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Approches des représentations sociales et symboliques au Venezuela : tel est le titre (savant) du séminaire qu’organise le Groupe d’études interdisciplinaire sur le Venezuela (GEIVEN), à Paris, à raison d’une séance par mois jusqu’en mai. L’événement est assez rare pour qu’on le signale et qu’on en donne les détails. Voici donc les séances programmées cette année :

Vendredi 20 janvier 2012, 17h-19h

  • Marion DESCHAMPS (M2R Science Politique, Paris3 IHEAL-CREDA), Les milices bolivariennes.
  • Thomas BRISSET (3a Doctorat Science politique, IEP Paris) Les partis politiques bolivariens au Venezuela: de l’antipolitique à l’innovation partisane.

Jeudi 23 février 2012, 17h-19h

  • Cantaura ANDRIEUX (M1-S1, Science de religions et société, EHESS), La Santeria comme objet de représentation dans le cinéma vénézuélien.
  • Anabel Fernandez QUINTANA (Doctorante EHESS), L’autre Histoire du Venezuela : Métamorphoses du passé dans le culte de Maria Lionza.

Vendredi 23 mars 2012, 17h-19h

  • María Fernanda GONZALEZ, (Post-doc, Paris Est Créteil), Analyse des discours de Chávez et Uribe (lexicométrie et Sciences du langage).
  • Clémentine BERJAUD, (3a Doctorat Science Politique, Paris1), Donner du sens aux discours d’Hugo Chavez : étude des pratiques de politisation ordinaire.

Vendredi 20 avril 2012, 17h-19h

  • Flor BELTRAN -à confirmer- (Diplôme de l’EHESS), Analyse des dynamiques sociopolitiques au Venezuela
  • Paula VASQUEZ LEZAMA (Post-doc Sociologie politique EHESS), Aide publique humanitaire et mission révolutionnaire. Les sinistrés du Venezuela.

Vendredi 25 mai 2012, 17h-20h. Séance de clôture. 

De 17 à 19h :

  • Jessica BRANDLER-WEINREB (4a Doctorat Socio-Anthropologie, Paris3 IHEAL-CREDA), Maternité politique et participation locale : effets et évolution de la transition participative au Venezuela. (Consejos Comunales, milieu rural et urbain, Mérida et Valencia).
  • Adriana RAUSSEO (M2R Sociologie, Paris3 IHEAL-CREDA), La participation politique des femmes : stratégie de lutte contre les violences de genre : Le cas du Movimiento de Mujeres Manuelita Saenz MOMUMAS à Petare au Municipe Sucre du Venezuela.

De 19 à 20h :

Les organisateurs du séminaire invitent les intervenant.e.s à participer à un débat général qui reprendra les grands thèmes et les divers questionnements qu’ils et elles auront soulevés pendant l’année. Séance ouverte au public.

Le séminaire aura lieu à l’Institut des Amériques (Salon des Amériques, 8ème étage) au 175 rue de Chevaleret, Paris 13e (Métro : Chevaleret). Si vous êtes intéressé, il est nécessaire de confirmer votre présence par séance en écrivant à geiven.org.@gmail.com.

Comme on peut le voir, le séminaire du GEIVEN accueille différents membres du groupe –chercheur(e)s, doctorant(e)s, étudiant(e)s de toutes disciplines faisant du Venezuela leur objet ou terrain d’étude– pour présenter leurs recherches récentes ou en cours dans un cadre pluridisciplinaire et dans un dialogue multi-niveaux. Il accueille également d’autres chercheurs et chercheuses travaillant sur le Venezuela.

À ne pas manquer donc si vous désirez ne pas vous en tenir aux informations journalistiques et voulez être informé en profondeur sur le Venezuela.

Quant à nous qui sommes loin, nous espérons que les communications seront mises à la disposition du public sur Internet.

