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Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo (Apure, Venezuela)

Pumé Capuruchanos de Mata de Totumo

Cela fait deux semaines que je vous en parle : les voici enfin, les Capuruchanos ! Pour tout dire, moi aussi, j’ai poussé ce cri lorsque je suis arrivé dans la première communauté de Capuruchanos.  En effet, ce n’est qu’au dernier moment que j’ai eu la certitude de les rencontrer. Certes, leurs communautés ne se trouvent pas très loin de Boca Tronador (voir article précédent) : à une ou deux heures de piste seulement.

Mais il suffit d’une grosse averse pour rendre le chemin impraticable. Or, il avait plu le matin… Nous avons tout de même pris le risque. Nous étions accompagnés de quelques Pumé de Boca Tronador, qui devaient nous guider et nous servir d’interprètes. Malgré un embourbement épique, nous avons réussi à rejoindre, en l’espace de deux jours, trois communautés de Capuruchanos : Raicero, La Coroba et Mata de Totumo. (Comme vous pouvez le remarquer, ce sont les toponymes espagnols qui sont couramment employés pour désigner ces communautés.)

Isolés plusieurs mois par an

médano de Apure (Venezuela)

La savane des Llanos

Où vivent-il donc exactement, ces Capuruchanos (appelés aussi chu khonome, en langue pumé) ? Dans la savane des Llanos d’Apure, entre les ríos Capanaparo et Cinaruco. Sortez vos atlas ou regardez cette carte pour mieux vous situer.

Le fait d’être établis en pleine savane, et non le long des cours d’eau, est précisément ce qui différencie les Capuruchanos des autres Pumé : plusieurs mois par an, en saison des pluies, de mai à novembre, ils vivent complètement isolés entourés de zones inondées.  Par contre, les Pumé dont le village côtoie une rivière, comme Boca Tronador, restent en contact constant avec le reste du monde :  par voie terrestre durant la saison sèche, par voie fluviale durant la saison des pluies. Ils reçoivent aussi, comme nous l’avons vu, les bénéfices de l’éducation et autres services publics.

Semi-nomades

Bien que faisant partie de l’ethnie Pumé, les Capuruchanos ont un mode de vie bien différent des Pumé des rivières. Mieux adaptés au milieu de la savane, ils pratiquent l’agriculture à une moindre échelle et s’alimentent plutôt de la chasse, de la pêche et de la cueillette. Cela les amène à parcourir de longues distances dans la savane, où ils établissent des campements temporaires durant la période sèche. Aussi peut-on les considérer comme semi-nomades. Leurs établissements, peu structurés, ne sont pas permanents.

Famille de Capuruchanos

Famille de Capuruchanos devant leur maison

À la différence des villages pumé situés le long des cours d’eau, les communautés de Capuruchanos sont dépourvues de tout service public : elles n’ont ni école, ni dispensaire, ni électricité. Les maisons restent traditionnelles : construits sur une structure de bois, de larges toits de palme tombent presque jusqu’au sol. Il n’y a pas de murs (parfois une tôle ondulée, arrivée là on ne sait comment, en fait office). L’intérieur se résume à quelques hamacs et un minimum de biens personnels. Le foyer est généralement situé à l’extérieur. Seules quelques maisons, celles du capitán ou du chaman, sont faites de bahareque (technique de construction traditionnelle qui permet d’élever des murs en entrelaçant des branches, que l’on recouvre ensuite de terre argileuse).

En l’absence d’école, les Capuruchanos parlent uniquement la langue pumé. Seuls les quelques hommes qui ont eu l’occasion de travailler comme salarié dans un fundo (ferme) voisin connaissent quelques mots d’espagnol. Cela n’empêche, ils nous ont reçus chaleureusement, très heureux semble-t-il de recevoir de la visite, ce qui ne doit pas être très courant. À La Coroba, ils ont poussé la gentillesse jusqu’à demander à deux de nos compagnes d’être les marraines de nouveaux-nés, leur donnant ainsi leur prénom. Aussi y a-t-il maintenant une Carla et une Lila dans cette petite communauté d’une quinzaine de familles.

Politique erronée

La tronçonneuse

Un cours express de tronçonneuse

Avons-nous participé au phénomène d’acculturation ? Sans doute, malgré nous et malgré toutes les précautions prises (deux anthropologues nous accompagnaient). C’est inévitable. Nous n’étions cependant pas les premiers à passer par là. Le gouvernement, en particulier, a rejoint ces communautés éloignées depuis un certain temps. À tel point qu’à La Coroba a été créé un conseil communal (groupe de base destiné à mettre en place la démocratie participative dans le pays). Celui-ci venait de recevoir du ministère un financement qui a permis à la communauté d’acquérir des chevaux et du bétail, ainsi que deux… tronçonneuses ! Seulement voilà : personne dans le village ne savait se servir de ces engins !

