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Quiscale merle (Quiscalus lugubris)

Quiscale merle (Quiscalus lugubris)

Un vilain oiseau noir hante le Venezuela. Il s’agit du Quiscalus lugubris, quiscale merle en français, Carib Grackle en anglais. On le trouve partout : dans les campagnes, mais aussi dans les villes. Il s’est même plutôt bien adapté à l’humain, puisqu’il a tendance a fréquenter les mêmes endroits que ce dernier : les places, les jardins, la végétation urbaine. Il vit en bande, est plutôt bruyant, surtout au tomber du jour où il envahit les arbres des villes pour y passer la nuit. C’est alors la grande symphonie des pépiements.

Le Quiscalus lugubris n’est pas un nouveau venu au Venezuela. Ce pays constitue d’ailleurs son aire de répartition principale. On le trouve aussi dans l’est de la Colombie, la Guyana, le Surinam, la Guyane et la côte brésilienne jusqu’à l’Amazone, ainsi que dans des îles proches : à Trinidad et Tobago et dans les petites Antilles.

Envahisseur

Là où je vis, à Mérida, on ne le voyait pas, tout au moins jusqu’à ces derniers temps. Et pour cause : les plus grands spécialistes des oiseaux du Venezuela (William Phelps Jr. et Rodolphe Meyer de Schauensee, Una Guia de las Aves de Venezuela, 1978, et Steven L. Hilty, Birds of Venezuela, 2nd ed., 2002), concordent sur un point : le Quiscalus Lugubris vit jusqu’à 850 mètres d’altitude, ce qui exclut absolument les Andes.

Eh bien non, le voici qui se balade allègrement dans les villes et les villages andins, nouveau venu parmi la gent ailée de la région. Et il n’est pas toujours bien considéré : volontiers conquérant, il déplace les autres espèces, plus petites, et perturbe la tranquillité proverbiale des places de village. On le trouve maintenant à Mérida, à 1650 mètres d’altitude, où il fait figure de véritable envahisseur.

L’explication à tout cela ? En l’absence d’étude scientifique sur le sujet, on est bien obligé de répondre par une généralité : c’est l’effet du réchauffement climatique global. On sait déjà que de multiples espèces voient leur aire de répartition modifiée sous l’effet des changements climatiques. L’extension de l’aire du Quiscalus lugubris dans les Andes en serait une nouvelle illustration.

Mauvaise presse

Quiscalus lugubrisEn général, le Quiscalus lugubris n’a pas bonne presse parmi les Vénézuéliens, car il perturbe la vie urbaine. Il serait l’équivalent du pigeon dans de nombreuses villes européennes : il s’adapte trop bien à l’urbanité, au point de devenir « nuisible ». Non seulement il vit en bande, ce qui le rend bruyant, mais encore on a pu observer des bandes de Quiscalus lugubris attaquer de petits animaux ou même des humains ! Le film Les oiseaux de Hitchcock ne serait donc pas que pure fiction.

On l’accuse aussi d’être un oiseau opportuniste qui va volontiers pondre ses œufs dans les nids d’autres espèces, parfois considérablement plus petites. Bien que cette posture n’ait pas été documentée par les auteurs précités, plusieurs de mes proches assurent avoir observé des espèces traditionnelles des Andes nourrir dans leur nid des oisillons Quiscalus lugubris, bien plus grands que leur propre progéniture.

Méchant

Le fait qu’il soit noir n’arrange rien. On connaît les préjugés négatifs que suggère cette couleur dans la civilisation occidentale. L’adjectif lugubris que lui ont accolé les scientifiques n’est guère plus avenant. Le Quiscalus lugubris devient donc très facilement le mauvais, le vilain, le méchant dans la représentation que l’on s’en fait. Même les observateurs d’oiseaux le considèrent ainsi, car il déplace d’autres espèces plus « jolies », qui deviennent dès lors plus difficiles à observer.