Pour plus d’informations, consultez la page du séminaire sur http://calenda.revues.org/nouvelle22254.html.

crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

arepera mobile

L'"arepera mobile" sur la place Bolívar de Mérida

Quel oubli ! Je ne vous ai encore parlé que très transversalement de l’arepa, nourriture de base du Vénézuélien. C’était à l’occasion du cinquantenaire de la Harina P.A.N., la farine précuite qui est à la base de l’aliment-roi du Venezuela.

arepa reina pepiada

La délicieuse "Reina pepiada"

L’arepa est une petite galette de maïs, de forme ronde, qui sert de pain quotidien au Vénézuélien, spécialement aux repas du matin et du soir. À demi-ouverte (tel un pain pita), on peut la fourrer de toutes sortes d’ingrédients : mortadelle, jambon, fromage, viande éméchée, salade de thon ou saucisse hot-dog pour les plus simples ; œufs de caille, roti de porc, salade de poulpe ou de crevettes pour les plus sophistiqués. Et n’oublions pas la reine des arepas, la délicieuse Reina pepiada, fourrée d’une salade de poulet, avocat et petits légumes, symbole même de la vénézolanité.

Les arepas se fabriquent et se consomment dans tous les foyers vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. On peut se les procurer aussi dans les areperas, des snacks spécialisés dans ce type d’alimentation.

Promesses non tenues

Face à un aliment qui résume à lui tout seul le peuple vénézuélien, le chavisme ne pouvait évidemment pas rester indifférent. En 2009, il crée les Areperas socialistas, une chaîne d’alimentation rapide qui vend l’arepa à un prix largement inférieur à celui des areperas commerciales. L’objectif premier de la manœuvre est de lutter contre la politique de prix élevés et la spéculation qui font rage dans le secteur de la restauration (où le prix d’une arepa varie entre 15 et 25 Bs., contre 7 Bs. dans une Arepera socialista), et d’utiliser comme matières premières le maïs et les huiles produites dans les fermes nationalisées ou de production collective. Belle idée.

Hugo Chávez en  una arepera socialista

Hugo Chávez savoure une arepa socialista

Seulement voilà, l’entreprise socialiste n’a pas tout à fait marché comme prévu : faute d’approvisionnement régulier, les Areperas socialistas ont été obligées de fermer temporairement, si bien que leur fonctionnement a été intermittent. De plus, la législation du travail n’y est pas toujours respectée et plusieurs vols par des employés ont également été signalés. Bref, comme souvent dans les initiatives gouvernementales, la bonne gestion ne se trouvait pas au rendez-vous. Les areperas socialistas n’ont donc pas tenu toutes leurs promesses.

Un camion tout neuf

Dans la petite ville où je vis (Mérida, 300.000 habitants), aucune arepera socialista ne s’était implantée. Quelle ne fut pas ma surprise, il y a quelques jours, de découvrir installée sur la place Bolívar, en plein cœur de la ville, une arepera mobile (photo ci-dessus). Suivant les instructions de Chávez lui-même (qui ne trouve pas judicieux d’accoler le mot socialisme à toutes les initiatives gouvernementales), le mot socialista a été remplacé par celui de Venezuela. Voilà donc la Arepera Venezuela Móvil, un camion spécialement adapté pour offrir au passant un service de petite restauration : 7,50 Bs. pour une arepa, 10 Bs. avec un jus de fruits.

À l'intérieur de l'arepera movil

Un intérieur impeccable

Renseignements pris, le camion tout neuf venait d’arriver à Mérida et en était à ses premiers essais. À l’intérieur, tout était impeccable. Trois jeunes filles s’affairaient au service, sous la supervision d’un homme qui devait sans doute faire office de gestionnaire (les rôles sont respectés…). Dehors, la file n’était pas très longue. Quelques personnes mangeaient leur arepa sur la place aux alentours.

L’initiative est originale, mais on peut tout de même se poser des questions sur sa praticité et fonctionnalité. Car, par définition, une arepera mobile se déplace. Comment savoir où elle se trouve ? À moins qu’elle n’ait une programmation bien établie (ce qu’elle semble ne pas avoir jusqu’à présent), on voit mal comment elle serait utile à la population. C’est seulement par un heureux hasard qu’on risquerait de la rencontrer sur son chemin. Pas très fonctionnel.

