Tag Archive: économie


Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (Venezuela)

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Une sécheresse exceptionnelle frappe le nord de l’Amérique latine. Le phénomène du Niño a provoqué un important déficit de précipitations durant la saison des pluies (moins 40 à 70 % en octobre et novembre). Résultat : les réservoirs hydroélectriques sont largement en-dessous de leur seuil normal à cette époque de l’année.

Le problème se complique lorsque l’on sait qu’au Venezuela, 90 % de l’électricité produite est d’origine hydroélectrique et que le barrage du Guri, le troisième plus grand du monde, produit à lui seul 73 % de l’électricité du pays. Or, le niveau d’eau du réservoir est arrivé au début de cette année à son niveau critique et, faute de pluies, il continue à baisser de 8 à 10 centimètres par jour. La situation n’est guère meilleure dans les Andes, comme le montrent les photos suivantes, prises au réservoir La Honda sur l’Uribante (où le clocher de l’église du village submergé de Potosí sert de mesure) :

Guerre déclarée

Dans un pays « normal », le gouvernement appellerait la population à faire des économies d’énergie et prendrait les mesures de contingence nécessaires pour faire face à la situation. Ainsi, dans la Colombie voisine, qui souffre de la même sécheresse, c’est ce que le gouvernement a fait, sans provoquer, que l’on sache, de réactions particulières.

Au Venezuela, par contre, c’est la bataille de l’eau. Et pour cause : ici, tout est politisé à outrance. Le gouvernement tente-t-il de gérer la situation et annonce-t-il des mesures de rationnement ? Ce sont aussitôt les hauts cris de l’opposition que l’on entend, rapidement relayés par la presse internationale : le pays courrait au désastre.

Une guerre –une de plus– est ainsi déclarée. En effet, l’opposition voit dans cette crise énergétique un possible talon d’Achille pour Hugo Chávez. C’est qu’une crise profonde tomberait à point nommé en cette année électorale qui sera un test politique important pour le président, après plus de onze ans de pouvoir.

Dans ce contexte sibyllin, l’opposition ne craint pas de jouer au désastre. Adeptes du pire, nombreux sont ceux qui, au lieu de réduire leur consommation d’électricité, sont capables de l’augmenter, dans l’espoir de précipiter l’échéance d’une crise énergétique plus générale. Dans les couloirs, les rumeurs les plus folles et les plus absurdes circulent : certains vont jusqu’à affirmer avec sérieux que l’eau du Guri est envoyée à… Cuba par un aqueduc sous-marin ! Bref, on fait tout pour maintenir un degré élevé de pression sur le gouvernement et pour créer le doute parmi la population. Un outil de plus dans un processus permanent de déstabilisation rampante.

Imprévision

Que depuis dix ans, le gouvernement ait fait preuve d’imprévision en matière énergétique n’est un secret pour personne. Qu’il y ait de graves problèmes de gestion des entreprises publiques, pour ne pas dire diverses formes de corruption, personne ne le nie. Hugo Chávez lui-même l’a reconnu dans son récent discours devant l’Assemblée nationale.

Mais la cause principale de la situation critique dans laquelle se trouve le pays se trouve ailleurs : le gouvernement a été littéralement piégé par ses propres politiques sociales en faveur des couches les plus défavorisées. Sur ce point, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

De 1999 à 2008, la consommation d’énergie a augmenté au Venezuela à un taux de 4,5 % par an. Si l’on analyse d’où provient cette croissance de consommation, on constate que ce n’est pas du secteur industriel, dont la consommation d’énergie a augmenté seulement de 1,5 % par an sur cette période. Par contre, au cours des cinq dernières années, le secteur résidentiel a vu sa consommation d’électricité augmenter à un taux de 7,1 % par an et le secteur commercial à un taux de 7,8 %.

Augmentation de la demande

Si l’on va un peu plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que c’est dans les secteurs les plus défavorisés de la population que le taux de croissance de la consommation est le plus élevé. Ceci s’explique parfaitement par la hausse du pouvoir d’achat de cette partie de la population, grâce aux politiques sociales du gouvernement. Cette hausse du pouvoir d’achat s’est manifestée notamment par l’achat et l’utilisation d’appareils électriques auxquels cette partie de la population n’avait pas accès auparavant : appareils d’air conditionné, lessiveuses, sécheuses, sèche-cheveux, grille-pain, cuisinières électriques (en raison de la difficulté d’acheminer les bombonnes de gaz dans les bidonvilles), etc.