On peut tout de même se demander si d’un point de vue éthique, l’humain a le droit de s’arroger ainsi le droit de qualifier les espèces animales (et végétales) de mauvaises, de les classer entre utiles et nuisibles. Le plus souvent d’ailleurs, ces qualifications se rapportent à l’humain : utiles à l’humain, nuisibles à l’humain. Mais, d’un point de vue biologique et écologique, toutes les espèces n’ont-elles pas leur rôle à jouer dans cet univers ?

On assiste certes à des changements d’aire de répartition, tels que la montée du Quiscalus lugubris dans les Andes, qui pourraient être considérés comme négatifs. N’oublions pas, cependant, que ces changements sont en grande partie dus à la présence de l’humain sur la Terre… Et plus généralement, ne s’agit-il pas d’une manifestation de la vie, toujours changeante, s’inscrivant dans l’histoire biologique de notre planète ?

Ne dites donc pas que le Quiscalus lugubris est vilain ou méchant, il vous en sera reconnaissant.

Libro Rojo de la fauna venezolanaRien à voir avec le Petit Livre rouge du président Mao qui fit les beaux jours (façon de parler) de la Chine il y a quelques décennies. Rien à voir non plus avec le Rojo Rojito, la couleur préférée du président Chávez et de ses fidèles. Le livre rouge dont on parle ici fait partie de cette vaste collection publiée internationalement sous l’égide de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), dont la mission est de faire l’inventaire mondial des espèces menacées.

Au Venezuela, c’est l’association civile Provita qui est le maître d’œuvre de l’ouvrage, pour la réalisation duquel elle a réuni un grand nombre de spécialistes de la faune du pays. Entreprise gigantesque dans un pays qui se distingue par sa grande biodiversité.

Parlons-en de la biodiversité du pays. Le Venezuela fait partie du club très fermé des pays jouissant d’une “mégadiversité” : seuls 17 pays ont cet honneur sur les quelque 200 que compte la planète (cinq sont latino-américains : le Brésil, la Colombie, l’Équateur, le Pérou et le Venezuela). Le Venezuela figure ainsi parmi les dix pays ayant la plus grande diversité biologique de la planète. On y compte approximativement 137.000 espèces connues, dont la plupart n’ont pas encore été totalement identifiées.

Une position biogéographique favorable

La position biogéographique du pays favorise cette mégadiversité : partagé entre les Andes, la cordillère de la Côte, les Llanos, le bouclier guyanais, les zones arides colombo-vénézuéliennes, la mer Caraïbe et l’océan Atlantique, le Venezuela  ne compte pas moins de 27 zones climatiques, 650 types de végétation naturelle, 23 formes de relief et 38 grandes unités géologiques : de quoi alimenter cette extrême diversité biologique dont il est question plus haut.

Si l’on s’en tient au règne végétal, le Venezuela compte quelque 15.000 plantes supérieures, dont 9411 dans la seule région guyanaise.  Pour ce qui est du règne animal, on compte au Venezuela plus de 4000 espèces de vertébrés, dont 351 mammifères, 1418 oiseaux, 341 reptiles et 315 amphibiens. C’est sans compter plus de 100.ooo invertébrés (dont une grande majorité de coléoptères).

Trichechus manatus (lamantin)

Trichechus manatus (lamantin)

Le Livre rouge de la faune vénézuélienne ne traite évidemment pas de l’ensemble des espèces, mais seulement de celles qui sont menacées, selon les catégories définies par l’UICN. La liste rouge établie en 2008 comprend 748 espèces : 2 disparues au niveau mondial, 2 disparues au niveau régional, 198 menacées à des degrés divers (dont 23 en danger critique d’extinction), 138 quasi menacées et 408 dont les données connues sont insuffisantes. Figurent dans la liste 160 amphibiens, 164 oiseaux, 76 insectes, 128 mammifères, 35 reptiles, 132 poissons et 129 invertébrés.

Les espèces les plus menacées

Voyons quelles sont les espèces les plus menacées, classées par catégorie.

Les deux espèces totalement disparues sont Atelopus vogli (une petite grenouille arlequin endémique de la cordillère centrale du Venezuela) et Lithogenes valencia (un poisson-chat endémique du lac de Valencia).

