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Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes : c’est le titre d’un livre bilingue français-espagnol qui vient de paraître… à Montréal ! Le lieu d’édition pourrait paraître étrange pour un ouvrage aussi spécialisé. En fait, la production de ce livre grand format a une histoire qui mérite d’être contée.

Il était une fois un professeur du Colegio Universitario Hotel Escuela de los Andes Venezolanos [Collège universitaire Hôtel-École des Andes vénézuéliennes], situé à Mérida. Il s’appelle Gamal El Fakih, il est Vénézuélien, né de mère vénézuélienne et de père arabe. Un jour, avec ses étudiants, il décide de faire une recherche sur la cuisine traditionnelle des Andes vénézuéliennes. Comme il n’existait aucune bibliographie sur le sujet, la seule solution était donc de travailler directement sur le terrain.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une grand-mère

Voilà donc le professeur et ses étudiants partis arpenter les villages les plus éloignés (et les plus authentiques) de la région pour y interviewer les grands-mères. Le but est de recueillir un maximum de recettes anciennes, dont un grand nombre ont disparu des cuisines actuelles. Les grands-mères, d’abord méfiantes, se prêtent au jeu. Le projet prend forme. Ce véritable travail ethnographique donnera lieu à une première publication en 1999, financée par l’Hôtel-École et la Corporation de tourisme de Mérida.

Années de bourlingage

Dix ans plus tard, Gamal El-Fakih se trouve à Montréal, où il occupe le poste de directeur adjoint de l’Institut de Tourisme et d’Hôtellerie du Québec (ITHQ). Entre-temps, il a bourlingué d’hôtel de luxe en hôtel de luxe –en Arabie saoudite, au Qatar, à Tobago, à Antigua– avant de finalement s’installer au Canada, où il continue de travailler dans l’hôtellerie. Il décide alors de se lancer dans un projet qui le taraude depuis quelques années : une nouvelle édition du livre sur les recettes oubliées.

Il se met au travail. Il s’agit d’abord de revoir les recettes une par une, afin de les réécrire en indiquant des quantités pour chacun des ingrédients. En effet, traditionnellement, la transmission des recettes se faisait de mère en fille, oralement et par l’expérience. Les grands-mères interrogées ne s’embarrassaient pas avec les quantités exactes, donnant seulement des approximations. C’est ce qu’avaient recueilli les étudiants et ce qui avait été publié dans la première édition. Utilisant ses talents de cuisinier, Gamal a donc refait nombre de recettes afin de pouvoir les présenter selon les normes reconnues dans les livres de cuisine.

Les illustrations

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une cuisine traditionnelle

Pour les illustrations, comment faire ? Photographier chaque plat eût été une entreprise gigantesque et coûteuse. Mais un jour, Gamal est tombé sur la collection de photos que je maintiens sur Flickr, dont un grand nombre ont été prises dans les Andes vénézuéliennes. Il en a apprécié le style et la facture. Plutôt que d’illustrer les recettes par des photos de plats, pourquoi ne pas illustrer plutôt la région, ses gens, ses villages, ses paysages, ses maisons, ses cuisines ? Gamal (qui me connaissait, pour avoir fréquenté l’Alliance française de Mérida au temps où j’en étais le directeur) m’a alors contacté pour me demander l’autorisation de publier mes photos dans l’ouvrage qu’il préparait. Réponse positive, bien entendu.

Je me suis donc associé au projet : sélection et édition des photos, relecture des textes français (qui avaient été traduits par Marie-Rose Pérez, l’actuelle directrice de l’Alliance française de Mérida), etc. Le tout a été envoyé à une équipe de graphistes, qui a fait un excellent travail, puis à une imprimerie, tout aussi excellente.

Une édition vénézuélienne?