Opération publicitaire ?

La délicieuse arepa

Une arepa bien savoureuse

On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle opération publicitaire, destinée à montrer la présence du gouvernement çà et là, au fur et à mesure de ses nécessités de promotion. Un telle mobilité sera bien utile en cette période pré-électorale. Elle n’aura cependant que des effets très marginaux sur le coût de l’alimentation du Vénézuélien. L’autre avantage de la mobilité, c’est que, en cas de rupture des approvisionnements en farine de maïs ou autres ingrédients, il suffira de ne pas faire circuler le camion. Plus simple et plus discret que de fermer un établissement fixe.

Au final, l’aventure des areperas socialistas devenues areperas Venezuela s’apparente à bien des initiatives du gouvernement : une bonne idée et de bonnes intentions au départ,  mais aussi une incapacité de gestion une fois que l’idée doit passer au stade de la réalité. Et pour cause : les administrateurs et gestionnaires qui doivent mettre le projet en route manquent généralement de formation. En outre, ils peuvent être idéologiquement obtus, ou, au contraire, être dépourvus de principes moraux élevés, ce qui, dans les deux cas, n’arrange évidemment pas les choses… Du côté des travailleurs, le manque de formation, de conscience et d’engagement est également patent. De ce côté-là, c’est plutôt l’opportunisme et l’égoïsme qui prévalent.

Bonnes intentions

Conclusion : les bonnes intentions ne suffisent pas. Et il ne suffit pas d’accoler çà et là l’adjectif “socialiste” pour faire du socialisme. Le chaemin est beaucoup plus long et plus ardu. Le socialisme du XXIe siècle, phénomène marginal dans un monde presqu’uniformément capitaliste, a encore beaucoup à apprendre pour entreprendre la transition au socialisme, si tant est que le “socialisme dans un seul pays” ou “dans un petit groupe de pays” soit vraiment possible et viable.

Soutien à Chavez malade

Pa'lante Comandante! (En avant, commandant!)

Nul ne doute, au Venezuela ou ailleurs, que la maladie de Hugo Chávez marque un tournant pour le pays. Quoi qu’il arrive, le cancer dont il souffre crée une nouvelle donne dans le jeu politique vénézuélien. Le temps des incertitudes est arrivé, il ouvre de nouvelles perspectives.

Jugez-en : d’ici quelques semaines, quelques mois (l’incertitude déjà…), Hugo Chávez pourrait reintégrer son poste plus fringant que jamais, en héros capable de tout vaincre, même le cancer. Ou bien pourrait être tout simplement éliminé de la scène politique nationale, laissant un vide immense autour de lui –et pas seulement du côté de ses partisans. Dans les deux cas, c’est une nouvelle dynamique qui s’instaurerait. Dans un cas, la lente dégénérescence du mouvement bolivarien que l’on pressent depuis quelque temps serait enrayée. Dans l’autre, les opposants reprendraient du poil de le bête. Tout s’accélèrerait, dans un sens ou dans l’autre.

Nouvelle dynamique

CHAVEZ-CANCER-SURGERY

Retour triomphal à Caracas

Déjà actuellement, les manifestations de soutien des partisans du président, soudés autour de leur chef, créent une nouvelle dynamique populaire du côté du chavisme : un nouvel élan dans un processus qui en manquait. Chávez théâtralise sa maladie pour remobiliser ses troupes, raille-t-on du côté de l’opposition. Parallèlement, au sommet du pouvoir, une dynamique nouvelle s’enclenche aussi : des mouvements tactiques se produisent, dit-on, au sein de Parti Socialiste Unifié du Venezuela, dans le but de bien se placer dans le cas où s’ouvrirait une ligne de succession.

