 71 % de l’utilisation d’Internet est le fait de jeunes de 15 à 34 ans, contre 62 % pour l’ensemble de l’Amérique latine et 53 % seulement pour l’ensemble du monde.
  • obésité

    Obésité : des causes connues

    Le taux d’obésité au Venezuela est le sixième au monde: avec 29,6 % de sa population de plus de 15 ans considérée comme obèse, le Venezuela se situe en sixième position mondiale. C’est le Koweit qui arrive en tête de liste, suivi des États-Unis, tandis que le Mexique, en cinquième position, est le premier parmi les pays latino-américains. Mais les études de prospective ne sont guère encourageantes : on prévoit qu’en 2020 six des pays ayant la plus grande population d’obèses au monde seront latino-américains : le Venezuela, le Guatemala, l’Uruguay, le Costa Rica, la République dominicaine et le Mexique. Le Venezuela passera alors à la troisième position mondiale avec 41,6 % d’obèses. Les causes du problème en sont connues : une combinaison de rations alimentaires toujours plus abondantes, mais de moindre qualité nutritionnelle, une cuisine nationale centrée sur la friture, le sel et le sucre, un sédentarisme toujours plus fort encore accentué par la chaleur (et la consommation effrénée de bières et autre boissons rafraîchissantes), sans compter l’imitation paradigmatique du mode de vie de la classe moyenne américaine. Bonjour les dégâts !

  • Le Venezuela est le cinquième pays le plus heureux au monde : Selon le sondage Gallup publié récemment par le Washington Post, le Venezuela se trouve en cinquième position de la liste des pays dont la population est la plus heureuse au monde, à égalité avec la Finlande. Les précèdent le Danemark (1er), la Suède (2e), le Canada (3e) et l’Australie (4e). 64 % des Vénézuéliens ont déclaré que leur bien-être s’améliorait. Comme quoi ce n’est pas l’extrême dichotomie politique divisant la société vénézuélienne entre chavistes et anti-chavistes qui empêche le bonheur !

Toutes ces statistiques sont à prendre avec un (gros) grain de sel, bien entendu. Vous pourrez faire entre elles les corrélations que vous voulez, du style “les Vénézuéliens sont les plus heureux parce qu’ils sont les plus obèses“, “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce que leur essence est la moins chère au monde“,  ou encore “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce qu’ils consomment plus d’Internet“. Je vous laisse l’entière responsabilité de ces conclusions hâtives dignes d’un sociologue de bas étage…

Pour ma part, je voulais seulement vous montrer quelques insignifiances que j’ai pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette, rien de plus.

Puits de pétrole au Venezuela

Le pétrole se trouve, on le sait, au cœur non seulement de l’économie, mais aussi de la société vénézuélienne. Il se trouve même, oserais-je dire, au cœur de tout vénézuélien.

Son principal dérivé, l’essence, constitue une espèce de produit tabou auquel on ne peut toucher sans crainte d’un soulèvement général. On sait déjà qu’elle est la moins chère du monde (60 litres de super pour l’équivalent d’un euro – vous lisez bien !), ayant été largement subsidiée par tous les gouvernements jusqu’à ce jour. Ce tarif ridicule est ici pratiquement perçu comme un droit, sur la base que le pétrole est national, donc appartient à tous, sans distinction.

Rares étaient toutefois les études sur la perception réelle qu’ont les Vénézuéliens de leur pétrole et de leur essence. Le Centre international de l’énergie et de l’environnement de l’Institut d’études supérieures d’administración (IESA) de Caracas, vient justement d’effectuer une recherche sur ce thème sous la direction de Francisco Monaldi. Cela vaut la peine d’y jeter un coup d’œil.

Malédiction ou bénédiction ?

Dans le cadre de l’atelier intitulé L’abondance de ressources naturelles : malédiction ou  bénédiction?, le professeur Monaldi a présenté les premiers résultats d’une recherche basée sur l’organisation de groupes de discussion dans les secteurs populaires, dont l’objectif est d’étudier la façon dont est perçue l’industrie pétrolière dans le pays.

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo

Puits de pétrole dans le Lac de Maracaibo (1968)

De ces groupes de discussion, il ressort que les Vénézuéliens des secteurs populaires comprennent parfaitement que l’essence est pratiquement offerte et que le subside gouvernemental (qui se situe actuellement, selon les évaluations, entre 11 et 15 milliards de dollars par an, soit plus que le budget total alloué à l’éducation) ne bénéficie pas particulièrement aux pauvres. En d’autres termes, il s’agit d’un subside régressif, qui va essentiellement au bénéfice de “ceux du Country Club” (l’un des quartiers les plus huppés de Caracas) et des membres de la classe moyenne, possesseurs de véhicules particuliers.