Les deux espèces disparues dans le pays sont Tapirus pinchaque (tapir des montagnes) et Margarops fuscatus (le moqueur corossol, un oiseau présent dans les Caraïbes).

En situation de danger critique, on trouve :

Eretmochelys imbricata (tortue imbriquée)

Eretmochelys imbricata (tortue imbriquée)

Je ne citerai pas ici les 59 espèces classées en danger, ni les 116 espèces classées vulnérables. Si vous êtes intéressé, je vous invite plutôt à consulter le Libro Rojo de la Fauna venezolana sur le site de l’association Provita. Si vous cliquez sur Información / Libro Rojo (en bas à droite), vous aurez accès à de larges extraits du Livre rouge, et notamment aux listes par catégories et par ordre alphabétique de toutes les espèces recensées dans l’ouvrage.

(Article publié à l’occasion du Sommet international sur la biodiversité qui rassemble 193 États à Nagoya au Japon du 18 au 28 octobre 2010.)

Jaguar (Panthera onca)

Les grands félins sont partout en danger. Le jaguar (Panthera onca), le seul félin du genre Panthera vivant sur le sol américain, n’échappe pas à la règle. Ce digne représentant du règne animal a été placé depuis 2008 dans la catégorie « quasi menacé » par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN). En effet, si la déforestation de son milieu naturel continue au rythme actuel, son aire de répartition risque de se fragmenter, mettant en danger une espèce qui a besoin d’une grande mobilité géographique pour sa reproduction.

Aire de distribution du jaguar

Aire de répartition du jaguar : en vert, distribution actuelle ; en rouge, distribution historique

De fait, cette aire de répartition a déjà diminué de 37 % par rapport à sa distribution historique : on ne le rencontre plus guère aux États-Unis, au nord du Mexique, au Salvador, ainsi que dans une grande frange couvrant l’Uruguay, le nord de l’Argentine et l’est du Brésil. Il a disparu aussi de portions de territoire en Colombie et au Venezuela. Cependant, son aire de répartition actuelle reste considérable : on l’estime à 8,75 millions de kilomètres carrés. Mais les données sont très fragmentaires en ce qui concerne le nombre d’exemplaires existants, les comptages étant peu fiables.

Forêts et llanos

Au Venezuela, les jaguars vivent dans les territoires de forêts et de llanos, soit les trois-quarts de la superficie totale du pays. Ils se nourrissent de proies de petite et grande taille, tels que pécaris, chevreuils, tapirs, tatous, capybaras, vaches, veaux et caïmans.

Des efforts sont faits sur le plan international pour protéger l’espèce. Ainsi, s’est formée sous l’égide de l’Instituto Venezolano de Investigaciones Cientìficas (IVIC) une équipe plurinationale composée de chercheurs vénézuéliens, brésiliens, italiens et polonais. Leur objectif ? Étudier la relation qui existe entre le modèle génétique-spatial des jaguars et les facteurs écologiques, tels que la diversité des habitats, la variété des proies disponibles et les variations climatiques au Venezuela et au nord du Brésil.

Superprédateur

Le jaguar adulte est un superprédateur, c’est-à-dire qu’il se situe au sommet de la chaîne alimentaire et n’est pas lui-même considéré comme une proie dans la nature. D’un point de vue écologique, on considère que si la densité de jaguars, dans un territoire donné, se maintient ou augmente, l’écosystème se trouve hors de danger. Cela se doit au fait que le jaguar est considéré comme une espèce « clé de voûte » : il régule les populations de proies, maintenant l’intégrité de la structure des écosystèmes dans lesquels il vit.

« En étudiant et protégeant les jaguars, nous protégeons toute la nature, qui au Venezuela est spécialement riche et belle. C’est probablement l’un des trésors les plus importants de la planète », commente Wlodzimierz Jedrzejewski, directeur de l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Académie des sciences de Pologne, l’un des membres de l’équipe.