Les opposants ne sont pas en reste, même si la maladie du président les gêne aux entournures. En effet, il serait pour eux de mauvais goût de se réjouir trop ouvertement de la situation difficile dans laquelle se trouve leur adversaire (tout en ne se privant pas de le faire en privé, toutefois). Pour utiliser un euphémisme, disons qu’ils restent aux aguets de la moindre information qui pourrait provenir de l’entourage politique et médical de Hugo Chávez. Et ils ne lésinent aucunement  dès qu’il s’agit de diffuser de la désinformation à ce sujet.

Le vrai front est ailleurs

Car si la bataille de Chávez contre le cancer est bien réelle, le vrai front est ailleurs : autour de la bataille informative qui se joue à propos de la situation médicale du président.

D’un côté, le président et ses proches adoptent une ligne résolument optimiste, symbolisée par le nouveau slogan Venceremos y viviremos [Nous vaincrons et nous vivrons] qu’utilise maintenant Hugo Chávez à la fin de ses interventions, en lieu et place de Patria, Socialismo o Muerte [Patrie, socialisme ou mort] –un changement révélateur. Quelle autre ligne pourraient-ils d’ailleurs adopter? Il serait pour eux politiquement dangereux d’agrandir la brèche qu’a déjà ouverte l’annonce de la maladie du président.

Roger Noriega

Roger Noriega

En face, les adversaires tentent de décrypter les messages subliminaux qui permettraient de déceler le degré de gravité de la maladie, et donc d’établir une stratégie en fonction des faibles signaux reçus. Leurs mentors, faut-il le dire, se trouvent aux États-Unis, du côté de la droite dure. Et notamment autour de Roger Noriega, qui fut ambassadeur des États-Unis devant l’OEA et sous-secrétaire d’État aux affaires de l’hémisphère occidental sous George W. Bush. Proche de ce dernier, le groupe Interamerican Security Watch affiche ouvertement sur son site web une page intitulée Chavez Health Watch. En bonne place y figure une vidéo dans laquelle Roger Noriega affirme que « les jours de Hugo Chávez sont comptés » et fait ses recommandations à l’opposition (en anglais et en espagnol). Ces informations-là, vraies ou fausses, sont amplement reprises dans la presse nationale d’opposition. Elles font partie du jeu politique actuel, qui voit deux adversaires s’affronter à coup d’informations et de désinformations sur la santé du président, sans trop savoir vers quoi ils se dirigent.

En suspens

Le maître-mot reste donc l’incertitude : subitement, le temps s’est mis en suspens dans le Venezuela bolivarien. Mais tout pourrait s’accélérer d’un moment à l’autre. Chavisme et opposition vont devoir désormais jouer avec cette nouvelle réalité.

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

Insécurité au Venezuela

Il y a le Venezuela qui pleure. C’est celui de la photo ci-dessus. Des milliers de victimes chaque semaine : règlements de compte, enlèvements, violence gratuite… Le niveau d’insécurité est à son comble dans le pays, dit-on, statistiques (non officielles) à l’appui : le nombre de meurtres se serait multiplié par quatre depuis 1998. C’est ce que soutient l’ONG Observatorio venezolano de violencia [Observatoire vénézuélien sur la violence] dans son dernier rapport : 4550 en 1998, 16.047 en 2009.

Cela, vous le savez sans doute. Car, attirés par la réputation de Caracas (« la ville la plus dangereuse du monde après Ciudad Juarez au Mexique ») et par les chiffres exorbitants de la criminalité, les équipes de télévision se sont succédées dans les quartiers les plus mal famés de la capitale vénézuélienne. À chacun d’y faire son petit tour, accompagné bien entendu de la police.

