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arepera mobile

L'"arepera mobile" sur la place Bolívar de Mérida

Quel oubli ! Je ne vous ai encore parlé que très transversalement de l’arepa, nourriture de base du Vénézuélien. C’était à l’occasion du cinquantenaire de la Harina P.A.N., la farine précuite qui est à la base de l’aliment-roi du Venezuela.

arepa reina pepiada

La délicieuse "Reina pepiada"

L’arepa est une petite galette de maïs, de forme ronde, qui sert de pain quotidien au Vénézuélien, spécialement aux repas du matin et du soir. À demi-ouverte (tel un pain pita), on peut la fourrer de toutes sortes d’ingrédients : mortadelle, jambon, fromage, viande éméchée, salade de thon ou saucisse hot-dog pour les plus simples ; œufs de caille, roti de porc, salade de poulpe ou de crevettes pour les plus sophistiqués. Et n’oublions pas la reine des arepas, la délicieuse Reina pepiada, fourrée d’une salade de poulet, avocat et petits légumes, symbole même de la vénézolanité.

Les arepas se fabriquent et se consomment dans tous les foyers vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. On peut se les procurer aussi dans les areperas, des snacks spécialisés dans ce type d’alimentation.

Promesses non tenues

Face à un aliment qui résume à lui tout seul le peuple vénézuélien, le chavisme ne pouvait évidemment pas rester indifférent. En 2009, il crée les Areperas socialistas, une chaîne d’alimentation rapide qui vend l’arepa à un prix largement inférieur à celui des areperas commerciales. L’objectif premier de la manœuvre est de lutter contre la politique de prix élevés et la spéculation qui font rage dans le secteur de la restauration (où le prix d’une arepa varie entre 15 et 25 Bs., contre 7 Bs. dans une Arepera socialista), et d’utiliser comme matières premières le maïs et les huiles produites dans les fermes nationalisées ou de production collective. Belle idée.

Hugo Chávez en  una arepera socialista

Hugo Chávez savoure une arepa socialista

Seulement voilà, l’entreprise socialiste n’a pas tout à fait marché comme prévu : faute d’approvisionnement régulier, les Areperas socialistas ont été obligées de fermer temporairement, si bien que leur fonctionnement a été intermittent. De plus, la législation du travail n’y est pas toujours respectée et plusieurs vols par des employés ont également été signalés. Bref, comme souvent dans les initiatives gouvernementales, la bonne gestion ne se trouvait pas au rendez-vous. Les areperas socialistas n’ont donc pas tenu toutes leurs promesses.

Un camion tout neuf

Dans la petite ville où je vis (Mérida, 300.000 habitants), aucune arepera socialista ne s’était implantée. Quelle ne fut pas ma surprise, il y a quelques jours, de découvrir installée sur la place Bolívar, en plein cœur de la ville, une arepera mobile (photo ci-dessus). Suivant les instructions de Chávez lui-même (qui ne trouve pas judicieux d’accoler le mot socialisme à toutes les initiatives gouvernementales), le mot socialista a été remplacé par celui de Venezuela. Voilà donc la Arepera Venezuela Móvil, un camion spécialement adapté pour offrir au passant un service de petite restauration : 7,50 Bs. pour une arepa, 10 Bs. avec un jus de fruits.

À l'intérieur de l'arepera movil

Un intérieur impeccable

Renseignements pris, le camion tout neuf venait d’arriver à Mérida et en était à ses premiers essais. À l’intérieur, tout était impeccable. Trois jeunes filles s’affairaient au service, sous la supervision d’un homme qui devait sans doute faire office de gestionnaire (les rôles sont respectés…). Dehors, la file n’était pas très longue. Quelques personnes mangeaient leur arepa sur la place aux alentours.

L’initiative est originale, mais on peut tout de même se poser des questions sur sa praticité et fonctionnalité. Car, par définition, une arepera mobile se déplace. Comment savoir où elle se trouve ? À moins qu’elle n’ait une programmation bien établie (ce qu’elle semble ne pas avoir jusqu’à présent), on voit mal comment elle serait utile à la population. C’est seulement par un heureux hasard qu’on risquerait de la rencontrer sur son chemin. Pas très fonctionnel.

Opération publicitaire ?