L’homme, unique ennemi du jaguar

L’unique ennemi du jaguar, c’est l’homme. Dans les années 1960, plus de 15.000 peaux de jaguars par an étaient tirées de l’Amazonie brésilienne chaque année, ce qui entraîna un fort déclin des populations. Le commerce de peaux se réduisit très fortement lors de la mise en place de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) en 1973. En théorie, la chasse au jaguar est maintenant interdite dans la plupart des pays latino-américains, dont le Venezuela. Mais il arrive encore que des « animaux à problèmes » soient abattus légalement dans certains pays, sans compter la chasse opérée illégalement par les propriétaires d’élevage pour protéger leurs troupeaux de ce prédateur.

Lorsque les scientifiques connaîtront le nombre et la localisation des jaguars et de leurs proies, ils tenteront de construire un réseau de corridors biologiques permettant la libre circulation des animaux d’un lieu à un autre. En effet, la fragmentation de ses habitats comme conséquence des activités humaines constitue le principal danger pour l’espèce. Le libre déplacement est indispensable à la survie et l’évolution de l’espèce car il permet le flux des gênes à travers la reproduction.

Formation de scientifiques populaires

Des expéditions ont déjà été effectuées dans la Sierra de Imataca (entre l’état de Bolívar et le delta de l’Orénoque), au Hato Piñero (dans l’état de Cojedes) et dans la région de Yutajé, en Amazonie.

Le projet ne serait pas complet sans ses deux composantes sociales : un volet de vulgarisation, qui prévoit le tournage de documentaires et l’édition de livres sur les jaguars ; et un volet éducatif qui comprend aussi bien la formation de spécialistes universitaires de haut niveau que des interventions dans les écoles primaires et secondaires et la formation de scientifiques populaires au sein des populations rurales et indigènes des régions concernées.

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Le Venezuela est l’une des rares régions au monde, avec la Colombie, l’Équateur, l’Amérique centrale et le sud de la Floride, où coexistent crocodiles et caïmans. On y rencontre aussi bien le crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius) que le caïman à lunettes (Caiman crocodilus). On y trouve aussi le crocodile américain (Crocodylus acutus), le caïman nain de Cuvier (Paleosuchus palpebrosus) et le caïman de Schneider (Paleosuchus trigonatus).

Dans le parler local, il y a cependant confusion entre les crocodiles (une sous-famille des Crocodylidae)  et les caïmans (une sous-famille des Alligatoridae), puisque le crocodile de l’Orénoque est appelé ici par erreur caiman del Orinoco. Le caïman à lunettes, lui, est appelé babo. Certes, crocodiles et caïmans font tous partie de l’ordre des Crocodilia, mais il existe des différences significatives entre les deux genres (la taxonomie complète -et complexe- des Crocodilia se trouve ici. Voyez aussi cette présentation plus illustrée des espèces de Crocodilia).

Quelles sont ces différences ?

  • Les caïmans (et les alligators, qui font partie de la même famille) ont une tête plus large et plus courte, et leur museau est plus obtus.
  • Les dents des caïmans ne ressortent pas lorsqu’ils ferment leur gueule.
  • Les caïmans ne possèdent pas la bordure irrégulière visible sur les pattes et les pieds arrière du crocodile, et les palmes entre les orteils des pattes arrière ne dépassent pas la moitié des intervalles.
  • Les caïmans supportent mal la salinité et préfèrent nettement l’eau douce, tandis que les crocodiles peuvent tolérer l’eau salée, possédant des glandes spécialisées dans la filtration du sel.
  • Les crocodiles ont une tête en forme de V, les alligators en forme de U.
  • Les crocodiles ont un museau plus étroit, avec des yeux plus en avant.
  • Les crocodiles ont plutôt des yeux verts et les caïmans des yeux bruns.
  • La mâchoire des crocodiles est beaucoup plus étroite, servant à déchirer les proies. En revanche, celle des caïmans, plus large, est faite pour broyer les os. (Source : Wikipedia)

Énorme, mais fragile

Examinez l’exemplaire de la photo ci-dessus : avec son museau effilé, en forme de V, c’est bel et bien un crocodile, malgré son nom local de caiman del Orinoco. Son aire d’extension est limitée -fait unique au monde- à un seul bassin, celui de l’Orénoque. Elle recouvre essentiellement les Llanos du Venezuela et de Colombie. Suivant la classification de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’espèce se trouve en danger critique d’extinction. Il n’en resterait plus que 250 à 2500 exemplaires dans le monde, selon les estimations. En Colombie, on ne le trouve que dans le bassin de la rivière Meta (une cinquantaine d’exemplaires), et au Venezuela dans l’Orénoque et ses affluents (plusieurs centaines d’exemplaires). Il est également représenté dans quelques zoos (dont le World Aquarium de Dallas qui en possède 35).

