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compañero de viaje, Orlando Araujo

Le livre libéré

Il y a quelque temps je lisais sur Médiapart un article sur le bookcrossing, appelé aussi en français “passe-livre” ou “livre-échangisme”. Késeksa ? Bookcrossing, c’est avant tout un site web qui fait la promotion du livre “libéré”, c’est-à-dire du livre que vous abandonnez librement dans la nature en espérant qu’il passera à d’autres mains. Moyennant certain protocole, vous pouvez alors faire le suivi du voyage de votre livre de lecteur en lecteur… pour autant que ces derniers jouent le jeu et s’inscrivent sur le site.

J’ai trouvé l’idée intéressante et je me suis mis à fouiner sur Bookcrossing.com. Lorsque j’ai atterri sur la page mentionnant les pays où il y avait des livres “libérés”, je me suis aperçu qu’il n’y en avait aucun au Venezuela (mais plus de 7000 en Allemagne, 5000 aux États-Unis et… 495 en France). Je me suis pris au jeu et j’ai décidé sur le champ d’inscrire le Venezuela sur la carte mondiale du bookcrossing.

J’ai donc choisi un livre de ma bibliothèque et je l’ai préparé pour une libération. Il faut d’abord s’inscrire sur le site, enregistrer le livre et obtenir pour celui-ci un BCID, c’est-à-dire un numéro unique qui permettra d’en faire le suivi. Il faut ensuite créer et imprimer une étiquette qui explique le principe du bookcrossing et donne des instructions à celui qui trouvera le livre. Cette étiquette une fois collée sur la page de garde, le livre pourra être libéré.

Où libérer ?

Encore faut-il savoir dans quel lieu le libérer. Théoriquement, c’est n’importe où : dans un parc, dans un bus ou un métro, dans un café ou un restaurant… En pratique, il vaut mieux mettre toutes les chances de son côté pour que le livre se diffuse réellement. Dans un pays où relativement peu de personnes lisent des livres, comme le Venezuela, c’est d’autant plus nécessaire.

Pour lâcher mon livre, j’ai donc choisi un lieu public, mais relativement intime, où se concentrent des lecteurs potentiels. Il s’agit de la Finca San Javier, une ferme proche de Mérida, qui vend des produits naturels et biologiques à un public déjà conscientisé et plutôt intellectuel, des professeurs universitaires pour la plupart. Si je l’avais libéré dans un autobus local, le livre aurait plus que certainement terminé à la poubelle, tout simplement.

Cela fait une semaine que je l’ai libéré, et toujours rien… Laissons tout de même à l’heureux emprunteur le temps de le feuilleter et, espérons-le, de le lire.

Compagnon de voyage

Orlando Araujo

Orlando Araujo

Et maintenant, la question qui brûle toutes les lèvres : quel livre ai-je donc libéré ? Pour mon premier essai, j’ai opté pour un ouvrage pas trop volumineux, composée de courts récits qui peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Il s’agit de Compañero de viaje [Compagnon de voyage] de l’écrivain vénézuélien Orlando Araujo (1928-1987). Un titre prédestiné pour un livre destiné à voyager…

Orlando Araujo est né à Calderas, un village du piémont andin de Barinas. Calderas est à Orlando Araujo ce que Macondo est à Gabriel García Márquez. C’est dans ce microcosme rural que se déroulent les histoires de Compañero de viaje, dans la lignée du réalisme magique cher à nombre d’auteurs latino-américains. Les récits s’y entrelacent, jusqu’à décrire la vie quotidienne du village, empreinte de peurs, de croyances, de religiosité.

La visite de monseigneur

Telle cette courte histoire qui relate la visite de l’archevêque de Mérida à Calderas, que je résume ici :

Après un voyage de plusieurs jours, Monseigneur arrive dans le village à dos de mulet, accompagné de sa suite. Depuis des semaines, le prêtre du village avait préparé ses ouailles à cette importante visite apostolique. Il leur avait demandé d’offrir quelque chose à l’archevêque : qui une partie de sa récolte, qui des œufs, qui une poule, qui un cochon, et pour les plus riches un veau ou une vache.Lorsque Monseigneur entre à Calderas, le village est totalement décoré aux couleurs papales jaune et blanche. L’ambiance est au recueillement, mais aussi à la fête. Après un repos bien mérité, l’archevêque célèbre la messe et fait des confirmations. Les paysans lui donnent les présents qu’ils ont apportés, qui s’accumulent dans la maison du curé.