La délicieuse arepa

Une arepa bien savoureuse

On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle opération publicitaire, destinée à montrer la présence du gouvernement çà et là, au fur et à mesure de ses nécessités de promotion. Un telle mobilité sera bien utile en cette période pré-électorale. Elle n’aura cependant que des effets très marginaux sur le coût de l’alimentation du Vénézuélien. L’autre avantage de la mobilité, c’est que, en cas de rupture des approvisionnements en farine de maïs ou autres ingrédients, il suffira de ne pas faire circuler le camion. Plus simple et plus discret que de fermer un établissement fixe.

Au final, l’aventure des areperas socialistas devenues areperas Venezuela s’apparente à bien des initiatives du gouvernement : une bonne idée et de bonnes intentions au départ,  mais aussi une incapacité de gestion une fois que l’idée doit passer au stade de la réalité. Et pour cause : les administrateurs et gestionnaires qui doivent mettre le projet en route manquent généralement de formation. En outre, ils peuvent être idéologiquement obtus, ou, au contraire, être dépourvus de principes moraux élevés, ce qui, dans les deux cas, n’arrange évidemment pas les choses… Du côté des travailleurs, le manque de formation, de conscience et d’engagement est également patent. De ce côté-là, c’est plutôt l’opportunisme et l’égoïsme qui prévalent.

Bonnes intentions

Conclusion : les bonnes intentions ne suffisent pas. Et il ne suffit pas d’accoler çà et là l’adjectif “socialiste” pour faire du socialisme. Le chaemin est beaucoup plus long et plus ardu. Le socialisme du XXIe siècle, phénomène marginal dans un monde presqu’uniformément capitaliste, a encore beaucoup à apprendre pour entreprendre la transition au socialisme, si tant est que le “socialisme dans un seul pays” ou “dans un petit groupe de pays” soit vraiment possible et viable.

Scoop.it Venezuela

Le Venezuela sur Scoop.It

Le blogue venezueLATINA, sur lequel vous êtes en ce moment, n’a d’autre prétention que de voir le Venezuela par le petit bout de la lorgnette –petit bout qui, soit dit en passant, en dit souvent beaucoup plus que le grand, et c’est bien là l’objectif de ce blogue.

Mais venezueLATINA ne dit pas tout, tout, tout sur le Venezuela et nombreux sont les lecteurs qui m’écrivent pour m’en demander plus. Ils voudraient avoir de plus amples informations sur ce qui se passe dans ce pays qui, je m’en aperçois, intéresse pas mal de monde, et ce pour de multiples raisons. Il est vrai que, Hugo Chávez aidant, le Venezuela est sorti de l’ombre depuis une bonne dizaine d’années. La perspective des élections présidentielles d’octobre 2012, avec un candidat nommé Chávez dont l’état de santé reste une inconnue, ne peut qu’aviver encore plus cet intérêt pour le pays.

La curation

C’est pour répondre à cette demande que j’ai mis sur pied depuis quelque temps une espèce de portail qui regroupe en un seul endroit toutes les informations publiées en langue française sur le Venezuela, que ce soit par les agences de presse, la grande presse en ligne, les sites web ou encore par les blogues. J’utilise pour ce faire un service web appelé Scoop.it, qui me permet de faire la « curation » –nouvel anglicisme pour désigner l’activité de curateur– du thème Venezuela. En fait, avec cet outil, je rends disponible à tous la veille que j’effectue quotidiennement sur le pays où je vis.

Vous trouverez le résultat sur www.scoop.it/t/venezuela.

« Curation » implique nécessairement sélection et édition. Ces deux opérations sont effectuées par mes soins selon divers critères que j’espère les plus objectifs possibles. Le principal critère de sélection utilisé est la qualité de l’information, et ceci indépendamment de sa tonalité ou couleur politique. Le second critère est l’originalité du sujet : mettre en exergue ce qu’on ne lit pas tous les jours. Je vise large : on y trouvera aussi bien des infos politiques, économiques ou sociales que des nouvelles du sport ou du monde des variétés, le tout étant, bien entendu, une question de dosage.

S’abonner à la page

Lorsqu’un même sujet est traité par une multiplicité de sources, c’est la version la plus complète qui est choisie, afin de ne pas surcharger inutilement le site avec des informations répétitives. Toutefois, s’il s’agit d’un sujet controversé (et cela ne manque pas au Venezuela), les différents points de vue sont publiés.