Radio-Canada d’abord :

L’Agence France-Presse (AFP) ensuite :

La télévision espagnole TVE est aussi passée par là avec un long reportage dont voici la première partie :

Et la seconde :

On comprend que la soif de sensationnalisme attire ainsi les télévisions étrangères. On comprend moins certains détails :

  • L’année 1998 est toujours prise comme point de départ des statistiques. Comme par hasard, c’est l’année de l’élection de Hugo Chávez à la présidence de la République. Le discours ici sous-entendu est clair : s’il y a une telle augmentation de la criminalité durant cette période, c’est Chávez qui en porte la responsabilité. Et de fait, les reportages ci-dessus, tout entier aspirés par les chiffres et les faits, ne prennent pas la peine de faire une analyse un tant soit peu circonstanciée.
  • Les trois chaînes de télévision citées plus haut, à quelques mois d’intervalles, ont été accueillies par la police de Sucre, municipalité passée aux mains de l’opposition lors des dernières élections municipales. Pur hasard? Il y aurait là un petit biais que ça n’étonnerait personne. À la décharge de l’AFP, son reportage traite également des efforts faits par le gouvernement, avec la création d’une nouvelle police nationale.

Méfiance donc devant ces reportages télévisés, qui tiennent plus du sensationnel que de l’analyse. Aucune mise en perspective, si ce n’est la relation, avouée ou cachée, entre l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir et l’augmentation de la criminalité. Pour une étude profonde de la situation, il faut s’en remettre au Monde Diplomatique, qui en août 2010 a publié deux articles documentés sur le sujet : Caracas brûle-t-elle ? et La Police nationale bolivarienne relève le défi. Je vous invite donc à les lire.

Le Venezuela qui rit

Mais il n’y a pas que ce Venezuela violent. En effet, les foyers de violence sont généralement concentrés dans des secteurs bien déterminés (certains quartiers des grandes villes, la zone frontalière avec la Colombie…), dans des circonstances précises (la nuit plus que le jour, le week-end plus que la semaine) et dans des milieux connus (trafic de drogues, d’armes).

Même s’ils prennent certaines précautions élémentaires pour assurer leur sécurité, la plupart des Vénézuéliens continuent à vivre plutôt normalement, même à Caracas : ils vont travailler, ils sortent, ils vont au restaurant, dans les parcs, etc. Par ailleurs, les zones rurales, qui recouvrent la plus grande partie du pays, ne souffrent que très peu de cette situation d’insécurité. Et croyez-le ou non, les Vénézuéliens rient, s’amusent, vivent plus intensément que l’Européen ou le Nord-Américain moyen ! Cherchez où est l’erreur…

Pour compenser les vidéos antérieures et leur dramatisme forcené, je voudrais terminer en montrant des images du Venezuela qui rit. Il s’agit de la nouvelle vidéo de promotion touristique du pays. Plus que des paysages, on y voit des gens, des sourires, de la bonne humeur. OK, c’est entendu, c’est de la pub, c’est exagéré, mais pas plus exagéré que les reportages des chaînes de télévision occidentales montrés ci-dessus.

Suivons plutôt la règle d’Aristote : choisissons le juste milieu pour nous faire une idée du Venezuela réel.

Combat de coqs

combat de coqs

Un combat acharné

Élections législatives au Venezuela ce dimanche 26 septembre. La lutte risque d’être acharnée entre les partisans de Hugo Chávez et les opposants de tous bords. L’enjeu ?  Tout d’abord compter les forces en présence.

En effet, on sent depuis quelques mois que l’appui à Hugo Chávez a faibli, y compris parmi ses propres troupes, et ce tant dans les bidonvilles urbains que dans les zones rurales. Ce qui ne veut pas dire que l’opposition a nécessairement grandi. C’est en effet plutôt le scepticisme qui a gagné du terrain… Ces élections constituent donc une excellente occasion pour  permettre à chaque camp de compter ses forces, dans la perspective de l’élection présidentielle de 2012, à laquelle Hugo Chávez est déjà candidat déclaré.

Au-delà du simple comptage des forces en présence, l’enjeu consiste pour le président à conserver une majorité des deux-tiers à l’Assemblée, afin de pouvoir continuer son action et faire passer de nouvelles réformes destinées à « approfondir la révolution bolivarienne ».