Cependant, l’archevêque ne peut raisonnablement emporter avec lui tous ces cadeaux. Aussi, un marché est organisé, qui permet aux villageois eux-mêmes de racheter les cadeaux, les transformant ainsi en argent. Les plus riches rachètent le plus souvent leur vache ou leur porc, y ajoutent le plus souvent des animaux offerts par les plus pauvres. De leur côté, les petits paysans, qui vivent de manière autarcique en dehors de toute économie monétaire, ne peuvent rien racheter…

Le lendemain, Monseigneur reprend sa route vers un autre village, emportant les dons en argent récoltés grâce au marché. Moralité non dite : la visite de l’archevêque a enrichi les riches et appauvri les pauvres !

Je n’ai malheureusement pas le style d’Orlando Araujo pour vous raconter cette histoire édifiante, qui n’est d’ailleurs pas tellement éloignée des rapports sociaux qui existent toujours actuellement dans les zones rurales. La psychologie paysanne y est particulièrement bien décrite. Mais lisez donc le livre : avec un peu de chance, grâce à Bookcrossing, il passera près de chez vous…

Et si vous n’avez pas la patience d’attendre, en voici le texte intégral en espagnol (pour autant que je sache, il n’existe pas de traduction française). Le récit de la visite de l’archevêque s’intitule Cordero de Dios et se trouve à la page 61.

Onechot, chanteur de reggae du Venezuela

Le chanteur de reggae vénézuélien Onechot a reçu une balle dans la tête durant la nuit du 27 février dernier. Depuis lors, il se trouve en soins intensifs dans un hôpital de Caracas. La nouvelle est d’autant plus choquante que Juan David Chacón (c’est son vrai nom) était de ceux qui, leur carrière durant, ont prêché assidûment la non-violence dans un pays violent. Un triste destin pour celui qui attirait dans son sillage bon nombre de jeunes, ainsi qu’en atteste l’avalanche de tweets publiés à la suite de l’attaque dont il a été victime.

Certains diront qu’il avait un nom prémonitoire : Onechot fait à la fois penser au surnom espanol Juancho et à l’anglais One Shot. Toujours est-il qu’il avait déjà souffert de la violence en 2003, lorsqu’il avait été victime d’un secuestro express [enlèvement express, une modalité d'enlèvement par laquelle les agresseurs réclament une rançon à la famille dans les minutes ou les heures qui suivent]. Depuis lors, il s’était insurgé, notamment dans ses chansons, contre la violence qui frappe le pays, en particulier Caracas.

Ainsi, en 2010, il avait produit une chanson et un clip vidéo qui allaient frapper les esprits : Rotten Town [Ville pourrie]. Il y chante notamment :

Permettez-moi de vous présenter Caracas, l’ambassade de l’enfer, pays des meurtres et des gangsters. Des centaines de personnes perdent la vie chaque semaine, on vit désormais dans un pays en guerre, regorgeant de fantômes.

Nous avons plus de morts qu’au Pakistan, au Liban, au Kosovo, au Vietnam et en Afghanistan, nous avons plein de mafias, nous avons pleins de “dons” et nous avons quelques tueurs fous avec des supermitrailleuses.

À l’époque, le clip n’avait pas été très bien reçu par le pouvoir en place, à tel point que Tania Díaz, animatrice d’un programme de télévision sur la chaîne officielle VTV et ancienne ministre de la Communication et de l’Information, avait menacé d’entamer des poursuites judiciaires à l’encontre de Onechot pour une vidéo qui montre, selon elle, des « images dramatisant la violence ». L’affaire n’eut cependant pas de suite.

Les médias s’emballent

Comme à chaque fois qu’une personnalité connue est victime de la délinquance (il y a un mois, c’était l’ambassadeur du Mexique Carlos Pujalte et son épouse), les médias s’emballent. Ils répètent inlassablement les statistiques de l’ONG Observatoire vénézuélien de la violence, selon laquelle plus de 19.000 personnes ont été assassinées au Venezuela en 2011 (soit une moyenne de 52 personnes par jour), record annuel pour le pays. De tels chiffres ont de quoi faire froid dans le dos, surtout pour qui réside dans un pays dit “sécuritaire”.

