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Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius)

Le Venezuela est l’une des rares régions au monde, avec la Colombie, l’Équateur, l’Amérique centrale et le sud de la Floride, où coexistent crocodiles et caïmans. On y rencontre aussi bien le crocodile de l’Orénoque (Crocodylus intermedius) que le caïman à lunettes (Caiman crocodilus). On y trouve aussi le crocodile américain (Crocodylus acutus), le caïman nain de Cuvier (Paleosuchus palpebrosus) et le caïman de Schneider (Paleosuchus trigonatus).

Dans le parler local, il y a cependant confusion entre les crocodiles (une sous-famille des Crocodylidae)  et les caïmans (une sous-famille des Alligatoridae), puisque le crocodile de l’Orénoque est appelé ici par erreur caiman del Orinoco. Le caïman à lunettes, lui, est appelé babo. Certes, crocodiles et caïmans font tous partie de l’ordre des Crocodilia, mais il existe des différences significatives entre les deux genres (la taxonomie complète -et complexe- des Crocodilia se trouve ici. Voyez aussi cette présentation plus illustrée des espèces de Crocodilia).

Quelles sont ces différences ?

  • Les caïmans (et les alligators, qui font partie de la même famille) ont une tête plus large et plus courte, et leur museau est plus obtus.
  • Les dents des caïmans ne ressortent pas lorsqu’ils ferment leur gueule.
  • Les caïmans ne possèdent pas la bordure irrégulière visible sur les pattes et les pieds arrière du crocodile, et les palmes entre les orteils des pattes arrière ne dépassent pas la moitié des intervalles.
  • Les caïmans supportent mal la salinité et préfèrent nettement l’eau douce, tandis que les crocodiles peuvent tolérer l’eau salée, possédant des glandes spécialisées dans la filtration du sel.
  • Les crocodiles ont une tête en forme de V, les alligators en forme de U.
  • Les crocodiles ont un museau plus étroit, avec des yeux plus en avant.
  • Les crocodiles ont plutôt des yeux verts et les caïmans des yeux bruns.
  • La mâchoire des crocodiles est beaucoup plus étroite, servant à déchirer les proies. En revanche, celle des caïmans, plus large, est faite pour broyer les os. (Source : Wikipedia)

Énorme, mais fragile

Examinez l’exemplaire de la photo ci-dessus : avec son museau effilé, en forme de V, c’est bel et bien un crocodile, malgré son nom local de caiman del Orinoco. Son aire d’extension est limitée -fait unique au monde- à un seul bassin, celui de l’Orénoque. Elle recouvre essentiellement les Llanos du Venezuela et de Colombie. Suivant la classification de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN), l’espèce se trouve en danger critique d’extinction. Il n’en resterait plus que 250 à 2500 exemplaires dans le monde, selon les estimations. En Colombie, on ne le trouve que dans le bassin de la rivière Meta (une cinquantaine d’exemplaires), et au Venezuela dans l’Orénoque et ses affluents (plusieurs centaines d’exemplaires). Il est également représenté dans quelques zoos (dont le World Aquarium de Dallas qui en possède 35).

C’est l’une des plus grandes espèces du genre Crocodylus. Il peut atteindre 5 à 6 mètres de long et peser 380 kilos. Paradoxalement, il est relativement fragile : dans l’année qui suit leur naissance, les jeunes crocodiles de l’Orénoque sont souvent la proie de prédateurs carnivores, tels que les caïmans à lunettes eux-mêmes, les lézards tupinambis ou tégus, les anacondas ou les urubus noirs. La mortalité des nouveaux-nés, en milieu naturel, peut atteindre 80 pour cent. Mais c’est surtout la surchasse, dans les années 1920 à 1960, qui a eu des effets dévastateurs sur la survie de l’espèce. Comme celles d’autres crocodiles, sa peau était en effet très recherchée pour la maroquinerie.

Le crocodile de l’Orénoque n’a reçu un statut de protection que dans les années 1970. Il fait maintenant l’objet de programmes d’élevage en captivité, visant à sa réintroduction dans son habitat naturel. Mais la destruction de cet habitat, sous l’effet de la modernisation agricole et de la contamination des eaux, ainsi que la commercialisation illégale de jeunes exemplaires comme animaux de compagnie (!), n’augurent rien de bon pour la survie de l’espèce.