Seul un extrait de chaque article, celui jugé le plus significatif, est généralement publié. Le lecteur aura ainsi le loisir de décider s’il en sait assez avec le résumé publié ou s’il désire en savoir plus.  Dans ce dernier cas, pour accéder à l’article original, il lui suffira de cliquer sur le titre.

Un avantage de Scoop.it est que le lecteur peut s’abonner à la page, et ainsi recevoir chaque jour dans son courrier une notification des derniers articles publiés. Pour ce faire, il suffit de cliquer sur Follow, dans le coin supérieur droit. Pratique, non, pour ne rien perdre ? En outre, les lecteurs peuvent aussi suggérer des articles au curateur, qui décidera de les inclure ou non dans la page.

Blog miroir

Je n’en suis pas resté là. J’ai aussi créé un blog miroir, qui reprend telles quelles les informations diffusées sur Scoop.it, mais les publie sous une forme différente, avec l’avantage de pouvoir lancer une recherche, accéder facilement aux archives, etc. Ce blog, je l’ai appelé veneSCOPE. Vous le trouverez à l’adresse venescope.wordpress.com.

Pour compléter, sachez que les informations publiées sur Scoop.it et veneSCOPE sont envoyées automatiquement sur la page Facebook et le compte Twitter @venezuelatina.

Pas de doute, avec toutes ces informations qui se croisent, vous allez être surinformés sur le Venezuela !

veneSCOPE

veneSCOPE

Lingots d'or La nouvelle a fait la une des journaux ces derniers jours : Hugo Chávez a décidé de nationaliser l’exploration et l’extraction d’or au Venezuela et de rapatrier l’or vénézuélien placé à l’étranger. Voilà deux mesures qui ne sont pas passées inaperçues, car l’une et l’autre concernent  l’or, un métal qui apparaît de plus en plus une valeur refuge par les temps de crise qui courent.

La première mesure a surtout pour objectif de contrôler la production nationale d’or. Deux entreprises se partagent le marché officiel : l’une russo-canadienne, Rusoro Mining (qui a détrôné, le gouvernement aidant, la canadienne Cristallex), l’autre cubaine, Geominsal, actuellement en phase d’exploration. Mais ce n’est là que le haut de l’iceberg :  l’essentiel de la production se fait de manière illégale et échappe au contrôle du gouvernement. Plus de 100 tonnes d’or sortiraient annuellement du pays en contrebande. C’est cette fuite que le gouvernement cherche à combattre par la nationalisation. Ce ne sera guère facile étant donné la dispersion des mines illégales dans le vaste territoire de l’état Bolívar et la puissance des réseaux de corruption qui permettent la sortie illégale de l’or. Sans compter l’aspect social : les mineurs sont le plus souvent des aventuriers d’extraction modeste, les fameux garimpeiros, ou même des indigènes de l’ethnie pemon.

Spectaculaire

La seconde mesure est plus spectaculaire : il s’agit de rapatrier dans les coffres de la Banque nationale du Venezuela les centaines de tonnes que le Venezuela a placé à l’étranger. On parle de 211,35 tonnes d’or stockées à l’étranger pour un montant de 11 milliards de dollars, dont 80% se trouvent au Royaume-Uni, principalement dans la Bank of England.

Cette mesure inhabituelle a marqué les esprits, tant au Venezuela qu’à l’étranger. Mais à quoi répond-elle ?

L’argumentaire officiel est le suivant : face à la détérioration de la situation économique mondiale (qui est analysée par Hugo Chávez comme une crise du capitalisme), il vaut mieux avoir ses réserves chez soi que dans des coffres situés à l’étranger, qui plus est dans les capitales de la finance internationale. Il s’agit donc d’une mesure essentiellement nationaliste visant a protéger les avoirs de la nation face au risque d’effondrement économique mondial.

Mais la vraie raison semble se trouver ailleurs : il s’agirait d’une mesure préventive visant à éviter un gel éventuel des avoirs vénézuéliens à l’étranger. Sur ce point, les évènements de Libye ont servi d’avertissement on ne peut plus clair : avec l’assentiment de l’ONU, les puissances occidentales ont pu sans difficulté geler l’ensemble des avoirs de la Libye de Kaddhafi placés dans leurs banques. Circonstance aggravante : à peine Tripoli a-t-elle été prise par les rebelles, ces avoir ont été en partie libérés pour être remis au Conseil national de transition. Hugo Chávez n’a eu aucune peine à faire le parallèle : son pouvoir se trouvant depuis belle lurette dans le collimateur des États-Unis, qui sait si, dans des circonstances données (et provoquées), les puissances occidentales ne pourraient pas reproduire un scénario identique pour le Venezuela, un pays d’autant plus attractif qu’il possède les plus grandes réserves de pétrole du monde ?