Il convient cependant de relativiser les choses. La criminalité ne frappe pas tout le pays, ni toutes les classes sociales, avec la même intensité.  Ce sont de loin les quartiers pauvres des zones urbaines qui sont les plus touchés. Par ailleurs, même s’il y a une augmentation indéniable de la criminalité, celle-ci ne date pas de l’arrivée de Hugo Chávez au pouvoir, comme on l’entend dire ici et là. En 1996, la revue spécialisée Raids écrivait déjà: « Avec une moyenne de quatre-vingts morts par balles chaque fin de semaine, avec des attaques quotidiennes dans les transports en commun, avec sa pauvreté au développement exponentiel, avec enfin une crise économique qui ronge le pays depuis plus de quinze ans — l’inflation est de plus de 1000 % par an —, Caracas est devenue depuis quelques années l’une des villes et peut-être même la ville la plus dangereuse du monde. »

Des causes complexes

Police et criminalité à Caracas

La police fait partie du problème plus que de la solution

Les causes de cette dégradation sont plus complexes qu’on ne veut généralement le présenter. Elles ont à voir à la fois avec une augmentation générale de la criminalité dans le monde, effet d’une culture populaire de plus en plus violente; avec une police peu crédible et corrompue « qui fait plus partie du problème que de la solution » (le ministre de l’Intérieur Tarek El-Aissami a reconnu que « 20 % des délits et crimes commis dans le pays le sont par des policiers. »); avec une infiltration croissante des narcos colombiens au cœur de la société vénézuélienne, etc. Pour une analyse en profondeur du problème (c’est plutôt rare), je vous invite à lire Caracas brûle-t-elle ?, un article du Monde Diplomatique d’août 2010. On comprendra que les solutions ne sont pas simples non plus.

En tout cas, une chose est certaine, et telle est la conclusion de l’article nommé ci-dessus : « Amplifié, pour ne pas dire appuyé par les médias, le chaos créé par ces groupes criminels sert les intérêts de la droite. Plus il y a de morts, plus il y a de votes pour l’opposition. »

Au Venezuela comme ailleurs (et là, vous suivrez mon regard…), il est donc difficile d’imaginer que les chiffres alarmants de la criminalité, répétés à l’envi par les médias nationaux et internationaux, et l’état de paranoïa collective qui s’en suit, ne sont pas utilisés et instrumentalisés pour des raisons bassement politiques.

Puente Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont international Unión entre Puerto Santander (Colombie) et Boca del Grita (Venezuela)

Je suis allé hier en Colombie. Enfin, en Colombie, c’est beaucoup dire : je suis allé à Cúcuta, la ville frontière qui est presqu’aussi vénézuélienne que colombienne. La ville a toujours vécu du commerce avec le Venezuela, même si les échanges ont baissé d’intensité depuis quelques années, en raison d’un taux de change devenu défavorable pour les Vénézuéliens. Il n’empêche : aller à Cúcuta reste une sorte de pélerinage commercial traditionnel pour les habitants de l’ouest du Venezuela.

Franchir la frontière est toujours une aventure incertaine. Non pas que ce soit difficile : il suffit de passer le pont. Pas de contrôle sur le lieu même ! On passe comme si de rien n’était, sans montrer la moindre identification. Par contre, sur la route avant et après le franchissement, il y a des tas de petits contrôles –par la Garde nationale, par l’armée, par la police, par on ne sait qui… C’est que cette zone frontalière entre le Venezuela et la Colombie est particulièrement chaude. Le secteur est non seulement le lieu de toutes les contrebandes, petites et grandes, mais il sert aussi de refuge aux multiples groupes de guerrillas et de paracos (paramilitaires) qui officient en Colombie.

À première vue

Pimpinero à Cúcuta (Colombie)

"Pimpineros" à Cúcuta

De tout cela, on ne voit rien d’explicite. Tout semble à première vue normal. Mais une multitude de petits indices montrent bien qu’on se trouve dans un lieu bizarre. Exemple : les stations services situées au Venezuela sont presque toujours fermées, mais une multitude de voitures immatriculées au Venezuela, toutes aussi déglinguées les unes que les autres, sont patiemment alignées devant les pompes. Les conducteurs sont absents. À la prochaine livraison d’essence, ils apparaîtront de nulle part et la ronde se mettra en branle, jusqu’à épuisement des stocks. Les vieilles carcasses feront le plein, franchiront le pont, déchargeront leur précieux carburant du côté colombien, repasseront la pont, referont le plein, et ainsi de suite. L’essence ainsi collectée « légalement » sera revendue par des centaines de pimpineros (vendeurs d’essence en bidon) le long des routes colombiennes.

Tout ce petit jeu s’explique lorsque l’on sait que l’essence se vend à un prix 110 fois plus élevé (vous avez bien lu) en Colombie qu’au Venezuela -où, comme chacun sait, elle est la moins chère au monde ! Bénéfices garantis donc pour toute une chaîne de petits et grands trafiquants, souvent contrôlés par une mafia de l’essence.

