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Puente Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont international Unión entre Puerto Santander (Colombie) et Boca del Grita (Venezuela)

Je suis allé hier en Colombie. Enfin, en Colombie, c’est beaucoup dire : je suis allé à Cúcuta, la ville frontière qui est presqu’aussi vénézuélienne que colombienne. La ville a toujours vécu du commerce avec le Venezuela, même si les échanges ont baissé d’intensité depuis quelques années, en raison d’un taux de change devenu défavorable pour les Vénézuéliens. Il n’empêche : aller à Cúcuta reste une sorte de pélerinage commercial traditionnel pour les habitants de l’ouest du Venezuela.

Franchir la frontière est toujours une aventure incertaine. Non pas que ce soit difficile : il suffit de passer le pont. Pas de contrôle sur le lieu même ! On passe comme si de rien n’était, sans montrer la moindre identification. Par contre, sur la route avant et après le franchissement, il y a des tas de petits contrôles –par la Garde nationale, par l’armée, par la police, par on ne sait qui… C’est que cette zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie est particulièrement chaude. Le secteur est non seulement le lieu de toutes les contrebandes, petites et grandes, mais il sert aussi de refuge aux multiples groupes de guerrillas et de paracos (paramilitaires) qui officient en Colombie.

À première vue

Pimpinero à Cúcuta (Colombie)

"Pimpineros" à Cúcuta

De tout cela, on ne voit rien d’explicite. Tout semble à première vue normal. Mais une multitude de petits indices montrent bien qu’on se trouve dans un lieu bizarre. Exemple : les stations services situées au Venezuela sont presque toujours fermées, mais une multitude de voitures immatriculées au Venezuela, toutes aussi déglinguées les unes que les autres, sont patiemment alignées devant les pompes. Les conducteurs sont absents. À la prochaine livraison d’essence, ils apparaîtront de nulle part et la ronde se mettra en branle, jusqu’à épuisement des stocks. Les vieilles carcasses feront le plein, franchiront le pont, déchargeront leur précieux carburant du côté colombien, repasseront la pont, referont le plein, et ainsi de suite. L’essence ainsi collectée « légalement » sera revendue par des centaines de pimpineros (vendeurs d’essence en bidon) le long des routes colombiennes.

Tout ce petit jeu s’explique lorsque l’on sait que l’essence se vend à un prix 110 fois plus élevé (vous avez bien lu) en Colombie qu’au Venezuela -où, comme chacun sait, elle est la moins chère au monde ! Bénéfices garantis donc pour toute une chaîne de petits et grands trafiquants, souvent contrôlés par une mafia de l’essence.

Chemin de traverse

Pour varier les plaisirs, je ne me suis pas rendu à Cúcuta par la voie royale et classique San Cristóbal-San Antonio, mais par Puerto Santander, plus au nord. Il s’agit d’un chemin de traverse qui s’est révélé bien intéressant : de petites routes rurales étroites et mal renseignées mènent à un pont remarquable, le pont Unión. Remarquable, car il a une structure métallique anormalement solide (vu le gabarit des routes qui y mènent), et une seule voie de passage.

Le pont Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont de chemin de fer

Une recherche m’a fait découvrir qu’il s’agit d’un ancien pont de chemin de fer construit dans les années 20, lorsque les gouvernements colombien et vénézuélien décidèrent de construire une jonction entre les chemins de fer de Cúcuta et du Táchira. Et tout devient clair tout à coup : l’énorme bâtiment que l’on croise en venant du Venezuela n’est autre que l’ancienne gare et ses dépôts. Le passage étroit qui fait figure de rue principale du côté colombien suit l’ancien tracé de la voie de chemin de fer. La liaison ferroviaire a été désaffectée au début des années 1960 et le pont a été ouvert aux véhicules en 1989.