Sondages peu crédibles

Faisons peu de cas des sondages, peu crédibles et instrumentalisés par les forces politiques en présence. Certains donnent Chávez gagnant avec 52 % des voix, d’autres le voient perdant la majorité absolue. Le tout se jouerait donc dans un mouchoir de poche. Mais sont rarement sondés ceux qui appuient Chávez du fond de leur bidonville ou de leur campagne profonde.

La journée a commencé très tôt pour les chavistes : dès trois heures du matin, des pétards ont retenti dans les différents quartiers et un clairon tout ce qu’il y a de plus militaire a même sonné la charge! Il s’agissait de mobiliser les troupes pour qu’elles fassent acte de présence aux différentes tables électorales et n’oublient pas d’aller voter.

Car l’un des principaux écueils de ces élections, pour les chavistes, serait l’abstention à un scrutin qui ne met pas directement en jeu la personne du président et  pourrait être considéré comme secondaire. Cela laisserait la voie libre à l’opposition, cette fois fortement motivée. Il y a cinq ans, prétextant une fraude massive, cette dernière avait boycotté le scrutin. Elle s’en mord toujours les doigts : cette grave erreur avait permis à Chávez de gouverner pendant cinq ans sans la moindre opposition à l’Assemblée nationale.

Interpréter les résultats

Comment faudra-t-il interpréter les résultats?

  • Dans un premier temps, il faudra voir si Hugo Chávez conserve la majorité absolue des suffrages (plus de 50 %). C’est le chiffre-clé permettant de mesurer le degré de popularité du président, qui s’est mis en avant dans la campagne. Dans ce sens, ces élections apparaissent comme un plébiscite, en quelque sorte.
  • En deuxième lieu, il faudra voir si, en terme de sièges, les partisans de Chávez conservent une majorité des deux-tiers à l’Assemblée. Même avec un peu plus de 50 % des suffrages exprimés en faveur du chavisme, cela pourrait être le cas, grâce à une loi électorale et un redécoupage des circonscriptions favorables au gouvernement actuel. Revers de la médaille : si le chavisme obtient une majorité de sièges mais moins de voix que l’opposition, il serait irrémédiablement affaibli, car sa domination à l’assemblée pourrait être considérée comme illégitime. Ce serait là le pire des résultats pour lui.
  • Enfin, il faudra estimer les résultats en fonction du taux général d’abstention. Moins celui-ci sera élevé, plus les résultats seront considérés comme légitimes, tant pour le chavisme que pour l’opposition. Mais il est évident que le président a plus besoin que ses opposants de votes exprimés en sa faveur, s’il désire confirmer sa position de force à l’approche des élections présidentielles de 2012.

Vœux pieux

Mesurer la popularité de Chávez

Mesurer la popularité de Chávez (photo: Carlos García, Reuters)

Le retour de l’opposition à l’Assemblée nationale est en tout cas assuré. Peu importe les résultats, ce sera la grande nouveauté à l’issue du scrutin. Certains pensent que cela va handicaper le chavisme, habitué à gouverner seul depuis cinq ans. Je pense exactement le contraire : face à une opposition que l’on espère cohérente et structurée (rien n’est moins sûr, cependant, tant les disparités sont criantes entre les partis qui la forment), le chavisme sera tenu de mieux se définir idéologiquement (lui aussi est très dispersé) et devra revoir ses actions pour plus d’efficacité et de cohérence. L’approfondissement du processus de transformation sociale et la reconquête de ceux qui se sont éloignés du mouvement sont à ce prix.

À l’issue de ces élections, on ose ingénument espérer que s’instaure un véritable débat politique en lieu et place des injures manichéennes qui sont (malheureusement) le lot de tous les jours dans ce pays profondément divisé en deux camps irréconciliables.

Se parler, s’écouter, argumenter…, tout simplement ! Vœux pieux, probablement : c’est sans doute beaucoup demander à des hommes politiques habitués à la négation de l’autre et plus aptes à se lancer dans un combat de coqs –jusqu’à la mort de l’adversaire, si possible– qu’à participer à un débat constructif et contradictoire.

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