Category: Traditionnel


la cachapa, une délicieuse galette de maïs

Une "cachapa" au "queso de mano" (photo : Alfredo Izaguirre)

Une fois n’est pas coutume, je me lance aujourd’hui dans un article sur la gastronomie vénézuélienne. Une gastronomie simple et saine, parfois fruste, qui reste proche de ses racines rurales ou indigènes.

Un des mes plats préférés est sans aucun doute la cachapa. Il s’agit tout simplement d’une galette de maïs tendre, une sorte de crêpe épaisse que l’on déguste généralement farcie de fromage frais. Ainsi combiné, le plat possède une saveur sucrée-salée qu’affectionnent particulièrement les Vénézuéliens.

Originaire des Llanos, les grandes plaines agricoles du sud du pays, la cachapa est devenue un plat national, au même titre que l’arepa (petit pain de maïs), la hallaca (mélange de viandes et légumes entouré de pâte de maïs et emballé dans une feuille de bananier pour une cuisson à l’eau) ou le pabellón (plat composé de viande émincée, de fèves noires, de bananes plantains, de riz et de fromage).

Une recette simple

La confection d’une cachapa n’a rien de sorcier. En voici la recette : égrenez le maïs, qui doit être jeune et tendre. Passez les grains au mixeur pour obtenir un mélange liquide mais encore légèrement granuleux. Si nécessaire, ajoutez un peu de lait  pour obtenir la consistance voulue, coulante mais épaisse.  Ajoutez un œuf battu pour lier le mélange, une pincée de sel, ainsi que du sucre (brun de préférence) à votre convenance.

Cuisson des cachapas sur une taque

Cuisson des cachapas

Étendez une louche du mélange obtenu sur un budare (sorte de poêle plate en fonte) préalablement enduit d’huile, ou, à défaut, dans une poêle. Laissez dorer sur une face, puis retournez.

La cachapa ne serait que l’ombre d’elle-même sans un bon queso de mano (fromage fabriqué à la main). Au moment de servir, placez un queso de mano à l’intérieur d’une cachapa pliée en deux. Laissez sur le budare jusqu’à ce que le fromage commence à fondre. Servez la cachapa bien chaude, accompagnée d’une agua de panela con limón (eau de sucre de canne au citron). Délicieux ! (À défaut de queso de mano, difficile à trouver hors du Venezuela, on pourra utiliser un fromage blanc doux de type mozzarella ou encore un feta.)

Un autre classique

Fabrication du queso de mano

Fabrication du queso de mano

Le queso de mano est un autre classique de la gastronomie vénézuélienne. Il s’agit d’un fromage blanc frais de pâte filée. Le caractère filé de ce type de fromage s’obtient en malaxant à la main le lait caillé cuit dans l’eau à 90°C. Le résultat obtenu est un fromage plat de forme ronde, de texture douce et élastique, qui a tendance à se décomposer en couches. Pour assurer sa conservation , on le submerge dans de la saumure.

Quant à l’agua de panela con limón, elle est la boisson populaire par excellence, confectionnée à partir d’un morceau de pain de sucre de canne dissous dans de l’eau, à laquelle on ajoute le jus d’une ou plusieurs limes.

Pour tous les palais

Si vous êtes de passage au Venezuela, n’hésitez donc pas à acheter une bonne cachapa dans un restaurant, ou même dans un petit commerce populaire le long d’une route. Alors que l’arepa n’est généralement pas appréciée de premier abord par les étrangers, qui la trouvent lourde et insipide, la cachapa a l’art de plaire à tous les palais. Ne boudez pas votre plaisir !

La fabrication de la cachapa

La chaîne de fabrication de la cachapa

Cachapas cuites en batterie

Cachapas cuites en batterie

Le rongeur devenu poisson

chigüire ou capybara

Chigüire ou capybara (Hydrochaeris hydrochaeris)

Semaine sainte au Venezuela : dans les régions basses du pays (c’est-à-dire pratiquement les deux-tiers du territoire), la tradition veut que l’on mange du chigüire.

Le chigüire ? C’est le nom local de l’Hydrochaeris hydrochaeris, le capybara en français, un nom pour le moins bizarre qui  provient de la langue des indiens Guaranis du Paraguay et veut dire « seigneur des herbes ». C’est le plus gros des rongeurs : adulte, il mesure entre 105 et 135 cm de long et pèse de 35 à 65 kilos. Il abonde dans les Llanos, vastes plaines où ne manquent pas les terres inondées qui forment son biotope. Car, excellent nageur, le capybara est un animal semi-aquatique. En cas de danger, c’est dans l’eau qu’il se réfugie pour s’immerger complètement, tel un hippopotame. C’est dans l’eau aussi qu’il s’accouple.