Chemin de traverse

Pour varier les plaisirs, je ne me suis pas rendu à Cúcuta par la voie royale et classique San Cristóbal-San Antonio, mais par Puerto Santander, plus au nord. Il s’agit d’un chemin de traverse qui s’est révélé bien intéressant : de petites routes rurales étroites et mal renseignées mènent à un pont remarquable, le pont Unión. Remarquable, car il a une structure métallique anormalement solide (vu le gabarit des routes qui y mènent), et une seule voie de passage.

Le pont Unión entre Puerto Santander (Colombia) y Boca del Grita (Venezuela)

Le pont de chemin de fer

Une recherche m’a fait découvrir qu’il s’agit d’un ancien pont de chemin de fer construit dans les années 20, lorsque les gouvernements colombien et vénézuélien décidèrent de construire une jonction entre les chemins de fer de Cúcuta et du Táchira. Et tout devient clair tout à coup : l’énorme bâtiment que l’on croise en venant du Venezuela n’est autre que l’ancienne gare et ses dépôts. Le passage étroit qui fait figure de rue principale du côté colombien suit l’ancien tracé de la voie de chemin de fer. La liaison ferroviaire a été désaffectée au début des années 1960 et le pont a été ouvert aux véhicules en 1989.

Le souk et le farniente

Le pont Unión franchit le río La Grita. D’un côté, c’est Boca del Grita et le Venezuela; en face, c’est Puerto Santander et la Colombie. Bien que la frontière et le pont ne constituent guère un obstacle pour la population locale, qui déambule librement d’une rive à l’autre, on constate des différences significatives entre les deux pays. Du côté colombien, c’est le souk, un vaste marché très animé qui s’étend le long de la rue principale, où l’on a l’impression que tout le monde vend de tout. Du côté vénézuélien, on est au contraire frappé par le calme qui règne, le farniente apparent des quelques habitants que l’on croise.

Pont Union entre Venezuela y Colombia (Puerto Santander)

Vue aérienne : la Colombie à gauche, le Venezuela à droite

Et on se prend à penser : serait-ce là l’expression de la quintessence de chacun des deux pays ? Une Colombie « libérale » où les plus pauvres doivent travailler pour survivre et où la débrouille quotidienne est nécessaire à l’existence. Un Venezuela « assisté » où chacun attend de l’État –plutôt patiemment, d’ailleurs– les solutions à sa vie, et où le travail apparaît plus comme un encombrement qu’une valeur. Les choses ne sont sans doute pas si simples, car en ce lieu tout se mélange : il y a sans doute des Vénézuéliens qui vendent des babioles sur le marché colombien, et des Colombiens qui vont se faire soigner gratuitement dans le dispensaire du côté vénézuélien. Il n’empêche, le contraste reste évocateur.

Épiphénomène

Tels sont quelques-uns des enseignements que j’ai pu tirer des quelques heures passées dans le pays frère, comme on dit au Venezuela. L’expression pays frère désigne d’ailleurs bien la réalité de cette frontière politique qui n’a rien de sociologique. En effet, une histoire et une culture communes ont réuni pendant des siècles les populations de part et d’autre de la frontière. Ce n’est pas une frontière instaurée plus ou moins artificiellement il y a moins de deux siècles, en 1830, qui, par un coup de baguette magique, va séparer des populations aux racines identiques.

Même si la politique fut (et reste) très différente de part et d’autre de la ligne, elle n’est ici qu’un épiphénomène avec lequel on pourra toujours s’accommoder.

Élections primaires de l'opposition au Venezuela (12-02-2012)

Élections primaires de l'opposition : un militaire vérifie l'identité des votants

Dimanche dernier 12 février, se sont déroulées les élections primaires pour désigner le candidat unique de l’opposition à l’élection présidentielle du 7 octobre prochain. En clair, la personne qui aura la tâche d’affronter Hugo Chávez à cette date.

Avec un peu plus de trois millions de votes (soit quelque 17  % du corps électoral total), l’opposition a fait plutôt bonne figure. Elle devra cependant obtenir pratiquement trois fois plus d’électeurs pour que son candidat l’emporte en octobre. Le pari n’est donc pas encore gagné, face à un Chávez toujours tonitruant et (apparemment) en bonne forme, mais il reste dans l’ordre du possible.

