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Amanecer en el cerro Yapacana

Amanecer en el cerro Yapacana (Amazonas)

Première partie de l’article

À peine débarqué au Venezuela, Auguste Morisot est fasciné par  l’exubérance des Tropiques. Les couleurs, les odeurs, le climat, les types humains, les paysages, tout le surprend dans ce nouveau monde qui s’offre à lui. Bien que son travail en tant que dessinateur officiel de l’expédition l’oblige à dessiner uniquement des fleurs et des animaux, il dessine sans relâche portraits, paysages et scènes de la vie quotidienne. Parallèlement, il tient un journal dans lequel il décrit scrupuleusement tous les détails de son expérience tropicale.

Un tel enthousiasme lui vaut même les quolibets de Jean Chaffanjon, un homme au caractère plus réservé, dont c’était le second voyage sur ces terres tropicales. Du reste, les deux hommes, dont les personnalités sont très différentes, définissent très tôt leur relation : il y aura bien collaboration entre eux, mais non une véritable amitié. Tout au long des quatorze mois que durera l’expédition (dont neuf mois passés dans des conditions très difficiles), ils maintiendront leurs distances, n’arrivant même pas à se tutoyer.

Par contre, la présence de Pauline est constante dans les pensées de Morisot, ainsi que dans ses lettres et dans son journal. Après tout, c’est pour elle qu’il s’est embarqué dans pareille aventure. Elle restera, dissimulée derrière les dessins et les mots, le troisième personnage de l’expédition.

Contre les éléments

Le 2 avril 1886, les deux français quittent Caracas pour Ciudad Bolívar, la grande ville sur l’Orénoque. C’est de là qu’ils comptent remonter le fleuve jusqu’à sa source. Mais trouver une embarcation n’est pas facile : l’approche de la saison des pluies et les risques de l’entreprise font reculer plus d’un capitaine. Ils resteront deux mois dans la ville, mettant à profit cette longue période d’attente pour récolter et dessiner des spécimens de la flore et de la faune.

Finalement, le 11 juin, les deux hommes parviennent à quitter la ville sur une embarcation qui doit remonter l’Orénoque avec des marchandises jusqu’à la petite localité de Caicara. De là, ils trouvent, non sans difficulté, une autre embarcation qui accepte de les emmener à San Fernando de Atabapo, dans le Haut-Orénoque. Le voyage n’est pas de tout repos : ils doivent lutter contre les éléments : le mauvais temps, les vents contraires, les rapides d’Atures et Maipures, sans compter les vols et les désertions de plusieurs membres de l’équipage… Tous deux souffrent de fréquentes attaques de malaria. Auguste Morisot est gravement touché, à tel point que la rumeur de sa mort parvient jusqu’en Europe, causant la consternation parmi sa famille et ses amis.

Le plus dur reste à faire

Le 17 octobre, l’expédition arrive à San Fernando de Atabapo. Ils ont mis quatre mois pour effectuer un trajet qui se fait en un mois et demi en saison sèche. Le plus dur reste à faire : continuer à remonter le fleuve dans une région jusqu’alors à peine explorée. Le 4 novembre, ils reprennent l’expédition sur une autre embarcation, plus petite, et avec un nouvel équipage. À nouveau, ils doivent affronter la faim, les désertions, l’hostilité et les mutineries de l’équipage.

Finalement, le 15 décembre, il franchissent les rapides Guaharibos et installent leur campement à Peñascal. Plus haut, les nombreux rochers interdisent le passage de leur embarcation. Jean Chaffanjon demande à Morisot de rester là, pour surveiller le bâteau et les équipement, tandis que lui s’embarque sur une curiara (pirogue) accompagné de deux personnes. Trois jours plus tard, l’explorateur revient, en assurant, triomphant, qu’il a découvert les sources de l’Orénoque. On saura plus tard qu’il n’en était rien…

Expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela  1886 1887

Itinéraire de l'expédition de Jean Chaffanjon au Venezuela, 1886-1887

Le retour est beaucoup plus rapide : le 10 avril 1887, ils sont de retour à Ciudad Bolívar, au terme d’une expédition qui aura duré neuf mois. Là, les deux français se séparent : Jean Chaffanjon reste deux mois de plus dans la ville, tandis qu’Auguste Morisot s’embarque immédiatement vers la France. Trois semaines plus tard, il arrive à Lyon, via Marseille.