Grande adaptabilité

Caïman à lunettes (Caiman crocodilus)

Caïman à lunettes

Les caïmans à lunettes (Caiman crocodilus) se portent mieux. Ils abondent littéralement dans toutes les étendues d’eau des Llanos, qui ne manquent guère. Ils ne mesurent au maximum que 2,5 mètres, la plupart ne dépassant pas les 2 mètres. Aucune comparaison avec le crocodile de l’Orénoque, qui lui peut atteindre trois fois plus.

Bizarrement, le petit prospère plus que le grand. C’est qu’il fait preuve d’une très grande adaptabilité. Ainsi, la construction de routes, paradoxalement, a favorisé sa reproduction, en lui offrant un habitat nouveau : les nombreux bassins artificiels qui se sont formés à la suite de l’extraction des terres de remblai. Il n’est donc pas rare de les rencontrer se prélassant au soleil le long des axes routiers des Llanos.

En période de sécheresse, les caïmans se concentrent dans les rares points d’eau permanents qui subsistent. Face à la disette qui le menace durant cette saison, il est capable de jeûner durant de longues périodes -mais il est aussi capable de cannibalisme, si besoin est.

Le caïman à lunettes est également élevé en captivité, cette fois non pour sa réintroduction en milieu naturel, mais bien pour la consommation humaine. Sa chair (en particulier sa queue) est en effet appréciée des habitants des Llanos. Pour éviter la surconsommation, le caïman à lunettes fait l’objet d’une protection spéciale. Il existe depuis 1982 un Programa de aprovechamiento racional de la baba (Caiman crocodilus) [Programme d'exploitation rationnelle du Caiman crocodilus] qui permet de sacrifier et consommer annuellement de 50.000 à 70.000 individus. Cela ne veut pas dire qu’on ne le chasse pas illégalement, dans un territoire où les contrôles systématiques sont impossibles. Mais sa survie en tant qu’espèce n’est en tout cas nullement en danger.

Respect et protection

Caïman à lunettes à l'affût

Caïman à lunettes à l'affût

Crocodile ou caïmans, peu importe finalement s’il sont l’un ou l’autre (sauf pour les scientifiques, bien évidemment). Tous font partie de ces animaux qui terrorisent et fascinent à la fois l’humain. Ils ont été les vedettes -sans le savoir- de nombreux films et de multiples chansons. Ils participent de mythologies diverses de par le monde. Ils touchent parfois au sacré.

En ce sens ce sont des animaux « humains », qui méritent, autant que n’importe quels autres jugés moins dépradateurs, respect et protection.

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Humboldt et Bonpland en Amazonie

Il n’est pas facile de vivre à l’ombre d’un géant. On connaît surtout Aimé Bonpland pour avoir participé, aux côtés du grand naturaliste Alexander von Humboldt, à une célèbre expédition dans les terres equinoxiales (lisez Amérique latine) de 1799 à 1804.

Cette extraordinaire aventure permit aux deux hommes de ramener plus de 60.000 échantillons représentant 6000 nouvelles espèces de plantes, des observations astronomiques, un nombre incroyable de notes géologiques, sociologiques, économiques, cartographiques…  le tout réuni en pas moins de trente volumes.

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Fuchsia venusta, plante décrite par Bonpland

Quelle est la part de Bonpland dans cette somme immense ? On ne le saura sans doute jamais exactement. Mais il est certain qu’il fut bien plus que le secrétaire de Humboldt, son titre officiel dans le cadre de l’expédition. Il fut un scientifique à part entière, s’intéressant tout particulièrement à tout ce qui touchait la botanique.

Passion précoce pour les plantes

Aimé Jacques Alexandre Goujaud est né le 29 août 1773 à La Rochelle. Bonpland est le surnom que lui donna son père lorsqu’il le vit, enfant, se passionner pour les plantes du jardin (“Bon plant”). Cette prédilection pour la flore le prédestinait sans aucun doute à devenir botaniste. Cependant, une fois monté à Paris avec son frère, c’est vers les études de médecine qu’il se dirigea, suivant en cela la voie de son père chirurgien.