Lorsque 50 % de la population consomme plus d’électricité, cela a évidemment un impact important sur la croissance des besoins en énergie du pays. C’est cette augmentation de la demande qui n’a tout simplement pas été prise en compte par le gouvernement, lequel se trouve maintenant pris de court. Le déficit de précipitations induite par le Niño n’a fait qu’aggraver la situation, jusqu’à provoquer la crise que l’on connaît.

La leçon à tirer de tout cela, c’est qu’on n’augmente pas impunément le pouvoir d’achat et la qualité de vie de grandes franges de la populations sans conséquences sur l’économie générale du pays et en particulier sur la consommation énergétique. Un peu de planification n’aurait pas fait de tort, mais reconnaissons que ce n’est pas le fort dans ce pays.

Le grand gaspillage

Cela dit, le Vénézuélien reste un grand gaspilleur, et en particulier un grand gaspilleur d’énergie. Le Venezuela est le pays d’Amérique latine où on enregistre le plus grand volume de consommation électrique per capita. L’inconscience et l’ignorance règnent en ce domaine, et ce dans toutes les classes sociales, sans distinction. Réduire cette folle consommation de 20 %, comme le demande le gouvernement, devrait ne pas être trop difficile s’il existait un minimum de prise de conscience : il suffirait de quelques gestes simples comme utiliser l’air conditionné à bon escient, éteindre les lumières inutiles, limiter au nécessaire le repassage des vêtements, etc.

Hugo Chávez veut créer un Vénézuélien nouveau. Et si on commençait par ce changement-là, histoire de montrer que le fameux discours de Copenhague n’est pas qu’un vœu pieux ?

pompistes en foliePompistes vénézuéliens : le bonheur!

Au Venezuela, on roule gratis : c’est le titre de l’article que signe aujourd’hui Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. Plus sensationnel que cela, tu meurs. L’ex-journal de référence fait maintenant la concurrence à Paris-Match… Misère et décadence de la presse écrite. Passons…

Cela dit, la plupart des informations reprises par Jean-Pierre Langellier dans son billet sont véridiques. Elles ne font que confirmer ce que je disais dans deux de mes précédents articles : Petits calculs pétroliers (10 novembre 2007) et La première essence écologique au monde (7 juin 2008).

En quelques lignes :

  • au Venezuela, l’essence est ridiculement bon marché
  • politiquement, aucun dirigeant n’ose toucher au sacro-saint prix à la pompe
  • le bas prix incite à la consommation effrénée de carburant et de grosses voitures
  • c’est l’environnement qui en souffre

Inutile de politiser la chose et de désigner du doigt Hugo Chávez, comme a tendance à le faire subtilement et entre les lignes Jean-Pierre Langellier. Tous les dirigeants politiques et économiques du pays sont passés par là avant lui.

Inutile non plus de jouer les bonnes âmes et de défendre à tout prix le gouvernement comme le font certains lecteurs du Monde. Au nom de quoi ce qui est mauvais en Europe (les gros véhicules polluants, le gaspillage) deviendrait-il acceptable au Venezuela?

Essence écologique? Vous avez bien lu, vous avez bien vu : il est écrit en toutes lettres Gasolina ecológica sur la photo ci-dessus. Il faut oser! Au Venezuela, on ose : recouvrez de vert les deux poignées de la pompe, et vous obtiendrez une essence écologique!

Cet argument de vente est apparu il y a déjà quelques années, en même temps que l’introduction de l’essence sans plomb. On peut d’ailleurs se demander si un tel argument était vraiment nécessaire dans un pays où l’essence se vend à un prix unique, peu importe la marque ou la région. Toujours est-il que le tétraéthyle de plomb n’étant plus utilisé comme additif, l’essence vénézuélienne est devenue subitement écologique, verte, propre! Comme si les émanations de CO2 ne comptaient pour rien. Comme si la consommation effrénée de carburant et les moteurs mal réglés n’avaient aucune importance.