Les meilleures chances

Henrique Capriles Radonski

Henrique Capriles Radonski

En élisant Henrique Capriles Radonski avec une confortable majorité (64,2 %), l’opposition –un assemblage hétéroclite de partis s’échelonnant du centre-gauche à l’extrême droite– s’est pourtant dotée du candidat ayant les meilleures chances parmi les cinq personnalités qui se présentaient. Henrique Capriles Radonski pratique en effet un discours modéré et rassembleur, aux antipodes des diatribes agressives d’une María Corina Machado, par exemple. Il fait régulièrement référence à Lula comme modèle de bonne pratique politique et reconnaît même quelques mérites à l’actuel gouvernement dans le domaine social. Jeune, dynamique, il fait partie de cette nouvelle génération d’hommes politiques qui a le potentiel d’attirer les jeunes (ainsi que les femmes, car il a un physique plutôt attractif et, de plus, est célibataire…).

Il devra toutefois travailler dur s’il veut l’emporter le 7 octobre. Il cumule en effet un certain nombre de désavantages par rapport à Hugo Chávez :

  • Son bassin naturel d’électeurs (la haute bourgeoisie –2 % de la population– et la classe moyenne –30 %) est nettement plus réduit que le bassin naturel de Chávez (les classes pauvres urbaines –40 %– et rurales –25 %). Il devra donc faire un effort particulier pour rompre le schéma de classes et s’attirer un nombre suffisant de membres non seulement de la classe moyenne inférieure, mais aussi des classes pauvres. Il est vrai qu’il existe parmi ceux-ci un nombre indéterminé de déçus du chavisme, surtout en milieu urbain, mais le défi consistera à les faire changer de bord par un discours et des promesses crédibles dans le domaine du social.
  • Il lui sera difficile de cacher ou surpasser son origine sociale, la grande bourgeoisie de Caracas. Sa famille possède des intérêts directs dans le secteur entrepreneurial et productif du pays, notamment dans les moyens de communication (Cadena Capriles), la distribution cinématographique (Cinex) et les services immobiliers. Il aura de la peine à se détacher de son image de sifrino (fils à papa) qui a fait des études dorées. En face de lui, Hugo Chávez –d’origine modeste, lui– n’aura aucune peine à le désigner comme le représentant de l’oligarchie.
  • Il lui faudra faire oublier l’épisode de l’attaque contre l’ambassade de Cuba, au lendemain du coup d’état contre Chávez , le 12 avril 2002. Même s’il a été acquitté lors du procès qui s’est ensuivi, son attitude ambiguë lors de cet évènement, en tant que maire, a laissé des traces dans l’imaginaire collectif des sympathisants de Chávez.
  • Enfin, il lui faudra laisser dans l’ombre un certains nombre d’alliés encombrants : ceux qui flirtent avec une droite ultra-libérale à la George W. Bush et ceux qui sont partisans de la méthode dure face à Chávez (et n’hésitent pas, à l’occasion, à prôner le coup d’État ou l’assassinat). Si ces derniers, liés à une extrême-droite qui ne veut pas dire son nom, marquent leur présence dans la campagne qui s’ouvre, il feront le lit de Chávez et c’en sera fini des chances de l’opposition de remporter l’élection.

Discours conciliateur

Henrique Capriles Radonski

Populaire parmi la jeunesse

En définitive, une victoire de l’opposition en octobre 2012 reste possible à condition que Henrique Capriles Radonski sache faire oublier qui il est et surtout qui l’appuie. Pour ce faire, il devra adopter un discours social et conciliateur plutôt qu’un discours militant, jouer de subtilité pour reconnaître les avancées sociales obtenues par le chavisme, indiquer comment les améliorer plutôt qu’annoncer leur destruction. En d’autres termes, montrer qu’une voie nouvelle est possible, et qu’elle n’est ni chaviste, ni un retour aux vieilles pratiques populistes et corrompues de la 4e république. La voie est étroite. En toute hypothèse, attaquer de front le chavisme le desservirait. En effet, c’est à lui qu’il revient de gagner des franges de la population qui ne lui sont pas a priori favorables, alors que l’actuel président pourra se contenter de l’objectif de conserver au maximum son électorat existant.

Par ailleurs, Henrique Capriles Radonski devra aussi s’imposer comme un interlocuteur solide, capable de tenir tête à la forte personnalité de Chávez, qui domine la politique nationale depuis 13 ans. En face d’une telle  « bête politique », il n’est pas simple de se faire valoir et de trouver pour ce faire le ton qui convient.

Cela fait beaucoup de “mais” pour l’opposition, alors que, de son côté, Hugo Chávez, lui, n’en a qu’un, mais de taille : il doit se maintenir en parfaite santé et en pleine forme d’ici au mois d’octobre. Malgré les cassandres qui jurent que son cancer n’est pas guéri et qu’il n’en a plus que pour quelques mois, force est de constater que jusqu’à présent, il tient parfaitement la route. Le doute, cependant, persiste.