Des centaines de dessins

Que rapporte-t-il de cette expédition ? Des centaines de dessins qui illustrent de main de maître son extraordinaire aventure :  des scènes de la vie quotidienne –avec une particulière attention pour les diverses populations indiennes rencontrées–, des portraits, des paysages, des images de l’expédition elle-même, des dessins plus scientifiques illustrant la faune et la flore… En tout, prés d’un millier de pièces qui viennent nous donner une idée vivante de ce qu’était le Venezuela de cette époque, en particulier le long de cet énorme fleuve qu’est l’Orénoque.

Voici une courte sélection de dessins qu’il a rapportés de son voyage sur l’Orénoque (Cliquez sur une image pour voir le carrousel) :

La vie d’Auguste Morisot ne se termine pas avec son retour en France. Il n’a alors que 30 ans, il vivra jusqu’à l’âge de 90 ans ! Mais on peut affirmer sans crainte de se tromper que les quatorze mois passés au Venezuela auront été décisifs dans sa vie, tant sur le plan professionnel que sur le plan personnel. L’Orénoque aura même eu le pouvoir de transformer l’homme sur le plan spirituel. Cette autre histoire fera l’objet du prochain chapitre.

Sources :

Crèche de l'opposition vénézuélienne

Les candidats de l'opposition réunis dans la crèche

En ce début d’année, n’hésitons pas à faire dans le futile (quoique révélateur).

À peine vous avais-je parlé, dans un article précédent, de la controverse à propos d’une crèche chaviste installée en plein cœur de Caracas, que l’opposition a donné la réponse du berger à la bergère (ou plutôt, dans ce cas, de la bergère au berger). La Patilla, un site web animé par Alberto Federico Ravell, ex-directeur de la chaîne de télévision d’opposition Globovisión, publie une image non piquée des vers :  six personnes souriantes entourent le petit Jésus dans une crèche décorée aux couleurs nationales (à remarquer : il s’agit du drapeau à huit étoiles, tel qu’il a été modifié en 2006 à la demande de Hugo Chávez).

Qui sont ces gens?  Parbleu ! Ce sont les six candidats aux élections primaires que la Mesa de la Unidad Democrática (MUD, coalition de partis d’opposition) organisera le 12 février prochain pour désigner le candidat présidentiel d’union, futur adversaire de Hugo Chávez. De gauche à droite : Diego Arria, Leopoldo López, Henrique Capriles Radonski, Pablo Medina, María Corina Machado et Pablo Pérez (pour en savoir plus sur chacun d’eux, n’hésitez pas à cliquer).

Aah, cela tombe bien : il n’y a parmi eux qu’une seule représentante de la gent féminine !  La présence de plusieurs femmes aurait posé de sérieux problèmes pour recréer la scène de la nativité…

La Patilla n’en est pas restée là dans le pastiche : quelques jours plus tard, le site publiait une autre scène de nativité, que je ne résiste pas non plus à partager avec vous.

Hugo Chávez et Fidel Castro dans la crèche

Un surprenant petit Jésus et un agneau tout rouge!

La prison de El Rodeo

La prison de El Rodeo

Les évènements tragiques de la prison El Rodeo, située à une quarantaine de kilomètres de Caracas, continuent à faire la une de l’actualité : la mutinerie, qui a commencé il y a presque deux mois avec une prise d’otages, a fait jusqu’à présent 29 victimes, selon les déclarations officielles, plusieurs centaines, selon les ONG et les familles des détenus.