On se trouve une fois de plus en face d’une politique néfaste : au nom du sacro-saint “développement”, on incite les Capuruchanos, qui n’ont jamais été des éleveurs, à se lancer dans cette activité totalement étrangère à leur mode de vie et à s’équiper d’outils modernes (et dangereux de surcroît) dont ils ne savent que faire. Échec assuré et financement perdu !

En lieu et place de cette politique erronée, il eut été plus utile (et moins onéreux) de réapprendre par exemple aux Capuruchanos un art qu’ils ont perdu au fil des générations : la poterie. Cela leur aurait permis de disposer d’ustensiles utilitaires adaptés à leur milieu au lieu de quémander des casseroles chinoises ou des seaux en plastique qui ne résistent pas à l’usage rustique qu’ils en font.

Acculturé

La préparation de la yuca

La préparation de la yuca (manioc)

De ce voyage extraordinaire à la rencontre des Capuruchanos, je retiens l’image d’un peuple extrêmement accueillant, simple, fier. Au début, désireux de les respecter jusque dans leur personne, je me retenais de les photographier, ou alors je les prenais à la sauvette, sans qu’ils s’en rendent compte. Ils m’ont cependant découvert ! Je leur ai alors montré les quelques photos que j’avais déjà prises. Éclats de rire ! Ils se sont pris au jeu et m’ont demandé de les prendre en portrait. Un échange réel et joyeux s’est alors produit. Avec le geste, et en l’absence de communication verbale, ce sont les images qui nous ont servi de moyen de communication et de partage.

Je suis revenu de ce voyage tout ébouriffé. Moi aussi, je peux dire que j’ai été acculturé : les Capuruchanos, dans leur éloignement, leur solitude, leur dénuement, m’ont appris à voir autrement le monde. Grâce à eux, j’ai pu toucher les racines mêmes de la vie.

Reportage photo sur les Capuruchanos

Le Riecito à Boca Tronador

Le Riecito à Boca Tronador

L’occasion était trop belle : on m’invitait à une expédition au fin fond des Llanos, à la rencontre des Capuruchanos. Les Capuruchanos, j’en avais vaguement entendu parler : ce sont des communautés indigènes qui vivent à l’écart de la dénommée civilisation et pratiquent encore le nomadisme. Voilà pour la description sommaire que j’en avais. Mais je voulais en savoir plus. Je me suis donc embarqué dans l’aventure.

Pour rencontrer les Capuchuranos, c’est bel et bien d’une expédition qu’il s’agit. Depuis Elorza, la dernière (petite) ville de la région, il faut faire de longues heures de pistes plus ou moins embourbées, traverser la rivière Capanaparo sur une barge de fortune, puis franchir le Riecito –moins profond, mais quand même– dans son véhicule, au risque de rester bloqué au milieu du gué… ou de ne pouvoir revenir si les eaux viennent à monter ! À la tombée du jour, on arrive enfin à Boca Tronador, un village Pumé situé au bord de la rivière. Ce sera notre camp de base pour les jours qui suivent. On s’y installe pour la nuit.

Bouillon du culture

Le village Pumé de Boca Tronador

Le village de Boca Tronador

Boca Tronador, c’est une communauté de plusieurs centaines d’autochtones Pumé. Ses habitants vivent dans de petites maisons distribuées ça et là dans la clairière, à proximité du Riecito. Les murs sont en bahareque (technique de construction traditionnelle faite d’une structure de branches entrecroisées, puis tapissées de terre) tandis que les toits sont en tôle ondulée. Ce matériau moderne a été offert par la municipalité pour améliorer la salubrité des habitations, les toits traditionnels en palme de moriche étant un milieu de vie pour de nombreux insectes et un bouillon de culture pour les maladies qu’ils propagent.

Comme une dizaine d’autres communautés Pumé, Boca Tronador entretient des contacts réguliers avec les autorités locales, régionales et nationales. En particulier, le village reçoit des aides alimentaires de la municipalité. Il bénéficie d’un éclairage public alimenté par un groupe électrogène (même si celui-ci ne fonctionnait pas lors de notre passage) et possède une école primaire et un lycée, dans lesquels des enseignants pumé et criollos (blancs) dispensent un enseignement bilingue et interculturel. Comme dans les autres établissements du pays, les élèves utilisent un ordinateur portable du programme Canaima, ce qui ne manque pas d’étonner en un lieu aussi improbable.