Le souk et le farniente

Le pont Unión franchit le río La Grita. D’un côté, c’est Boca del Grita et le Venezuela; en face, c’est Puerto Santander et la Colombie. Bien que la frontière et le pont ne constituent guère un obstacle pour la population locale, qui déambule librement d’une rive à l’autre, on constate des différences significatives entre les deux pays. Du côté colombien, c’est le souk, un vaste marché très animé qui s’étend le long de la rue principale, où l’on a l’impression que tout le monde vend de tout. Du côté vénézuélien, on est au contraire frappé par le calme qui règne, le farniente apparent des quelques habitants que l’on croise.

Pont Union entre Venezuela y Colombia (Puerto Santander)

Vue aérienne : la Colombie à gauche, le Venezuela à droite

Et on se prend à penser : serait-ce là l’expression de la quintessence de chacun des deux pays ? Une Colombie « libérale » où les plus pauvres doivent travailler pour survivre et où la débrouille quotidienne est nécessaire à l’existence. Un Venezuela « assisté » où chacun attend de l’État –plutôt patiemment, d’ailleurs– les solutions à sa vie, et où le travail apparaît plus comme un encombrement qu’une valeur. Les choses ne sont sans doute pas si simples, car en ce lieu tout se mélange : il y a sans doute des Vénézuéliens qui vendent des babioles sur le marché colombien, et des Colombiens qui vont se faire soigner gratuitement dans le dispensaire du côté vénézuélien. Il n’empêche, le contraste reste évocateur.

Épiphénomène

Tels sont quelques-uns des enseignements que j’ai pu tirer des quelques heures passées dans le pays frère, comme on dit au Venezuela. L’expression pays frère désigne d’ailleurs bien la réalité de cette frontière politique qui n’a rien de sociologique. En effet, une histoire et une culture communes ont réuni pendant des siècles les populations de part et d’autre de la frontière. Ce n’est pas une frontière instaurée plus ou moins artificiellement il y a moins de deux siècles, en 1830, qui, par un coup de baguette magique, va séparer des populations aux racines identiques.

Même si la politique fut (et reste) très différente de part et d’autre de la ligne, elle n’est ici qu’un épiphénomène avec lequel on pourra toujours s’accommoder.

Play Boy Venezuela, octobre 2010

Les dernières avancées de la cartographie numérique ne permettent plus d’en douter : le Venezuela est le pays sexuellement idéal. Jugez-en, mesdames, voici la carte mondiale de la taille des pénis en érection (basée sur des études scientifiques, non mais!) :

Carte mondiale de la grandeur des pénis

Et pour vous, messieurs, la carte mondiale des bonnets de soutien-gorge (un peu moins scientifique, les sources n’étant pas citées, désolé !) :

Carte mondiale de la grandeur des seins

Examinez attentivement :  le Venezuela (et sa voisine la Colombie, soyons grand prince) figurent en tête dans la catégorie pénis (de 16,10 à 17,93 cm) et en très bonne place dans la catégorie seins (bonnet D). Procédez maintenant au croisement des données (cela mériterait une nouvelle carte…) : Le Venezuela et la Colombie caracolent allègrement en tête du palmarès intégré. En effet, les pays dont les femmes ont les plus gros seins –Russie et pays scandinaves– ne peuvent concurrencer les deux pays latino-américains en matière de pénis. Le paradis sexuel, s’il existe, se trouve donc bel et bien dans ces deux pays du nord de l’Amérique du Sud !

Gros instruments

Vous me direz qu’il ne suffit pas d’avoir de gros instruments, il faut encore savoir en jouer, et vous avez raison. Les Vénézuéliens et les Vénézuéliennes sont-ils de bons musiciens ? Il en ont la réputation, au propre et au sexuel. Au propre je peux en attester ; au sexuel, je serai plus réservé, étant donné les tabous qui courent encore ici dans pas mal de têtes, la religion aidant. En effet, même s’il est peu pratiqué de façon formelle, le catholicisme –espagnol de surcroît– a imprégné les esprits et imposé ses règles morales, par dessus la liberté sexuelle dont faisaient preuve la plupart des ancêtres indigènes.

