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Cuisine en plein air

Cuisine en plein air

Saviez-vous que Camille Pissarro, considéré comme l’un des « pères de l’ impressionnisme », a passé une partie de sa vie à Caracas? C’était entre 1852 et 1854. Le jeune Pissarro était alors dans la vingtaine. Il n’était encore qu’un inconnu, passionné de dessin et de de peinture, désireux de s’engager résolument dans la vie d’artiste.

Camille Pissarro n’était pas tout à fait un étranger dans les Caraïbes. En effet, il était né en 1830 à Saint-Thomas, une île des Antilles alors colonie danoise (et devenue depuis possession des États-Unis, faisant partie des Îles Vierges). Sa mère est créole et son père, juif d’origine portugaise, est français. La famille tient une quincaillerie à Charlotte-Amélie, la capitale de l’île.

À l’âge de douze ans, le jeune Camille part étudier en France, à Passy, à la pension Savary. Déjà, il s’intéresse plus au dessin qu’aux mathématiques et monsieur Savary l’encourage dans cette voie. À son retour à Saint-Thomas en 1847, son père s’attend à ce qu’il s’intègre à l’entreprise familiale, mais il préfère s’adonner à la flânerie et au dessin, suivant en cela le conseil de monsieur Savary : se dédier à peindre des cocotiers!

Un jour, sur les quais de sa ville, il fait la rencontre du jeune peintre danois Fritz Melbye (1826-1869) et se lie d’amitié avec lui. Ce dernier l’incite à le suivre au Venezuela.  Sans obtenir la permission de ses parents, Camille quitte Saint-Thomas pour La Guaira, le port de Caracas, où il arrive le 12 novembre 1852. Plus tard, dans une lettre adressée en 1878 au marchand et collectionneur Eugène Murer, il expliquera ainsi sa décision: « Je me trouvais à Saint-Thomas comme employé de commerce bien rémunéré mais je ne pus supporter plus longtemps cette situation et sans y réfléchir vraiment, j’abandonnai tout ce que je possédais là-bas et m’enfuis à Caracas brisant ainsi les liens qui m’unissaient à la vie bourgeoise ».

Vision réaliste

Plaza Mayor de Caracas

Plaza Mayor de Caracas

Au Venezuela, il restera d’abord plusieurs semaines à La Guaira, sur la côte, avant de s’établir en 1853 à Caracas. Durant son séjour de 21 mois dans le pays, il fera un grand nombre de dessins, de croquis, d’études, et quelques peintures. On décèle dans ces œuvres de jeunesse une vision réaliste, quelque peu idéalisée de la vie locale, mais aussi la fraîcheur toute romantique d’un artiste qui refusera par la suite l’académisme des salons parisiens.

Caracas est alors un gros bourg de 45.000 habitants, encore très marqué par la ruralité. Aux alentours, les paysages agricoles et naturels restent dominants. Le mode de vie, même en ville, reste en grande partie rural. Si quelques-unes des œuvres réalisées par Pissarro pendant son séjour peuvent être qualifiées d’urbaines, la plupart témoignent de cette dimension rurale de la ville et des environs. Elles constituent un témoignage vivant de la capitale du Venezuela au milieu du XIXe siècle.

Durant son séjour, Pissarro a visité les alentours de Caracas. Il s’est notamment rendu à Galipan, dans la montagne proche, en juillet 1854, pendant la saison des pluies. Il aurait été logé là-bas par les Stürup, une famille danoise qu’il aurait connue par l’intermédiaire de Fritz Melbye. À Galipan, Pissarro a probablement fait des promenades dans la montagne de l’Avila, dont il a rapporté des dessins représentant la forêt et la nature environnante. Il a aussi dessiné et peint à l’aquarelle des scènes de la vie paysanne (dont la plus remarquable est sans doute Les joueurs de cartes, qui préfigure les peintures de Cézanne du même nom). De retour dans la ville, il a dessiné des scènes d’intérieur (plusieurs portraits de femmes) et d’extérieur (des musiciens de rue, un thème qu’il affectionnait particulièrement).

Atmosphères

Vers la mi-1854, la famille Pissarro demande à Camille de retourner à Saint-Thomas, pour y travailler dans l’entreprise familiale. La mort d’un frère et la santé fragile d’un autre rendent son retour plus pressant encore. Mais Camille refuse cette perspective. S’il accepte de retourner à Saint-Thomas, c’est seulement pour une courte période, parce qu’il désire avant tout se rendre à Paris pour s’y consacrer à la peinture. La famille acquiesce finalement et le 12 août 1854, Pissarro quitte la Guaira pour Saint-Thomas. Il laisse au Venezuela quelques amis, tels que Rafael Herrera Vegas, qui écrit au dos d’un de ses dessins : « Pissarro, lorsque tu seras dans l’opulente Paris, ville de plaisir, souviens-toi que tu conserves un vrai ami dans notre modeste Venezuela ».