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

Intervention de l'armée à la prison de El Rodeo

À l’heure qu’il est, l’armée a repris le contrôle de la moitié de la prison, tandis que le millier de détenus de Rodeo 2 refusent de se rendre et rejettent toute conciliation. Une bataille de communication a lieu : face à la parole officielle délivrée par les médias gouvernementaux, les mutins témoignent de leur réalité et de leur abandon par les autorités à travers une série de vidéos postées sur Youtube. Des proches des détenus se lancent dans une grève de la faim pour exiger une solution rapide et humaine du conflit, tandis que des pasteurs évangélistes prient et tentent, sans succès jusqu’ici, d’obtenir la reddition des mutins. La situation reste chaotique, comme le montre cette vidéo diffusée par la chaîne de télévision Telesur [en espagnol] :

Avec des filles en bikini

Coïncidence, au moment même où la prison de El Rodeo apparaît aux yeux de tous comme un enfer carcéral, la presse internationale, française notamment, se fait l’écho de la situation dans une prison vénézuélienne où « on peut tout faire, sauf sortir ». Une sorte de paradis. C’est la prison San Antonio, sur l’île de Margarita.

Dans la prison San Antonio (Margarita)

Dans la prison San Antonio

C’est un article du New York Times, publié le 6 juin dernier, qui a attiré l’attention sur une réalité pour le moins contradictoire : dans cette prison hors normes, les détenus, pour la plupart impliqués dans des affaires de drogue, ont le loisir de danser dans une piscine avec des filles en bikini et mènent une vie pratiquement identique à celle qu’ils auraient à l’extérieur. Certains, parfois lourdement armés, se promènent avec leur conjointe tandis que leurs enfants s’amusent dans l’une des quatre piscines de la prison. Des salles ont été aménagées pour que les détenus puissent se retrouver en toute intimité avec leur compagne.

Le secret de tout cela ? Sous l’impulsion et la conduite d’un caïd, Teofilo Rodríguez, surnommé El Conejo [Le lapin], les prisonniers se sont organisés pour se donner les meilleures conditions de vie possible. Ce sont eux, en quelque sorte, qui gèrent la prison au mieux de leurs intérêts, comme le montre cette vidéo accompagnant l’article du New York Times [en anglais].

Cette situation insolite et incompréhensible se répète dans la plupart des prisons du Venezuela : face à des autorités mal pourvues -et en outre largement corrompues-, ce sont les prisonniers qui font la loi.

Abandon et impuissance

Malgré les apparences, il n’y a pas de réelle contradiction entre la prison enfer de El Rodeo et la prison paradis de Margarita. Toutes deux illustrent des facettes différentes de la même réalité : l’abandon et l’impuissance des autorités face à la réalité carcérale du pays. Livrés à eux-mêmes, les détenus peuvent devenir des mutins (El Rodéo) ou des gestionnaires (Margarita). Dans les deux cas, c’est leur loi qui prévaut, une loi basée sur la violence, que celle-ci soit anarchique (El Rodeo) ou canalisée autour d’un leader et sa mafia (Margarita).

Ce que nous enseignent finalement ces deux situations, a priori si différentes, c’est que l’État vénézuélien a perdu, sans doute depuis belle lurette, tout contrôle de ses prisons. Et ce ne sont pas les 5000 soldats amassés autour de El Rodeo qui changeront grand chose à ce lourd et triste constat.

Drapeau du Venezuela

Il existe sur Facebook un groupe intitulé La Venezuela que queremos todos [Le Venezuela que nous voulons tous]. En font partie des Vénézuéliens « moyens » opposés à Chávez. Des personnes sans prétention qui expriment là leur vision du Venezuela idéal. À travers leurs interventions, simples et spontanées, se dessine un portrait sociologique de l’antichaviste commun. Écoutons-les parler :