Structures greffées

Même si le gouvernement est actif dans nombre de villages Pumé, les structures de pouvoir traditionnelles –le “capitaine” et le chaman– y restent bien vivantes. S’y sont toutefois greffées des structures nouvelles, tels les conseils communaux et les “missions” gouvernementales, ce qui a pour effet de complexifier les relations au sein du groupe.

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Enfants Pumé avec leur ordinateur Canaima

Beaucoup de Pumés de Boca Tronador connaissent l’espagnol, mais tous, adultes et enfants, continuent à parler leur langue, qui a pour caractéristique de n’appartenir à aucun groupe linguistique connu. Les femmes, en général, refusent de parler espagnol, assurant ainsi la pérennité de la langue pumé. Par ailleurs, les croyances et les rituels traditionnels restent bien présents, comme nous avons pu le constater en assistant à un tonhé, une cérémonie nocturne qui consistait, au moyen de chants et de danses, à faire descendre les esprits pour obtenir la guérison d’une personne malade.

Au nombre de 8 à 10.000 au Venezuela, les Pumé ne sont pas à proprement parler en voie de disparition, malgré l’inévitable phénomène d’acculturation qui les menace. Leur culture reste relativement vivace. Ils ont pourtant souffert les pires exactions depuis le 17e siècle, époque à laquelle les Espagnols ont commencé à coloniser leur territoire. Ce territoire –qui n’a jamais été délimité officiellement– s’est à présent réduit comme peau de chagrin, au fur et à mesure de son appropriation par les fundos et hatos (respectivement petites et grandes propriétés terriennes). Divisé et parcellisé, sa superficie actuelle ne suffit plus à la subsistance de la population Pumé, qui vit traditionnellement de pêche, de chasse et de récollection. Ces activités nécessitent en effet de grandes extensions. De plus, la concurrence des chasseurs et pêcheurs criollos, qui ont souvent des arrières-pensées commerciales, a eu pour effet de diminuer considérablement la ressource.

Dépendante et assistée

Conséquence : la population Pumé est de plus en plus dépendante et assistée. Elle a besoin de l’aide alimentaire fournie par les organismes officiels pour assurer sa subsistance. Dans la foulée, ce sont ses habitudes alimentaires qui changent profondément : les produits industriels –comme la farine de maïs précuite ou les pâtes– se substituent au casabe traditionnel, une galette faite de yuca (manioc), comme base de leur alimentation. Sans parler des boissons gazeuses et autres sucreries dont adultes autant qu’enfants sont très friands.

Artisanat de jais (azabache)

Artisanat de jais

Les autorités gouvernementales tentent de mettre un terme à cette situation d’assistanat en faisant la promotion d’activités productives. En vain, car ce qui est proposé, c’est la conversion du mode de vie traditionnel vers des activités totalement étrangères à la culture pumé : l’élevage et la production horticole. Il existe une certaine résistance, ou tout au moins une passivité, de la population Pumé, surtout parmi les anciens, vis-à-vis de l’introduction de telles activités. Parallèlement, des activités traditionnelles ont disparu, comme le travail de la poterie, ou ont perdu beaucoup de leur sens, comme l’artisanat à base d’azabache (le jais, matériau fossile) ou de moriche, une fibre issue du palmier Mauritia flexuosa.

Une économie monétaire s’est peu à peu installée dans les villages qui se trouvent en contact avec le monde extérieur, tels que Boca Tronador. Les jeunes hommes Pumé vont travailler dans les exploitations agricoles voisines et en ramènent de l’argent. Quelques artisans parviennent à vendre leur production hors de leur communauté. Certaines personnes reçoivent des aides provenant des “missions” gouvernementales.

Incompréhension réciproque

En définitive, l’impression qui prédomine, c’est celle d’une incompréhension réciproque. D’une part, les autorités gouvernementales, même si elles sont animées de bonnes intentions, n’ont ni les capacités ni la formation suffisantes pour définir une politique respectueuse de la culture autochtone. Plutôt que de chercher conseil auprès de personnes spécialement formées, comme les anthropologues, elles improvisent des politiques qui se révèlent peu adaptées. D’autre part, les Pumé, de plus en plus désorientés par rapport à la “modernité” et ses mirages, ne sont pas capables de définir clairement leurs aspirations.