C’est l’une des plus grandes espèces du genre Crocodylus. Il peut atteindre 5 à 6 mètres de long et peser 380 kilos. Paradoxalement, il est relativement fragile : dans l’année qui suit leur naissance, les jeunes crocodiles de l’Orénoque sont souvent la proie de prédateurs carnivores, tels que les caïmans à lunettes eux-mêmes, les lézards tupinambis ou tégus, les anacondas ou les urubus noirs. La mortalité des nouveaux-nés, en milieu naturel, peut atteindre 80 pour cent. Mais c’est surtout la surchasse, dans les années 1920 à 1960, qui a eu des effets dévastateurs sur la survie de l’espèce. Comme celles d’autres crocodiles, sa peau était en effet très recherchée pour la maroquinerie.

Le crocodile de l’Orénoque n’a reçu un statut de protection que dans les années 1970. Il fait maintenant l’objet de programmes d’élevage en captivité, visant à sa réintroduction dans son habitat naturel. Mais la destruction de cet habitat, sous l’effet de la modernisation agricole et de la contamination des eaux, ainsi que la commercialisation illégale de jeunes exemplaires comme animaux de compagnie (!), n’augurent rien de bon pour la survie de l’espèce.

Grande adaptabilité

Caïman à lunettes (Caiman crocodilus)

Caïman à lunettes

Les caïmans à lunettes (Caiman crocodilus) se portent mieux. Ils abondent littéralement dans toutes les étendues d’eau des Llanos, qui ne manquent guère. Ils ne mesurent au maximum que 2,5 mètres, la plupart ne dépassant pas les 2 mètres. Aucune comparaison avec le crocodile de l’Orénoque, qui lui peut atteindre trois fois plus.

Bizarrement, le petit prospère plus que le grand. C’est qu’il fait preuve d’une très grande adaptabilité. Ainsi, la construction de routes, paradoxalement, a favorisé sa reproduction, en lui offrant un habitat nouveau : les nombreux bassins artificiels qui se sont formés à la suite de l’extraction des terres de remblai. Il n’est donc pas rare de les rencontrer se prélassant au soleil le long des axes routiers des Llanos.

En période de sécheresse, les caïmans se concentrent dans les rares points d’eau permanents qui subsistent. Face à la disette qui le menace durant cette saison, il est capable de jeûner durant de longues périodes -mais il est aussi capable de cannibalisme, si besoin est.

Le caïman à lunettes est également élevé en captivité, cette fois non pour sa réintroduction en milieu naturel, mais bien pour la consommation humaine. Sa chair (en particulier sa queue) est en effet appréciée des habitants des Llanos. Pour éviter la surconsommation, le caïman à lunettes fait l’objet d’une protection spéciale. Il existe depuis 1982 un Programa de aprovechamiento racional de la baba (Caiman crocodilus) [Programme d'exploitation rationnelle du Caiman crocodilus] qui permet de sacrifier et consommer annuellement de 50.000 à 70.000 individus. Cela ne veut pas dire qu’on ne le chasse pas illégalement, dans un territoire où les contrôles systématiques sont impossibles. Mais sa survie en tant qu’espèce n’est en tout cas nullement en danger.

Respect et protection

Caïman à lunettes à l'affût

Caïman à lunettes à l'affût

Crocodile ou caïmans, peu importe finalement s’il sont l’un ou l’autre (sauf pour les scientifiques, bien évidemment). Tous font partie de ces animaux qui terrorisent et fascinent à la fois l’humain. Ils ont été les vedettes -sans le savoir- de nombreux films et de multiples chansons. Ils participent de mythologies diverses de par le monde. Ils touchent parfois au sacré.