  • Je voudrais que mon pays soit celui qu’il était il y a vingt ans, où il n’y avait pas autant de haine, autant de laisser-aller, où nous croyions à un avenir meilleur, avec des libertés pour parler de n’importe quoi, et non pas le pays qu’il est devenu.
  • Le Venezuela que nous voulons tous fut un pays où tous étaient égaux, où tous étaient frères depuis le “guajiro” [paysan] jusqu’au “norteño” [celui du Nord], comme le dit la chanson et ajoutons-y l’énorme quantité d’étrangers  qui y vivaient. Nous étions heureux, italiens, espagnols, africains, latino-américains, etc. Nous aimions la cuisine vénézuélienne, la musique, la belle vie à la vénézuélienne. Simplement nous étions heureux de vivre et de partager l’abondance d’un pays aussi beau et de la ville du printemps éternel, on ne parlait pas d’intégration, on ne parlait pas de religion, car nous étions tous intégrés. Nous étions tellement intégrés qu’on pouvait nous voir dans n’importe quelle “arepera” [restaurant populaire qui sert des "arepas"], “cachapera” [restaurant populaire qui sert des "cachapas"], restaurant italien, espagnol ou portugais. Nous parlions des mêmes sujets que les Vénézuéliens et nous dansions lorsque le Venezuela que nous voulons gagnait un concours de beauté ou une compétition sportive, et nous pleurions aussi lorsqu’il nous fallait partager une tragédie (coulée de terre, etc.).
  • C’est le Venezuela des amis sans distinction de classes sociales, où étaient nombreux les bonnes gens.
  • Le Venezuela que nous voulons tous est le Venezuela d’il y a vingt ans. Un Venezuela chargé de promesses et d’espoir pour les étrangers qui venaient y vivre.

Profonde nostalgie

Ces quatre témoignages (il y en a beaucoup d’autres du même acabit) sont révélateurs d’une profonde nostalgie du Venezuela d’avant Chávez. Les photos, les liens, les vidéos qui sont publiés sur la page décuplent encore cette nostalgie : il n’y en a que pour les chanteurs populaires des années 1980-1990, les films ou les souvenirs de cette époque. Les vidéos montrent un Venezuela touristique, fait de plages au sable blanc, de montagnes vierges, de miss Venezuela souriantes, et je passe le plus nunuche (ou le plus inquiétant, comme certaine nostalgie de la dictature de Marcos Pérez Jiménez, dans les années 1950).

Le Caracazo

Une scène du "Caracazo" (1989)

Ce Venezuela désiré est un Venezuela consciemment ou inconsciemment magnifié : en effet, il y a vingt ans, bien avant Chávez donc, le pays était déjà traversé de mouvements sociaux forts, comme le fut le Caracazo de 1989. Auparavant, ce fut le temps de la guérilla, urbaine et rurale, si bien que la belle harmonie sociale décrite ne fut jamais telle. Une illusion, un rêve…

Ce que ces bribes nostalgiques révèlent, c’est avant tout une méconnaissance totale, une ignorance-crasse, de ce que fut historiquement et socialement le Venezuela de la “démocratie” :  un pays coupé en deux, géré par une classe politique endogène au nom de certain développement favorable aux grandes familles et à elle-même, avec l’appui d’une classe moyenne recevant des miettes et espérant pouvoir arriver un jour au partage du grand gâteau. De ce pays étaient exclues les majorités, constituées par les pauvres des zones urbaines et la masse paysanne. Socialement, ceux-là n’existaient pas, juste bons qu’ils étaient à servir les maîtres. Politiquement, ils étaient seulement utilisés comme chair à voter lors des scrutins électoraux.

Déchirement

En 1983 (donc bien avant l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir), le philosophe social José Manuel Briceño Guerrero décrivait ainsi la structure socio-politique du Venezuela :

D’une part une grande population métissée, descendante d’esclaves noirs, d’indiens en déroute et de petits blancs, dans des conditions de vie pitoyables, habités par un désir légitime et aveugle de surpassement ; de l’autre, des groupes privilégiés constitués par des descendants de mantuanos [grandes familles créoles de la Colonie], des néo-créoles et des parvenus du caudillisme militaire, qui n’ont jamais senti les autres comme faisant partie de la même patrie, parce que la notion de patrie n’existait pas. Comment aurait-on pu attendre de ces derniers une action créatrice qui aurait mené plus loin que leurs intérêts de groupe conçus avec des yeux de rats ? S’ils avaient été conçus avec des yeux d’aigle et dans un contexte mondial, cela aurait pu les conduire à tenter, pour le moins, la formation d’un État respectable, dont les citoyens auraient pu vivre et non pas uniquement survivre. Il n’en a pas été ainsi ; il n’y a pas eu de bâtisseurs de patrie ni d’hommes d’État.

