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salaire minimum au Venezuela
En cette veille de premier mai, le monde du travail s’anime au Venezuela. Ou plus exactement, on l’anime depuis les hauteurs du pouvoir. En effet, le gouvernement (lisez plutôt : Hugo Chávez) a pris ou est sur le point de prendre deux décisions qui toucheront une majorité de Vénézuéliens : une hausse importante du salaire minimum et l’approbation d’une nouvelle Loi sur le Travail.

Rattrapage et dépassement

La hausse du salaire minimum a déjà été annoncée depuis belle lurette par le président. Elle se fera en deux temps :  15 % le premier mai et 15 % le premier septembre, soit une augmentation totale de 32,25 %. Le pourcentage pourrait paraître exubérant. Il convient cependant de le placer en contexte : en 2011, le taux d’inflation s’est élevé à 27,6 %. L’augmentation du salaire minimum correspond donc à un rattrapage de l’inflation, plus un léger dépassement. Alimenté par les revenus du pétrole, ce dépassement sera évidemment le bienvenu pour les familles les plus pauvres. En pleine année électorale, il donnera aussi au pouvoir un souffle d’air frais…

Le nouveau salaire minimum s’élèvera donc à 2047, 52 bolívares. Aux dires du gouvernement, ce sera le plus élevé d’Amérique latine, se situant à 476,17 US$. C’est sans doute vrai si on le calcule sur la base du taux de change officiel de 4,30 bolivars par dollar. Ce l’est moins si on le calcule sur la base du taux parallèle, deux fois plus élevé. Il est vrai que les produits de première nécessité, qui sont ceux qu’achètent majoritairement les personnes touchant un salaire minimum, sont importés au taux officiel. Mais le moindre petit “luxe” (et même celui qui n’en est pas un) est, lui, importé et facturé au taux parallèle.

Le vrai problème

panier de base

Produits de première nécessité

En fait, le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème est le suivant : comment vivra-t-on, au Venezuela, lorsqu’on recevra en septembre la totalité du nouveau salaire minimum, augmenté de la prime alimentaire obligatoire qui se situe, elle, autour de 500 Bs. mensuel, soit un total de quelque 2500 bolivars par mois? Référons-nous au prix du “panier alimentaire de base” calculé par l’Institut national de la statistique (INE) : en mars 2012, il se situait à 1.769,05 bolívares (moyenne pour l’ensemble du pays) et atteignait 2.008,15 bolívares en Caracas, la ville la plus chère du pays. En septembre prochain, il aura augmenté plus que certainement dans la proportion de 8 à 10 %.

Cela saute aux yeux : il n’est guère possible de faire vivre une famille, fût-elle de deux ou trois personnes, avec un seul salaire minimum. Si l’on compte les dépenses de logement et d’habillement, il en faut deux au moins dans une famille pour vivre tout juste décemment. Le gouvernement, il est vrai, clame que 79 % des travailleurs ont un salaire supérieur au salaire minimum, alors qu’en 1999 il n’étaient que 35 % dans ce cas. Prenons acte, au moins, de ce souci de redistribution vers les catégories les plus démunies, dont la hausse du salaire minimum est l’une des facettes. Mais restons mesurés quant aux effets réels de cette augmentation.

Une marge énorme

Encore tout cela vaut-il pour ceux qui ont la chance d’avoir un vrai emploi, ceux-là qui travaillent dans l’économie dite “formelle”. Cinq millions et demi de Vénézuéliens font partie, eux, du secteur “informel” et ne bénéficient pas des avantages sociaux. Pour ces personnes dénuées de protection, chaque jour, c’est une nouvelle lutte pour gagner leur subsistance. Si on devait inclure le secteur informel dans les statistiques, le taux de chômage ne serait pas de 8 %, comme il est proclamé officiellement, mais de 50 %.

Il reste donc une marge énorme pour améliorer les conditions de travail (et les conditions de vie) de la population. Et il subsiste un défi non moins énorme pour le gouvernement s’il veut continuer à réduire les injustices et les inégalités, comme il le proclame. Pour les classes populaires, l’amélioration a été réelle au cours des treize années de chavisme, mais elle reste très nettement insuffisante. De plus, l’économie continuant à tourner autour de la rente pétrolière (plutôt qu’autour de la production), on est en droit de se demander jusqu’où cette rente pourra financer de futures avancées sociales.