Vous me direz (et vous aurez encore raison) que la grandeur des instruments sexuels n’est pas le critère le plus important d’une sexualité épanouie. Bien vu. Sur ce point-là, effectivement, les Vénézuéliens ont encore beaucoup de chemin à faire. Le machisme ambiant détruit la grande majorité des relations –sexuelles et affectives– avant qu’elles n’aient le temps d’être matures. Les femmes sont les premières à en souffrir, bien entendu, mais la société dans son ensemble également, avec sa pléthore de familles monoparentales gérées par la seule mère.

Conclusion : très amusantes, les cartes ; très beau, le paradis sexuel théorique qu’elles définissent. Mais descendons sur terre, et surtout ne mesurons ni les pénis ni les seins, ils n’ont pas besoin d’être hénaurmes pour faire le bonheur !

Contrebande d'essence entre le Venezuela et la Colombie

Contrebande par voie fluviale

Le prix extrêmement bas de l’essence au Venezuela facilite évidemment la contrebande vers les pays voisins, en particulier vers la Colombie, où le précieux carburant coûte en moyenne 60 fois plus cher! S’agissant de trafic illicite, il est difficile de connaître les quantités ainsi passées en fraude. On l’évalue cependant à un million de litres par jour, de quoi alimenter une ville de plus de deux millions d’habitants.

Tous les moyens sont bons pour pratiquer cette exportation illégale, dont l’ampleur indique qu’elle bénéficie de l’appui d’autorités vénézuéliennes, en particulier dans les rangs de l’armée et de la garde nationale. Une mafia s’est formée, qui va du capo qui contrôle les opérations jusqu’au petit passeur, chargé de franchir la frontière à ses risques et périls. Car la répression, aussi, existe. Une chose est certaine : dans ce petit monde, il est clair que l’argent permet bien des accommodements.

L’opération

Comment se déroule l’opération? Il s’agit d’abord de dévier du carburant destiné aux stations-services vénézuéliennes pour le destiner à la contrebande. On parle ici de camions citernes entiers dont le contenu doit changer de destination. Avec des complicités officielles, et une rémunération suffisamment élevée, cela peut s’obtenir. Ainsi, on a pu détecter qu’une partie du carburant destiné à la centrale thermoélectrique Planta Táchira était systématiquement détourné vers la Colombie.

Le liquide doit ensuite être transvasé dans des barils de 200 litres (les pipas), qui seront les récipients utilisés pour franchir la frontière. Pour ce transport à haut risque, on devra prendre les caminos verdes, soit des pistes de terre ouvertes dans la forêt, soit la voie fluviale. Voyez ces vidéos amateurs qui montrent l’ampleur de l’opération (et sa difficulté) :

Ensuite, il faut stocker l’essence ainsi déviée dans des endroits clandestins. À titre d’exemple, en voici un :

De lieu en lieu, les manipulations continuent, jusqu’au marché final. Dans la vidéo suivante, on voit en particulier l’opération de remplissage des bidons de 20 litres, les pimpinas, qui seront mises en vente directement aux automobilistes.

La police colombienne peut sévir, et ce n’est pas sans danger, comme le montre cette vidéo en hommage à un policier tué alors qu’il contrôlait des trafiquants d’essence :

Mais une grosse partie de l’essence entrée en contrebande se vendra ouvertement le long des routes colombiennes proches de la frontière. Son prix ? La moitié de ce qu’elle coûterait dans une station-service colombienne, mais bien plus cher qu’au Venezuela. C’est qu’il faut payer les nombreux risques encourus pour la mener jusqu’au consommateur. Voyez ce reportage de CNN qui résume bien la situation :

Wayuu : une société matrilinéaire et matriarcale

Les Wayuu : une société matrilinéaire et matriarcale

On a beaucoup glosé ces derniers temps, dans le petit monde francophone, sur l’entrée du repas gastronomique des Français dans la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO. On a moins dit que la diète méditerranéenne y était aussi entrée.  Et on n’a pas dit du tout que 49 autres éléments ont été ajoutés à la liste cette année, dont quatre nécessitent une sauvegarde urgente.

