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Cinéma du Venezuela: la Hora Cero

La Hora Cero, de Diego Velasco (2010)

On ne peut pas dire que c’est un “grand cinéma”, comme l’est, actuellement, le cinéma iranien. Mais le cinéma vénézuélien a parcouru son petit bonhomme de chemin depuis que, le 28 janvier 1897 (seulement deux ans après la première projection des frères Lumière en France !) , furent présentés au Théâtre Baralt de Maracaibo les deux premiers films vénézuéliens : Célebre especialista sacando muelas en el Gran Hotel Europa et Muchachos bañándose en la laguna de Maracaibo.

Il faudra cependant attendre 1916 pour que Enrique Zimmerman réalise le premier long métrage de fiction dont on ait connaissance : La Dama de las Cayenas o pasión y muerte de Margarita Gutiérrez. Huit ans plus tard, en 1925, on filme La Trepadora, adaptation du roman homonyme de Rómulo Gallegos, qui paraît la même année À la fin des années 20, le cinéma vénézuélien connaît un regain de popularité, et profite de l’installation de laboratoires nationaux, à Maracay, et de studios à Barquisimeto.

Premier film sonore

Après quelques tentatives en 1934 avec La Venus de Nácar, le premier film sonore sort en 1938 : c’est le court métrage Taboga, suivi la même année par le long métrage El Rompimiento, de Antonio Delgado Gómez.

À la fin des années 30, Rómulo Gallegos crée les studios Ávila à Caracas et au début des années 40, Guillermo Villegas Blanco fonde l’entreprise Bolívar Films, toujours en activité de nos jours. Celle-ci établit des alliances avec des maisons de production mexicaines et argentines. Ces coproductions marquent le début du cinéma industriel dans le pays. Le film le plus connu de cette époque est La Balandra Isabel llegó esta tarde, de Carlos Hugo Christensen, qui remporta le prix à la meilleure photographie au Festival de Cannes de 1951.

Araya, de Margot Benacerraf

Araya, de Margot Benacerraf

En 1959, le documentaire Araya de Margot Benacerraf partage avec Hiroshima, Mon Amour de Alain Resnais (excusez du peu !) le prix de la Critique au Festival de Cannes. C’est la plus haute reconnaissance obtenue par le cinéma vénézuélien jusqu’à ce jour.

Les années 70 se caractérisent par l’apparition d’un cinéma à contenu social. C’est le Nuevo Cine Venezolano, qui connaît un boom en 1973, avec le film Cuando quiero llorar, no lloro de Mauricio Walerstein, basé sur le roman de Miguel Otero Silva, qui connaît un succès public sans précédent. Dans la même veine, sont produits les films de Román Chalbaud (El pez que fuma) et Clemente de la Cerda (Soy un Delincuente).

Ce courant continue dans les années 80 avec des films comme Macu, la mujer del policía de Solveig Hoogesteijn et Homicidio Culposo de César Bolívar. Le cinéma vénézuélien rencontre alors le succès auprès du public national, avec des films tels que La graduación de un delincuente, Macho y hembra, Ya-Koo, Oriana, El atentado et Más allá del silencio. Mais la crise financière que connaît le pays met un frein à cette expansion.

Deux genres principaux

Dans les années 90, deux films se détachent et obtiennent plusieurs prix internationaux : Jericó de Luis Alberto Lamata et Disparen a Matar de Carlos Azpúrua. En 1994, est promulguée la Loi de cinématographie nationale, qui établit la création du Centre national autonome de cinématographie. Dans les premières années, la production reste faible : retenons surtout le film Sicario (1995). Mais à terme, la loi offre un socle plus solide au développement du cinéma national.

Zamora, de Román Chalbaud

Zamora, de Román Chalbaud

Dans les années 2000, deux genres monopolisent la majorité des productions vénézuéliennes : le film historique, avec deux films sur le précurseur de l’indépendance Francisco de Miranda, un film sur le révolutionnaire du 19e siècle Ezequiel Zamora, un autre sur le Caracazo , la révolte populaire de 1989 (ces deux derniers de Román Chalbaud) ; et le film d’action et de violence, dont le meilleur représentant est Secuestro Express de  Jonathan Jakubowicz, qui fut distribuée mondialement par Miramax. La création d’une société de production gouvernementale, la Villa del Cine, favorise les tournages à contenu patriotique, politique et social, tandis que la situation d’insécurité du pays inspire des films ultra-violents, sur fonds de délinquance et de drogue.

On en est là : un cinéma qui aurait avantage à améliorer ses techniques (surtout le son, souvent déficient), à opter pour des scénarios plus créatifs et à s’affirmer au travers d’un langage propre, qui ferait sa marque. En attendant, on se contentera de ce bon cinéma national, qui a peu de chances, tel quel, de percer, sauf exception, à l’international.