Scénario possible

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Droit d'ingérence ou impérialisme humanitaire ?

Pour Hugo Chávez, un tel scénario est loin d’être exclu alors qu’il se produit depuis la fin de la guerre froide un délitement du droit international en faveur des interventions dites  « humanitaires », Celles-ci sont maintenant justifiées par un droit d’ingérence fondé sur la récente reconnaissance du « devoir des États de protéger les populations civiles ». Ces nouveaux concepts de droit international étant à géométrie variable, ils sont susceptibles d’être appliqués selon les intérêts des grandes puissances représentées au Conseil de sécurité. Loin d’être fixés, ils permettent pratiquement tout et n’importe quoi, y compris de donner un appui militaire à une faction rebelle contre un dirigeant qui dérange, ainsi qu’on l’a vu en Libye. Aussi certains vont-ils  jusqu’à parler d’« impérialisme humanitaire ».

Face à ce danger qui pèse sur le pays, le rapatriement de l’or est donc essentiellement une mesure préventive pour le gouvernement Chávez, comme l’est également la récente décision de transférer les réserves internationales du Venezuela (quelque 6,2 milliards de dollars en liquide ou en bons échangeables conservés dans des établissements bancaires suisse, britannique, français et américains) vers des institutions de pays «amis» comme la Chine, la Russie ou le Brésil.

Ces paris économiques sont sans doute risqués. Il rompent avec l’orthodoxie financière internationale qui veut que les grandes places financières du capitalisme mondial sont les places les plus sûres. Mais il pourraient aussi être visionnaires et préfigurer un monde où la Chine sera dominante et les États-Unis un de ses clients parmi d’autres…

Contrebande d'essence entre le Venezuela et la Colombie

Contrebande par voie fluviale

Le prix extrêmement bas de l’essence au Venezuela facilite évidemment la contrebande vers les pays voisins, en particulier vers la Colombie, où le précieux carburant coûte en moyenne 60 fois plus cher! S’agissant de trafic illicite, il est difficile de connaître les quantités ainsi passées en fraude. On l’évalue cependant à un million de litres par jour, de quoi alimenter une ville de plus de deux millions d’habitants.

Tous les moyens sont bons pour pratiquer cette exportation illégale, dont l’ampleur indique qu’elle bénéficie de l’appui d’autorités vénézuéliennes, en particulier dans les rangs de l’armée et de la garde nationale. Une mafia s’est formée, qui va du capo qui contrôle les opérations jusqu’au petit passeur, chargé de franchir la frontière à ses risques et périls. Car la répression, aussi, existe. Une chose est certaine : dans ce petit monde, il est clair que l’argent permet bien des accommodements.

L’opération

Comment se déroule l’opération? Il s’agit d’abord de dévier du carburant destiné aux stations-services vénézuéliennes pour le destiner à la contrebande. On parle ici de camions citernes entiers dont le contenu doit changer de destination. Avec des complicités officielles, et une rémunération suffisamment élevée, cela peut s’obtenir. Ainsi, on a pu détecter qu’une partie du carburant destiné à la centrale thermoélectrique Planta Táchira était systématiquement détourné vers la Colombie.

Le liquide doit ensuite être transvasé dans des barils de 200 litres (les pipas), qui seront les récipients utilisés pour franchir la frontière. Pour ce transport à haut risque, on devra prendre les caminos verdes, soit des pistes de terre ouvertes dans la forêt, soit la voie fluviale. Voyez ces vidéos amateurs qui montrent l’ampleur de l’opération (et sa difficulté) :

Ensuite, il faut stocker l’essence ainsi déviée dans des endroits clandestins. À titre d’exemple, en voici un :

De lieu en lieu, les manipulations continuent, jusqu’au marché final. Dans la vidéo suivante, on voit en particulier l’opération de remplissage des bidons de 20 litres, les pimpinas, qui seront mises en vente directement aux automobilistes.