Organisé par le gouvernement

Un autre élément est passé inaperçu à l’occasion de ces élections primaires. On en a surtout retenu le taux élevé de participation et les résultats. Mais on n’a pas souligné que, aussi étrange que cela puisse paraître, le processus électoral n’a pas été organisé par l’opposition elle-même, mais bien par le gouvernement !

Le Plan República en action

Le Plan República en action

Comme s’il s’agissait d’élections nationales, le Plan República, c’est-à-dire la mobilisation de l’armée pour les tâches d’organisation et de maintien de l’ordre, a été mis en marche. Ainsi qu’on peut le voir sur la photo ci-dessus, ce sont des soldats qui vérifiaient l’identité des votants. Par ailleurs, c’est le Consejo Nacional Electoral [Conseil national électoral, CNE] qui a organisé le scrutin, utilisant pour ce faire sa technologie (les machines à voter et le système de transmission des données) ainsi que les lieux habituels de votation, comme les écoles publiques. Une telle situation pourrait paraître quelque peu surréaliste dans un pays divisé depuis des années en deux camps irréconciliables : en effet, jusqu’ici, l’opposition avait largement accusé Hugo Chávez d’instrumentaliser l’armée (en en faisant une “armée bolivarienne” chargée de défendre la révolution) et d’avoir soumis le CNE à ses projets politiques, voire personnels. Or voici que ces deux institutions participent activement à l’organisation des primaires de l’opposition.

Jeu tactique

Quelque chose est-il donc en train de changer dans le Venezuela ? Peut-être. Mais gageons qu’il s’agit surtout d’un jeu tactique entre les deux grandes forces politiques du pays. Et force est de constater que sur ce point, c’est Chávez qui a subtilement gagné : il a réussi à faire reconnaître par l’opposition le travail du CNE, jusqu’alors décrié. Cette dernière serait donc bien en peine de contester les résultats du 7 octobre ! Par la même occasion, Chávez a réaffirmé son appui à la démocratie, allant jusqu’à “aider” l’opposition pour l’organisation de ses primaires.

Voici donc, grâce à ces élections, l’opposition un peu plus intégrée au système. Un bon coup pour Chávez, sans aucun doute, mais aussi pour Henrique Capriles Radonski. Ce dernier a en effet tout intérêt à se différencier des dinosaures de sa coalition et à accepter de jouer le jeu de l’intégration démocratique. Histoire de montrer que, comme le dit son slogan, Hay un camino [Il y a une voie], une espèce de troisième voie entre la démocratie usée et frelatée du passé et le socialisme du XXIe siècle.

À lui, maintenant, d’en convaincre une majorité de Vénézuéliens.

Auguste Morisot sur l'Orénoque

Auguste Morisot (debout, au centre) et l'équipage sur l'Orénoque. Rancho Cabirima, 6 décembre 1886 (photo de Jean Chaffanjon)

Auguste Morisot est presqu’un mystère. Il n’a pas la chance d’avoir sa biographie sur Wikipedia, c’est tout dire… et l’on n’obtient que quelques renseignements sur sa vie au hasard du Net.

Au Venezuela, c’est à peine si on savait de lui qu’il avait participé à l’expédition que l’explorateur Jean Chaffanjon entreprit sur l’Orénoque en 1886-1887. En France, on retient surtout son œuvre d’artiste et de décorateur. Mais éclipsé par l’autre Morisot, Berthe, et se tenant volontairement à l’écart des salons, il est cantonné dans la catégorie des “petits maîtres”.

Auguste Morisot naît à Seurre, en Bourgogne, le 12 avril 1857, dans une famille d’origine modeste. Sa jeunesse n’est guère très heureuse. Très tôt orphelin de père, maltraité par son beau-père, il est confié à une tante. Avec son frère aîné, il monte très jeune à Paris, où il est engagé dans un atelier qui travaille la soie. Pendant quelques mois, il voyage aussi en Angleterre, où il apprend la langue.

Pacte d’amour

Portrait d'Auguste Morisot

Portrait d'Auguste Morisot, par son ami Louis Appian, 1887.

Mais Auguste est un artiste dans l’âme. En 1880, à l’âge de 23 ans, il retourne dans sa région, à Lyon, et s’inscrit à la célèbre École des Beaux-Arts de cette ville. Là, il rencontre Henry Page, fils d’un riche industriel qui avait pour coutume d’inviter dans sa riche demeure, chaque dimanche, les artistes et intellectuels de la région. Auguste Morisot participe régulièrement à ces salons improvisés. Il tombe amoureux de la fille aînée des Page, Pauline, et fait avec elle un pacte d’amour qui reste secret. Les conventions de l’époque interdisent en effet la relation entre un jeune homme d’origine modeste et une jeune fille de la bonne société.