Cela ne l’empêcha pas de suivre les enseignements de botanique donnés au Muséum national d’histoire naturelle où il eut pour professeurs des personnages aussi célèbres que Jean-Baptiste de Lamarck et Antoine Laurent de Jussieu. Après un service militaire comme médecin dans la marine, il retrouve le Jardin des plantes de Paris où il s’initie aux plantes exotiques. Déjà reconnu comme excellent botaniste, il aurait dû accompagner Louis Antoine de Bougainville dans ce qui devait être la plus grande expédition scientifique française jamais entreprise. Mais, en raison des guerres napoléoniennes, celle-ci n’aura jamais lieu.

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland en Amérique équinoxiale

Itinéraire de l'expédition de Humboldt et Bonpland

En 1798, Aimé Bonpland fait la rencontre d’Alexander von Humboldt avec qui il se lie d’amitié. Les deux hommes cherchent à participer ensemble à une expédition scientifique, en Égypte d’abord, en Tunisie ensuite, mais celles-ci sont annulées. C’est le roi d’Espagne Carlos IV qui, finalement, leur donnera la possibilité de mener à bien leur projet d’expédition, mais avec une nouvelle destination : l’Amérique équinoxiale. Ce sera alors le fameux voyage d’une durée de cinq ans au cours duquel il ont, notamment, remonté l’Orénoque et gravi le volcan Chimborazo.

Botaniste de l’impératrice Joséphine

De retour en France, Aimé Bonpland entreprend de classer les dizaines de milliers de spécimens botaniques ramenés d’Amérique. Travail immense, qu’il ne terminera pas. Ce sont les botanistes allemands Carl Ludwig Willdenow et Karl Sigismund Kunth qui, à la demande de Humboldt, le mèneront à bien.

En 1808, Bonpland est nommé botaniste et intendant général des domaines de Malmaison, la résidence de l’impératrice Joséphine, dont les jardins prestigieux sont alimentés des plantes rares ramenées des campagnes napoléoniennes. Il se dédie surtout à l’acclimatation de centaines d’espèces alors inconnues, qu’il recense dans son ouvrage Description des plantes rares de la Malmaison (1813).

Aimé Bonpland (1773-1858)

Aimé Bonpland

À la chute de l’Empire, Bonpland choisit de se rendre à Buenos Aires, où il a obtenu un poste de professeur d’histoire naturelle. Il ne reviendra plus jamais en France. Homme de terrain plutôt que théoricien, il quitte la ville pour explorer l’intérieur du pays et étudier ses richesses botaniques. Il s’installe d’abord à Santa Anna, dans la province de Corrientes. Dans son exploitation, il découvre les secrets de la germination du maté (Ilex paraguariensis), ouvrant ainsi la porte à la culture industrielle de cette plante jusqu’alors sauvage.

Résidence surveillée

En 1821, il est arrêté et mis en résidence surveillée par le dictateur paraguayen José Gaspar Rodriguez de Francia qui le soupçonne d’espionnage et craint le développement dans l’Argentine voisine d’une culture intensive du maté. Pendant dix ans, Bonpland vit reclus, privé de toute relation avec sa famille et ses amis et empêché de parler français. Tout en s’adonnant aux activités les plus diverses, dont celle de médecin des indiens guaranis, il ne cesse d’étudier les plantes dans le petit espace où il est confiné.

Libéré en 1831, il s’installe à San Borja, au Brésil, et reprend ses expérimentations agricoles. Il meurt en 1858 à l’âge de 84 ans, sans avoir pu revoir celui qu’il appelait « le meilleur et le plus illustre des amis », Alexandre von Humboldt.

Pic Bonpland (Mérida, Venezuela)

Le pic Bonpland

Le Venezuela lui a rendu hommage en donnant son nom à la troisième plus haute montagne du pays, dans la Cordillère de Mérida. Juste retour des choses, le pic Bonpland (4890 m) se trouve à quelques encablures seulement du pic… Humboldt (4945 m).

À défaut de s’être revus à la fin de leur vie, les deux amis se trouvent au moins réunis dans ce site exceptionnel.