Le dernier mot

De la nouvelle Loi sur le Travail, je ne vous parlerai pas trop, parce que ni moi ni personne ne savons ce qu’elle va contenir en définitive. Pourtant, elle devrait en principe être promulguée d’ici le premier mai, c’est-à-dire après-demain ! Ces derniers mois, des débats ont eu lieu à la base, essentiellement au travers de la Central Bolivariana de Trabajadores, confédération syndicale promue par le pouvoir. Des centaines de propositions ont été faites. Mais lesquelles, en définitive, seront retenues ? Bien qu’une commission spéciale ait été formée à l’Assemblée nationale, tout indique que c’est Hugo Chávez lui-même qui aura le dernier mot.

Économie informelle au Venezuela

Économie informelle

Quelques fuites ont bien eu lieu : un nouveau calcul des prestations sociales, plus favorable au travailleur, serait instauré ; une caisse de sécurité sociale gérée par l’État serait créée pour remplacer le système actuel de fidéicommis ; le congé de maternité devrait être allongé à 30 semaines ; la durée journalière de travail pourrait être fixée à 7 heures, etc. Mais rien n’est sûr. Au dire de Chávez, il s’agira d’une loi de transition vers le socialisme, qui devrait payer la dette accumulée due aux travailleurs depuis des années. Comme il se doit, le patronat a déjà marqué sa ferme opposition à de telles mesures, arguant qu’aucun débat national n’a eu lieu sur une loi qui concerne une grande majorité de Vénézuéliens. Attendons donc voir le premier mai pour savoir de quoi il en retourne exactement.

Inclusion

Cela dit, ici aussi, le vrai défi n’est autre que l’intégration des millions de Vénézuéliens (46 % de la population économiquement active) qui travaillent dans le secteur informel. Auront-il le droit de cotiser à la sécurité sociale, ou resteront-ils une fois de plus en dehors du jeu ? Une loi qui se limiterait à l’amélioration de la condition des travailleurs de l’économie formelle passerait à côté du défi principal que pose la société vénézuélienne : l’inclusion de ces vastes couches de travailleurs “informels” dans un monde du travail structuré, digne du socialisme du XXIe siècle que prône le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, on peut légitimement regretter la façon dont procède le gouvernement sur un sujet aussi sensible et essentiel que la législation du travail. Même s’il a les meilleures intentions du monde, en choisissant le décret plutôt que le débat, le pouvoir contrevient à tous les principes de la démocratie de base, qu’il ne cesse pourtant de prôner.

Cela revient –et cela est plus grave encore– à assujettir les travailleurs vénézuéliens au bon vouloir du prince.

Élections primaires de l'opposition au Venezuela (12-02-2012)

Élections primaires de l'opposition : un militaire vérifie l'identité des votants

Dimanche dernier 12 février, se sont déroulées les élections primaires pour désigner le candidat unique de l’opposition à l’élection présidentielle du 7 octobre prochain. En clair, la personne qui aura la tâche d’affronter Hugo Chávez à cette date.

Avec un peu plus de trois millions de votes (soit quelque 17  % du corps électoral total), l’opposition a fait plutôt bonne figure. Elle devra cependant obtenir pratiquement trois fois plus d’électeurs pour que son candidat l’emporte en octobre. Le pari n’est donc pas encore gagné, face à un Chávez toujours tonitruant et (apparemment) en bonne forme, mais il reste dans l’ordre du possible.

Les meilleures chances

Henrique Capriles Radonski

Henrique Capriles Radonski

En élisant Henrique Capriles Radonski avec une confortable majorité (64,2 %), l’opposition –un assemblage hétéroclite de partis s’échelonnant du centre-gauche à l’extrême droite– s’est pourtant dotée du candidat ayant les meilleures chances parmi les cinq personnalités qui se présentaient. Henrique Capriles Radonski pratique en effet un discours modéré et rassembleur, aux antipodes des diatribes agressives d’une María Corina Machado, par exemple. Il fait régulièrement référence à Lula comme modèle de bonne pratique politique et reconnaît même quelques mérites à l’actuel gouvernement dans le domaine social. Jeune, dynamique, il fait partie de cette nouvelle génération d’hommes politiques qui a le potentiel d’attirer les jeunes (ainsi que les femmes, car il a un physique plutôt attractif et, de plus, est célibataire…).