Le résultat est un très bel ouvrage, qui a été baptisé au mois de juillet dernier à Montréal. Faute de commanditaires publics ou privés intéressés par un thème aussi spécialisé, le livre a été édité à compte d’auteur. Mais il est la meilleure carte de visite pour promouvoir et préparer une nouvelle édition vénézuélienne, en langue espagnole uniquement. Des contacts ont déjà été pris dans ce sens. Il serait juste et logique que les Vénézuéliens –et les Andins en particulier– puissent profiter à leur tour d’un ouvrage qui met en valeur une partie significative de leur patrimoine.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Le planteur de pommes de terre

En attendant, le livre Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes a son site web trilingue, en français, anglais et espagnol. On peut se le procurer dans plusieurs librairies de Montréal, Québec et Sherbrooke. Ceux qui ne peuvent se rendre là-bas peuvent l’acheter en ligne. On cherche également des distributeurs dans d’autres pays. Si vous êtes intéressés, contactez directement Gamal El Fakih.

Pour en savoir plus

Je pressens que l’article vous a mis l’eau à la bouche… Vous en voulez plus?

  • Écoutez l’interview de Gamal El Fakih réalisée par Radio-Canada International dans laquelle il explique en détail le processus de collecte des recettes

  • Consultez le dossier réalisé par Cyberpresse sur le livre Les Recettes oubliées
  • Écoutez l’une des grands-mères,  Mme Mercedes Muñoz de Rodríguez, interpréter la chanson traditionnelle La cocina [La cuisine]
  • Voyez d’autres vidéos en relation avec le livre
  • Inscrivez-vous au groupe Facebook Las Recetas Olvidadas (en espagnol)
Le guayuco traditionnel

Le guayuco traditionnel

Le guayuco, c’est ce vêtement traditionnel que portent nombre d’ethnies indigènes au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine : juste un petit bout de tissu d’origine végétale cachant les parties dites intimes de l’individu. Un vêtement qui n’a donc rien de bien compliqué, et qui a l’avantage incommensurable de mettre littéralement à nu le corps de celui qui le porte.

Le guayuco original

Guayuco original

Le guayuco met donc en valeur l’être, et non l’avoir (les grandes griffes de la mode n’ont pas encore sorti leur guayuco) : si tous les gens du monde se mettaient à porter un guayuco, on pourrait parler de révolution copernicienne pour les mœurs occidentales : on exhiberait ce que l’on est, et non plus ce que l’on a. On serait face à la complète transparence des êtres, dans un respect total de l’autre. Les dépravations seraient devenues théoriquement impossibles.

Image d’Épinal

Trêve de naturisme, trêve de rousseauisme… Le guayuco ne se porte pratiquement plus, ni au Venezuela, ni ailleurs. Il existe bien encore quelques touristes occidentaux qui s’illusionnent de croire que les indigènes portent le guayuco, qu’il leur suffira d’aller dans la forêt pour les rencontrer dans leur plus simple appareil. Image d’Épinal que celle-là.

Confronté au rouleau compresseur de l’occidentalisation, le guayuco a irrémédiablement perdu la bataille. Au mieux, il s’est retrouvé au stade dégradé du vêtement folklorique. À ce stade-là, oui, les touristes pourraient peut-être le voir. Ils auront ainsi la joie de vivre en toute sérénité leurs fantasmes de Tintin chez les Picaros. Mais de vrai guayuco, point.

Le guayuco, pièce d’identité de la facette indigène du Vénézuélien qui s’est logée quelque part dans l’inconscient collectif, n’a pourtant pas disparu. Il s’est retrouvé sous diverses formes déviées et subverties dans la vie quotidienne de l’habitant de ces parages. Et pas seulement, comme nous allons le voir, parmi les couches populaires –celles-là qui pourraient avoir une relation plus directe, malgré tous les métissages, avec le minuscule vêtement de leurs ancêtres autochtones. Même les classes dites supérieures, celles qui se targuent d’une bien illusoire pureté de race (blanche, bien entendu), conservent une relation certaine avec le guayuco. Un vêtement si près du corps ne peut en effet laisser personne indifférent.