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Pour en savoir plus :
> Lire et télécharger la Biographie d’Aimé Bonpland, par Adolphe Brunel (1859)
> Acheter l’ouvrage Aimé Bonpland (1773-1858), médecin, naturaliste, explorateur en Amérique du Sud de Nicolas Hossard sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Correspondance 1805-1858 d’Alexander von Humboldt et Aimé Bonpland sur Amazon.fr
> Acheter l’ouvrage Le pêcheur d’orchidées – Aimé Bonpland (1773-1858) de Philippe Foucault sur Amazon.fr

L'Orénoque et le Meta (Venezuela-Colombie)

Qui connaît Eugène Thirion (1813-1879), commerçant et explorateur qui entreprit en 1846 la remontée de l’Orénoque ? On sait peu de choses du personnage : il n’a pas de biographie dans Wikipedia (c’est tout dire…), il est absent de la bibliothèque en ligne Gallica, et je n’ai trouvé aucune photo de lui sur Internet.  On sait seulement de lui qu’il fut vice-consul de France à Ciudad Bolívar, la ville qui était au XIXe siècle le port d’entrée, sur l’Orénoque, du Venezuela intérieur. Un poste avancé et privilégié pour observer de près ce qui se passait dans le pays profond, et notamment en Guyane et en Amazonie.

L’homme était avant tout un commerçant, mais son esprit aventurier fit de lui un explorateur. Dans un récit de voyage récemment édité, intitulé Les sources de l’Orénoque, il raconte son expédition sur le grand fleuve mythique qu’avaient déjà exploré nombre de personnages fascinants, dont l’illustre naturaliste Alexander von Humboldt.

Excellent ethnographe

Le titre de l’ouvrage (qui n’est pas de l’auteur) est inexact, puisqu’Eugène Thirion n’arriva pas aux sources de l’Orénoque (il faudra attendre plus de cent ans pour qu’une expédition menée par Alain Gheerbrant y parvienne en 1950 !). Le texte, cependant, est intéressant. Eugène Thirion se révèle être un excellent ethnographe. Il observe avec soin les multiples modes de vie qu’il rencontre au long de sa navigation et ne craint pas de partager les expériences avec ses hôtes. Ainsi, il décrit les coutumes des Indiens, leurs croyances, les fêtes, la cuisine, les cérémonies religieuses, etc., avec un regard précis et méticuleux. Ses observations géographiques sont également de très grande qualité.

De son récit, il ressort une intéressante photographie de l’Amazonie vénézuélienne de cette moitié du XIXe siècle, dans sa dimension physique autant qu’humaine. L’auteur n’échappe évidemment pas aux préjugés de son époque, le siècle par excellence des découvertes (ainsi que des conquêtes et colonisations) de grandes parties du monde par les puissances du moment. La science et la connaissance autorisent tout, même les mauvais traitements infligés aux populations. Ainsi, dans la grande tradition des explorateurs de l’époque, il rapporte de son voyage de nombreux objets reçus ou volés, ne s’embarrassant pas de scrupules coupables à ce sujet.

Vingt ans plus tard, à Paris

Curieusement, on retrouve nombre de ces objets une vingtaine d’années plus tard, à l’Exposition universelle de 1867, à Paris. Eugène Thirion est alors consul du Venezuela à Paris, membre de la Commission impériale qui organise l’exposition et membre du jury international qui attribue les prix.

À ce titre, il rédige la notice de présentation du Venezuela, ainsi que le catalogue des objets exposés représentant ce pays. À nouveau, ses observations sont intéressantes. Il dresse un portrait économique du Venezuela de 1867, qu’il est passionnant (et étonnant) de lire un siècle et demi plus tard, alors que le pays est devenu le producteur de pétrole que l’on sait. Quelques extraits éclairants, qui nous donnent une idée de ce que fut le Venezuela d’avant le pétrole :

Les richesses minières :

Les produits exportés :


Une appréciation de l’état général de l’économie :

Un catalogue révélateur

Quant au catalogue de l’exposition dressé par Eugène Thirion, il nous donne aussi, au compte-gouttes, des informations révélatrices sur les objets exposés en provenance du Venezuela, notamment sur certaines coutumes des populations indiennes rencontrées par l’auteur lors de son périple dans le Haut-Orénoque. Par exemple :

(Cet extrait illustre bien l’absence de scrupules au moment de déposséder les Indiens d’un objet qu’ils vénèrent, pratique habituelle chez les explorateurs de l’époque, et qui n’a pas encore tout à fait disparu de nos jours.)