Il devra toutefois travailler dur s’il veut l’emporter le 7 octobre. Il cumule en effet un certain nombre de désavantages par rapport à Hugo Chávez :

  • Son bassin naturel d’électeurs (la haute bourgeoisie –2 % de la population– et la classe moyenne –30 %) est nettement plus réduit que le bassin naturel de Chávez (les classes pauvres urbaines –40 %– et rurales –25 %). Il devra donc faire un effort particulier pour rompre le schéma de classes et s’attirer un nombre suffisant de membres non seulement de la classe moyenne inférieure, mais aussi des classes pauvres. Il est vrai qu’il existe parmi ceux-ci un nombre indéterminé de déçus du chavisme, surtout en milieu urbain, mais le défi consistera à les faire changer de bord par un discours et des promesses crédibles dans le domaine du social.
  • Il lui sera difficile de cacher ou surpasser son origine sociale, la grande bourgeoisie de Caracas. Sa famille possède des intérêts directs dans le secteur entrepreneurial et productif du pays, notamment dans les moyens de communication (Cadena Capriles), la distribution cinématographique (Cinex) et les services immobiliers. Il aura de la peine à se détacher de son image de sifrino (fils à papa) qui a fait des études dorées. En face de lui, Hugo Chávez –d’origine modeste, lui– n’aura aucune peine à le désigner comme le représentant de l’oligarchie.
  • Il lui faudra faire oublier l’épisode de l’attaque contre l’ambassade de Cuba, au lendemain du coup d’état contre Chávez , le 12 avril 2002. Même s’il a été acquitté lors du procès qui s’est ensuivi, son attitude ambiguë lors de cet évènement, en tant que maire, a laissé des traces dans l’imaginaire collectif des sympathisants de Chávez.
  • Enfin, il lui faudra laisser dans l’ombre un certains nombre d’alliés encombrants : ceux qui flirtent avec une droite ultra-libérale à la George W. Bush et ceux qui sont partisans de la méthode dure face à Chávez (et n’hésitent pas, à l’occasion, à prôner le coup d’État ou l’assassinat). Si ces derniers, liés à une extrême-droite qui ne veut pas dire son nom, marquent leur présence dans la campagne qui s’ouvre, il feront le lit de Chávez et c’en sera fini des chances de l’opposition de remporter l’élection.

Discours conciliateur

Henrique Capriles Radonski

Populaire parmi la jeunesse

En définitive, une victoire de l’opposition en octobre 2012 reste possible à condition que Henrique Capriles Radonski sache faire oublier qui il est et surtout qui l’appuie. Pour ce faire, il devra adopter un discours social et conciliateur plutôt qu’un discours militant, jouer de subtilité pour reconnaître les avancées sociales obtenues par le chavisme, indiquer comment les améliorer plutôt qu’annoncer leur destruction. En d’autres termes, montrer qu’une voie nouvelle est possible, et qu’elle n’est ni chaviste, ni un retour aux vieilles pratiques populistes et corrompues de la 4e république. La voie est étroite. En toute hypothèse, attaquer de front le chavisme le desservirait. En effet, c’est à lui qu’il revient de gagner des franges de la population qui ne lui sont pas a priori favorables, alors que l’actuel président pourra se contenter de l’objectif de conserver au maximum son électorat existant.

Par ailleurs, Henrique Capriles Radonski devra aussi s’imposer comme un interlocuteur solide, capable de tenir tête à la forte personnalité de Chávez, qui domine la politique nationale depuis 13 ans. En face d’une telle  « bête politique », il n’est pas simple de se faire valoir et de trouver pour ce faire le ton qui convient.

Cela fait beaucoup de “mais” pour l’opposition, alors que, de son côté, Hugo Chávez, lui, n’en a qu’un, mais de taille : il doit se maintenir en parfaite santé et en pleine forme d’ici au mois d’octobre. Malgré les cassandres qui jurent que son cancer n’est pas guéri et qu’il n’en a plus que pour quelques mois, force est de constater que jusqu’à présent, il tient parfaitement la route. Le doute, cependant, persiste.