Parmi ces 49 éléments, l’un concerne le Venezuela, bien qu’il ait été présenté officiellement par l’État voisin, la Colombie. Il s’agit du système normatif Wayuu, appliqué par le Pütchipü’üi (palabrero). Kesekça ?

Aire habitée par les Wayuu entre la Colombie et le Venezuela

Aire habitée par les Wayuu entre la Colombie et le Venezuela

Les Wayuu sont une ethnie qui vit dans la péninsule de la Guajira, un territoire que se partagent la Colombie et le Venezuela. Ils forment une communauté de 300 à 400.000 personnes (selon les sources) et parlent une langue encore bien vivante : le wayuunaiki. La société Wayuu  se structure à travers des clans matrilinéaires (Eiruküü), des autorités traditionnelles (Alaülayuu), des autorités spirituelles (Ouutsü) et des autorités morales (Pütchipü’üi).

Dans le clan, la fonction de Pütchipü’üi (ou palabrero) est exercée par l’oncle maternel. Elle consiste à rendre la justice communautaire devant une assemblée ouverte. Ce système original est précisément celui qui a été distingué par l’UNESCO pour faire partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. En quoi consiste-t-il ?

Le document de candidature présenté à l’UNESCO par la Colombie et la communauté Wayuu le décrit de cette manière :

Le système normatif Wayuu est l’ensemble des principes, des procédures et des rites qui régulent la conduite sociale et spirituelle des membres de la communauté Wayuu. Son application sociale devient effective à travers l’institution du Pütchipü’üi, connu aussi sous le nom de « Palabrero ». Le Pütchipü’üi agit comme un agent de contrôle social pour l’application de la justice, en recréant la parole et le savoir ancestral qui intègre les fondements de la vie spirituelle, mythologique et sociale Wayuu.

Le Pütchipü'üi ou palabrero

Le Pütchipü'üi ou palabrero

Le système normatif Wayuu s’inspire de la relation binaire du manque et de la compensation, de l’erreur et de la réparation, et dans l’équilibre qui correspond aux mandats ancestraux à l’ordre universel. Le « Palabrero » (Pütchipü’üi) a pour fonction de maintenir l’ordre social dans le monde Wayuu. Son travail contribue à l’équilibre social et il est une manifestation de l’autonomie et du droit propre. Le Pütchipü’üi est l’adorateur de la parole, du dialogue et de la persuasion en tant que forme pacifique de résolution des conflits.

Le Droit Wayuu (Sükuait’pa Wayuu), s’inspire des principes de réparation et de compensation. La justice Wayuu est restauratrice. Le principe fondamental est la reconnaissance du mal et le rétablissement des relations sociales à travers le paiement d’une indemnité. Dans la résolution des conflits, le lignage et la spiritualité Wayuu déterminent la gravité du mal et la valeur de la compensation. Le « Palabrero » interprète et applique dans son art la notion de l’ordre social, les paradigmes moraux, l’appartenance, et la valeur symbolique des éléments de l’univers culturel Wayuu. Sa présence centrale dans la dynamique sociale du monde Wayuu, représente l’équité et le dialogue en tant qu’outil efficace pour la paix.

Les femmes jouent un rôle majeur dans la société Wayuu

Les femmes jouent un rôle majeur dans la société Wayuu

La transcendance des connaissances du « Palabrero » constitue une manifestation de l’identité Wayuu par la langue maternelle, en tant que véhicule de la pensée ; la cosmovision à travers des mythes et des légendes ; la spiritualité, en tant que soutien du paradigme moral et social ; l’organisation sociale ; l’enracinement au territoire en tant qu’espace vital et culturel et l’économie traditionnelle exprimée dans la valeur symbolique des compensations.