On se trouve donc, impotent, en face d’un drame indicible : la triste dégénérescence d’une culture, sans que se dessinent clairement des voies pour la sauver ou la protéger.

Reportage photo sur l’école de Boca Tronador

Prochain billet : Les Capuruchanos, enfin !

Expédition dans les Llanos

Expédition dans les Llanos

J’ai été plutôt absent du blog ces derniers temps. Mais j’ai un billet d’excuse : je suis allé à deux reprises dans les Llanos au cours des dernières semaines. J’ai même eu l’occasion de faire une expédition dans des terres peu explorées, près du río Cinaruco. C’est là que vivent plusieurs communautés Pumé dites capuruchanos. Ces communautés vivent isolées à longueur d’année dans la savane, et n’ont que des contacts restreints avec le monde occidental. Il n’est en effet possible d’y accéder qu’en période sèche.

Inutile de vous dire que ce n’était pas l’endroit rêvé pour écrire un article de blog. J’ai plutôt fait des centaines de photos, que je suis à présent en train d’éditer et de classer. Je vous en offre quelques-unes en avant-première, histoire de vous faire patienter. Je recommande de les voir en plein écran.

Et ne désespérez pas : mon prochain article sera en effet consacré plus que probablement à ma rencontre toute particulière avec les capuruchanos.

salaire minimum au Venezuela
En cette veille de premier mai, le monde du travail s’anime au Venezuela. Ou plus exactement, on l’anime depuis les hauteurs du pouvoir. En effet, le gouvernement (lisez plutôt : Hugo Chávez) a pris ou est sur le point de prendre deux décisions qui toucheront une majorité de Vénézuéliens : une hausse importante du salaire minimum et l’approbation d’une nouvelle Loi sur le Travail.

Rattrapage et dépassement

La hausse du salaire minimum a déjà été annoncée depuis belle lurette par le président. Elle se fera en deux temps :  15 % le premier mai et 15 % le premier septembre, soit une augmentation totale de 32,25 %. Le pourcentage pourrait paraître exubérant. Il convient cependant de le placer en contexte : en 2011, le taux d’inflation s’est élevé à 27,6 %. L’augmentation du salaire minimum correspond donc à un rattrapage de l’inflation, plus un léger dépassement. Alimenté par les revenus du pétrole, ce dépassement sera évidemment le bienvenu pour les familles les plus pauvres. En pleine année électorale, il donnera aussi au pouvoir un souffle d’air frais…

Le nouveau salaire minimum s’élèvera donc à 2047, 52 bolívares. Aux dires du gouvernement, ce sera le plus élevé d’Amérique latine, se situant à 476,17 US$. C’est sans doute vrai si on le calcule sur la base du taux de change officiel de 4,30 bolivars par dollar. Ce l’est moins si on le calcule sur la base du taux parallèle, deux fois plus élevé. Il est vrai que les produits de première nécessité, qui sont ceux qu’achètent majoritairement les personnes touchant un salaire minimum, sont importés au taux officiel. Mais le moindre petit “luxe” (et même celui qui n’en est pas un) est, lui, importé et facturé au taux parallèle.

Le vrai problème

panier de base

Produits de première nécessité

En fait, le vrai problème n’est pas là. Le vrai problème est le suivant : comment vivra-t-on, au Venezuela, lorsqu’on recevra en septembre la totalité du nouveau salaire minimum, augmenté de la prime alimentaire obligatoire qui se situe, elle, autour de 500 Bs. mensuel, soit un total de quelque 2500 bolivars par mois? Référons-nous au prix du “panier alimentaire de base” calculé par l’Institut national de la statistique (INE) : en mars 2012, il se situait à 1.769,05 bolívares (moyenne pour l’ensemble du pays) et atteignait 2.008,15 bolívares en Caracas, la ville la plus chère du pays. En septembre prochain, il aura augmenté plus que certainement dans la proportion de 8 à 10 %.

Cela saute aux yeux : il n’est guère possible de faire vivre une famille, fût-elle de deux ou trois personnes, avec un seul salaire minimum. Si l’on compte les dépenses de logement et d’habillement, il en faut deux au moins dans une famille pour vivre tout juste décemment. Le gouvernement, il est vrai, clame que 79 % des travailleurs ont un salaire supérieur au salaire minimum, alors qu’en 1999 il n’étaient que 35 % dans ce cas. Prenons acte, au moins, de ce souci de redistribution vers les catégories les plus démunies, dont la hausse du salaire minimum est l’une des facettes. Mais restons mesurés quant aux effets réels de cette augmentation.