Le déchirement du Venezuela est ici décrit dans toute sa dimension dramatique. Cette réalité, ni la classe supérieure, ni la classe moyenne qui s’exprime sur la page Facebook, ne l’ont jamais perçue, ignorantes de leur histoire sociale et hypnotisées par une idéologie faussement rassembleuse, selon laquelle au Venezuela il n’existait ni racisme, ni lutte de classes, mais bien une parfaite harmonie sociale.

Sujet social et politique

Barrio de Caracas

"Barrio" de Caracas (photo : Yann Arthus-Bertrand)

Méconnaissance de l’autre donc, de l’habitant des bidonvilles comme du paysan, et plus encore : négation de l’autre, jumelée avec mépris de l’autre voire peur de l’autre. Le tout se transformant en haine de l’autre dès que cet autre s’affirme en sujet social. C’est précisément ce phénomène d’affirmation qui s’est produit, tel un coup de tonnerre, lors du Caracazo de 1989.

Et c’est ce que le chavisme, d’une certaine manière, a instauré : la transformation de l’autre en sujet social et politique, perturbant ainsi l’ordre social jusque là dominant et entraînant la peur, la haine… et la nostalgie de tous ceux qui jusque là avaient nié cet autre. Si le chavisme a apporté quelque chose à la société vénézuélienne, c’est bien cela : l’avènement des classes sociales oubliées au titre de sujet social et politique. Quoi qu’il arrive dorénavant, y compris une défaîte politique future du chavisme, il sera difficile de revenir en arrière, dans un cadre démocratique du moins. Aussi peut-on d’ores et déjà considérer que cela constituera l’apport historique du chavisme au processus social vénézuélien.

Beaucoup de Vénézuéliens ne le comprennent toujours pas et continuent à se vautrer –en vain– dans la nostalgie infinie d’un système exclusif et socialement injuste. Il serait temps qu’ils reconnaissent que tous les Vénézuéliens, y compris les autres, ont le droit d’être des citoyens.

Ce n’est tout de même pas demander beaucoup à des gens qui se targuent d’être de parfaits démocrates…

Fritz Melbye, par Camille Pissarro

Portrait de Fritz Melbye, par Camille Pissarro

En dehors de son pays d’origine, le Danemark, Fritz Melbye n’est guère connu. On sait surtout de lui qu’il fut l’ami et le mentor de Camille Pissarro, peintre français précurseur de l’impressionnisme. Tous deux ont vécu ensemble au Venezuela entre 1852 et 1854, puis se sont revus quelques années plus tard à Paris.

Leur amitié avait commencé par une rencontre fortuite sur les quais de la petite île de Saint-Thomas, dans les Caraïbes, qui appartenait alors au Danemark (depuis, elle fait partie des Îles Vierges et appartient aux États-Unis). Fritz Melbye revenait de son premier voyage au Venezuela. Camille Pissarro, de quatre ans son cadet, était venu dessiner, comme à son habitude, des scènes du port de Saint-Thomas. Il avait alors 22 ans.

Le voyage à Caracas

Camille Pissarro, Atelier à Caracas

Camille Pissarro, L'atelier à Caracas, 1852.

Lorsque, quelque temps plus tard, Fritz Melbye prépare un nouveau voyage au Venezuela, il invite Camille Pissarro à l’accompagner. Les deux hommes accostent à La Guaira, sur la côte vénézuélienne, en novembre 1852.  La beauté des environs les incitent à s’y installer quelques semaines pour capter et dessiner les paysages marins. À la fin du mois de décembre, ils montent à Caracas, qui était alors une petite ville de quelque 40.000 habitants, située au cœur d’une vallée luxuriante.

Tous deux s’installent dans une grosse maison du centre, où ils établissent leur atelier. Fritz Melbye prend soin d’annoncer son arrivée dans les journaux locaux, offrant ses services pour réaliser paysages et portraits. Peu fortunés, les deux amis doivent en effet vendre quelques-unes de leurs œuvres pour pouvoir payer le loyer et la nourriture.