La police colombienne peut sévir, et ce n’est pas sans danger, comme le montre cette vidéo en hommage à un policier tué alors qu’il contrôlait des trafiquants d’essence :

Mais une grosse partie de l’essence entrée en contrebande se vendra ouvertement le long des routes colombiennes proches de la frontière. Son prix ? La moitié de ce qu’elle coûterait dans une station-service colombienne, mais bien plus cher qu’au Venezuela. C’est qu’il faut payer les nombreux risques encourus pour la mener jusqu’au consommateur. Voyez ce reportage de CNN qui résume bien la situation :

Laitue verte

La question pourrait paraître banale, ou encore bizarre. Toutefois, au Venezuela, elle revêt une signification cachée. Car enfin, qu’est-ce qui est vert, à part la laitue ? Un certain billet venu du Nord, suivez mon regard… Et ce certain billet est franchement attirant pour quelqu’un qui vit dans un pays où prévaut un (relativement strict) contrôle des changes.

En d’autres termes, le commun des mortels ne peut se procurer au Venezuela tous les billets verts qu’il pourrait désirer. Car CADIVI, l’administration chargée de réguler l’accès aux devises, veille au grain : tu as droit à autant si tu voyages à l’étranger, à autant si tu étudies à l’étranger, à autant si tu veux faire des achats sur Internet, etc. Les importateurs sont également surveillés et doivent justifier au coup par coup leurs besoins en dollars.

Théorie et pratique

Cela c’est la théorie. En pratique, chacun sait que dès qu’une pénurie (ici de billets verts) est provoquée, un marché parallèle s’installe, sur lequel on peut se procurer la précieuse denrée à un prix supérieur, avec toutes les spéculations que cela implique. En clair, on assiste à la création d’un beau terrain de jeu pour les spéculateurs, corrupteurs et corrompus.

C’est évidemment ce qui s’est produit au Venezuela, un pays déjà bien entraîné à la chose, avec la mise en place d’un marché parallèle du dollar. Là, le billet vert se transige quasiment au double de son prix officiel. Au départ, tout roulait plus ou moins, grâce à une certaine tolérance pour ce type d’échange de la part du gouvernement. Coexistaient donc deux marchés du dollar : l’officiel et le parallèle. On pouvait connaître le prix du dollar parallèle en consultant certains sites web spécialisés et faire les transactions correspondantes en toute quiétude.

La loi frappe

En mai 2010, le gouvernement a eu la brillante idée de réviser la Ley sobre los ilícitos cambiarios (Loi sur le change illicite). Dans le nouveau schéma, les opérations de change parallèle devenaient illégales. Il était donc interdit ne fût-ce que de diffuser le taux de change du dolar parallèle. En conséquence, les sites web qui le publiaient ont dû fermer ou ont été rendus indisponibles dans le pays par le gouvernement (c’est, du reste, la première censure connue du web au Venezuela). Voyez par exemple http://dolarparalelo.blogspot.com, http://bonosvenezuela.blogspot.com et http://www.dollar.nu/paralelo.php.

lechugaverde.com

Le prix de la laitue verte à Caracas

Qu’à cela ne tienne : à l’heure du web 2.0, il existe mille et une manières de contourner les interdits. C’est ici qu’entre en jeu la fameuse laitue verte. Un petit malin a eu l’idée de mettre en ligne un site lechugaverde.com [laitueverte.com] sur lequel est publié le prix référentiel de la “laitue verte” importée des États-Unis. On y trouve aussi le prix de la “laitue verte” à l’aéroport de Maiquetía (Caracas) et à Cúcuta (ville-frontière colombienne). La “laitue européenne” est également cotée. Pour mieux déjouer les moteurs de recherche, les prix n’apparaissent pas en html, mais sont incrustés sur une image .jpg.

Cerise sur le gâteau : le tout se complète par un forum, une page Facebook et un compte Twitter. Il est inutile d’ajouter que, portée par la demande, cette initiative originale a aussitôt rencontré un vif succès. Le nombre de visiteurs et suiveurs des sites se chiffre par dizaines de milliers.

Depuis lors, la laitue verte est entrée dans le langage codé des Vénézuéliens. Je ne dis pas de tous, car un bon nombre, vivant au salaire minimum ou moins, ne peuvent pas se permettre de rêver tant soit peu au billet vert. Mais les classes supérieures et les classes moyennes, elles, ne pensent qu’à ça. Et les bolibourgeois (bourgeois bolivariens) ne font pas exception !