Dans la tradition culturelle de l’ethnie, on souligne l’importance qu’a eue la femme dans la vie sociale et religieuse, où c’est elle qui est l’image protectrice du composant social et culturel, étant donné ses connaissances traditionnelles sur les origines et la correspondance avec la nature. À partir des travaux de la femme Ouutsü ou experte religieuse, on promeut la relation de l’humain avec le monde du naturel et du surnaturel. De cette manière, l’ordre social Wayuu se base sur un état désirable d’harmonie sociale et spirituelle entre la société, les individus et l’environnement naturel. Le « Palabrero » et la femme Ouutsü constituent la réserve morale et spirituelle de l’univers Wayuu.

Une vidéo illustre cette pratique (en langue wayuunaiki, sous-titres en espagnol) :

Nul doute que la reconnaissance du système normatif Wayuu comme patrimoine culturel immatériel aura pour effet de renforcer la culture traditionnelle Wayuu face à l’érosion constante dont elle fait l’objet de la part de la « modernité ». En effet, le caractère institutionnel du « palabrero » est sérieusement menacé par des facteurs comme l’adoption de modèles socio-économiques étrangers à la culture ; l’existence de moyens alternatifs de résolution de conflits ; la perte de la cohésion sociale dans les noyaux familiaux ; la détérioration de la spiritualité Wayuu ; et la crise de l’économie traditionnelle. Aussi un plan de sauvegarde de ce système a-t-il été élaboré en parallèle de la reconnaissance par l’UNESCO.

Il est à déplorer que le gouvernement vénézuélien soit resté largement en marge du processus, alors même que les Wayuu représentent plus de 50 % de la population autochtone du pays. Pire : à ce jour, le Venezuela ne compte encore aucun élément dans la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO. Pourtant, les manifestations qui mériteraient cette reconnaissance ne manquent pas dans le pays. Pendant ce temps, la Colombie, plus active, compte déjà six éléments dans la liste.

Cette absence de préoccupation pour la sauvegarde du patrimoine national, fût-il immatériel, s’inscrit malheureusement dans une longue tradition de laisser-aller propre aux gouvernements qui se sont succédés depuis des décennies au Venezuela.

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>> Pour en savoir plus sur la société Wayuu, visionnez une série de vidéos sur Youtube (la plupart sont en espagnol)
>> Pour en savoir plus sur le système normatif Wayuu, consultez le dossier de candidature présenté à l’UNESCO :
Dans la jungle avec les FARC

Dans la jungle avec les FARC (photo: Time)

À propos des relations tendues entre le Venezuela et la Colombie, sur fond de campements rebelles, je ne voudrais pas en rester à mon précédent article À la recherche des camps rebelles, qui ne fait que (littéralement) survoler la question –comme le fait d’ailleurs généralement la presse internationale.

Car quel est finalement le problème de fond dans toute cette affaire? Ce n’est pas la présence de groupes irréguliers colombiens au Venezuela, que tout le monde reconnaît –au moins entre les lignes. Mais c’est la protection et l’appui supposés qu’accorderait Hugo Chávez aux membres des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN) présents sur le territoire vénézuélien.

Protection ou laisser faire?

Protection et appui, cela reste à prouver. Laisser-faire et passivité, cela semble plus proche de la réalité. Mais que pourrait faire d’autre Hugo Chávez? Lancer ses troupes contre toutes les forces irrégulières venues de Colombie (car il n’y a pas que les FARC et ELN, il y a aussi les paramilitaires, les narcos, les truands de droit commun…) le long d’une frontière de plus de 2200 kilomètres, de surcroît pratiquement inhabitée sur 90 % de sa longueur? Une véritable gageure logistique et militaire.

Colombie : zone sous l'influence des FARC

Zone sous l'influence des FARC (en jaune)

Ce serait demander beaucoup à l’armée vénézuélienne, qui n’est pas particulièrement entraînée pour mener une épuisante guerre de guerrilla. Ce serait demander beaucoup également à la population vénézuélienne, qui n’est sans doute pas prête à accepter une “sale guerre” dont il serait difficile de se dépêtrer, avec toutes les pertes humaines que cela impliquerait.