À l’intérieur du pays

Alors que Pissarro passe le reste de son séjour à Caracas, Fritz Melbye s’aventure à l’intérieur du pays : à San Juan de los Morros, dans les Llanos et une nouvelle fois à La Guaira. En août 1854, Camille Pissarro retourne seul à Saint-Thomas, tandis que Fritz Melbye se rend à nouveau dans les Llanos. Il reste au Venezuela jusqu’en 1856. Les deux amis se retrouvent quelque temps plus tard à Paris, où Anton Melbye, le frère de Fritz, peintre lui aussi, avait installé son atelier.

Chacun suit alors son destin. Camille Pissarro devient le grand peintre que l’on connaît. Fritz Melbye continue de voyager, aux États-Unis d’abord, puis au Japon et en Chine. C’est dans ce dernier pays, à Shanghai, qu’il meurt en 1869, à l’âge de 43 ans.

Dessin sur le vif

Fritz Melbye a d’abord peint des marines, qu’il réalisait dans la tradition familiale que lui avait enseignée son frère aîné Anton. Mais il s’orienta très vite vers le paysage et les scènes rurales. Son départ du Danemark pour Saint-Thomas, en 1849, répondait à cette recherche de l’exotisme et de la lumière tropicale. Ses voyages au Venezuela achevèrent de l’orienter dans cette voie réaliste et naturaliste, quelquefois empreinte d’un certain romantisme.

Camille Pissarro apprit beaucoup de Fritz Melbye, en particulier le dessin sur le vif, en pleine nature. Fritz Melbye était en effet de ces peintres voyageurs qui considéraient essentiel de capter directement les atmosphères des lieux. Aussi passait-il le plus clair de son temps à chercher les endroits idéaux pour peindre un paysage ou une scène quotidienne. Une fois fixé sur le l’endroit, il effectuait un croquis au crayon, notant soigneusement les couleurs. Le soir, à la lueur des bougies, il faisait le dessin définitif et quelquefois lui appliquait les couleurs. Le jeune Pissarro suivait assidument les traces de son professeur. Certains de leurs travaux étaient si semblables qu’il était difficile de savoir qui en était l’auteur.

En guise d’illustration, voici quelques œuvres réalisées par Fritz Melbye durant ses séjours au Venezuela.

>> Voir aussi l’article Camille Pissarro : un jeune peintre à Caracas
Le Nuevo Circo de Caracas

Le Nuevo Circo de Caracas

Héritage des colons espagnols, la corrida est toujours de mise dans plusieurs pays d’Amérique latine, tels que le Mexique, le Pérou, l’Équateur, la Bolivie, la Colombie et le Venezuela. Comme dans la mère-patrie, on y pratique allègrement la mise à mort des taureaux. De ce côté de l’Atlantique, la saison des corridas correspond à la saison morte en Espagne, c’est-à-dire pendant l’hiver européen. C’est donc bien pratique pour occuper les toréadors (dont plusieurs sont latino-américains) et rentabiliser l’activité toute l’année durant.

Au Venezuela, on pratique la corrida dans quelques villes seulement, qui sont dotées de leurs arènes : Maracay, Maracaibo, San Cristóbal, Mérida et quelques autres petites villes de province, notamment dans les Andes. De son côté, la ville de Caracas, longtemps un haut lieu de la tauromachie latino-américaine, vient de dire non aux corridas.

C’est le résultat d’une lutte de plusieurs années entre partisans et adversaires de la fiesta taurina, sur fond, bien entendu, de discussions politiques pas toujours désintéressées.

Joyau architectural

Caracas possède des arènes qui sont un véritable joyau architectural : le Nuevo Circo (photo ci-dessus). Inauguré le 26 janvier 1919, ce bâtiment exceptionnel est l’œuvre des architectes Alejandro Chataing et Luis Muñoz Tébar. Durant des années, il fut le théâtre de centaines de corridas, mais aussi de rassemblements politiques et de manifestations sportives (boxe, lutte libre) et culturelles (cinéma, théâtre). La dernière corrida s’y tint en 1997. Puis la place fut pratiquement abandonnée par ses propriétaires privés. Après moult vicissitudes, le bâtiment fut enfin déclaré bien d’intérêt culturel en 1998, ce qui le sauva in extremis de la démolition. En 2005, la municipalité de Caracas élabore un projet de restauration, grâce auquel on récupère sa façade et sa polychromie originale, dans l’objectif de le transformer en centre artistique et culturel.