Organisé par le gouvernement

Un autre élément est passé inaperçu à l’occasion de ces élections primaires. On en a surtout retenu le taux élevé de participation et les résultats. Mais on n’a pas souligné que, aussi étrange que cela puisse paraître, le processus électoral n’a pas été organisé par l’opposition elle-même, mais bien par le gouvernement !

Le Plan República en action

Le Plan República en action

Comme s’il s’agissait d’élections nationales, le Plan República, c’est-à-dire la mobilisation de l’armée pour les tâches d’organisation et de maintien de l’ordre, a été mis en marche. Ainsi qu’on peut le voir sur la photo ci-dessus, ce sont des soldats qui vérifiaient l’identité des votants. Par ailleurs, c’est le Consejo Nacional Electoral [Conseil national électoral, CNE] qui a organisé le scrutin, utilisant pour ce faire sa technologie (les machines à voter et le système de transmission des données) ainsi que les lieux habituels de votation, comme les écoles publiques. Une telle situation pourrait paraître quelque peu surréaliste dans un pays divisé depuis des années en deux camps irréconciliables : en effet, jusqu’ici, l’opposition avait largement accusé Hugo Chávez d’instrumentaliser l’armée (en en faisant une “armée bolivarienne” chargée de défendre la révolution) et d’avoir soumis le CNE à ses projets politiques, voire personnels. Or voici que ces deux institutions participent activement à l’organisation des primaires de l’opposition.

Jeu tactique

Quelque chose est-il donc en train de changer dans le Venezuela ? Peut-être. Mais gageons qu’il s’agit surtout d’un jeu tactique entre les deux grandes forces politiques du pays. Et force est de constater que sur ce point, c’est Chávez qui a subtilement gagné : il a réussi à faire reconnaître par l’opposition le travail du CNE, jusqu’alors décrié. Cette dernière serait donc bien en peine de contester les résultats du 7 octobre ! Par la même occasion, Chávez a réaffirmé son appui à la démocratie, allant jusqu’à “aider” l’opposition pour l’organisation de ses primaires.

Voici donc, grâce à ces élections, l’opposition un peu plus intégrée au système. Un bon coup pour Chávez, sans aucun doute, mais aussi pour Henrique Capriles Radonski. Ce dernier a en effet tout intérêt à se différencier des dinosaures de sa coalition et à accepter de jouer le jeu de l’intégration démocratique. Histoire de montrer que, comme le dit son slogan, Hay un camino [Il y a une voie], une espèce de troisième voie entre la démocratie usée et frelatée du passé et le socialisme du XXIe siècle.

À lui, maintenant, d’en convaincre une majorité de Vénézuéliens.

Approches des représentations sociales et symboliques au Venezuela : tel est le titre (savant) du séminaire qu’organise le Groupe d’études interdisciplinaire sur le Venezuela (GEIVEN), à Paris, à raison d’une séance par mois jusqu’en mai. L’événement est assez rare pour qu’on le signale et qu’on en donne les détails. Voici donc les séances programmées cette année :

Vendredi 20 janvier 2012, 17h-19h

  • Marion DESCHAMPS (M2R Science Politique, Paris3 IHEAL-CREDA), Les milices bolivariennes.
  • Thomas BRISSET (3a Doctorat Science politique, IEP Paris) Les partis politiques bolivariens au Venezuela: de l’antipolitique à l’innovation partisane.

Jeudi 23 février 2012, 17h-19h

  • Cantaura ANDRIEUX (M1-S1, Science de religions et société, EHESS), La Santeria comme objet de représentation dans le cinéma vénézuélien.
  • Anabel Fernandez QUINTANA (Doctorante EHESS), L’autre Histoire du Venezuela : Métamorphoses du passé dans le culte de Maria Lionza.

Vendredi 23 mars 2012, 17h-19h

  • María Fernanda GONZALEZ, (Post-doc, Paris Est Créteil), Analyse des discours de Chávez et Uribe (lexicométrie et Sciences du langage).
  • Clémentine BERJAUD, (3a Doctorat Science Politique, Paris1), Donner du sens aux discours d’Hugo Chavez : étude des pratiques de politisation ordinaire.

Vendredi 20 avril 2012, 17h-19h

  • Flor BELTRAN -à confirmer- (Diplôme de l’EHESS), Analyse des dynamiques sociopolitiques au Venezuela
  • Paula VASQUEZ LEZAMA (Post-doc Sociologie politique EHESS), Aide publique humanitaire et mission révolutionnaire. Les sinistrés du Venezuela.