Menace d’intervention

Le site lechugaverde.com reste évidemment menacé d’intervention par le gouvernement, comme l’indiquait un tweet de Diosdado Cabello, ministre de Hugo Chávez et fidèle entre les fidèles, qui date du 15 juin dernier. Le site est resté en ligne depuis lors, mais pourrait être bloqué à tout moment. À quoi bon, en fait, car il n’y a pas que les laitues qui sont vertes… Il y a fort à parier que surgirait aussitôt un site citronvert.com !

La laitue verte, denrée rare s’il en est, continue donc d’exercer un attrait certain sur de vastes couches de la population vénézuélienne. Pour tout dire, nombreux sont ceux qui voudraient en avoir dans leur assiette, chaque matin. Mais tout dépend évidemment du prix.

À propos, elle est à combien, aujourd’hui, la laitue verte ?

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (Venezuela)

Îlot dans la réserve d’eau artificielle de Guri (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Une sécheresse exceptionnelle frappe le nord de l’Amérique latine. Le phénomène du Niño a provoqué un important déficit de précipitations durant la saison des pluies (moins 40 à 70 % en octobre et novembre). Résultat : les réservoirs hydroélectriques sont largement en-dessous de leur seuil normal à cette époque de l’année.

Le problème se complique lorsque l’on sait qu’au Venezuela, 90 % de l’électricité produite est d’origine hydroélectrique et que le barrage du Guri, le troisième plus grand du monde, produit à lui seul 73 % de l’électricité du pays. Or, le niveau d’eau du réservoir est arrivé au début de cette année à son niveau critique et, faute de pluies, il continue à baisser de 8 à 10 centimètres par jour. La situation n’est guère meilleure dans les Andes, comme le montrent les photos suivantes, prises au réservoir La Honda sur l’Uribante (où le clocher de l’église du village submergé de Potosí sert de mesure) :

Guerre déclarée

Dans un pays « normal », le gouvernement appellerait la population à faire des économies d’énergie et prendrait les mesures de contingence nécessaires pour faire face à la situation. Ainsi, dans la Colombie voisine, qui souffre de la même sécheresse, c’est ce que le gouvernement a fait, sans provoquer, que l’on sache, de réactions particulières.

Au Venezuela, par contre, c’est la bataille de l’eau. Et pour cause : ici, tout est politisé à outrance. Le gouvernement tente-t-il de gérer la situation et annonce-t-il des mesures de rationnement ? Ce sont aussitôt les hauts cris de l’opposition que l’on entend, rapidement relayés par la presse internationale : le pays courrait au désastre.

Une guerre –une de plus– est ainsi déclarée. En effet, l’opposition voit dans cette crise énergétique un possible talon d’Achille pour Hugo Chávez. C’est qu’une crise profonde tomberait à point nommé en cette année électorale qui sera un test politique important pour le président, après plus de onze ans de pouvoir.

Dans ce contexte sibyllin, l’opposition ne craint pas de jouer au désastre. Adeptes du pire, nombreux sont ceux qui, au lieu de réduire leur consommation d’électricité, sont capables de l’augmenter, dans l’espoir de précipiter l’échéance d’une crise énergétique plus générale. Dans les couloirs, les rumeurs les plus folles et les plus absurdes circulent : certains vont jusqu’à affirmer avec sérieux que l’eau du Guri est envoyée à… Cuba par un aqueduc sous-marin ! Bref, on fait tout pour maintenir un degré élevé de pression sur le gouvernement et pour créer le doute parmi la population. Un outil de plus dans un processus permanent de déstabilisation rampante.

Imprévision

Que depuis dix ans, le gouvernement ait fait preuve d’imprévision en matière énergétique n’est un secret pour personne. Qu’il y ait de graves problèmes de gestion des entreprises publiques, pour ne pas dire diverses formes de corruption, personne ne le nie. Hugo Chávez lui-même l’a reconnu dans son récent discours devant l’Assemblée nationale.

Mais la cause principale de la situation critique dans laquelle se trouve le pays se trouve ailleurs : le gouvernement a été littéralement piégé par ses propres politiques sociales en faveur des couches les plus défavorisées. Sur ce point, les chiffres parlent d’eux-mêmes.