Détournement de sens

Le nouveau guayuco

Le nouveau guayuco, vu par Guayuco.com

Voyez cette entreprise dénommée Guayuco. Elle produit des maillots de bain féminins  et autres vêtements de plage. (Soit dit en passant, il s’agit de l’un des rares secteurs industriels où le Venezuela est capable de concurrencer les meilleurs. À vrai dire, les corps de nos belles ont de quoi inspirer les designers!) Quoi de plus normal, en fait, que de détourner le nom de guayuco pour désigner ces bouts de tissus de plus en plus réduits qui viendront dissimuler révéler les parties les plus aguichantes d’un corps de femme? Beau détournement publicitaire, reconnaissons-le. Sauf qu’on ne se trouve plus dans le registre de l’être, mais dans celui de l’avoir : avoir de belles fesses, avoir de gros nichons, avoir tout ce qui vient avec…

Prenez encore cet atelier photo et audiovisuel dénommé Guayuco Gráfico. Il ne travaille pas nécessairement dans le nu, et fait plutôt, d’ailleurs, dans l’habillé. Mais il travaille en priorité sur le corps et a sans doute choisi ce nom pour le signifier, le guayuco ayant un rapport tout à fait direct avec le corps. Mais dans ce cas aussi, c’est indéniablement l’avoir qui prime sur l’être et le sens du guayuco original a été détourné. En effet, sous les flashes de ces (bons) photographes, le guayuco devient glamour, ce à quoi ce vêtement utilitaire n’était nullement destiné.

La plus belle subversion

Les couches pour bébés Guayucos

Les couches pour bébés Guayucos

Mais la plus belle subversion du guayuco reste le fait du gouvernement. Au mois de juin 2009,  dans son programme télévisé Aló Presidente, Hugo Chávez annonçait le lancement par une entreprise nationalisée d’une nouvelle marque de couches pour bébés. Et quel fut le nom commercial choisi pour ce produit made in socialisme? Guayucos! Rien à redire, le nom de marque choisi donne en plein dans le mille s’agissant d’une couche pour bébés : elle couvrira en effet les mêmes parties du corps que le guayuco original, sans avoir toutefois les mêmes fonctions.

Évidemment, dans un pays politiquement divisé comme l’est le Venezuela, il n’en fallait pas plus pour délier les mauvaises langues. Certains ont affirmé que l’entreprise était fantôme, d’autres qu’elle manquait de matières premières importées et n’avait produit que les couches nécessaires à la promotion du produit par le président. Toujours est-il que pas plus tard qu’hier, soit quinze mois plus tard, j’ai vu de mes propres yeux des couches Guayucos dans un supermarché Bicentenario, à un prix d’ailleurs imbattable (9,5 bolivars, soit 1,5 euro, le paquet de 16 couches). Les plus finauds ont fait dans la dérision : ils ont produit une publicité factice annonçant que, grâce au Hugoflex, les couches Guayucos permettaient de résister à un programme Aló Presidente! Ce qui n’est pas peu dire.

Détournement de sens

Guayuco bolivarien

... et leur mise en dérision

Des milliers de Vénézuéliens portent donc à nouveau un guayuco, que ce soit une couche pour bébés ou un bikini sexy pour grande fille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la transmission du vêtement indigène s’est bel et bien produite jusqu’aux générations actuelles. La persistance du guayuco dans l’inconscient collectif du Vénézuélien et le culte du corps (sexuel) largement partagé par toutes les couches de la population ont facilité cette transmission. D’autant plus qu’une ou deux générations à peine séparent souvent le monde rural traditionnel, proche du guayuco original, et la société urbaine actuellement dominante.

Cependant, comme nous l’avons vu, il ne s’agit plus du même guayuco. Celui-ci a été complètement subverti, au point de perdre tout son sens originel de liberté, d’authenticité, de transparence. À l’image de la société actuelle, son concept a été totalement mercantilisé : il est devenu un vulgaire motif publicitaire, qui plus est parfois utilisé avec un sous-entendu sexuel.

Ce n’est donc pas encore demain que l’on verra un vrai guayuco, avec les valeurs intrinsèques qu’il véhicule, dans les rues de Caracas.

la cachapa, une délicieuse galette de maïs

Une "cachapa" au "queso de mano" (photo : Alfredo Izaguirre)

Une fois n’est pas coutume, je me lance aujourd’hui dans un article sur la gastronomie vénézuélienne. Une gastronomie simple et saine, parfois fruste, qui reste proche de ses racines rurales ou indigènes.