Réchauffement global? Très peu pour moi, pour autant que j’aie ma bagnole, mon essence, ma liberté! C’est qu’avec l’essence, on touche à une sorte de tabou au Venezuela, que l’on peut résumer comme suit : Il y a plein de pétrole dans les entrailles du pays. Ce pétrole appartient à la nation, donc à tous, donc à MOI. Touche pas à mon essence!

Politiquement lynché

Et voilà pourquoi le Venezuela continue à bénéficier non seulement de la « première essence écologique au monde », mais aussi et surtout de l’essence la moins chère du monde. Le dernier président qui a osé toucher au sacro-saint prix de l’essence (c’était Carlos Andrés Pérez, en 1989) a été politiquement lynché. Autant dire que plus personne, par la suite, n’a osé y toucher. Le prix de l’essence à la pompe reste fixé à 0,098 Bs. F. le litre de super (soit quelque chose comme 0,025 euro, vous avez bien lu) et 0,070 Bs. F. le litre de normale (je me refuse à calculer). Autant dire qu’à ce prix-là, l’essence est presque complètement subsidiée. D’ailleurs, pourquoi la payer, si elle NOUS appartient?

Hugo Chávez a bien évoqué quelquefois la nécessité de procéder à une augmentation du précieux liquide. Mais il n’a pas encore osé passer à l’acte. S’il réussit cette gageure sans qu’il y ait des émeutes du type Caracazo de février 1989, on pourra affirmer sans crainte qu’il a un contrôle ab-so-lu du peuple vénézuélien. On est loin du compte, quoiqu’en disent ceux qui voient en lui un dictateur, en puissance ou réel.

Résultat: la première essence écologique du monde est aussi la moins chère de la planète. Je ne résiste pas au plaisir de vous montrer ce tableau qui indique le prix de l’essence à la pompe dans plusieurs grandes villes du monde (attention, les chiffres sont donnés en dollars US par gallon, soit 3,8 litres):

Prix de l\'essence dans le monde

Malheur à vous si vous vivez à Londres, à Paris ou à Hong Kong! Pensez plutôt à déménager à Téhéran, Ryadh, Koweit ou… Caracas! En prime, dans cette dernière ville, vous aurez la conscience tout à fait tranquille : vous consommerez une essence 100 % écolo!

» Sur le même sujet, voir aussi mon article Petits calculs pétroliers.

Ratio réserves/production de pétrole

Intéressant tableau dans l’Atlas environnement publié il y a quelque temps par le Monde diplomatique (ci-dessus): il met en évidence le ratio entre réserves et production de pétrole, exprimé en années. En clair, il s’agit du rapport entre les réserves de pétrole estimées en 2006 et la production des pays producteurs cette même année, le résultat indiquant le temps nécessaire pour épuiser les réserves si la production restait la même.

On peut discuter sans fin sur la notion de réserves estimées et sur la portée limitée de ce ratio. La carte n’en indique pas moins des tendances intéressantes. En effet, qu’y voit-on?

  • qu’un seul pays a plus de cent années de production assurée, à savoir l’Irak. Demandez-vous après cela pourquoi les États-Unis s’y intéressent autant…
  • que seuls quelques pays ont de 60 à 90 ans de production assurée au rythme actuel, à savoir l’Arabie Saoudite, le Koweit, le Qatar, les Émirats Arabes Unis et l’Iran dans le Golfe, plus la Lybie, le Kazakhstan et… le Venezuela!
  • que les grands pays (anciens ou émergents) ont des réserves limitées : la Russie et l’Australie de 21 à 29 ans, les États-Unis, le Canada, la Chine, l’Inde, le Brésil, l’Indonésie de 11 à 20 ans
  • que plusieurs pays producteurs sont littéralement à la fin de leur réserves (moins de dix ans) : c’est le cas de la Grande-Bretagne, de la Norvège, du Mexique, de l’Argentine
  • que l’Europe et l’Afrique sont, globalement, les enfants pauvres du pétrole. On le savait, mais la carte ci-dessus l’illustre excellemment de façon graphique.