[Texte inspiré de l'article Cine de Venezuela, dans le Wikipedia en espagnol]

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On peut trouver sur Youtube plusieurs long métrages vénézuéliens en version intégrale (je ne sais si c’est légal ou non, mais ils sont là jusqu’à nouvel ordre). Ils sont bien entendu en espagnol. En voici quelques-uns :

[Mise à jour du 14-09-2011 : La plupart des films ont déjà été retirés de Youtube, pour atteinte aux droits d'auteurs. Les auteurs resteront donc dans l'oubli, sans doute non par volontè propre, mais par celle des producteurs :-(  Pitoyable!]

La Balandra Isabel llegó esta tarde, de Carlos Hugo Christensen (1949)

Caín adolescente, de Román Chalbaud (1959)

Canción mansa para un pueblo bravo, de Giancarlo Carrer (1976)

El pez que fuma, de Román Chalbaud (1977)

Soy un delincuente, de Clemente de la Cerda (1977)

Carmen, la que contaba 16 años, de Roman Chalbaud (1978)

País portátil, de Iván Feo y Antonio Llerandi (1979)

Compañero de viaje, de Clemente de la Cerda (1979)

Ya Koo, de Franco Rubartelli (1984)

Macho y hembra, de Mauricio Walerstein (1984)

Díles que no me maten, de Freddy Siso (1985)

Oriana, de Fina Torres (1985)

En Sabana Grande siempre es de día, de Manuel de Pedro (1988)

Jericó, de Luis Alberto Lamata (1990)

Amaneció de golpe, de Carlos Azpúrua (1998)

Manuela Saenz, la libertadora del Libertador, de Diego Rísquez (2000)

Zamora, film de Roman Chalbaud

Une scène de « Zamora », film de Román Chalbaud (2009)

L’édition 2010 du Festival de Cannes se termine. Les palmes de tous acabits sont attribuées. Bravo.

Il n’y a pourtant pas que les palmes. C’est du moins ce que doivent se dire les participants vénézuéliens au festival, qui ont été plus que discrets cette année. Il est vrai que la cinématographie vénézuélienne ne se distingue généralement pas par son extrême originalité. Même s’ils participent régulièrement à des festivals, peu de films vénézuéliens ont connu une carrière internationale, les derniers en date étant Secuestro Express (2005) et Cyrano Fernández (2007).

Et pour cause : les thèmes sont le plus souvent redondants (la violence, la marginalité), les scénarios s’avèrent plutôt pauvres, les acteurs ont tous les tics des telenovelas, la technique est quelquefois déficiente et les moyens sont limités. Difficile avec cela de faire du grand cinéma, comme peut l’être (pour prendre l’exemple d’un pays aux dimensions comparables) le cinéma iranien.

Présence limitée

libertador morales

Libertador Morales, d'Efterpi Charalambidis

D’où cette présence limitée au Festival de Cannes. Cette année, deux long-métrages vénézuéliens produits en 2009 ont été projetés à Cannes, dans une quelconque section du festival (bien que non identifiée dans le programme officiel) : Zamora, de Román Chalbaud, et Libertador Morales, El Justiciero, d’Efterpi Charalambidis.

Le premier, réalisé par le doyen des cinéastes vénézuéliens, est une fresque historique relatant la lutte d’Ezequiel Zamora, qui prit la tête d’une révolte paysanne égalitariste au milieu du 19e siècle. Le second est l’histoire d’un mototaxista (un taximan à moto) dans le Caracas contemporain. L’un et l’autre ont été produits par la Fondation Villa del Cine, la nouvelle structure de production cinématographique mise en place par le gouvernement de Hugo Chávez.

Du côté des courts-métrages, la production Martes 13, de Domingo Olavarría, a été sélectionnée pour être projetée dans l’espace professionnel Short Film Corner.

Enfin, Lucía, long métrage en préparation de Rubén Sierra Salles, a été l’invité officiel de Cinéfondation, institution dont l’objectif est d’appuyer les jeunes cinéastes. Le jeune réalisateur vénézuélien, qui avait déjà reçu une bourse du Fonds d’aide au développement du scénario dans le cadre du Festival international de cinéma d’Amiens, a participé à l’Atelier du Festival de Cannes.