C’était sans compter sans les travers de la politique politicienne. En novembre 2008, les élections municipales se soldent par la victoire à Caracas d’Antonio Ledezma, personnalité de l’opposition, qui ne s’était pas privé de faire campagne en faveur du retour des corridas dans la vénérable enceinte. Réponse du berger à la bergère : dès le lendemain de l’élection, l’administration sortante transfère la responsabilité du lieu à la mairie du Libertador, restée, elle, aux mains de l’officialisme.

Guerre déclarée

Depuis lors, la guerre est déclarée sur ce sujet (et de nombreux autres) entre administrations municipales du Libertador et du Grand Caracas. Le président Chávez lui-même intervient : « Le Nuevo Circo est un espace pour le peuple et continuera à l’être », déclare-t-il le 8 mars. Dernier épisode : le 21 avril dernier, les conseillers municipaux de Libertador proclament Caracas « ville anti-taurine », éliminant la possibilité de toute corrida de taureaux sur son territoire.

nuevocircodecaracasJusqu’à nouvel ordre, le Nuevo Circo restera donc un lieu culturel. Il est actuellement administré par le Núcleo Endógeno Artístico Nuevo Circo. Quelque 250 artistes y travaillent et offrent des ateliers de théâtre, de yoga, de danse, de percussion, d’initiation musicale pour enfants et d’arts plastiques. Les artistes de rue y sont particulièrement actifs, donnant au lieu une raison d’être qui correspond à son nom : Nuevo Circo (Nouveau cirque). En effet, le cirque, en tant qu’activité favorisant le développement social, supplante maintenant la corrida.

Caracas est ainsi devenue la deuxième ville anti-taurine du pays (après Carrizal) et la cinquième du continent américain. Elle est aussi la première capitale au monde à se déclarer opposée à la corrida. Ce sont les taureaux qui sont contents!

Cuisine en plein air

Cuisine en plein air

Saviez-vous que Camille Pissarro, considéré comme l’un des « pères de l’ impressionnisme », a passé une partie de sa vie à Caracas? C’était entre 1852 et 1854. Le jeune Pissarro était alors dans la vingtaine. Il n’était encore qu’un inconnu, passionné de dessin et de de peinture, désireux de s’engager résolument dans la vie d’artiste.

Camille Pissarro n’était pas tout à fait un étranger dans les Caraïbes. En effet, il était né en 1830 à Saint-Thomas, une île des Antilles alors colonie danoise (et devenue depuis possession des États-Unis, faisant partie des Îles Vierges). Sa mère est créole et son père, juif d’origine portugaise, est français. La famille tient une quincaillerie à Charlotte-Amélie, la capitale de l’île.

À l’âge de douze ans, le jeune Camille part étudier en France, à Passy, à la pension Savary. Déjà, il s’intéresse plus au dessin qu’aux mathématiques et monsieur Savary l’encourage dans cette voie. À son retour à Saint-Thomas en 1847, son père s’attend à ce qu’il s’intègre à l’entreprise familiale, mais il préfère s’adonner à la flânerie et au dessin, suivant en cela le conseil de monsieur Savary : se dédier à peindre des cocotiers!

Un jour, sur les quais de sa ville, il fait la rencontre du jeune peintre danois Fritz Melbye (1826-1869) et se lie d’amitié avec lui. Ce dernier l’incite à le suivre au Venezuela.  Sans obtenir la permission de ses parents, Camille quitte Saint-Thomas pour La Guaira, le port de Caracas, où il arrive le 12 novembre 1852. Plus tard, dans une lettre adressée en 1878 au marchand et collectionneur Eugène Murer, il expliquera ainsi sa décision: « Je me trouvais à Saint-Thomas comme employé de commerce bien rémunéré mais je ne pus supporter plus longtemps cette situation et sans y réfléchir vraiment, j’abandonnai tout ce que je possédais là-bas et m’enfuis à Caracas brisant ainsi les liens qui m’unissaient à la vie bourgeoise ».