Le pétrole comme joker

Mais revenons-en au Venezuela : il est le seul pays dans les Amériques –du Nord, du Centre ou du Sud– à jouir du privilège de plus de 60 années de réserves. Ne vous étonnez donc pas de voir Hugo Chávez jouer du pétrole comme d’un joker dans ses relations diplomatiques.

Il l’utilise pour se gagner des « amis » (depuis les présidents latino-américains jusqu’aux pauvres du monde, y compris ceux du Bronx!) ou encore pour faire de grandes propositions visant à l’intégration régionale, voire à la solution de problèmes mondiaux. La dernière en date, il y a quelques jours à peine, était la création d’un fonds spécial agricole destiné à financer la production d’aliments dans la région, afin de faire face à la crise alimentaire mondiale.

Avec les 60 à 90 années de production assurée du Venezuela, avec un prix du baril dont on annonce déjà qu’il pourrait d’atteindre les 200 dollars dans les six à vingt-quatre prochains mois, la diplomatie du pétrole a encore de belles perspectives.

Il est vrai que beaucoup de Vénézuéliens (et pas seulement ceux de l’opposition) n’apprécient guère cette diplomatie du pétrole qui consiste à investir dans de grands projets internationaux alors que des problèmes de base, comme la pauvreté, la sécurité, l’approvisionnement, sont loin d’être résolus dans le pays même.

Hugo Chávez, lui, sait pertinemment que l’arme diplomatique du pétrole a aussi des avantages. Elle lui assure des soutiens politiques et économiques (parfois opportunistes, il faut le dire, mais pas toujours). Et surtout, elle crée de lui une image positive dans certains milieux internationaux, jusqu’à en faire une sorte de leader régional ou mondial. Ce n’est pas rien. Sans compter que certaines de ses initiatives, telle la création d’un fonds monétaire latino-américain, sont réellement positives en terme d’intégration régionale.

Et cela pour le prix de quelques centaines de milliers de barils de pétrole… Reconnaissons-le : ce n’est pas très cher payé…

P.S. : Je recommande chaudement l’Atlas environnement du Monde diplomatique : il est bourré d’informations intéressantes et inédites, agrémentées de cartes et de tableaux qui parlent plus qu’un simple texte.

La nouvelle pièce de un bolivarJ’en avais de la chance de vivre au Venezuela : j’étais devenu millionnaire en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire. Le temps de toucher mon premier salaire et je me retrouvais dans la caste des multi-millionnaires!

Il faut dire qu’avec un taux de change établi officiellement à 2150 bolivars pour un dollar, il n’était pas tellement difficile de faire partie du club des millionnaires vénézuéliens. Le salaire minimum lui-même étant fixé à 614.790 bolivars, il n’en fallait que deux (sans les dépenser, il est vrai) pour se faire millionnaire (1).

Tout cela va changer dès demain, 1er janvier 2008. En effet, demain sera le jour J de la reconversion monétaire. Celle-ci consistera à diviser par 1000 la valeur des actuels bolivars –soit enlever tout simplement trois zéros. Le salaire minimum se situera donc à 614,79 bolivars forts (bolívares fuertes, en abrégé Bs. F., le nom de la nouvelle monnaie) et le dollar étatsunien se changera officiellement à 2,15 Bs. F. Autant dire que 99 pour cent des actuels millionnaires (dont ma personne) disparaîtront dans l’opération. Et les millionnaires qui resteront seront, les chanceux, de véritables millionnaires (ils existent, je les ai rencontrés).

Charge symbolique

La reconversion s’accompagne, bien entendu, de l’émission d’une nouvelle série de pièces et de billets. Comme chacun sait, les billets contiennent généralement une charge symbolique nationale, à usage tant interne qu’externe. Et là, le gouvernement Chávez, jamais avare d’innovations, a voulu laisser sa marque.