Ou encore cette intéressante description d’une tradition :

Au total, Eugène Thirion nous offre à travers ses écrits de précieuses descriptions de l’état dans lequel se trouvait le Venezuela au milieu du XIXe siècle. Même s’il ne fait pas partie de l’élite des grands explorateurs et des hommes de science illustres qui ont parcouru ce pays, ce commerçant curieux et organisé, consul de son état, a apporté des connaissances nouvelles qui nous servent encore, un siècle et demi plus tard, à comprendre l’évolution de ce pays.

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> Acheter Les sources de l’Orénoque d’Eugène Thirion sur Amazon.fr
> Consulter la notice statistique sur le Venezuela et le catalogue de l’Exposition universelle de 1867, rédigés par Eugène Thirion (téléchargeable en PDF)
Portrait de Humboldt

Portrait d'Alexander von Humboldt, par Evert A. Duyckinick

Alexander von Humboldt (1769-1859) est un personnage fascinant. Chateaubriand disait de lui : « En Amérique, l’illustre Humboldt a tout peint et tout dit ». Et il n’était pas loin d’avoir raison. Son ouvrage Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (avec Aimé Bonpland) –trente volumes publiés entre 1805 et 1834– est le plus monumental qui ait jamais été écrit sur l’Amérique latine. Pour s’en persuader, il suffit de jeter un coup d’œil sur les titres des 30 volumes :

(I, II) Plantes équinoxiales… (1808-1809)
(III, IV) Monographie des Mélastomacées… (1816, 1823)
(V) Monographie des Mimoses et autres plantes légumineuses du Nouveau Continent (1819-1824)
(VI,VII) Révision des Graminées (1829-1834)
(VIII-XIV) Nova genera et species plantarum… (1815-1825)
(XV-XVI) Atlas pittoresque du voyage (1810)
(XVII) Atlas géographique et physique du Nouveau Continent fondé sur des observations astronomiques, des mesures trigonométriques et des nivellements barométriques (1814)
(XVIII) Examen critique de l’histoire de la géographie du Nouveau Continent et des progrès de l’astronomie nautique au XVe et XVIe siècle (1814-1834)
(XIX) Atlas géographique et physique du royaume de la Nouvelle Espagne… (1811)
(XX) Géographie des plantes… (1805)
(XXI, XXII) Recueil d’observations astronomiques, d’opérations trigonométriques et de mesures barométriques (1810)
(XXIII, XXIV) Recueil d’observations de zoologie et d’anatomie comparée (1811, 1833)
(XXV, XXVI) Essai politique sur le royaume de la Nouvelle Espagne (1811)
(XXVII) Essai sur la géographie des plantes… (1805)
(XXVIII-XXX) Relation historique du Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent (1814, 1819, 1825)

Géographie, histoire, politique, botanique, zoologie, astronomie, sismologie… : Alexander von Humboldt a touché à tout, en brillant héritier qu’il était des Encyclopédistes du Siècle des Lumières.

Sociologue avant la lettre

C’est à Cumaná qu’il toucha pour la première fois le sol américain, accompagné d’Aimé Bonpland. Il resta dans le territoire connu aujourd’hui comme Venezuela (le pays n’était pas encore indépendant à l’époque) du 16 juillet 1799 au 28 novembre 1800, soit durant plus de 16 mois. Il le parcourut en tous sens, prenant systématiquement note de tout ce qu’il observait. Rien n’échappait à sa perspicacité de naturaliste. Mais il se révéla aussi un extraordinaire sociologue (et analyste politique) avant la lettre.

Il ne se contenta pas de visiter les zones connues et colonisées. Il s’aventura également au-delà de la « civilisation », jusqu’au cœur même de l’Amazonie. L’un des objectifs de son voyage était en effet de prouver ce que l’on subodorait depuis longtemps, à savoir qu’il existait un canal naturel qui reliait les bassins de l’Amazone et de l’Orénoque, le Casiquiare. Au prix de difficultés que l’on jugerait aujourd’hui insurmontables, il réussit son pari et parcourut le Casiquiare, dont il rapporta la carte suivante (cliquez pour agrandir) :

Humboldt_Canal_do_Cassiquiare

Au cours de cette exploration, il multiplia les observations en tous genres et rapporta par centaines des échantillons d’animaux et de plantes. Il fit notamment capturer des anguilles électriques (Electrophorus electricus) pour poursuivre son étude sur l’électricité dans le monde animal, un sujet qu’il affectionnait particulièrement.