Vendredi 25 mai 2012, 17h-20h. Séance de clôture. 

De 17 à 19h :

  • Jessica BRANDLER-WEINREB (4a Doctorat Socio-Anthropologie, Paris3 IHEAL-CREDA), Maternité politique et participation locale : effets et évolution de la transition participative au Venezuela. (Consejos Comunales, milieu rural et urbain, Mérida et Valencia).
  • Adriana RAUSSEO (M2R Sociologie, Paris3 IHEAL-CREDA), La participation politique des femmes : stratégie de lutte contre les violences de genre : Le cas du Movimiento de Mujeres Manuelita Saenz MOMUMAS à Petare au Municipe Sucre du Venezuela.

De 19 à 20h :

Les organisateurs du séminaire invitent les intervenant.e.s à participer à un débat général qui reprendra les grands thèmes et les divers questionnements qu’ils et elles auront soulevés pendant l’année. Séance ouverte au public.

Le séminaire aura lieu à l’Institut des Amériques (Salon des Amériques, 8ème étage) au 175 rue de Chevaleret, Paris 13e (Métro : Chevaleret). Si vous êtes intéressé, il est nécessaire de confirmer votre présence par séance en écrivant à geiven.org.@gmail.com.

Comme on peut le voir, le séminaire du GEIVEN accueille différents membres du groupe –chercheur(e)s, doctorant(e)s, étudiant(e)s de toutes disciplines faisant du Venezuela leur objet ou terrain d’étude– pour présenter leurs recherches récentes ou en cours dans un cadre pluridisciplinaire et dans un dialogue multi-niveaux. Il accueille également d’autres chercheurs et chercheuses travaillant sur le Venezuela.

À ne pas manquer donc si vous désirez ne pas vous en tenir aux informations journalistiques et voulez être informé en profondeur sur le Venezuela.

Quant à nous qui sommes loin, nous espérons que les communications seront mises à la disposition du public sur Internet.

Pour plus d’informations, consultez la page du séminaire sur http://calenda.revues.org/nouvelle22254.html.

crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

arepera mobile

L'"arepera mobile" sur la place Bolívar de Mérida

Quel oubli ! Je ne vous ai encore parlé que très transversalement de l’arepa, nourriture de base du Vénézuélien. C’était à l’occasion du cinquantenaire de la Harina P.A.N., la farine précuite qui est à la base de l’aliment-roi du Venezuela.

arepa reina pepiada

La délicieuse "Reina pepiada"

L’arepa est une petite galette de maïs, de forme ronde, qui sert de pain quotidien au Vénézuélien, spécialement aux repas du matin et du soir. À demi-ouverte (tel un pain pita), on peut la fourrer de toutes sortes d’ingrédients : mortadelle, jambon, fromage, viande éméchée, salade de thon ou saucisse hot-dog pour les plus simples ; œufs de caille, roti de porc, salade de poulpe ou de crevettes pour les plus sophistiqués. Et n’oublions pas la reine des arepas, la délicieuse Reina pepiada, fourrée d’une salade de poulet, avocat et petits légumes, symbole même de la vénézolanité.

Les arepas se fabriquent et se consomment dans tous les foyers vénézuéliens, toutes classes sociales confondues. On peut se les procurer aussi dans les areperas, des snacks spécialisés dans ce type d’alimentation.

Promesses non tenues

Face à un aliment qui résume à lui tout seul le peuple vénézuélien, le chavisme ne pouvait évidemment pas rester indifférent. En 2009, il crée les Areperas socialistas, une chaîne d’alimentation rapide qui vend l’arepa à un prix largement inférieur à celui des areperas commerciales. L’objectif premier de la manœuvre est de lutter contre la politique de prix élevés et la spéculation qui font rage dans le secteur de la restauration (où le prix d’une arepa varie entre 15 et 25 Bs., contre 7 Bs. dans une Arepera socialista), et d’utiliser comme matières premières le maïs et les huiles produites dans les fermes nationalisées ou de production collective. Belle idée.