Un des mes plats préférés est sans aucun doute la cachapa. Il s’agit tout simplement d’une galette de maïs tendre, une sorte de crêpe épaisse que l’on déguste généralement farcie de fromage frais. Ainsi combiné, le plat possède une saveur sucrée-salée qu’affectionnent particulièrement les Vénézuéliens.

Originaire des Llanos, les grandes plaines agricoles du sud du pays, la cachapa est devenue un plat national, au même titre que l’arepa (petit pain de maïs), la hallaca (mélange de viandes et légumes entouré de pâte de maïs et emballé dans une feuille de bananier pour une cuisson à l’eau) ou le pabellón (plat composé de viande émincée, de fèves noires, de bananes plantains, de riz et de fromage).

Une recette simple

La confection d’une cachapa n’a rien de sorcier. En voici la recette : égrenez le maïs, qui doit être jeune et tendre. Passez les grains au mixeur pour obtenir un mélange liquide mais encore légèrement granuleux. Si nécessaire, ajoutez un peu de lait  pour obtenir la consistance voulue, coulante mais épaisse.  Ajoutez un œuf battu pour lier le mélange, une pincée de sel, ainsi que du sucre (brun de préférence) à votre convenance.

Cuisson des cachapas sur une taque

Cuisson des cachapas

Étendez une louche du mélange obtenu sur un budare (sorte de poêle plate en fonte) préalablement enduit d’huile, ou, à défaut, dans une poêle. Laissez dorer sur une face, puis retournez.

La cachapa ne serait que l’ombre d’elle-même sans un bon queso de mano (fromage fabriqué à la main). Au moment de servir, placez un queso de mano à l’intérieur d’une cachapa pliée en deux. Laissez sur le budare jusqu’à ce que le fromage commence à fondre. Servez la cachapa bien chaude, accompagnée d’une agua de panela con limón (eau de sucre de canne au citron). Délicieux ! (À défaut de queso de mano, difficile à trouver hors du Venezuela, on pourra utiliser un fromage blanc doux de type mozzarella ou encore un feta.)

Un autre classique

Fabrication du queso de mano

Fabrication du queso de mano

Le queso de mano est un autre classique de la gastronomie vénézuélienne. Il s’agit d’un fromage blanc frais de pâte filée. Le caractère filé de ce type de fromage s’obtient en malaxant à la main le lait caillé cuit dans l’eau à 90°C. Le résultat obtenu est un fromage plat de forme ronde, de texture douce et élastique, qui a tendance à se décomposer en couches. Pour assurer sa conservation , on le submerge dans de la saumure.

Quant à l’agua de panela con limón, elle est la boisson populaire par excellence, confectionnée à partir d’un morceau de pain de sucre de canne dissous dans de l’eau, à laquelle on ajoute le jus d’une ou plusieurs limes.

Pour tous les palais

Si vous êtes de passage au Venezuela, n’hésitez donc pas à acheter une bonne cachapa dans un restaurant, ou même dans un petit commerce populaire le long d’une route. Alors que l’arepa n’est généralement pas appréciée de premier abord par les étrangers, qui la trouvent lourde et insipide, la cachapa a l’art de plaire à tous les palais. Ne boudez pas votre plaisir !

La fabrication de la cachapa

La chaîne de fabrication de la cachapa

Cachapas cuites en batterie

Cachapas cuites en batterie

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Imaginez deux personnes en train de se dire vertement leurs quatre vérités, mais en chantant : c’est le contrapunteo, l’un des genres les plus excitants de la musique des Llanos du Venezuela et de Colombie.

Dans le contrapunteo, deux individus s’affrontent sur un fond musical de style llanero (harpe, cuatro, maracas, basse ou contrebasse). La musique, ici, n’est que prétexte. Elle n’est là que pour donner un rythme soutenu à l’improvisation de coplas (strophes) par les deux chanteurs (appelés ici copleros).

Se disputer en chantant

Le contrapunteo est une sorte de combat que se livrent de strophe en strophe deux ou plusieurs chanteurs. Bien qu’il soit le plus souvent totalement improvisé, il a aussi ses règles : le thème, libre dans certains cas, est parfois imposé. Le genre contrapunteo peut revêtir plusieurs formes : il est dit de pie forzado lorsque les chanteurs doivent terminer chaque strophe par le même vers. Il est appelé encadenado [enchaîné] lorsque le dernier vers d’une strophe doit être repris par l’autre chanteur comme premier vers de la strophe suivante.