Téléfilm explosif

Ilich Ramírez Sánchez, dit "Carlos"

Ilich Ramírez Sánchez, dit "Carlos"

Mais le Vénézuélien qui a le plus fait parler de lui dans le festival de cette année ne se trouvait pas à Cannes. Il était plutôt emprisonné à la maison centrale de Poissy ! Il s’agit ni plus ni moins d’Ilich Ramírez Sánchez, alias Carlos ou Le Chacal, le fameux terroriste international qui défraya la chronique dans les années 1970 et 1980. Le 19 mai était en effet projeté au Festival, hors compétition, Carlos, le (télé)film explosif d’Olivier Assayas : une fresque de plus de cinq heures produite pour la télévision, -ce qui en soi provoqua déjà des remous dans un festival qui se targue de promouvoir le pur cinéma.

Cependant, la vraie controverse n’était pas là : elle se trouvait du côté d’Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos, qui, depuis sa prison, envoya le film aux gémonies. Sur la base du scénario, qu’il a lu, il affirme ne pas se reconnaître du tout dans le personnage présenté à l’écran : « Ce personnage n’a pas de rapport avec moi. On découvre un alcoolique drogué qui ne passe son temps qu’à tuer des gens et à se payer des femmes. On nous présente des attaques commandos complètement ridicules… Jamais les choses ne se font comme ça. Ce qui est présenté s’oppose à toutes les règles de combat ».

Dans la foulée, Carlos dénonce plusieurs inexactitudes historiques dans le scénario : la fameuse prise d’otages de l’Opep à Vienne en 1975 ne lui aurait pas été commanditée par l’ex-président irakien Saddam Hussein, comme le présente le film, mais par le dirigeant libyen Mouammar Kadhafi. D’autre part, Carlos affirme qu’il n’a jamais rencontré en 1978 le chef du KGB, Iouri Andropov, qui, selon le scénario du film d’Olivier Assayas, lui aurait donné comme mission de tuer le président égyptien Anouar el-Sadate.

Edgar Ramírez dans "Carlos", d'Olivier Assayas

Edgar Ramírez dans "Carlos", d'Olivier Assayas

Comme on peut le voir, Ilich Ramírez n’est pas content du film, même s’il n’en a vu que les « extraits diffusés à la télévision ». Il a même écrit une lettre pleine de pathos à celui qui interprète son personnage dans le film. Celui-ci, ironie du sort, est également Vénézuélien et s’appelle aussi Ramírez ! Il s’agit d’Edgar Ramírez, un acteur que l’on avait déjà vu dans Cyrano Fernández, où il tenait avec brio le rôle principal. Interpelé, l’acteur ne répondra pas à son homonyme emprisonné…

Tout cela, finalement, ce n’est que du buzz pour faire monter la tension autour du film d’Olivier Assayas. Comme il se doit, la presse, plus people que sérieuse, s’est emparée du sujet en allant interviewer dans sa prison le personnage mythique qu’est Carlos, histoire de réveiller les vieilles peurs qui dorment en nous… et de nous faire aller voir le film.

Les Vénézuéliens à Cannes, c’était donc cela : les quelques représentants officiels présents sont restés dans l’ombre la plus profonde, tandis qu’est sorti de son trou celui qu’on n’attendait plus, Carlos en chair et en os. Il est vrai qu’il est l’un de ces personnages mythiques qui font encore trembler dans les chaumières de France, de Navarre et d’ailleurs. Beau sujet de film, donc.

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Pour en savoir plus :
> La bande-annonce du film Carlos, d’Olivier Assayas

> L’interview d’Olivier Assayas à propos de son film “Carlos”, dans Le Monde
> La lettre d’Ilich Ramírez Sánchez (“Carlos”) à son homonyme Edgar Ramírez
> Le reportage radio de RTL sur le film Carlos d’Olivier Assayas (avec interview du réalisateur et de Carlos lui-même) :

Affiche du film Dona BarbaraDoña Bárbara, le roman de l’écrivain vénézuélien Rómulo Gallegos dont je parlais dans mon billet précédent, a été porté au grand écran dès 1943. C’est Rómulo Gallegos lui-même qui en a signé le scénario. La mise en scène a été confiée au réalisateur Fernando de Fuentes, un pionnier du cinéma mexicain.

Quant au rôle de Doña Bárbara, il a été assigné à María Félix, dans des circonstances assez abracadabrantes. Une actrice avait déjà été choisie par les producteurs lorsque María se présenta à un dîner auquel était invitée toute l’équipe du film. À peine vit-il María que Rómulo Gallegos se leva et s’écria : « C’est elle la Doña Bárbara de mon roman ! ». María Félix emporta le rôle.

Le film remporta un gigantesque succès et marqua la carrière de María Félix, à tel point que dorénavant on la surnomma la Doña.