Une marge énorme

Encore tout cela vaut-il pour ceux qui ont la chance d’avoir un vrai emploi, ceux-là qui travaillent dans l’économie dite “formelle”. Cinq millions et demi de Vénézuéliens font partie, eux, du secteur “informel” et ne bénéficient pas des avantages sociaux. Pour ces personnes dénuées de protection, chaque jour, c’est une nouvelle lutte pour gagner leur subsistance. Si on devait inclure le secteur informel dans les statistiques, le taux de chômage ne serait pas de 8 %, comme il est proclamé officiellement, mais de 50 %.

Il reste donc une marge énorme pour améliorer les conditions de travail (et les conditions de vie) de la population. Et il subsiste un défi non moins énorme pour le gouvernement s’il veut continuer à réduire les injustices et les inégalités, comme il le proclame. Pour les classes populaires, l’amélioration a été réelle au cours des treize années de chavisme, mais elle reste très nettement insuffisante. De plus, l’économie continuant à tourner autour de la rente pétrolière (plutôt qu’autour de la production), on est en droit de se demander jusqu’où cette rente pourra financer de futures avancées sociales.

Le dernier mot

De la nouvelle Loi sur le Travail, je ne vous parlerai pas trop, parce que ni moi ni personne ne savons ce qu’elle va contenir en définitive. Pourtant, elle devrait en principe être promulguée d’ici le premier mai, c’est-à-dire après-demain ! Ces derniers mois, des débats ont eu lieu à la base, essentiellement au travers de la Central Bolivariana de Trabajadores, confédération syndicale promue par le pouvoir. Des centaines de propositions ont été faites. Mais lesquelles, en définitive, seront retenues ? Bien qu’une commission spéciale ait été formée à l’Assemblée nationale, tout indique que c’est Hugo Chávez lui-même qui aura le dernier mot.

Économie informelle au Venezuela

Économie informelle

Quelques fuites ont bien eu lieu : un nouveau calcul des prestations sociales, plus favorable au travailleur, serait instauré ; une caisse de sécurité sociale gérée par l’État serait créée pour remplacer le système actuel de fidéicommis ; le congé de maternité devrait être allongé à 30 semaines ; la durée journalière de travail pourrait être fixée à 7 heures, etc. Mais rien n’est sûr. Au dire de Chávez, il s’agira d’une loi de transition vers le socialisme, qui devrait payer la dette accumulée due aux travailleurs depuis des années. Comme il se doit, le patronat a déjà marqué sa ferme opposition à de telles mesures, arguant qu’aucun débat national n’a eu lieu sur une loi qui concerne une grande majorité de Vénézuéliens. Attendons donc voir le premier mai pour savoir de quoi il en retourne exactement.

Inclusion

Cela dit, ici aussi, le vrai défi n’est autre que l’intégration des millions de Vénézuéliens (46 % de la population économiquement active) qui travaillent dans le secteur informel. Auront-il le droit de cotiser à la sécurité sociale, ou resteront-ils une fois de plus en dehors du jeu ? Une loi qui se limiterait à l’amélioration de la condition des travailleurs de l’économie formelle passerait à côté du défi principal que pose la société vénézuélienne : l’inclusion de ces vastes couches de travailleurs “informels” dans un monde du travail structuré, digne du socialisme du XXIe siècle que prône le gouvernement.

Quoi qu’il en soit, on peut légitimement regretter la façon dont procède le gouvernement sur un sujet aussi sensible et essentiel que la législation du travail. Même s’il a les meilleures intentions du monde, en choisissant le décret plutôt que le débat, le pouvoir contrevient à tous les principes de la démocratie de base, qu’il ne cesse pourtant de prôner.

Cela revient –et cela est plus grave encore– à assujettir les travailleurs vénézuéliens au bon vouloir du prince.

paysan andin (Venezuela)

Un paysan andin du Venezuela dans son champ de pommes de terre

Depuis la publication des Lettres persanes par Montesquieu, on sait combien est précieux le regard des autres sur sa propre société. Telle est la réflexion que je me faisais à la lecture d’un ouvrage qui s’attache à faire le “portrait d’une société paysanne dans les Andes du Venezuela”. C’est que ce livre –dont le titre principal est Apprivoiser la montagne– n’a pas été écrit par un Vénézuélien, mais par une française, Pascale de Robert.