Oublié en France

Considéré comme un monument en Allemagne, son pays natal, ainsi que dans les pays d’Amérique latine qu’il a visités, Alexander von Humboldt est malheureusement plutôt oublié en France.  Il avait pourtant de nombreux liens avec ce pays : sympathisant de l’idéal progressiste de la Révolution de 1789, il vécut à Paris en 1798, puis s’y installa à son retour d’Amérique, de 1804 à 1827. Il a travaillé avec les plus grands savants français de l’époque, en particulier Louis-Joseph Gay-Lussac, avec qui il effectua plusieurs voyages scientifiques. Il fut aussi l’un des fondateurs de la Société de Géographie, en 1821.

Au-delà de sa biographie, si vous désirez en savoir plus sur ce personnage étonnant qui ne dormait que 3 ou 4 heures par nuit, rien de tel que de vous plonger dans ses écrits. Ô bonheur, plusieurs d’entre eux sont disponibles en ligne (et téléchargeables) sur le site Gallica de la BNF, dont une version en trois volumes de ses pérégrinations américaines et vénézuéliennes.

Volume 1

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 1 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France

Volume 2

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 2 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France

Volume 3

Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Voyage de Humboldt et Bonpland ; 1-3. Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent : fait en 1799, 1800, 1801, 1803 et 1804. Tome 3 / par Al. de Humboldt et A. Bonpland ; rédigé par Al. de Humboldt
Source: Bibliothèque nationale de France

Illustration de l'édition originale (1898)

Illustration de l'édition originale (1898)

Marc Gibaud vient de franchir l’Orénoque, le chanceux, et il me renvoie la balle! Lors de son passage à Mérida, je lui avais offert Le superbe Orénoque de Jules Verne. Et voilà qu’il me demande de vous en dire plus sur ce livre!

Belle occasion de vous parler de cet ouvrage qui, s’il n’est pas le meilleur de Jules Verne, est un incontournable si vous décidez de vous balader au Venezuela. C’est le parfait roman d’aventures qui vous accompagnera agréablement durant votre voyage. C’est plus léger à lire que les œuvres complètes de Freud ou À la recherche du temps perdu, et ce sera plus utile pour vous éclairer sur le pays que vous visitez.

Le superbe Orénoque fait partie de la série des 62 voyages extraordinaires de Jules Verne (certains n’en comptent que 54, allez savoir pourquoi), aux côtés de titres aussi célèbres que Cinq semaines en ballon, Voyage au centre de la Terre, Michel Strogoff ou Vingt mille lieues sous les mers. L’ouvrage a été écrit en 1894, mais ne sera publié sous forme de volume qu’en 1898 chez Hetzel.

Éveiller l’imagination

Pour écrire son roman, Jules Verne s’est inspiré d’un récit que l’explorateur Jean Chaffanjon (1854-1913) a fait de son expédition de 1886-1887 dans la région du Haut Orénoque. Financée par le ministère de l’Instruction Publique, cette expédition avait pour objectif de remonter le cours du fleuve pour en décrire la géographie, la faune , la flore et les populations rencontrées.

Il n’en fallait pas plus pour éveiller l’imagination du grand conteur (et membre de la Société de géographie) qu’était Jules Verne. Autant qu’un roman, Le superbe Orénoque est un « récit de voyage, émaillé d’incidents qui le rendent attrayant », selon les mots de Jules Verne lui-même.

Le héros de l’aventure s’appelle Jean de Kermor. Accompagné de son oncle le sergent Martial, ce jeune homme entreprend de remonter l’Orénoque jusqu’à sa source, dans l’espoir de retrouver son père, le colonel de Kermor, disparu dans la région depuis quatorze ans.  En cours de route, Jean de Kermor rencontre deux explorateurs français, qui lui conseillent d’éviter de tomber sur Alfaniz, un évadé du bagne devenu ennemi personnel du colonel de Kermor.

Le décor est ainsi planté. Le suspense est créé.  Nous voici embarqués dans une sorte de voyage initiatique aux sources incertaines du fleuve et à l’autre source, non moins significative, qu’est le père. À vous maintenant de suivre les nombreuses péripéties du roman en vous plongeant à votre tour dans ce grand fleuve mythique qu’est l’Orénoque.