Une autre règle concerne la rime des vers : on oblige les copleros à utiliser une terminaison spécifique, par exemple en -a, en -ao, en -anca, en -ansa, en -ato, en -azo, en -ante, en -ero, en -ia, en -ido, en -ino, … –certaines rimes étant bien entendu plus difficiles que d’autres.

Vivacité d’esprit

Ces contraintes obligent les chanteurs à faire preuve d’une grande vivacité d’esprit et de beaucoup de créativité. Car ils doivent en outre donner un sens à leur improvisation, répondre du tac au tac à ce qu’a dit l’adversaire. Certains se feront volontiers agressifs, d’autres joueront plutôt sur la subtilité, d’autres encore sur l’humour.

Un contrapunteo peut durer presque indéfiniment, jusqu’à épuisement des adversaires, bien que le plus souvent on impose aux chanteurs une durée déterminée. À la fin, c’est le public qui décide quel est le coplero qui a été le plus convaincant ou le plus créatif. Un vainqueur est proclamé, mais ce n’est pas toujours le cas. De toutes façons, vainqueur ou pas, les deux adversaires finissent toujours par une forte embrassade au sortir de l’épreuve.

Genre littéraire

Le contrapunteo a indéniablement un rapport direct avec la poésie. La copla bien construite devient un véritable genre littéraire qui consiste à exprimer une idée complète en quelques vers improvisés : une sorte de haïku en moins contemplatif, en quelque sorte. Les thèmes les plus récurrents sont le llano en tant que terroir ; la vie quotidienne du llanero, ce cowboy latino-américain ; ainsi que, sujets évidemment incontournables, l’amour et les femmes ! Les meilleurs copleros sont aussi de grands poètes, comme le sont d’ailleurs nombre d’habitants des Llanos, inspirés sans doute par la nature immense qui les entoure.

À l’instar de toutes les musiques improvisées, le contrapunteo est en soi extrêmement excitant, tant pour le chanteur que pour le spectateur. À chaque fois, devant tant de talent et de créativité, on a l’impression de vivre un événement unique qui ne se répètera plus jamais. En d’autres termes, on est convaincu qu’on se trouve, face à ces deux chanteurs, au bon endroit et au bon moment…

C’est sans doute là le secret de l’énorme force d’attraction du contrapunteo, ce chant venu des profondeurs du llano, dont l’art est transmis de génération en génération.

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Pour illustrer ce billet, voici quelques vidéos. Étant donné la teneur du contrapunteo, il est clair que la connaissance de l’espagnol (de l’espagnol du Venezuela, voire de l’espagnol des llanos du Venezuela) est nécessaire pour l’apprécier à sa juste valeur. Une traduction ne ferait que pâle figure à côté de la créativité linguistique de certaines coplas.
Voici d’abord Alcides Padilla et Eimer Escalona dans un contrapunteo encadenado :

Pour ceux qui veulent écouter la suite, c’est ici et ici (plus de 20 minutes de contrapunteo !)
Le contrapunteo n’est pas réservé aux hommes. Voici Dulce María León et La Negra Linares en pleine action :
>> Voir la transcription de quelques coplas.
>> Télécharger en format mp3 le CD Joropo y Contrapunteo sur Amazon.fr.
Karolina Kurkova en petite culotte jaune

Pas vénézuélienne pour un sou, mais en petite culotte jaune !

Les douze coups du premier jour de l’an viennent de sonner ! Je mets ma main au feu que 80 % des Vénézuéliennes portent en ce moment exact une petite culotte jaune ! Cela porte chance pour l’année nouvelle, assurent-elles. À la condition, toutefois, de s’être fait offrir la culotte en question (et, ajoutent certaines, de la mettre à l’envers). Généralement donc, on se fait le cadeau entre amies, histoire de s’assurer que le précieux objet fera partie de la toilette du 31 décembre.  Et si vous ajoutez un soutien-gorge rouge, l’amour sera plus que certainement au rendez-vous, continuent les plus fondamentalistes. Une très belle affaire pour les commerçants du jour…

Bizarrement, je n’ai pu trouver d’illustration convenable de cette petite culotte jaune chère aux vénézuéliennes. Pas la moindre trace photographique de la chose, comme s’il s’agissait d’une manifestation tenant du domaine le plus privé. À l’heure où tout le monde s’affiche joyeusement sur Facebook, cela est d’autant plus étonnant. J’ai donc dû me résigner à illustrer ce billet avec la photo d’une non-vénézuélienne, la jolie Karolina Kurkova –qui, faut-il le dire, ne dépare en rien l’esthétique de la page !