Dans ce sens, les Vénézuéliens consultés considèrent que cette situation doit changer et que le subside à l’essence doit être réduit ou éliminé. Mais lorsqu’on les interroge, à l’inverse, sur la possibilité d’une suppression du subside, c’est-à-dire d’une augmentation du prix de l’essence, des doutes surgissent. Les secteurs populaires pensent en effet que les ressources supplémentaires obtenues par la gouvernement ne leur seraient pas destinées, qu’on les “volerait” et que finalement ils n’en retireraient aucun bénéfice.

Irrationalité économique

En conclusion, les secteurs populaires du pays captent bien l’irrationalité économique de la magnitude actuelle du subside à l’essence, mais en même temps craignent de ne recevoir aucun bénéfice si le gouvernement le réduit ou l’élimine et marquent leur préoccupation pour l’usage que l’on pourrait faire des nouvelles ressources dégagées. Selon le professeur Grimaldi, « il y a là un problème de crédibilité des politiques publiques. »

pétrole brut

Malédiction ou bénédiction ?

L’étude de l’IESA ne résout évidemment rien. Mais elle éclaire les ambiguïtés qui existent autour du thème du pétrole et plus spécifiquement de l’essence. Quel gouvernement aura le courage de s’attaquer de front au problème ? Hugo Chávez y a fait quelquefois allusion au cours de sa présidence, mais a aussitôt fait marche arrière. Si le “président du peuple”, qui possède un leadership certain auprès de larges couches populaires, n’ose s’avancer sur ce terrain fangeux, on voit mal comment un autre gouvernement pourrait le faire sans casser des œufs.

Mais par ailleurs, l’étude ouvre une (petite) porte : le fait que la situation actuelle est perçue comme irrationnelle, y compris par les secteurs populaires, est une donne nouvelle qui permet d’envisager une révision du subside et une augmentation, graduelle de préférence, du prix de l’essence.

La condition essentielle d’un tel changement de cap est qu’un lien de confiance existe entre le gouvernement et la société. Et sur ce point, ce n’est pas encore joué.

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Sur le même sujet, lire aussi :

Contrebande d'essence entre le Venezuela et la Colombie

Contrebande par voie fluviale

Le prix extrêmement bas de l’essence au Venezuela facilite évidemment la contrebande vers les pays voisins, en particulier vers la Colombie, où le précieux carburant coûte en moyenne 60 fois plus cher! S’agissant de trafic illicite, il est difficile de connaître les quantités ainsi passées en fraude. On l’évalue cependant à un million de litres par jour, de quoi alimenter une ville de plus de deux millions d’habitants.

Tous les moyens sont bons pour pratiquer cette exportation illégale, dont l’ampleur indique qu’elle bénéficie de l’appui d’autorités vénézuéliennes, en particulier dans les rangs de l’armée et de la garde nationale. Une mafia s’est formée, qui va du capo qui contrôle les opérations jusqu’au petit passeur, chargé de franchir la frontière à ses risques et périls. Car la répression, aussi, existe. Une chose est certaine : dans ce petit monde, il est clair que l’argent permet bien des accommodements.

L’opération

Comment se déroule l’opération? Il s’agit d’abord de dévier du carburant destiné aux stations-services vénézuéliennes pour le destiner à la contrebande. On parle ici de camions citernes entiers dont le contenu doit changer de destination. Avec des complicités officielles, et une rémunération suffisamment élevée, cela peut s’obtenir. Ainsi, on a pu détecter qu’une partie du carburant destiné à la centrale thermoélectrique Planta Táchira était systématiquement détourné vers la Colombie.

Le liquide doit ensuite être transvasé dans des barils de 200 litres (les pipas), qui seront les récipients utilisés pour franchir la frontière. Pour ce transport à haut risque, on devra prendre les caminos verdes, soit des pistes de terre ouvertes dans la forêt, soit la voie fluviale. Voyez ces vidéos amateurs qui montrent l’ampleur de l’opération (et sa difficulté) :

Ensuite, il faut stocker l’essence ainsi déviée dans des endroits clandestins. À titre d’exemple, en voici un :

De lieu en lieu, les manipulations continuent, jusqu’au marché final. Dans la vidéo suivante, on voit en particulier l’opération de remplissage des bidons de 20 litres, les pimpinas, qui seront mises en vente directement aux automobilistes.

La police colombienne peut sévir, et ce n’est pas sans danger, comme le montre cette vidéo en hommage à un policier tué alors qu’il contrôlait des trafiquants d’essence :

Mais une grosse partie de l’essence entrée en contrebande se vendra ouvertement le long des routes colombiennes proches de la frontière. Son prix ? La moitié de ce qu’elle coûterait dans une station-service colombienne, mais bien plus cher qu’au Venezuela. C’est qu’il faut payer les nombreux risques encourus pour la mener jusqu’au consommateur. Voyez ce reportage de CNN qui résume bien la situation :

Touche pas à mon essence !