En ce sens ce sont des animaux « humains », qui méritent, autant que n’importe quels autres jugés moins dépradateurs, respect et protection.

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (Venezuela)

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Une sécheresse exceptionnelle frappe le nord de l’Amérique latine. Le phénomène du Niño a provoqué un important déficit de précipitations durant la saison des pluies (moins 40 à 70 % en octobre et novembre). Résultat : les réservoirs hydroélectriques sont largement en-dessous de leur seuil normal à cette époque de l’année.

Le problème se complique lorsque l’on sait qu’au Venezuela, 90 % de l’électricité produite est d’origine hydroélectrique et que le barrage du Guri, le troisième plus grand du monde, produit à lui seul 73 % de l’électricité du pays. Or, le niveau d’eau du réservoir est arrivé au début de cette année à son niveau critique et, faute de pluies, il continue à baisser de 8 à 10 centimètres par jour. La situation n’est guère meilleure dans les Andes, comme le montrent les photos suivantes, prises au réservoir La Honda sur l’Uribante (où le clocher de l’église du village submergé de Potosí sert de mesure) :

Guerre déclarée

Dans un pays « normal », le gouvernement appellerait la population à faire des économies d’énergie et prendrait les mesures de contingence nécessaires pour faire face à la situation. Ainsi, dans la Colombie voisine, qui souffre de la même sécheresse, c’est ce que le gouvernement a fait, sans provoquer, que l’on sache, de réactions particulières.

Au Venezuela, par contre, c’est la bataille de l’eau. Et pour cause : ici, tout est politisé à outrance. Le gouvernement tente-t-il de gérer la situation et annonce-t-il des mesures de rationnement ? Ce sont aussitôt les hauts cris de l’opposition que l’on entend, rapidement relayés par la presse internationale : le pays courrait au désastre.

Une guerre –une de plus– est ainsi déclarée. En effet, l’opposition voit dans cette crise énergétique un possible talon d’Achille pour Hugo Chávez. C’est qu’une crise profonde tomberait à point nommé en cette année électorale qui sera un test politique important pour le président, après plus de onze ans de pouvoir.

Dans ce contexte sibyllin, l’opposition ne craint pas de jouer au désastre. Adeptes du pire, nombreux sont ceux qui, au lieu de réduire leur consommation d’électricité, sont capables de l’augmenter, dans l’espoir de précipiter l’échéance d’une crise énergétique plus générale. Dans les couloirs, les rumeurs les plus folles et les plus absurdes circulent : certains vont jusqu’à affirmer avec sérieux que l’eau du Guri est envoyée à… Cuba par un aqueduc sous-marin ! Bref, on fait tout pour maintenir un degré élevé de pression sur le gouvernement et pour créer le doute parmi la population. Un outil de plus dans un processus permanent de déstabilisation rampante.

Imprévision

Que depuis dix ans, le gouvernement ait fait preuve d’imprévision en matière énergétique n’est un secret pour personne. Qu’il y ait de graves problèmes de gestion des entreprises publiques, pour ne pas dire diverses formes de corruption, personne ne le nie. Hugo Chávez lui-même l’a reconnu dans son récent discours devant l’Assemblée nationale.

Mais la cause principale de la situation critique dans laquelle se trouve le pays se trouve ailleurs : le gouvernement a été littéralement piégé par ses propres politiques sociales en faveur des couches les plus défavorisées. Sur ce point, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

De 1999 à 2008, la consommation d’énergie a augmenté au Venezuela à un taux de 4,5 % par an. Si l’on analyse d’où provient cette croissance de consommation, on constate que ce n’est pas du secteur industriel, dont la consommation d’énergie a augmenté seulement de 1,5 % par an sur cette période. Par contre, au cours des cinq dernières années, le secteur résidentiel a vu sa consommation d’électricité augmenter à un taux de 7,1 % par an et le secteur commercial à un taux de 7,8 %.