Pedro Camejo sur le nouveau billet de 5 bolivars Nouveau billet de 10 bolivarsLuisa Cáceres de Arismendi sur le nouveau billet de 20 bolivarsSur le recto des nouveaux billets, on a bien entendu droit aux effigies des habituels héros nationaux, qui, comme par hasard, sont des créoles : Simón Bolívar, Simón Rodríguez, Francisco de Miranda. Mais, pour la première fois, un Indien figure parmi les élus. Il s’agit de Guaicaipuro, cacique des tribus Teques et Caracas, qui a pris la tête de la résistance à la pénétration espagnole dans la zone centrale du Venezuela aux alentours de 1560. Pour la première fois aussi, un Noir figure sur un billet : Pedro Camejo, mieux connu sous le nom de Negro Primero, qui participa à la Guerre d’Indépendance et trouva la mort lors de la décisive bataille de Carabobo, en 1821. Et troisième innovation : un billet comportera le portrait d’une femme, Luisa Cáceres de Arismendi, épouse du chef patriote Juan Bautista Arismendi, qui fut arrêtée par les royalistes comme mesure d’extorsion et resta emprisonnée durant trois ans (une Ingrid Betancourt avant la lettre, en quelque sorte –les FARC n’ont rien inventé). Voilà une série de symboles qui ont bien du sens dans un pays largement dominé, historiquement, par les élites créoles masculines d’ascendance européenne.

L’ours à lunettes sur le nouveau billet de 50 bolivarsMais l’originalité ne s’arrête pas là : sur le verso des nouveaux billets, sont mis en évidence, sur fond de paysages variés, six espèces animales en voie de disparition dans le pays : le boto ou dauphin de l’Amazone (Inia geoffrensis), le tatou géant (Priodontes maximus), la harpie féroce (Harpia harpyja), la tortue imbriquée (Eretmochelys imbricata), l’ours à lunettes (Tremarctos ornatus), le chardonneret rouge (Carduelis cucullata). Belle initiative pour sensibiliser les populations à la fragilité de ces espèces. Cela dit, il reste maintenant au gouvernement à faire preuve d’autant d’efficacité dans ses actes que dans ces intentions. En ce qui concerne la protection de l’environnement, reconnaissons qu’on est assez loin du compte, au vu des énormes poussées développementistes qui priment généralement sur toute autre considération…

Le grand défi

Voilà donc pour les symboles. Mais l’essentiel n’est sans doute pas là. D’un point de vue économique, il convient surtout de faire de cette reconversion monétaire un outil de politique économique. Pour le gouvernement, l’équation est simple, trop simple :

Une économie forte.
Un bolivar fort.
Un pays fort.

Le pari n’est pas gagné d’avance. Enlever trois zéros peut créer de l’illusion, mais pas de la richesse. Dans l’optique socialiste et révolutionnaire qui est celle du gouvernement, le grand défi consistera, dans les prochains mois et les prochaines années, à mettre en place les bases d’une économie non capitaliste suffisamment forte pour contrebalancer et finalement déplacer les implacables lois du marché. Et sur ce point, les exemples concluants n’abondent pas dans le monde, c’est le moins que l’on puisse dire.

(1) Pour être juste et complet, signalons tout de même que, selon les statistiques officielles, 1,7 million de foyers vénézuéliens vivent en dessous du seuil de pauvreté (ce qui représente 27,5 % de la population au 1er trimestre 2007).

Prix de l’essence à la pompe

Tiens, le prix du baril de pétrole vient de battre un nouveau record (on est habitué) : 98,62 US$… En même temps, à la pompe au Venezuela, nous continuons à bénéficier de l’essence la moins chère du monde : 70 bolivars le litre de normale (soit 0,032 US$ au taux de change officiel –ne parlons pas ici du dollar parallèle, ce serait franchement indécent) et 97 bolivars le litre de super (soit 0,044 US$). Arrondissons le tout à 0,04 US$ le litre. Non, vous ne rêvez pas : 25 litres pour un dollar, 35 litres pour un euro! Que les incrédules examinent la photo ci-dessus!

Or un baril de pétrole brut vaut 159 litres. Le litre de pétrole brut vaut donc :

98,62 US$ : 159 = 0,62 US$

Nous obtenons donc qu’au Venezuela, un litre d’essence à la pompe vaut 15,5 fois moins qu’un litre de pétrole brut sur le marché international! Vous me suivez?