> Lire Le superbe Orénoque en ligne (très belle interface)
> Télécharger Le superbe Orénoque (texte intégral) en PDF (1,5 Mo)
> Consulter une page manuscrite du roman
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Livre oublié

Orénoque-Amazone

Je redécouvre dans ma bibliothèque quelque peu fouillis un livre dont j’avais totalement oublié l’existence : L’expédition Orénoque-Amazone, d’Alain Gheerbrant. Je ne me souviens plus du lieu ni du moment où j’ai acheté d’occasion cet ouvrage, dont la première édition, chez Gallimard, date de 1952. Après l’avoir placé sur un rayon, je n’ai jamais lu ce vieux Livre de Poche n° 339-340, imprimé en 1961, qui fleure bon le papier jauni. Ethnologue, cinéaste et écrivain, Alain Gheerbrant a dirigé en 1948 une grande expédition Orénoque-Amazone, qui a traversé pour la première fois la Sierra Parima, une région jusque là inconnue des géographes, aux confins du Brésil et du Venezuela.

L’expédition est partie en septembre 1948 de Bogota, en Colombie, pour atteindre Manaus, au Brésil, en juillet 1950. Alain Gheerbrant en rapporta ce livre, qui est devenu depuis lors un classique de la littérature ethnographique, ainsi qu’un long métrage documentaire, Des hommes qu’on appelle sauvages, dont la sortie dans les salles françaises, en 1952, n’est pas passée inaperçue.

Et me voici en train de dévorer ce livre qui s’était égaré au fin fond de ma bibliothèque… Des premières pages, je retiens ce passage, qui concerne une tribu indienne de Colombie, les Guayaberos, mais pourrait s’appliquer aussi bien à plusieurs communautés indiennes du Venezuela :

Derrière le treillis métallique, s’écrasent des visages immobiles, les Indiens. Chaque fois qu’il y a lumière chez Don Jesus, avertis par le ronronnement du groupe électrogène que le vent élargit tout autour du village, ils viennent silencieusement s’entasser là, pour voir la lumière, et entendre la voix des sorciers blancs. Ce sont les Indiens guayaberos, les seuls indigènes connus à des lieues à la ronde. Depuis qu’existe le village de San José du Guaviare, ils ont cessé de se peindre le visage et le corps avec la graisse rouge vif de l’« achiote » et la résine du « carania ». Ils ont cessé de courir nus dans la forêt, de respecter les chants et les danses requis par le dieu Soleil, et de progresser ainsi, suivant leur temps à eux, comme ils le faisaient depuis des millénaires.Mais ils ne sont pas non plus tout à fait civilisés. Ils continuent d’habiter des chaumières cachées dans la forêt. Ils continuent de ne pas apprécier le progrès. Ils ne travaillent que de temps à autre, prêtant leurs services aux Blancs juste ce qu’il faut pour obtenir un autre pantalon de cotonnade lorsque le leur tombe en lambeaux, ou un nouveau machete. L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée. Aussi les groupes guayaberos l’un après l’autre s’éteignent-ils, autour de San José de Guaviare. La maladie, et surtout cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Aujourd’hui il ne reste pas deux cents Guayaberos dans toute la forêt et bientôt il n’y en aura plus un seul. (pp. 38-39)

Ne nous arrêtons pas aux termes indigène et civilisé, qui étaient de mise au moment où ces lignes ont été écrites. Mais relisons cette phrase si juste : L’âme collective de la tribu a disparu et rien ne l’a remplacée ; ou encore celle-ci : cette fatigue de ne plus comprendre ce qu’ils sont ni ce qu’ils font ni ce qu’il faut qu’ils fassent les abat comme des épis qui n’auraient plus la force de pomper dans le sol de quoi se nourrir. Et le drame continue : il y a quelques mois à peine, j’ai perçu exactement la même chose alors que j’étais en mission professionnelle auprès de communautés warao du delta de l’Orénoque. Le grand drame des Indiens, des Autochtones, c’est bien d’avoir perdu tout repère, de ne plus savoir qui ils sont et de n’avoir d’autre solution que de s’en remettre aux mirages du modernisme pour essayer de trouver du sens à leur existence.

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