Augmentation de la demande

Si l’on va un peu plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que c’est dans les secteurs les plus défavorisés de la population que le taux de croissance de la consommation est le plus élevé. Ceci s’explique parfaitement par la hausse du pouvoir d’achat de cette partie de la population, grâce aux politiques sociales du gouvernement. Cette hausse du pouvoir d’achat s’est manifestée notamment par l’achat et l’utilisation d’appareils électriques auxquels cette partie de la population n’avait pas accès auparavant : appareils d’air conditionné, lessiveuses, sécheuses, sèche-cheveux, grille-pain, cuisinières électriques (en raison de la difficulté d’acheminer les bombonnes de gaz dans les bidonvilles), etc.

Lorsque 50 % de la population consomme plus d’électricité, cela a évidemment un impact important sur la croissance des besoins en énergie du pays. C’est cette augmentation de la demande qui n’a tout simplement pas été prise en compte par le gouvernement, lequel se trouve maintenant pris de court. Le déficit de précipitations induite par le Niño n’a fait qu’aggraver la situation, jusqu’à provoquer la crise que l’on connaît.

La leçon à tirer de tout cela, c’est qu’on n’augmente pas impunément le pouvoir d’achat et la qualité de vie de grandes franges de la populations sans conséquences sur l’économie générale du pays et en particulier sur la consommation énergétique. Un peu de planification n’aurait pas fait de tort, mais reconnaissons que ce n’est pas le fort dans ce pays.

Le grand gaspillage

Cela dit, le Vénézuélien reste un grand gaspilleur, et en particulier un grand gaspilleur d’énergie. Le Venezuela est le pays d’Amérique latine où on enregistre le plus grand volume de consommation électrique per capita. L’inconscience et l’ignorance règnent en ce domaine, et ce dans toutes les classes sociales, sans distinction. Réduire cette folle consommation de 20 %, comme le demande le gouvernement, devrait ne pas être trop difficile s’il existait un minimum de prise de conscience : il suffirait de quelques gestes simples comme utiliser l’air conditionné à bon escient, éteindre les lumières inutiles, limiter au nécessaire le repassage des vêtements, etc.

Hugo Chávez veut créer un Vénézuélien nouveau. Et si on commençait par ce changement-là, histoire de montrer que le fameux discours de Copenhague n’est pas qu’un vœu pieux ?

llanos_paysage

Je reviens du plat pays, mais pas celui de Brel. Je reviens des Llanos, au plus profond du Venezuela. Sans Mer du Nord pour dernier terrain vague, plus plats que la plate Flandre, plus vastes, presque, que la France, ils s’étirent sur plus de mille kilomètres, entre la Colombie et le Venezuela. Coincés entre les cordillères au nord et l’Amazonie au sud, ils traversent le pays de part en part.

Je reviens des Llanos, avec près d’un millier de photos et quelques heures de film. Submergé que je suis pour classer tout cela, éditer, publier. Vous ne m’en voudrez donc pas de vous avoir lâchement abandonnés, chers lecteurs et trices, durant ces quinze derniers jours. Là-bas, au fin fond des plaines vénézuéliennes, Internet n’est encore qu’un espoir (l’électricité aussi, dans bien des cas). Pas un pouce de virtuel, rien que du réel, du très réel.

Aberration sociale et économique

llanos_llaneroLe territoire est immense, grandiose, infini. Des terres (en période sèche) et de l’eau (en saison des pluies) à perte de vue. Mais des terres de piètre qualité. Seule une économie très basique fondée sur l’élevage extensif a pu s’y implanter. Une économie qui frise l’absurde. Il faut posséder des milliers d’hectares, des milliers de têtes de bétail pour avoir un espoir (ou un semblant) de rentabilité. Dispersées sur des superficies improbables, les vaches sont si maigres, et donnent si peu de lait…

S’occuper du bétail, c’est le travail des llaneros, les cowboys locaux, qui –signe des temps– commencent à troquer le cheval pour la moto. Ils travaillent dans les hatos, les grandes propriétés qui peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d’hectares, ou alors dans les fundos, plus petits (mais grands quand même!). Dénominateur commun à la plupart des exploitations : les propriétaires n’y vivent généralement pas, ils ne viennent y passer que quelques jours chaque année, pour se détendre entre amis, pratiquer la chasse et la pêche et surveiller le personnel. Ce dernier vit, lui, à longueur d’année dans des conditions minimales. Richesse artificielle, pauvreté trop réelle sont la caractéristique dominante de cette aberration sociale et économique.