Mais attention! D’un baril de pétrole on ne tire pas 159 litres d’essence, mais bien moins. Je n’entrerai pas dans les détails, mais cela dépend du cru et des traitements qui lui sont apportés. Soyons bon prince, et ne tenons pas compte de ces futilités techniques…

Ne tenons pas compte non plus :

  • du coût du transport du brut jusqu’aux raffineries
  • du coût du raffinage
  • du coût du transport des raffineries aux stations-services
  • des coûts d’exploitation d’une station-service

Sinon, on arriverait à la conclusion que l’essence vénézuélienne se vend à un prix 25 fois moindre que son coût de production.

Qui perd gagne

Qui gagne et qui perd à ce petit jeu distortionné? Le consommateur gagne, cela ne fait aucun doute. Il ne se préoccupe pas du tout du prix de l’essence lorsqu’il se trouve à la pompe (mais se préoccupe plutôt du prix du lait, 25 fois plus cher, qui a disparu du marché!).

On pourrait croire que l’État, grand propriétaire des ressources pétrolières, y perd. De fait, d’un point de vue strictement économique, il perd quelque chose comme un dollar US chaque fois qu’un litre d’essence est débité à la pompe. Cela fait beaucoup si l’on pense aux quelque 5 millions de voitures qui font en moyenne un plein de 30 litres par semaine! Un petit calcul nous indique que le manque à gagner serait d’environ 8 milliards de dollars par an!

Mais détrompez-vous : l’État ne perd pas, l’État ne perd jamais lorsqu’il fait des cadeaux… Il se gagne l’opinion publique, et cela n’a pas de prix! Idéologiquement, le concept qui se diffuse, c’est que le pétrole appartient aux Vénézuéliens, donc qu’il est juste qu’ils ne le paient pas, ou si peu. Ce fondement est sacré : tout gouvernement qui a tenté de changer de paradigme s’est allègrement cassé la pipe. Hugo Chávez, friand de peuple, est encore moins enclin à prendre un tel risque. Il a besoin de voix pour sa réforme constitutionnelle, et pour le reste!

Et le grand perdant est…

Par contre, il y a un grand perdant dans toute cette affaire, et non des moindres : l’environnement. Les statistiques indiquent que le Venezuela est de loin le plus gros producteur non seulement de pétrole, mais aussi de CO2, en Amérique Latine! Pour vous en assurer, voyez la carte sur le nouveau site des Nations-Unies qui monitorise les objectifs de développement du millénaire.

Émissions de CO2 dans le monde (2004)

Émission de CO2 par habitant dans le monde en 2004 (tonnes) :
Le Venezuela (cercle rouge) se distingue en Amérique latine

Selon le Carbon Dioxide Information Analysis Center (CDIAC) du Département de l’Énergie des États-Unis (je sais, on va encore me dire que c’est une source tendancieuse), le Venezuela a en effet émis 6,57 tonnes de CO2 par habitant en 2004. Cela le situe certes bien en dessous des gros pollueurs que sont les États-Unis, le Canada, l’Australie et la Russie. Il se trouve cependant dans la même tranche que la plupart des pays européens. La petite différence, c’est que ces derniers sont des pays hautement industrialisés dont le revenu par habitant est très élevé. Cela ne justifie pas, mais cela explique, le niveau relativement élevé d’émission de CO2 dans ces pays. Mais au Venezuela?

Avec quelques autres pays (la Lybie, l’Arabie Saoudite, Oman, l’Iran, les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale … –comme par hasard des producteurs de pétrole), le Venezuela se révèle être l’un des champions d’émissions de CO2 dans le dit Tiers-Monde. Triste record…

Je ne dis pas que le prix ridicule du carburant en est la cause unique, mais à n’en pas douter c’en est l’une des principales. Quand le prix de l’essence n’est une préoccupation pour personne, on obtient un parc automoteur éminemment pollueur : les vieilles américaines aux énormes moteurs mal réglés des plus pauvres côtoient les SUV dernier cri des plus riches. Un cocktail véritablement catastrophique pour l’environnement.

Un Blog WordPress.com. | Thème : Motion par volcanic.
Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 367 followers