Origine inconnue

Pire encore : j’ai eu beau googler et binger, je n’ai pu trouver l’origine de ce curieux rite de nouvelle année. J’en ai trouvé des traces dans la Colombie voisine, au Mexique et jusqu’au Chili, ce qui semblerait vouloir dire qu’une grande partie de l’Amérique latine pratique cette tradition. Mais d’où vient ce rite de la petite culotte jaune ? Mystère ! Personne ne donne d’explication un tant soi peu rationnelle du phénomène. Et pour cause : c’est qu’on se trouve ici dans le parfait irrationnel. On touche du doigt le réalisme magique qui fait la beauté de ces pays.

Les 12 raisins

Les 12 raisins de minuit

En effet, la petite culotte jaune n’est qu’un échantillon de ces rites païens du passage à l’an nouveau. En voici quelques autres : lorsque les douze coups de minuit résonnent le 1er janvier, ayez dans la main droite un dollar (ou un euro, c’est selon, car the times they are a-changing) pour vous assurer la richesse. Vous voulez voyager ? Sortez de chez vous avec une valise pleine de vêtements. Vous désirez l’abondance dans votre foyer ? Deux possibilités se présentent à vous : placez un épi de blé sur la table ou préparez un potage de lentilles, ou faites les deux, pour plus de sûreté. Vous avez des désirs secrets ? À chacun des douze coups de minuit, avalez un raisin en faisant un vœu (là, il convient d’être vif et de bien préparer ses souhaits). L’origine de ce dernier rite, par contre, semble connue : au cours des années vingt du siècle dernier, des producteurs de raisin catalans en auraient lancé la mode, histoire de se défaire d’un excédent de production…

Panacée

Bref, il existe toute une une panacée de rites et superstitions qui vous assureront un heureux passage à l’an nouveau. Mieux qu’une analyse freudienne, cela explique bien de quoi est fait le subconscient vénézuélien –et latino-américain en général. La magie y joue un rôle essentiel, qui touche à l’existence même : elle permet, d’une part, de se jouer du temps qui passe et, d’autre part, d’affronter en les surpassant les duretés de la vie. Bien utile, vous en conviendrez…

En un mot, on nous dit : vivons magiques, vivons heureux. À vous d’essayer.

Gaita zuliana

La gaita, c’est comme le beaujolais nouveau, elle apparaît toutes les années à la même époque : au mois de novembre, pour la fête de la Vierge de la Chiquinquirá à Maracaibo. Avec le temps, cette musique de tradition locale, propre à la région du Zulia, a conquis le pays tout entier et acquis un statut national. Pour le commun des Vénézuéliens, elle est maintenant devenue la musique qui annonce Noël et ouvre les festivités de fin d’année.

Comme pour la plupart des musiques populaires, il est difficile d’établir la date de naissance de la gaita et d’écrire son histoire. Certains auteurs, comme Rafael Molina Vílchez, prétendent qu’elle est clairement d’origine espagnole et aurait même une origine religieuse. D’autres, comme Juan de Dios Martínez, soutiennent que la gaita trouve sa source parmi les communautés d’esclaves noirs dans les haciendas du sud du lac de Maracaibo. Ce que l’on peut affirmer sans trop se tromper, c’est que, comme toutes les musiques du Venezuela, elle résulte de la convergence de trois traditions : européenne, africaine, amérindienne.