Station-service au Venezuela

Véhicule assoiffé...

On reparle de l’essence au Venezuela. À peine Hugo Chávez a-t-il déclaré dans son programme télévisé Aló Presidente du 13 février dernier que le gouvernement subsidie à plus de 90 % le prix de l’essence à la pompe et qu’il était nécessaire de réduire la consommation d’essence dans le pays que des cris effrayés se sont élevés de partout. Exemples :

  • « Nous sommes un pays pétrolier et je crois que nous méritons ce subside. »
  • « C’est une juste rétribution de la rente pétrolière aux Vénézuéliens. »
  • « Au moins, cette essence reste au Venezuela. Sinon, elle serait offerte en cadeau à Cuba, Équateur et Nicaragua et autres pays adeptes du communisme. »
  • « Je préfère qu’on me donne l’essence en cadeau plutôt que de l’augmenter et que ces nouvelles ressources finissent par aller en Bolivie, à Cuba, à Nicaragua, en Chine, en Russie ou aux ‘pauvres de Harlem’ à New York. »

Voilà pour le sentir du Vénézuélien moyen si vous l’interrogez dans la rue sur ce sujet ultra-sensible. Pour lui, l’essence la moins chère du monde (60 litres pour un euro !) est un droit, un point c’est tout. Quant à l’environnement, c’est la moindre de ses préoccupations : cette variable n’entre tout simplement pas en ligne de compte dans son radar personnel.

Des chiffres peu encourageants

Pourtant, si l’on recourt aux chiffres, ils ne sont guère encourageants :

  • En 1998, la consommation intérieure du Venezuela était de 70.876 barrils ; dix ans plus tard, elle atteignait 290.000 barrils, soit une augmentation de plus de 300 %.
  • Le Venezuela est de loin le pays d’Amérique latine consommant le plus de pétrole par habitant : 1749 litres par an, selon les chiffres de la CEPALC.
  • C’est aussi le pays qui produit le plus de dioxyde de carbone par habitant : 6, 3 tonnes annuelles, comme le mentionne le dernier rapport sur de développement humain du PNUD.
Le prix de l'essence au Venezuela

24 litres pour un demi dollar !

Face a cette réalité, la marge de manœuvre du gouvernement est plutôt réduite. Augmenter le prix de l’essence pour équilibrer les comptes et diminuer la consommation ? Un pari difficile à tenir si l’on tient compte de l’état d’esprit de la population et des risques politiques que cela entraînerait. L’histoire récente du pays l’indique : une mesure de ce type pourrait enflammer, voire déstabiliser le pays à moins de deux ans d’élections présidentielles décisives pour Hugo Chávez.

Autre mesure possible : instaurer un rationnement de l’essence. Ici aussi, le prix politique à payer serait très élevé (cela ressemblerait trop à Cuba !), sans compter qu’une telle mesure favoriserait la création d’un marché noir et d’une nouvelle mafia. De fait, répondant aux rumeurs qui commençaient à courir, le gouvernement a déjà déclaré qu’il ne procéderait ni à une augmentation des prix, ni à un rationnement.

Loin d’être gagné

Pour réduire la consommation et rééquilibrer les comptes de PDVSA, la compagnie pétrolière nationale, sur le marché intérieur (le “subside” équivaut à 1500 millions de dollars, selon le ministre de l’énergie), le gouvernement mise plutôt sur trois types de mesures :

  • Une incitation à l’utilisation du gaz naturel, moins cher et moins polluant, comme combustible pour les véhicules. Mais seulement 25.439 automobiles roulent actuellement au gaz, ce qui représente 5 % de l’objectif qu’avait prévu le gouvernement lors du lancement du programme.
  • Une campagne de publicité massive, afin d’inciter la population à épargner l’essence et pour faire la promotion de l’essence de moindre indice d’octane (ce qui diminuera le coût de la distribution et du transport)
  • L’incitation à l’installation sur les véhicules de dispositifs réduisant la consommation de carburant. Mais la vieillesse du parc automobile limite les effets d’une telle mesure. En outre, l’appui des constructeurs est nécessaire pour appliquer cette mesure.

Rien de transcendant dans tout cela, la politique en la matière étant basée essentiellement sur la bonne volonté du public. Lorsque l’on sait que, pour mettre Chávez en difficulté, l’opposition s’applique systématiquement à saboter toute mesure gouvernementale –fût-elle objectivement positive pour le pays–, on comprendra que le pari gouvernemental est loin d’être gagné !