Pascale, je l’ai connue lorsqu’elle étudiait l’écologie tropicale à l’Université des Andes de Mérida. J’ai même quelquefois parcouru la montagne avec elle. C’était au début des années 1990. À son retour en France, elle s’est lancée dans une thèse en anthropologie sociale à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris. C’est de ce travail qu’est issu son livre consacré à la société paysanne des Andes vénézuéliennes, publié en 2001 par l’Institut de recherche pour le développement (IRD).

Micro-société andine

Pascale de Robert, Apprivoiser la montagneCe n’est que maintenant que je lis Apprivoiser la montagne et je suis ébahi. Il s’agit sans aucun doute du meilleur ouvrage sur le sujet, toutes langues confondues. Il fallait ce regard étranger et ce sens de la précision pour arriver aussi loin dans la description et l’explication d’une micro-société andine comme l’est celle d’Apure, dernier village au fin fond de la vallée du río Nuestra Señora. Des auteurs vénézuéliens s’étaient bien dédiés à l’étude de la paysannerie andine, mais la plupart l’avaient fait en privilégiant un unique aspect : celui des mythes et croyances. Rares, au contraire, étaient ceux qui s’étaient attachés à décrire et comprendre la vie quotidienne du petit paysan : ses techniques culturales, son alimentation, ses relations familiales, son habitation, etc.

Avec Pascale de Robert, tout y passe : les pratiques et stratégies agricoles, la sociabilité, les parentés, les rites, les mythes,… , le tout placé dans un cadre à la fois temporel (historique) et spatial (géographique). Pour ce faire, elle a choisi une communauté unique dans les Andes vénézuéliennes : la seule qui continue à vivre du blé, une culture qui fut florissante dans toute la région de Mérida durant la colonie, mais fut peu à peu abandonnée. En Apure, petite communauté de quelques dizaines d’âmes, la vie continue au contraire à tourner autour du blé, à tel point que les habitants s’y qualifient de gens du blé.

Repenser nos relations

Moi qui travaille au quotidien avec des communautés paysannes proches de la région étudiée, j’ai dévoré le livre de Pascale, qui m’a apporté beaucoup pour comprendre et interpréter le petit geste, le petit mot, le sous-entendu ou même le silence de tel ou tel paysan que je rencontre. Au-delà (et c’est là son objectif principal), l’ouvrage montre les rapports complexes qu’une société tisse avec son milieu naturel, que ce soit sur le plan technique ou sur le plan symbolique. En ce sens, ce livre rare sur les paysans d’Apure nous invite, mine de rien, à repenser nos propres relations avec la nature.

Livre rare, parce que les Andes vénézuéliennes en général ont été très peu étudiées. Qui sait d’ailleurs que  la cordillère des Andes court jusqu’au Venezuela ? Le commun des mortels la situe au Pérou, en Bolivie ou en Équateur, l’étend parfois jusqu’au Chili ou en Argentine au sud, jusqu’en Colombie au nord. Les Andes vénézuéliennes font donc office de petit poucet des études andines, d’où l’intérêt évident du livre de Pascale de Robert… ainsi que d’un autre ouvrage, que je vous présente maintenant.

Rayé de la carte

Persistent Peasants, Miguel MontoyaCelui-là est écrit par un Vénézuélien, Miguel Montoya Díaz, mais il s’agit également d’un regard (en partie) extérieur, car l’auteur, chercheur à l’Université de Stockholm, ne vit plus au Venezuela depuis longtemps. Son ouvrage, écrit en anglais, s’intitule Persistent Peasants. Smallholders, State Agencies and Involuntary Migration in Western Venezuela.

Le livre traite des stratégies suivies par les paysans andins de la région de Potosí, dont le village a été inondé et rayé de la carte à la suite de la construction d’un barrage hydroélectrique. Indemnisés par l’État (sur des bases pas toujours très justes), les petits paysans ont dû émigrer et recommencer leur vie ailleurs. Ce beau sujet permet également de décrire la mentalité du paysan andin, ici confronté à une question vitale : la perte de sa terre.

De très belles pages sont consacrées à nous montrer le paysan dans sa vie quotidienne, laquelle se trouve ici en rapport constant avec les Llanos, les grandes plaines du Sud. Cette région constituera d’ailleurs la principale destination d’émigration de la plupart des habitants de Potosí.