Orgueil à toute épreuve

Pour le rôle, María Félix avait contre elle son jeune âge : dans le film, elle devait être la mère de Marisela, une jeune fille d’une vingtaine d’années. Mais qu’importe : elle avait effectivement tout ce qu’il fallait pour interpréter le rôle de Doña Bárbara, en particulier un orgueil et une sûreté de soi à toute épreuve! Si vous en doutez, regardez cet extrait d’un programme télévisé dans lequel elle raconte les circonstances du tournage de Doña Bárbara, le troisième film de sa carrière. (La conversation est en espagnol, mais la psychologie de la personne transpire rien que par l’image!).

Le film est devenu un classique du cinéma latino-américain. Il passe encore régulièrement sur les écrans de télévision. Mais il semble ne plus être disponible en DVD, s’il l’a jamais été. Il ne se trouve pas non plus en intégralité sur Internet. Je l’ai cependant déniché, découpé en séquences de quelques minutes chacune, sur l’inévitable Youtube. Alors, si vous voulez savoir à quoi ressemble un film mexicain des années 1940, je vous propose de le visionner ci-dessous. Ceux et celles qui ne pratiquent pas l’espagnol se contenteront d’en voir quelques scènes. Si vous connaissez l’espagnol, vous pourriez être capturé, malgré les longueurs propres au cinéma de l’époque, par ce drame exemplaire qui se déroule dans les llanos du Venezuela.

Cyrano de Caracas

Cyrano Fernández

Cyrano Fernández

Il s’appelle Cyrano. Cyrano Fernández. Il ne vient pas de Bergerac, mais de Caracas. Il est le héros du dernier film d’Alberto Arvelo.

Un héros tout ce qu’il y a de plus classique, mélange de Robin des Bois et de Cyrano de Bergerac (bien entendu). C’est un petit malfrat redresseur de torts, violent par obligation, et poète à ses heures. Petite différence par rapport à Bergerac : il vit dans un énorme barrio [bidonville] de Caracas, dédale infini de ruelles inhospitalières, jungle urbaine par excellence. Là est son royaume, là est son combat.

Le récit est assez conventionnel. L’extrême violence, parfois exagérée, de certaines scènes parvient à peine à brouiller un scénario trop téléguidé, trop attendu. La référence à Cyrano de Bergerac y est évidemment pour quelque chose. Comme celui d’Edmond Rostand, le Cyrano de Caracas se trouve embarqué secrètement au cœur d’un triangle amoureux. Comme son modèle, il souffle ses vers à Cristian, qui les répète maladroitement à Roxana; il écrit à cette dernière des lettres enflammées qu’il signe du nom de son rival. Et lui aussi, au bout de mille péripéties, meurt dans les bras de Roxana, au moment même où celle-ci découvre -enfin!- son amour pour elle.

Un archétype puissant

Roxana

Roxana

Pas de surprise, donc, du côté du scénario (du moins pour nous, car peu de spectateurs vénézuéliens ont sans doute cette référence au Cyrano d’origine). Mais l’effet recherché est ailleurs. Il se trouve dans l’archétype que représente Cyrano, transporté ici dans le Caracas des pauvres et des exclus, avec tout le poids que cela peut représenter : une force morale dans le barrio, un idéaliste qui se bat pour la justice sociale, un poète amoureux du beau, un rêveur au milieu du désastre quotidien. Le choc est exemplaire. Le coup pourrait porter.

Car dès le début du film, le ton est donné. Un impressionnant survol des bidonvilles infinis de Caracas nous révèle que le barrio, plutôt que Cyrano lui-même, est le véritable héros du film. Car, tel un être humain, le barrio vit, respire, s’essoufle, se bat, se perd, se prend à rêver… Tout au long du film, Alberto Arvelo nous offre des images rares de la vie dans cet univers fermé et méconnu, filmées de main de maître par Cesary Jaworsky.

Renversement de perspective

Le barrio devient subitement beau, positif, avec son esthétique faite de violences, de chaos, de solidarités et de génie populaire. Un lieu de vie aux antipodes de l’image d’Épinal -chargée de craintes et de terreurs- qui est généralement véhiculée, notamment dans les bonnes familles de Caracas. Voilà de quoi s’identifier à lui. Voilà surtout de quoi, si l’on y vit, en être fier! Petit renversement de perspective -qui s’inscrit parfaitement dans le Venezuela de Chávez.

Rio de Janeiro avait son Orphée (Orfeu Negro, de Marcel Camus, en 1959). Voici que Caracas a son Cyrano. Il n’y a pas à dire, il en avait bien besoin!

» Le film Cyrano Fernández a été présenté au récent festival “Cinémas et cultures d’Amérique latine” de Biarritz. Il pourrait donc bénéficier d’une sortie prochaine dans les salles françaises. En attendant, en voici la bande-annonce (en espagnol, s.-t. anglais) :
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