Et puis d’ailleurs, pourquoi l’armée colombienne, beaucoup mieux entraînée et aguerrie, ne fait-elle pas la police de son côté de la frontière, dans le but d’empêcher les infiltrations vers le Venezuela? Tout simplement parce qu’elle n’en a pas les moyens : le territoire est trop vaste pour pouvoir être contrôlé efficacement. Pourquoi alors demander au voisin vénézuélien de faire le nettoyage à sa place?

Un conflit colombien

Soyons directs : le conflit est colombien et doit se résoudre en Colombie. Et la solution au conflit n’est pas militaire, mais politique. C’est ce qu’a clairement signifié Hugo Chávez quand il a demandé aux guerrillas colombiennes, le 23 juillet dernier, de reconsidérer leur stratégie de lutte armée, affirmant qu’il ne s’agit pas dans les conditions actuelles d’une option viable pour arriver au pouvoir. Ce n’était pas la première fois qu’il exprimait cette opinion : il l’avait déjà fait en juin 2008, peu avant la libération d’Ingrid Betancourt.

Face aux pressions du gouvernement colombien, centrées sur la question purement militaire et répressive, Hugo Chávez propose aux FARC une révision de leur stratégie armée dans le but de remettre les choses à leur juste place : c’est aux Colombiens qu’il revient de trouver une solution politique à leur conflit.

L’intervention n’est pas restée sans effet. Dès le 29 juillet, les FARC, saisissant la balle au bond, proposent à Juan Manuel Santos, président élu de Colombie –qui entrera en fonction le 7 août prochain–, de converser et de dialoguer : « Ce que nous proposons aujourd’hui, une fois de plus, c’est de discuter (…). Nous sommes toujours attachés à la recherche de solutions politiques. Nous souhaitons que le gouvernement qui va prendre ses fonctions réfléchisse et cesse de mentir au pays », déclare Alfonso Cano, principal chef des FARC, dans une vidéo publiée sur Youtube.

Nouvelles perspectives

En fait, l’épisode tout entier, depuis la dénonciation de la Colombie devant l’OEA jusqu’à la proposition des FARC, est à replacer dans le contexte de la succession présidentielle en Colombie, qui pourrait ouvrir de nouvelles perspectives dans la région après les huit années de politique de bras de fer menée par le gouvernement Uribe.

"No más FARC": manifestation anti-FARC dans les rues de Cali

Manifestation anti-FARC dans les rues de Cali

Ainsi, il ne fait aucun doute qu’Álvaro Uribe, partisan de la méthode forte et d’une stratégie uniquement militaire, a voulu faire son baroud d’honneur quelques jours avant de quitter ses fonctions. Par ses accusations portées sur le Venezuela, il a voulu aggraver artificiellement la situation dans le but de forcer son successeur à poursuivre la politique musclée qui était la sienne. Les FARC, de leur côté, pensent pouvoir profiter de la transmission de pouvoir afin d’infléchir cette politique dure et d’entrer en conversation avec le nouveau président.

Toute la question est donc de savoir comment va réagir Juan Manuel Santos une fois qu’il exercera ses fonctions. S’en tiendra-t-il aux conseils de son « ami » Uribe, dont il fut, ne l’oublions pas, le ministre de la Défense zélé? Ou bien ouvrira-t-il une nouvelle ère qui pourrait, après plus de cinquante années de guerre civile, ouvrir la voie à une réconciliation nationale en Colombie?

Pour se lancer dans la seconde voie, le nouveau président colombien doit bien entendu être prêt à faire des concessions. Si finalement une solution politique est trouvée, alors –et alors seulement– les campements rebelles au Venezuela appartiendront au passé.

La frontière Colombie-Venezuela

La frontière entre la Colombie et le Venezuela et l'emplacement des camps rebelles (marques rouges), selon les coordonnées fournies par les autorités colombiennes

Le 22 juillet dernier, l’ambassadeur de Colombie auprès de l’Organisation des États américains (OEA) dénonçait la présence “active” de rebelles colombiens des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et de l’Armée de libération nationale (ELN) au Venezuela. À l’appui de ses affirmations, il présentait une série de “preuves” : photos, vidéos, coordonnées des campements, etc. Réponse du berger à la bergère, Hugo Chávez a aussitôt annoncé la rupture des relations de son pays avec la Colombie et mis son armée en état d’alerte maximal.