Composante indigène

femmes_pumeDans ce territoire colonisé à l’ancienne (“ce que je vois, c’est à moi”), ce sont des relations sociales dignes de l’Ancien Régime qui restent dominantes : on croirait revivre dans un monde de seigneurs et de serfs. Pour compléter le tableau, ajoutez-y la composante indigène : les Pumé et les Cuibas se partageaient traditionnellement le territoire, non sans quelques disputes entre eux, par ailleurs. Depuis la colonisation, les voilà obligés de partager ces terres avec l’homme blanc. Ils vivent reclus dans des espaces restreints, à peine définis. Par la force des choses, ils côtoient une culture qui n’est pas la leur et perdent tout sens des valeurs, de leurs valeurs. Triste.

La grande nature

Tout n’est pas aussi gris cependant. Dans les Llanos, la nature s’impose souvent à l’homme, cet être perdu dans l’immensité. La faune est variée et abondante, les paysages y sont majestueux. Vaut le détour, comme dirait le guide Michelin.

Je ne vous en dis pas plus. Allez plutôt voir mes photos des Llanos sur Flickr. Plusieurs d’entre elles sont en outre présentées et commentées sur mon blogue fotoLATINA. Je parie une vache des Llanos qu’après cela, vous aurez envie de venir jouer au cowboy llanero!

La respiration du monde

Avez-vous déjà vu la Terre respirer? Le site Breathing Earth nous permet de vivre sa respiration en temps réel. Et c’est plutôt impressionnant. Vous y verrez une simulation de la production de dioxyde de carbone (CO2) par pays. Chaque fois qu’un pays émet de 1000 tonnes de CO2, il passe au rouge.

Il n’est pas difficile de deviner qui clignote le plus à ce petit jeu : les États-Unis, toutes les 4,9 secondes, suivis par la Chine, toutes les 9,2 secondes, la Russie toutes les 22 secondes et l’Inde toutes les 25,8 secondes.

Le premier pays latino-américain qui passe au rouge est le Mexique, après 1,4 minute. Suivent le Brésil (1000 tonnes de CO2 produites en 1,7 minute), l’Argentine (3,9 minutes) et le Venezuela (4,9 minutes).

Il s’agit là de production totale de CO2. Si on ramène cette production par habitant, les États-Unis (304 millions d’habitants) renforcent évidemment leur première position, face à des pays beaucoup plus peuplés. En Amérique latine, le Mexique fait assez mauvaise figure. Avec ses 107 millions d’habitants, il produit plus de CO2 que le Brésil (186 millions d’habitants). Le Venezuela n’est pas brillant non plus : avec seulement 26 millions d’habitants, il produit presque deux fois plus de CO2 que sa voisine la Colombie (46 millions d’habitants). J’en avais déjà commenté quelques-unes des raisons dans un précédent billet.

L’Inde s’affole

Le site Breathing Earth offre en prime une simulation du rythme des naissances et des décès dans chacun des pays du monde. Et là on voit l’Inde s’affoler, avec une naissance toutes les 1,3 secondes et un décès toutes les 3,5 secondes. La Chine ne se trouve pas en reste : une naissance toutes les 1,8 secondes et un décès toutes les 3,5 secondes.

Le total des naissances, des décès et des émissions de CO2 depuis que l’on consulte le site s’affiche dans un coin de page. Dans le temps qu’il m’a fallu pour écrire ce court billet, 5945 personnes sont nées dans le monde et 2560 sont mortes. Et 1.065.000 tonnes de CO2 ont été émises.

Et moi, avec ce fichu ordinateur, j’ai produit combien de CO2 pendant ce temps?

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