Hugo Chávez en  una arepera socialista

Hugo Chávez savoure une arepa socialista

Seulement voilà, l’entreprise socialiste n’a pas tout à fait marché comme prévu : faute d’approvisionnement régulier, les Areperas socialistas ont été obligées de fermer temporairement, si bien que leur fonctionnement a été intermittent. De plus, la législation du travail n’y est pas toujours respectée et plusieurs vols par des employés ont également été signalés. Bref, comme souvent dans les initiatives gouvernementales, la bonne gestion ne se trouvait pas au rendez-vous. Les areperas socialistas n’ont donc pas tenu toutes leurs promesses.

Un camion tout neuf

Dans la petite ville où je vis (Mérida, 300.000 habitants), aucune arepera socialista ne s’était implantée. Quelle ne fut pas ma surprise, il y a quelques jours, de découvrir installée sur la place Bolívar, en plein cœur de la ville, une arepera mobile (photo ci-dessus). Suivant les instructions de Chávez lui-même (qui ne trouve pas judicieux d’accoler le mot socialisme à toutes les initiatives gouvernementales), le mot socialista a été remplacé par celui de Venezuela. Voilà donc la Arepera Venezuela Móvil, un camion spécialement adapté pour offrir au passant un service de petite restauration : 7,50 Bs. pour une arepa, 10 Bs. avec un jus de fruits.

À l'intérieur de l'arepera movil

Un intérieur impeccable

Renseignements pris, le camion tout neuf venait d’arriver à Mérida et en était à ses premiers essais. À l’intérieur, tout était impeccable. Trois jeunes filles s’affairaient au service, sous la supervision d’un homme qui devait sans doute faire office de gestionnaire (les rôles sont respectés…). Dehors, la file n’était pas très longue. Quelques personnes mangeaient leur arepa sur la place aux alentours.

L’initiative est originale, mais on peut tout de même se poser des questions sur sa praticité et fonctionnalité. Car, par définition, une arepera mobile se déplace. Comment savoir où elle se trouve ? À moins qu’elle n’ait une programmation bien établie (ce qu’elle semble ne pas avoir jusqu’à présent), on voit mal comment elle serait utile à la population. C’est seulement par un heureux hasard qu’on risquerait de la rencontrer sur son chemin. Pas très fonctionnel.

Opération publicitaire ?

La délicieuse arepa

Une arepa bien savoureuse

On a donc l’impression qu’il s’agit plutôt d’une nouvelle opération publicitaire, destinée à montrer la présence du gouvernement çà et là, au fur et à mesure de ses nécessités de promotion. Un telle mobilité sera bien utile en cette période pré-électorale. Elle n’aura cependant que des effets très marginaux sur le coût de l’alimentation du Vénézuélien. L’autre avantage de la mobilité, c’est que, en cas de rupture des approvisionnements en farine de maïs ou autres ingrédients, il suffira de ne pas faire circuler le camion. Plus simple et plus discret que de fermer un établissement fixe.

Au final, l’aventure des areperas socialistas devenues areperas Venezuela s’apparente à bien des initiatives du gouvernement : une bonne idée et de bonnes intentions au départ,  mais aussi une incapacité de gestion une fois que l’idée doit passer au stade de la réalité. Et pour cause : les administrateurs et gestionnaires qui doivent mettre le projet en route manquent généralement de formation. En outre, ils peuvent être idéologiquement obtus, ou, au contraire, être dépourvus de principes moraux élevés, ce qui, dans les deux cas, n’arrange évidemment pas les choses… Du côté des travailleurs, le manque de formation, de conscience et d’engagement est également patent. De ce côté-là, c’est plutôt l’opportunisme et l’égoïsme qui prévalent.

Bonnes intentions

Conclusion : les bonnes intentions ne suffisent pas. Et il ne suffit pas d’accoler çà et là l’adjectif “socialiste” pour faire du socialisme. Le chaemin est beaucoup plus long et plus ardu. Le socialisme du XXIe siècle, phénomène marginal dans un monde presqu’uniformément capitaliste, a encore beaucoup à apprendre pour entreprendre la transition au socialisme, si tant est que le “socialisme dans un seul pays” ou “dans un petit groupe de pays” soit vraiment possible et viable.

Soutien à Chavez malade

Pa'lante Comandante! (En avant, commandant!)