Soyons clairs : s’agissant d’adaptation de thèses universitaires, aucun de ces deux livres ne se lit “comme un roman”. Mais si vous avez un quelconque intérêt pour les modes de vie de la paysannerie des Andes vénézuéliennes, ou de la paysannerie tout court, ou si les études anthropologiques vous passionnent, je vous invite à les lire.

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Le bonheur au Venezuela

Le bonheur au Venezuela

Regarder le Venezuela par le petit bout de la lorgnette, cela vous dit ? Ce petit bout-là en dit parfois plus que le grand. Voyons voir.

  • Le Venezuela a l’essence la moins chère de la planète : là-dessus, je ne vous apprends rien, j’en ai déjà parlé abondamment dans ce blog. Mais la publication récente d’une étude mondiale sur le prix de l’essence a relancé l’intérêt sur la question, au moment où le prix de l’essence en Europe frôle les 2 euros. Et encore : s’agissant du Venezuela, cette étude calcule plutôt large. Elle estime le prix du litre d’essence au Venezuela à 0,017 euro. Le chiffre est correct si on calcule au taux de change officiel. Mais si on calcule au taux de change parallèle, plus proche du marché réel, il est en réalité de 0,008 euro. Retenez votre souffle : c’est plus de 200 fois moins cher que dans la plupart des pays européens (de façon plus imagée, pour le prix d’un litre d’essence en Europe, les Vénézuéliens en reçoivent la bagatelle de 200) !
  • Le Venezuela consomme 254 % plus d’électricité que la Colombie : Un rapport du ministère de l’Énergie vénézuélien révèle que la consommation par habitant d’énergie électrique s’établit au Venezuela à  3900 kilowatts-heure (kWh), soit 85 % de plus que la consommation au Brésil (2.100 kWh) et 254 % de plus qu’en Colombie (1.100 kWh), le pays voisin. Ces chiffres en disent long, non tant sur le niveau de développement du pays, que sur le niveau de gaspillage. Comme par hasard, le prix de l’électricité au Venezuela est également l’un des plus économique au monde : 10 US$ le mégawatt-heure contre 280 US$ au Brésil. Le ministère en profite pour dire que les gros consommateurs d’électricité font partie des classes aisées, alors que le secteur populaire ne consommerait que 6 % de la consommation totale. C’est de bonne guerre.
  • Le taux de pénétration de Twitter au Venezuela est le cinquième au monde : selon la firme Comscore, avec un taux de pénétration de 21 %, le Venezuela se situe en cinquième place mondiale après les Pays-Bas (26,8 %), le Japon (26,6 %), le Brésil (23,7 %) et l’Indonésie (22,0 %). Le pays n’est pas en reste avec Facebook, où il se trouve en septième position mondiale en terme de taux de pénétration, après les Philippines, la Turquie, Israël, le Chili, la Malaisie et l’Argentine. Le premier pays européen, la Finlande, n’arrive qu’en quinzième position. Ces statistiques indiquent que les Vénézuéliens sont non seulement très branchés, mais encore très communicatifs, comme la plupart des latino-américains d’ailleurs. Les chiffres reflètent aussi que le fait qu’au Venezuela, 71 % de l’utilisation d’Internet est le fait de jeunes de 15 à 34 ans, contre 62 % pour l’ensemble de l’Amérique latine et 53 % seulement pour l’ensemble du monde.
  • obésité

    Obésité : des causes connues

    Le taux d’obésité au Venezuela est le sixième au monde: avec 29,6 % de sa population de plus de 15 ans considérée comme obèse, le Venezuela se situe en sixième position mondiale. C’est le Koweit qui arrive en tête de liste, suivi des États-Unis, tandis que le Mexique, en cinquième position, est le premier parmi les pays latino-américains. Mais les études de prospective ne sont guère encourageantes : on prévoit qu’en 2020 six des pays ayant la plus grande population d’obèses au monde seront latino-américains : le Venezuela, le Guatemala, l’Uruguay, le Costa Rica, la République dominicaine et le Mexique. Le Venezuela passera alors à la troisième position mondiale avec 41,6 % d’obèses. Les causes du problème en sont connues : une combinaison de rations alimentaires toujours plus abondantes, mais de moindre qualité nutritionnelle, une cuisine nationale centrée sur la friture, le sel et le sucre, un sédentarisme toujours plus fort encore accentué par la chaleur (et la consommation effrénée de bières et autre boissons rafraîchissantes), sans compter l’imitation paradigmatique du mode de vie de la classe moyenne américaine. Bonjour les dégâts !