Vision réaliste

Plaza Mayor de Caracas

Plaza Mayor de Caracas

Au Venezuela, il restera d’abord plusieurs semaines à La Guaira, sur la côte, avant de s’établir en 1853 à Caracas. Durant son séjour de 21 mois dans le pays, il fera un grand nombre de dessins, de croquis, d’études, et quelques peintures. On décèle dans ces œuvres de jeunesse une vision réaliste, quelque peu idéalisée de la vie locale, mais aussi la fraîcheur toute romantique d’un artiste qui refusera par la suite l’académisme des salons parisiens.

Caracas est alors un gros bourg de 45.000 habitants, encore très marqué par la ruralité. Aux alentours, les paysages agricoles et naturels restent dominants. Le mode de vie, même en ville, reste en grande partie rural. Si quelques-unes des œuvres réalisées par Pissarro pendant son séjour peuvent être qualifiées d’urbaines, la plupart témoignent de cette dimension rurale de la ville et des environs. Elles constituent un témoignage vivant de la capitale du Venezuela au milieu du XIXe siècle.

Durant son séjour, Pissarro a visité les alentours de Caracas. Il s’est notamment rendu à Galipan, dans la montagne proche, en juillet 1854, pendant la saison des pluies. Il aurait été logé là-bas par les Stürup, une famille danoise qu’il aurait connue par l’intermédiaire de Fritz Melbye. À Galipan, Pissarro a probablement fait des promenades dans la montagne de l’Avila, dont il a rapporté des dessins représentant la forêt et la nature environnante. Il a aussi dessiné et peint à l’aquarelle des scènes de la vie paysanne (dont la plus remarquable est sans doute Les joueurs de cartes, qui préfigure les peintures de Cézanne du même nom). De retour dans la ville, il a dessiné des scènes d’intérieur (plusieurs portraits de femmes) et d’extérieur (des musiciens de rue, un thème qu’il affectionnait particulièrement).

Atmosphères

Vers la mi-1854, la famille Pissarro demande à Camille de retourner à Saint-Thomas, pour y travailler dans l’entreprise familiale. La mort d’un frère et la santé fragile d’un autre rendent son retour plus pressant encore. Mais Camille refuse cette perspective. S’il accepte de retourner à Saint-Thomas, c’est seulement pour une courte période, parce qu’il désire avant tout se rendre à Paris pour s’y consacrer à la peinture. La famille acquiesce finalement et le 12 août 1854, Pissarro quitte la Guaira pour Saint-Thomas. Il laisse au Venezuela quelques amis, tels que Rafael Herrera Vegas, qui écrit au dos d’un de ses dessins : « Pissarro, lorsque tu seras dans l’opulente Paris, ville de plaisir, souviens-toi que tu conserves un vrai ami dans notre modeste Venezuela ».

Scène de marché

Scène de marché

Camille Pissarro aura passé presque deux ans au Venezuela. Deux années de découverte et d’apprentissage, aux cours desquelles il affinera ses qualités de dessinateur et de peintre, faisant preuve d’un sens du volume inhabituel et excellant à recréer des atmosphères. On peut considérer que son expérience au Venezuela a libéré son art des académismes : ses scènes de Caracas, vivantes, authentiques et spontanées, préfigurent indéniablement l’impressionnisme. Comme les impressionnistes, c’est dans la rue et la nature qu’il trouve sa principale source d’inspiration. Le studio ne sert qu’à retoucher ou perfectionner ce qu’il a glané sur le vif. C’est sans doute aussi au Venezuela qu’il a décidé de prendre le beau risque de se consacrer exclusivement à son art, donnant ainsi un nouveau sens à sa vie.

Voici quelques exemples de ses dessins, esquisses et croquis réalisés durant son séjour au Venezuela. La plupart proviennent de la collection de la Banque centrale du Venezuela.

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Pour en savoir plus : 

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