Vendredi 30 juillet, le président vénézuélien est revenu sur l’affaire. Répondant aux accusations de la Colombie, il a affirmé que l’armée vénézuélienne avait inspecté, sans rien trouver, les sites dont les coordonnées avaient été données par Bogotá. « Nous avons effectué un vol à la recherche des endroits indiqués (…) À l’une des coordonnées signalées, il y a une pierre. J’ai dit aux camarades de soulever la pierre, peut-être y a-t-il un tunnel en dessous », a ironisé le président vénézuélien. À une autre coordonnée, il n’y avait rien d’autre qu’une maison abandonnée.

Et dans Google Earth ?

Sans disposer des moyens techniques et logistiques de Hugo Chávez, je me suis pris au jeu et j’ai recherché les endroits signalés par la Colombie à l’aide de Google Earth ! Autant dire d’emblée que je n’ai rien trouvé non plus. Voici néanmoins les résultats de ma recherche.

Les trois premières coordonnées présentées par la Colombie (10°41′52″N – 72°29′39″O , 10°41′16″ N – 72°30′47″O et 10°40′42″N – 72°32′03″O) se trouvent toutes dans la même région : dans la péninsule de la Guajira, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau à l’ouest de Maracaibo et à une vingtaine de kilomètres de la frontière colombienne (ligne jaune sur l’image).

Les trois premières coordonnées vues depuis une altitude de 236 km...

Si l’on se rapproche, on obtient ceci :

Camps rebelles: coordonnées présentées par la Colombie

... et depuis une altitude de 11 km

Comme on le voit, la faible définition de l’image satellitale et la présence de nuages ne permettent pas de voir ce qui se trouve aux endroits indiqués par les autorités colombiennes. Peine perdue !

La quatrième coordonnée fournie par la Colombie (7º7′47”N – 71º58′57” O) se trouve dans une autre région : dans l’état Apure, au sud-sud-ouest de la localité de El Nula, et à seulement 11 km de la frontière colombienne (ligne jaune sur l’image).

4e coordonnée fournie par la Colombie

La 4e coordonnée vue depuis une altitude de 74 km...

4e coordonnée fournie par la Colombie

... et depuis une altitude de 670 mètres

Cette dernière photo satellitale date du 2 janvier 2006. Elle permet de distinguer clairement une présence et une activité humaine sur les lieux : une clairière et une maison. Serait-ce la maison abandonnée dont parle Hugo Chávez? Il y a au moins un indice concordant entre cette recherche effectuée sur Google Earth et les déclarations du président vénézuélien.

Quoi qu’il en soit, on reste Gros-Jean comme devant : rien ne prouve que cet endroit ait été occupé par de quelconques guerrilleros. Du reste, si c’était le cas, ils auraient déjà filé depuis longtemps…

Voyages de Jules Crevaux en Amazonie (1876-1881)

Carte des voyages de Jules Crevaux en Amazonie, avec notamment l'itinéraire de l'expédition en Colombie et au Venezuela de 1880-1881

Jules Crevaux (1847-1882) n’est pas tout à fait un explorateur comme les autres. On l’a surnommé « l’explorateur aux pieds nus », non pas qu’il ait fait toutes ses expéditions déchaussé, mais parce qu’il était un partisan du voyage léger. Pas de  lourdes bottes militaires, mais des chaussures légères, qu’il lui arrivait d’abîmer ou d’égarer, l’obligeant à poursuivre la route avec les moyens du bord, parfois pieds nus. Pas non plus d’équipements lourds et encombrants.

Il n’emportait avec lui que l’indispensable : « deux chemises, un hamac, une moustiquaire, des vivres pour quelques jours, quelques instruments ». Il ne se faisait accompagner que de quelques porteurs –des Noirs, généralement– et engageait au besoin quelques guides indiens connaisseurs de la région traversée. Il n’était pas non plus toujours armé, ce qui témoignait d’une certaine audace en ces lieux inconnus.