Auguste doit donc terminer ses études et grimper dans l’échelle sociale s’il veut être accepté par la famille Page. Une belle occasion se présente en octobre 1885, alors qu’il vient juste de recevoir son diplôme de l’École des Beaux-Arts : l’explorateur lyonnais Jean Chaffanjon est à la recherche d’un jeune dessinateur pour l’accompagner dans son expédition sur l’Orénoque, financée par le ministère de l’Instruction publique et des Beaux-Arts. Pour sélectionner l’accompagnateur, la Chambre de Commerce de Lyon organise un concours doté d’une bourse de 12.000 francs.

Prestige et fortune

Le contrat entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Le contrat passé entre Jean Chaffanjon et Auguste Morisot

Auguste et Pauline voient là le moyen d’obtenir rapidement ce qui manquait au jeune homme : le prestige et la fortune. Auguste décide donc de participer au concours et s’entraîne pendant deux mois à dessiner des plantes et des fleurs.  Malheureusement, la Chambre de Commerce, sans donner d’explications, annule le concours. Qu’à cela ne tienne : Auguste prend l’initiative de rencontrer personnellement Jean Chaffanjon et lui offre de l’accompagner comme dessinateur, sans rémunération autre que les frais de voyage et de maintenance. L’explorateur accepte cette offre et le 28 janvier 1886, les deux hommes signent un contrat précisant les conditions de leur collaboration : les publications seront signées conjointement et les bénéfices éventuels de l’expédition sont divisés à parts égales.

Le 6 février, les deux hommes s’embarquent de Saint-Nazaire à destination de la Martinique. Près d’un mois plus tard, ils s’embarquent pour La Guaira, au Venezuela, où ils accostent le 18 mars 1886. L’aventure commence…

(suite)

Source : Diario de Auguste Morisot, 1886-1887. La apasionante exploración de dos franceses a las fuentes del Orinoco, Bogotá, ed. Planeta, 2002.

Le mannequin aux seins PIP

Un peu gonflée, vous ne trouvez pas ?

Sont-ce les mannequins en vitrine qui influent sur les femmes ? Ou les femmes qui influent sur les mannequins en vitrine ? Grave question existentielle ! Toujours est-il que depuis quelques années on a pu observer un croissance exponentielle de la taille des seins : de ceux des mannequins, comme le montre maladroitement cette photo prise au travers de la vitre ; et de ceux des femmes, comme je l’expliquais dans un article déjà daté (2007), mais toujours d’actualité, Au pays des seins siliconés.

Une affaire d’État

Le scandale des implants PIP est donc devenu ici pratiquement une affaire d’État dès qu’il a éclaté. Il n’a pas fallu attendre longtemps pour que le gouvernement offre aux femmes PIPées la possibilité de se faire retirer gratuitement les implants dans le service public de santé. Coup de maître que cette réaction rapide et décidée, qui flirtait avec l’acte de propagande !

Il a fallu attendre à peine plus pour qu’une centaine de vénézuéliennes réunies en association annoncent leur intention de se retourner légalement contre la société française Poly Implant Prothèse (PIP) et ses distributeurs au Venezuela. Ce qu’elles exigent, ce n’est pas seulement le retrait de leurs prothèses mammaires, mais encore leur remplacement gratuit. Rien de plus logique : il serait tout de même triste que ces plantureuses poitrines se réduisent du jour au lendemain en peau de chagrin ! La bataille promet d’être rude.

Mine de rien, les prothèses PIP concernent au Venezuela quelque 30.000 femmes. Un record pour un pays qui compte 14 millions de femmes (2,1 pour 1000), à comparer avec le Brésil voisin, où l’on dénombre seulement 25.000 prothèses PIP  pour 100 millions de femmes (0,25 pour 1000). Cela veut dire que lorsque vous vous baladez dans les rues du Venezuela, 2 femmes sur 1000 que vous croisez sont porteuses d’implants PIP (sans parler des autres marques). Effarant !

La coqueluche

Un mannequin –d’un autre type– qui ne s’encombre pas de toutes ces basses considérations (car ce ne sont sans doute pas des implants PIP qu’elle a), c’est Diosa Canales, chanteuse, provocatrice et coqueluche actuelle des hommes au Venezuela et bien au-delà. Dans un tweet de début d’année, elle fait part d’un des ses projets pour 2012 : inviter à dîner le candidat qui sortira vainqueur aux élections présidentielles d’octobre au Venezuela.