  • Le Venezuela est le cinquième pays le plus heureux au monde : Selon le sondage Gallup publié récemment par le Washington Post, le Venezuela se trouve en cinquième position de la liste des pays dont la population est la plus heureuse au monde, à égalité avec la Finlande. Les précèdent le Danemark (1er), la Suède (2e), le Canada (3e) et l’Australie (4e). 64 % des Vénézuéliens ont déclaré que leur bien-être s’améliorait. Comme quoi ce n’est pas l’extrême dichotomie politique divisant la société vénézuélienne entre chavistes et anti-chavistes qui empêche le bonheur !

Toutes ces statistiques sont à prendre avec un (gros) grain de sel, bien entendu. Vous pourrez faire entre elles les corrélations que vous voulez, du style “les Vénézuéliens sont les plus heureux parce qu’ils sont les plus obèses“, “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce que leur essence est la moins chère au monde“,  ou encore “les Vénézuéliens sont les plus obèses parce qu’ils consomment plus d’Internet“. Je vous laisse l’entière responsabilité de ces conclusions hâtives dignes d’un sociologue de bas étage…

Pour ma part, je voulais seulement vous montrer quelques insignifiances que j’ai pu entrevoir par le petit bout de la lorgnette, rien de plus.

Capsules de bière Polar

Les capsules et leur numéro

Supposez que vous ayez une vache à vendre. Vous ne voulez pas publier de petite annonce aux résultats incertains, ni faire du bouche à oreille en espérant qu’un candidat se présente dans un mois, dans deux mois, dans un an… Vous cherchez donc une méthode de vente expéditive. Je vous en présente une, que j’ai découverte à Mesa de Quintero, un village des Andes vénézuéliennes.

En premier lieu, achetez une caisse de bière Polar, la préférée des Vénézuéliens. Ensuite, donnez un petit coup de fil à vos amis et connaissances pour leur dire que vous organisez une tombola dont le premier et unique prix est une vache. Précisez le lieu, la date et l’heure du tirage et dites-leur que le résultat est instantané. Vous n’aurez aucune peine à recruter des amateurs, l’idée de la tombola va les émoustiller et ils savent que vos vaches sont  en excellente santé. Attention cependant ! N’invitez pas plus de 36 personnes, sans quoi votre plan tombera à l’eau, pour les raisons que vous connaîtrez bientôt.

Les règles du jeu

Caisse de bière Polar

La caisse de Polar

Au jour et à l’heure dite, vos amis sont chez vous, la vache est dans le pré d’à côté. Réunissez ce petit monde autour de la caisse de bière, ils vous en seront reconnaissants. Expliquez-leur alors les règles du jeu : les bouteilles de bière serviront de “billets” de tombola. Elles seront en vente au prix de 100 bolívars chacune (environ 10 euros, soit 20 fois plus cher que la même bouteille achetée dans le commerce). Sur la face interne de chaque capsule, il y a un numéro. Celui qui aura le numéro le plus élevé remportera la vache. Simple, non ?

Sachant qu’une caisse de Polar contient 36 bouteilles (d’où le nombre de 36 participants à ne pas dépasser), vous récolterez au bout du compte 3600 bolívars, soit le prix d’une vache, plus un petit bénéfice bien mérité.

Autant vous dire qu’en quelques minutes, le gagnant sera connu. Il n’aura plus qu’à emporter la vache, tout heureux d’avoir fait une bonne affaire. Quant aux perdants, ils auront passé un bon moment et seront prêts à recommencer ! Chez l’un comme chez les autres, il est à parier que la Polar continuera à couler à flot, à un tarif normal cette fois.

Lumineuse idée

Vous n’avez pas de vache ? Vous pouvez tenter le coup avec un cheval, une moto, un iPhone, un iPad, une BMW, que sais-je encore ? Il vous suffira d’ajuster le prix de vente de la bouteille en fonction du coût de l’objet, augmenté du petit bénéfice que vous voudrez bien vous accorder. Vous n’avez pas de bolívars ? Adaptez le jeu à votre monnaie !

Le plus dur sera sans doute de vous procurer une caisse de Polar. À moins que le fabricant de votre bière locale n’ait aussi la lumineuse idée de graver un numéro minuscule sur le côté pile de ses capsules. Jetez-y un coup d’œil à tout hasard, vous me direz.

Je garde la question philosophique pour la fin : à quoi peut donc bien servir ce numéro ? À promouvoir des tombolas illégales et à semer la zizanie au cœur du socialisme du 21e siècle ?

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