Libre et léger

Jules Crevaux

Jules Crevaux

Ses expéditions n’avaient donc que peu de rapports avec les lourdes expéditions quasi militaires qui étaient la règle en ce 19e siècle colonisateur. Seules deux d’entre elles, en Guyane et en Argentine, ont d’ailleurs été financées par les pouvoirs publics. Les autres ont été payées de ses propres deniers.

Cet explorateur libre et léger choisissait généralement lui-même ses objectifs d’expédition, ou profitait d’occasions qui se présentaient à lui, laissant une juste place à l’improvisation. Contrairement à la plupart de ses pairs, il ne servait pas nécessairement les intérêts coloniaux de la France et optait systématiquement pour des parcours qui n’avaient jamais été explorés : les passages entre la Guyane et l’Amazone, entre l’Amazone et les Andes, entre les Andes et l’Orénoque.

Folle aventure

L’Orénoque, justement. Il parcourut le grand fleuve vénézuélien de San Fernando de Atabapo à son delta, au terme d’une expédition de plus de 5000 kilomètres qui lui fit d’abord remonter, en Colombie, le río Magdalena. Il traversa ensuite les Andes à la hauteur de Neiva pour redescendre, sur le versant oriental, le río Guaviare. Une folle entreprise réalisée sur une embarcation rudimentaire, qui avait été construite pour l’occasion en bois de balsa.

Alors que beaucoup d’explorateurs se contentaient de remettre leur rapport de voyage à des sociétés scientifiques ou aux pouvoirs publics qui les avaient financés, Jules Crevaux s’est préoccupé de à diffuser ses récits à un plus vaste public. C’est ainsi qu’il publia de longs articles abondamment illustrés dans la revue Le Tour du monde, sorte de National Geographic de l’époque. C’est le cas, notamment, du voyage d’exploration à travers la Nouvelle-Grenade (la Colombie) et le Venezuela, dont le récit est publié dans le numéro du 1er semestre 1882 de cette revue.

Jules Verne et Tintin

Jules Crevaux, explorateur

Une vision positiviste

Ses passionnants récits de voyages inspirèrent Jules Verne, qui le cite dans son roman Superbe Orénoque, ainsi que Hergé, le créateur de Tintin, toujours à l’affût d’une bonne documentation pour rendre les aventures de son héros aussi réalistes que possible.

Dans ses écrits, Jules Crevaux n’échappe évidemment pas aux travers de son époque et notamment à la vision colonialiste dominante : les Noirs sont des nègres, les Indiens sont des sauvages, les Blancs sont des civilisateurs. Nous sommes en pleine période de positivisme scientifique et Jules Crevaux, médecin de profession, n’échappe pas à l’influence de ce courant de pensée. Il n’en reste pas moins que, fin observateur tant des hommes que de la nature, il offre toujours une vision pleine d’intérêt sur ce qu’était l’Amazonie à la fin du 19e siècle : un territoire pratiquement vierge de toute influence occidentale.

Obsession de la mort

Au cours de ses derniers voyages apparaît chez lui une certaine obsession de la mort. Il est vrai qu’il a souvent fréquenté cette dernière, entre fièvres, blessures et dangers de toutes sortes qu’il a dû affronter au long de ses expéditions. S’éloignant des descriptions botaniques et ethnographiques de ses premiers voyages, il commence à collectionner des crânes, n’hésitant pas pour ce faire à profaner des cimetières indiens. Il se fait plus sombre, plus distant, moins passionné.

Était-ce là une prémonition? Jules Crevaux est mort à l’âge de 45 ans dans l’exercice de sa mission d’explorateur, lors d’un dernier voyage dans les confins méridionaux de l’Amazonie. Tandis qu’il explorait le río Pilcomayo, entre Bolivie, Paraguay et Argentine, il fut tué, puis dévoré, par des indiens de l’ethnie Toba.

Il y avait décidément du tragique dans ce personnage hors du commun.

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