Tweet de Diosa Canales

Le tweet de Diosa Canales

Et, précise-t-elle, elle viendra nue au rendez-vous ! Il faut dire qu’elle a des arguments de poids, dont on peut supposer qu’ils auront pour effet d’attiser la lutte électorale d’ici au jour du scrutin ! Et ne venez pas me dire que les dés sont PIPés. Jugez-en vous-mêmes :

Diosa Canales

Voulez-vous dîner avec moi ce soir ?

Approches des représentations sociales et symboliques au Venezuela : tel est le titre (savant) du séminaire qu’organise le Groupe d’études interdisciplinaire sur le Venezuela (GEIVEN), à Paris, à raison d’une séance par mois jusqu’en mai. L’événement est assez rare pour qu’on le signale et qu’on en donne les détails. Voici donc les séances programmées cette année :

Vendredi 20 janvier 2012, 17h-19h

  • Marion DESCHAMPS (M2R Science Politique, Paris3 IHEAL-CREDA), Les milices bolivariennes.
  • Thomas BRISSET (3a Doctorat Science politique, IEP Paris) Les partis politiques bolivariens au Venezuela: de l’antipolitique à l’innovation partisane.

Jeudi 23 février 2012, 17h-19h

  • Cantaura ANDRIEUX (M1-S1, Science de religions et société, EHESS), La Santeria comme objet de représentation dans le cinéma vénézuélien.
  • Anabel Fernandez QUINTANA (Doctorante EHESS), L’autre Histoire du Venezuela : Métamorphoses du passé dans le culte de Maria Lionza.

Vendredi 23 mars 2012, 17h-19h

  • María Fernanda GONZALEZ, (Post-doc, Paris Est Créteil), Analyse des discours de Chávez et Uribe (lexicométrie et Sciences du langage).
  • Clémentine BERJAUD, (3a Doctorat Science Politique, Paris1), Donner du sens aux discours d’Hugo Chavez : étude des pratiques de politisation ordinaire.

Vendredi 20 avril 2012, 17h-19h

  • Flor BELTRAN -à confirmer- (Diplôme de l’EHESS), Analyse des dynamiques sociopolitiques au Venezuela
  • Paula VASQUEZ LEZAMA (Post-doc Sociologie politique EHESS), Aide publique humanitaire et mission révolutionnaire. Les sinistrés du Venezuela.

Vendredi 25 mai 2012, 17h-20h. Séance de clôture. 

De 17 à 19h :

  • Jessica BRANDLER-WEINREB (4a Doctorat Socio-Anthropologie, Paris3 IHEAL-CREDA), Maternité politique et participation locale : effets et évolution de la transition participative au Venezuela. (Consejos Comunales, milieu rural et urbain, Mérida et Valencia).
  • Adriana RAUSSEO (M2R Sociologie, Paris3 IHEAL-CREDA), La participation politique des femmes : stratégie de lutte contre les violences de genre : Le cas du Movimiento de Mujeres Manuelita Saenz MOMUMAS à Petare au Municipe Sucre du Venezuela.

De 19 à 20h :

Les organisateurs du séminaire invitent les intervenant.e.s à participer à un débat général qui reprendra les grands thèmes et les divers questionnements qu’ils et elles auront soulevés pendant l’année. Séance ouverte au public.

Le séminaire aura lieu à l’Institut des Amériques (Salon des Amériques, 8ème étage) au 175 rue de Chevaleret, Paris 13e (Métro : Chevaleret). Si vous êtes intéressé, il est nécessaire de confirmer votre présence par séance en écrivant à geiven.org.@gmail.com.

Comme on peut le voir, le séminaire du GEIVEN accueille différents membres du groupe –chercheur(e)s, doctorant(e)s, étudiant(e)s de toutes disciplines faisant du Venezuela leur objet ou terrain d’étude– pour présenter leurs recherches récentes ou en cours dans un cadre pluridisciplinaire et dans un dialogue multi-niveaux. Il accueille également d’autres chercheurs et chercheuses travaillant sur le Venezuela.

À ne pas manquer donc si vous désirez ne pas vous en tenir aux informations journalistiques et voulez être informé en profondeur sur le Venezuela.

Quant à nous qui sommes loin, nous espérons que les communications seront mises à la disposition du public sur Internet.

Pour plus d’informations, consultez la page du séminaire sur http://calenda.revues.org/nouvelle22254.html.

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