De 1999 à 2008, la consommation d’énergie a augmenté au Venezuela à un taux de 4,5 % par an. Si l’on analyse d’où provient cette croissance de consommation, on constate que ce n’est pas du secteur industriel, dont la consommation d’énergie a augmenté seulement de 1,5 % par an sur cette période. Par contre, au cours des cinq dernières années, le secteur résidentiel a vu sa consommation d’électricité augmenter à un taux de 7,1 % par an et le secteur commercial à un taux de 7,8 %.

Augmentation de la demande

Si l’on va un peu plus loin dans l’analyse, on s’aperçoit que c’est dans les secteurs les plus défavorisés de la population que le taux de croissance de la consommation est le plus élevé. Ceci s’explique parfaitement par la hausse du pouvoir d’achat de cette partie de la population, grâce aux politiques sociales du gouvernement. Cette hausse du pouvoir d’achat s’est manifestée notamment par l’achat et l’utilisation d’appareils électriques auxquels cette partie de la population n’avait pas accès auparavant : appareils d’air conditionné, lessiveuses, sécheuses, sèche-cheveux, grille-pain, cuisinières électriques (en raison de la difficulté d’acheminer les bombonnes de gaz dans les bidonvilles), etc.

Lorsque 50 % de la population consomme plus d’électricité, cela a évidemment un impact important sur la croissance des besoins en énergie du pays. C’est cette augmentation de la demande qui n’a tout simplement pas été prise en compte par le gouvernement, lequel se trouve maintenant pris de court. Le déficit de précipitations induite par le Niño n’a fait qu’aggraver la situation, jusqu’à provoquer la crise que l’on connaît.

La leçon à tirer de tout cela, c’est qu’on n’augmente pas impunément le pouvoir d’achat et la qualité de vie de grandes franges de la populations sans conséquences sur l’économie générale du pays et en particulier sur la consommation énergétique. Un peu de planification n’aurait pas fait de tort, mais reconnaissons que ce n’est pas le fort dans ce pays.

Le grand gaspillage

Cela dit, le Vénézuélien reste un grand gaspilleur, et en particulier un grand gaspilleur d’énergie. Le Venezuela est le pays d’Amérique latine où on enregistre le plus grand volume de consommation électrique per capita. L’inconscience et l’ignorance règnent en ce domaine, et ce dans toutes les classes sociales, sans distinction. Réduire cette folle consommation de 20 %, comme le demande le gouvernement, devrait ne pas être trop difficile s’il existait un minimum de prise de conscience : il suffirait de quelques gestes simples comme utiliser l’air conditionné à bon escient, éteindre les lumières inutiles, limiter au nécessaire le repassage des vêtements, etc.

Hugo Chávez veut créer un Vénézuélien nouveau. Et si on commençait par ce changement-là, histoire de montrer que le fameux discours de Copenhague n’est pas qu’un vœu pieux ?

pompistes en foliePompistes vénézuéliens : le bonheur!

Au Venezuela, on roule gratis : c’est le titre de l’article que signe aujourd’hui Jean-Pierre Langellier dans Le Monde. Plus sensationnel que cela, tu meurs. L’ex-journal de référence fait maintenant la concurrence à Paris-Match… Misère et décadence de la presse écrite. Passons…

Cela dit, la plupart des informations reprises par Jean-Pierre Langellier dans son billet sont véridiques. Elles ne font que confirmer ce que je disais dans deux de mes précédents articles : Petits calculs pétroliers (10 novembre 2007) et La première essence écologique au monde (7 juin 2008).

En quelques lignes :

  • au Venezuela, l’essence est ridiculement bon marché
  • politiquement, aucun dirigeant n’ose toucher au sacro-saint prix à la pompe
  • le bas prix incite à la consommation effrénée de carburant et de grosses voitures
  • c’est l’environnement qui en souffre

Inutile de politiser la chose et de désigner du doigt Hugo Chávez, comme a tendance à le faire subtilement et entre les lignes Jean-Pierre Langellier. Tous les dirigeants politiques et économiques du pays sont passés par là avant lui.

Inutile non plus de jouer les bonnes âmes et de défendre à tout prix le gouvernement comme le font certains lecteurs du Monde. Au nom de quoi ce qui est mauvais en Europe (les gros véhicules polluants, le gaspillage) deviendrait-il acceptable au Venezuela?

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