Nul ne doute, au Venezuela ou ailleurs, que la maladie de Hugo Chávez marque un tournant pour le pays. Quoi qu’il arrive, le cancer dont il souffre crée une nouvelle donne dans le jeu politique vénézuélien. Le temps des incertitudes est arrivé, il ouvre de nouvelles perspectives.

Jugez-en : d’ici quelques semaines, quelques mois (l’incertitude déjà…), Hugo Chávez pourrait reintégrer son poste plus fringant que jamais, en héros capable de tout vaincre, même le cancer. Ou bien pourrait être tout simplement éliminé de la scène politique nationale, laissant un vide immense autour de lui –et pas seulement du côté de ses partisans. Dans les deux cas, c’est une nouvelle dynamique qui s’instaurerait. Dans un cas, la lente dégénérescence du mouvement bolivarien que l’on pressent depuis quelque temps serait enrayée. Dans l’autre, les opposants reprendraient du poil de le bête. Tout s’accélèrerait, dans un sens ou dans l’autre.

Nouvelle dynamique

CHAVEZ-CANCER-SURGERY

Retour triomphal à Caracas

Déjà actuellement, les manifestations de soutien des partisans du président, soudés autour de leur chef, créent une nouvelle dynamique populaire du côté du chavisme : un nouvel élan dans un processus qui en manquait. Chávez théâtralise sa maladie pour remobiliser ses troupes, raille-t-on du côté de l’opposition. Parallèlement, au sommet du pouvoir, une dynamique nouvelle s’enclenche aussi : des mouvements tactiques se produisent, dit-on, au sein de Parti Socialiste Unifié du Venezuela, dans le but de bien se placer dans le cas où s’ouvrirait une ligne de succession.

Les opposants ne sont pas en reste, même si la maladie du président les gêne aux entournures. En effet, il serait pour eux de mauvais goût de se réjouir trop ouvertement de la situation difficile dans laquelle se trouve leur adversaire (tout en ne se privant pas de le faire en privé, toutefois). Pour utiliser un euphémisme, disons qu’ils restent aux aguets de la moindre information qui pourrait provenir de l’entourage politique et médical de Hugo Chávez. Et ils ne lésinent aucunement  dès qu’il s’agit de diffuser de la désinformation à ce sujet.

Le vrai front est ailleurs

Car si la bataille de Chávez contre le cancer est bien réelle, le vrai front est ailleurs : autour de la bataille informative qui se joue à propos de la situation médicale du président.

D’un côté, le président et ses proches adoptent une ligne résolument optimiste, symbolisée par le nouveau slogan Venceremos y viviremos [Nous vaincrons et nous vivrons] qu’utilise maintenant Hugo Chávez à la fin de ses interventions, en lieu et place de Patria, Socialismo o Muerte [Patrie, socialisme ou mort] –un changement révélateur. Quelle autre ligne pourraient-ils d’ailleurs adopter? Il serait pour eux politiquement dangereux d’agrandir la brèche qu’a déjà ouverte l’annonce de la maladie du président.

Roger Noriega

Roger Noriega

En face, les adversaires tentent de décrypter les messages subliminaux qui permettraient de déceler le degré de gravité de la maladie, et donc d’établir une stratégie en fonction des faibles signaux reçus. Leurs mentors, faut-il le dire, se trouvent aux États-Unis, du côté de la droite dure. Et notamment autour de Roger Noriega, qui fut ambassadeur des États-Unis devant l’OEA et sous-secrétaire d’État aux affaires de l’hémisphère occidental sous George W. Bush. Proche de ce dernier, le groupe Interamerican Security Watch affiche ouvertement sur son site web une page intitulée Chavez Health Watch. En bonne place y figure une vidéo dans laquelle Roger Noriega affirme que « les jours de Hugo Chávez sont comptés » et fait ses recommandations à l’opposition (en anglais et en espagnol). Ces informations-là, vraies ou fausses, sont amplement reprises dans la presse nationale d’opposition. Elles font partie du jeu politique actuel, qui voit deux adversaires s’affronter à coup d’informations et de désinformations sur la santé du président, sans trop savoir vers quoi ils se dirigent.

En suspens

Le maître-mot reste donc l’incertitude : subitement, le temps s’est mis en suspens dans le Venezuela bolivarien. Mais tout pourrait s’accélérer d’un moment à l’autre. Chavisme et opposition vont devoir désormais jouer avec cette nouvelle réalité.

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

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