> Lire aussi Petits calculs pétroliers et La première essence écologique au monde

pompistes en foliePompistes vénézuéliens : le bonheur!

Au Venezuela, on roule gratis : c’est le titre de l’article que signe aujourd’hui Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. Plus sensationnel que cela, tu meurs. L’ex-journal de référence fait maintenant la concurrence à Paris-Match… Misère et décadence de la presse écrite. Passons…

Cela dit, la plupart des informations reprises par Jean-Pierre Langellier dans son billet sont véridiques. Elles ne font que confirmer ce que je disais dans deux de mes précédents articles : Petits calculs pétroliers (10 novembre 2007) et La première essence écologique au monde (7 juin 2008).

En quelques lignes :

  • au Venezuela, l’essence est ridiculement bon marché
  • politiquement, aucun dirigeant n’ose toucher au sacro-saint prix à la pompe
  • le bas prix incite à la consommation effrénée de carburant et de grosses voitures
  • c’est l’environnement qui en souffre

Inutile de politiser la chose et de désigner du doigt Hugo Chávez, comme a tendance à le faire subtilement et entre les lignes Jean-Pierre Langellier. Tous les dirigeants politiques et économiques du pays sont passés par là avant lui.

Inutile non plus de jouer les bonnes âmes et de défendre à tout prix le gouvernement comme le font certains lecteurs du Monde. Au nom de quoi ce qui est mauvais en Europe (les gros véhicules polluants, le gaspillage) deviendrait-il acceptable au Venezuela?

Essence écologique? Vous avez bien lu, vous avez bien vu : il est écrit en toutes lettres Gasolina ecológica sur la photo ci-dessus. Il faut oser! Au Venezuela, on ose : recouvrez de vert les deux poignées de la pompe, et vous obtiendrez une essence écologique!

Cet argument de vente est apparu il y a déjà quelques années, en même temps que l’introduction de l’essence sans plomb. On peut d’ailleurs se demander si un tel argument était vraiment nécessaire dans un pays où l’essence se vend à un prix unique, peu importe la marque ou la région. Toujours est-il que le tétraéthyle de plomb n’étant plus utilisé comme additif, l’essence vénézuélienne est devenue subitement écologique, verte, propre! Comme si les émanations de CO2 ne comptaient pour rien. Comme si la consommation effrénée de carburant et les moteurs mal réglés n’avaient aucune importance.

Réchauffement global? Très peu pour moi, pour autant que j’aie ma bagnole, mon essence, ma liberté! C’est qu’avec l’essence, on touche à une sorte de tabou au Venezuela, que l’on peut résumer comme suit : Il y a plein de pétrole dans les entrailles du pays. Ce pétrole appartient à la nation, donc à tous, donc à MOI. Touche pas à mon essence!

Politiquement lynché

Et voilà pourquoi le Venezuela continue à bénéficier non seulement de la « première essence écologique au monde », mais aussi et surtout de l’essence la moins chère du monde. Le dernier président qui a osé toucher au sacro-saint prix de l’essence (c’était Carlos Andrés Pérez, en 1989) a été politiquement lynché. Autant dire que plus personne, par la suite, n’a osé y toucher. Le prix de l’essence à la pompe reste fixé à 0,098 Bs. F. le litre de super (soit quelque chose comme 0,025 euro, vous avez bien lu) et 0,070 Bs. F. le litre de normale (je me refuse à calculer). Autant dire qu’à ce prix-là, l’essence est presque complètement subsidiée. D’ailleurs, pourquoi la payer, si elle NOUS appartient?

Hugo Chávez a bien évoqué quelquefois la nécessité de procéder à une augmentation du précieux liquide. Mais il n’a pas encore osé passer à l’acte. S’il réussit cette gageure sans qu’il y ait des émeutes du type Caracazo de février 1989, on pourra affirmer sans crainte qu’il a un contrôle ab-so-lu du peuple vénézuélien. On est loin du compte, quoiqu’en disent ceux qui voient en lui un dictateur, en puissance ou réel.

Résultat: la première essence écologique du monde est aussi la moins chère de la planète. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce tableau qui indique le prix de l’essence à la pompe dans plusieurs grandes villes du monde (attention, les chiffres sont donnés en dollars US par gallon, soit 3,8 litres):

Prix de l\'essence dans le monde

Malheur à vous si vous vivez à Londres, à Paris ou à Hong Kong! Pensez plutôt à déménager à Téhéran, Ryadh, Koweit ou… Caracas! En prime, dans cette dernière ville, vous aurez la conscience tout à fait tranquille : vous consommerez une essence 100 % écolo!

» Sur le même sujet, voir aussi mon article Petits calculs pétroliers.

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.

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