Les cinq instruments de base

En atteste la diversité des instruments avec lesquels la gaita se joue traditionnellement : le furro o furruco, un tambour à friction que l’on retrouve dans bien des musiques européennes (notamment la zambomba espagnole, qui s’identifie aussi, soit dit en passant, avec la période de Noël); le cuatro, petit instrument à 4 cordes, également d’origine européenne; la tambora, qui rappelle inévitablement les tambours africains; ainsi que la charrasca et les maracas, instruments de percussion d’origine amérindienne.

Les instruments de la gaita

Les instruments traditionnels de la gaita : de g. à dr., le cuatro, le furro, les maracas, la tambora, la charrasca

Ruralité, urbanité

Il existe divers genres de gaitas. Plusieurs sont éminemment ruraux et se limitent à un secteur géographique bien précis :

  • La gaita de tambora se joue dans les villages à majorité noire da la côte sud du lac de Maracaibo. L’usage plus varié et plus intensif des percussions la caractérise, ainsi que la substitution du cuatro par la clarinette.  On y observe une claire influence des musiques d’origine africaine, notamment des chants de travail des femmes.
  • La gaita a Santa Lucia se chante dans quelques villages du nord de Maracaibo en honneur à Sainte Lucie. De contenu essentiellement religieux, elle ne se danse jamais.
  • La gaita perijanera est particulière à quelques communautés du district de Perijá, la région qui fait frontière avec la Colombie. Elle fait partie d’un ensemble complexe de danses dédiées à San Benito et a donc également un fond religieux.

Mais celle qui prédomine depuis une cinquantaine d’années est la gaita urbaine de Maracaibo, aussi appelée gaita de furro, d’après le nom de l’instrument qui la caractérise. Dynamique, elle a évolué jusqu’à intégrer des instruments étrangers à sa tradition, tels que trompettes, clarinettes, saxophones ou instruments électroniques. Dans ses versions les plus récentes, elle se mélange avec la salsa, le merengue et même le hip hop.

Religion, humour, politique…

À l’origine, on chantait la gaita en famille ou entre amis. Structurellement, elle comportait un refrain de six (parfois huit) vers octo- ou heptasyllabiques, chantés en chœur. Entre les refrains, souvent répétés, s’intercalaient des couplets de quatre vers chantés (improvisés) par le soliste. Mais cette structure traditionnelle a connu des évolutions importantes au cours du temps.

Le contenu thématique de la gaita peut être de caractère religieux (chant à la Vierge de Chinquinquirá ou Chinita), romantique (chansons d’amour), social (chroniques de quartier), humoristique (chansons ironiques) ou politique (critiques aux gouvernants). C’est ainsi que l’on trouve des gaiteros chavistes et d’autres antichavistes, qui se font la guerre par chansons interposées ! Traversée en outre par le fort régionalisme du Zulia et de Maracaibo, la gaita offre donc un reflet plutôt complet de la quotidianité dans cette région du Venezuela.

Crus millésimés

Comme le vin, la gaita a ses millésimes. Chaque année, les groupes gaiteros composent de nouvelles chansons pour la saison à venir, laquelle s’étend théoriquement du 18 novembre (fête de la vierge de la Chinquinquirá) au 2 février (fête de la Chandeleur) –même si ces limites ont tendance à s’estomper de plus en plus. Les amateurs classent les gaitas selon l’année de leur création et on récompense  la « gaita de l’année » lors de festivals spécialisés dans le genre. Toute une industrie commerciale accompagne maintenant le développement de la gaita, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire.

Quelques exemples de gaitas

  • Le groupe Alitasia avec son succès de l’année, une gaita dans le style traditionnel, La buena gaita de furro :
  • Ricardo Aguirre et le groupe Los Cardenales del Exito dans une gaita traditionnelle dédiée à la Vierge de Chiquinquirá :
  • Un des plus grands classiques gaiteros, Sin Rencor, par le groupe Gran Coquivacoa :
  • Une gaita pas très traditionnelle, avec influence de musique colombienne, mais amusante : La Gaita del Facebook, par le groupe Koquimba :

Et pour terminer, voyez cette liste impressionnante de gaitas classées par année et par thème (écoute et téléchargement sont possibles). Strictement réservé aux fanatiques, comme peuvent l’être les maracuchos (les habitants de Maracaibo), qui sont férocement attachés à leur ville, à leur région et à leur gaita !

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