Scène de marché

Scène de marché

Camille Pissarro aura passé presque deux ans au Venezuela. Deux années de découverte et d’apprentissage, aux cours desquelles il affinera ses qualités de dessinateur et de peintre, faisant preuve d’un sens du volume inhabituel et excellant à recréer des atmosphères. On peut considérer que son expérience au Venezuela a libéré son art des académismes : ses scènes de Caracas, vivantes, authentiques et spontanées, préfigurent indéniablement l’impressionnisme. Comme les impressionnistes, c’est dans la rue et la nature qu’il trouve sa principale source d’inspiration. Le studio ne sert qu’à retoucher ou perfectionner ce qu’il a glané sur le vif. C’est sans doute aussi au Venezuela qu’il a décidé de prendre le beau risque de se consacrer exclusivement à son art, donnant ainsi un nouveau sens à sa vie.

Voici quelques exemples de ses dessins, esquisses et croquis réalisés durant son séjour au Venezuela. La plupart proviennent de la collection de la Banque centrale du Venezuela.

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Pour en savoir plus : 

Cyrano de Caracas

Cyrano Fernández

Cyrano Fernández

Il s’appelle Cyrano. Cyrano Fernández. Il ne vient pas de Bergerac, mais de Caracas. Il est le héros du dernier film d’Alberto Arvelo.

Un héros tout ce qu’il y a de plus classique, mélange de Robin des Bois et de Cyrano de Bergerac (bien entendu). C’est un petit malfrat redresseur de torts, violent par obligation, et poète à ses heures. Petite différence par rapport à Bergerac : il vit dans un énorme barrio [bidonville] de Caracas, dédale infini de ruelles inhospitalières, jungle urbaine par excellence. Là est son royaume, là est son combat.

Le récit est assez conventionnel. L’extrême violence, parfois exagérée, de certaines scènes parvient à peine à brouiller un scénario trop téléguidé, trop attendu. La référence à Cyrano de Bergerac y est évidemment pour quelque chose. Comme celui d’Edmond Rostand, le Cyrano de Caracas se trouve embarqué secrètement au cœur d’un triangle amoureux. Comme son modèle, il souffle ses vers à Cristian, qui les répète maladroitement à Roxana; il écrit à cette dernière des lettres enflammées qu’il signe du nom de son rival. Et lui aussi, au bout de mille péripéties, meurt dans les bras de Roxana, au moment même où celle-ci découvre -enfin!- son amour pour elle.

Un archétype puissant

Roxana

Roxana

Pas de surprise, donc, du côté du scénario (du moins pour nous, car peu de spectateurs vénézuéliens ont sans doute cette référence au Cyrano d’origine). Mais l’effet recherché est ailleurs. Il se trouve dans l’archétype que représente Cyrano, transporté ici dans le Caracas des pauvres et des exclus, avec tout le poids que cela peut représenter : une force morale dans le barrio, un idéaliste qui se bat pour la justice sociale, un poète amoureux du beau, un rêveur au milieu du désastre quotidien. Le choc est exemplaire. Le coup pourrait porter.

Car dès le début du film, le ton est donné. Un impressionnant survol des bidonvilles infinis de Caracas nous révèle que le barrio, plutôt que Cyrano lui-même, est le véritable héros du film. Car, tel un être humain, le barrio vit, respire, s’essoufle, se bat, se perd, se prend à rêver… Tout au long du film, Alberto Arvelo nous offre des images rares de la vie dans cet univers fermé et méconnu, filmées de main de maître par Cesary Jaworsky.

Renversement de perspective

Le barrio devient subitement beau, positif, avec son esthétique faite de violences, de chaos, de solidarités et de génie populaire. Un lieu de vie aux antipodes de l’image d’Épinal -chargée de craintes et de terreurs- qui est généralement véhiculée, notamment dans les bonnes familles de Caracas. Voilà de quoi s’identifier à lui. Voilà surtout de quoi, si l’on y vit, en être fier! Petit renversement de perspective -qui s’inscrit parfaitement dans le Venezuela de Chávez.

Rio de Janeiro avait son Orphée (Orfeu Negro, de Marcel Camus, en 1959). Voici que Caracas a son Cyrano. Il n’y a pas à dire, il en avait bien besoin!

» Le film Cyrano Fernández a été présenté au récent festival “Cinémas et cultures d’Amérique latine” de Biarritz. Il pourrait donc bénéficier d’une sortie prochaine dans les salles françaises. En attendant, en voici la bande-annonce (en espagnol, s.-t. anglais) :
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