Voilà pour la présentation de ce gentil animal aux mœurs tranquilles, qui fait la joie des touristes.

Une légende édifiante

Tout cela ne nous explique pas, cependant, pourquoi la viande de ce mammifère est consommée durant la Semaine sainte alors que ce pays est censé respecter scrupuleusement les rites et traditions catholiques : interdiction de manger de la viande et substitution par le poisson.  En effet, le chigüire n’est pas, que l’on sache, un poisson…

chigüires dans le llano

Chigüires dans le llano

Une légende nous donne une première explication. On raconte en effet qu’un jour, en pleine semaine sainte, un Indien s’en alla chasser pour nourrir sa famille. Il revint avec un chigüire. Voyant cela, le missionnaire de l’endroit lui fit remarquer que pendant la semaine sainte, on ne pouvait consommer que du poisson.  L’Indien ne fit ni une ni deux, il saisit l’animal et l’aspergea d’eau en disant : « Je te baptise poisson. » Depuis ce jour, le chigüire est devenu poisson et on peut le manger pendant la semaine sainte.

Ce récit édifiant a le mérite de mettre en valeur la perspicacité de l’autochtone face à une religion qui lui a été imposée. Il est cependant trop simple et trop évident pour tout expliquer.

Une coutume devenue tradition religieuse

La recherche historique nous apporte quelques éléments complémentaires. Il semblerait que la chasse généralisée au chigüire ait débuté à l’époque coloniale, lorsque les éleveurs des llanos inondables ont commencé à se préoccuper de la présence massive de cet herbivore dans la savane. Sur ces terres pauvres en pâture, le chigüire était accusé d’entrer en concurrence avec les bovins pour leur quête de nourriture. On soupçonnait en outre le rongeur d’être porteur de maladies qui affectaient le cheptel.

bande de chigüires

Une bande de chigüires

Pour résoudre ce problème, les éleveurs décidèrent d’éliminer ce qu’ils considéraient comme un animal nuisible. Pour se faciliter le travail, ils profitèrent de la saison la plus sèche, de janvier à mars, lorsque les chigüires se concentrent autour des rares points d’eau.  Plutôt que de perdre la grande quantité de viande ainsi produite, les éleveurs choisirent de la saler et de la sécher au soleil, pour l’envoyer ensuite vers les marchés urbains du centre du pays.

C’est ainsi que s’est créée la coutume de manger de la viande de chigüire précisément à l’époque du carême et de la semaine sainte. Encore fallait-il sanctifier la pratique. Ce sera chose faite au 18e siècle lorsqu’une bulle papale autorisa la consommation de chigüire à cette époque de l’année. De cette façon, l’Église entérinait une pratique traditionnelle et commerciale : la coutume locale devenait tradition religieuse.

Saveur de… poisson !

Pisillo de chigüire

Pisillo de chigüire

Pendant la semaine sainte, la chair du capybara se prête donc à la préparation d’un mets appelé pisillo de chigüire. D’abord bouillie, la viande est éméchée, puis est dorée dans un assaisonnement fait d’ail, d’oignons, de piments doux et de coriandre, destiné à la relever.  Le plat se sert accompagné de riz, de fèves noires ou de yuca (manioc).

La chair de chigüire préparée de cette manière est plutôt sèche et insipide (ce n’est là qu’une opinion personnelle, que les Vénézuéliens me pardonnent !). Curieusement, toutefois, les gens d’ici lui attribuent une saveur de… poisson !

D’où la question : la foi aidant, une bulle papale aurait-elle le don de transformer les rongeurs en poissons ?

Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Contrapunteo en Elorza (Apure, Venezuela)

Imaginez deux personnes en train de se dire vertement leurs quatre vérités, mais en chantant : c’est le contrapunteo, l’un des genres les plus excitants de la musique des Llanos du Venezuela et de Colombie.

Dans le contrapunteo, deux individus s’affrontent sur un fond musical de style llanero (harpe, cuatro, maracas, basse ou contrebasse). La musique, ici, n’est que prétexte. Elle n’est là que pour donner un rythme soutenu à l’improvisation de coplas (strophes) par les deux chanteurs (appelés ici copleros).

Se disputer en chantant

Le contrapunteo est une sorte de combat que se livrent de strophe en strophe deux ou plusieurs chanteurs. Bien qu’il soit le plus souvent totalement improvisé, il a aussi ses règles : le thème, libre dans certains cas, est parfois imposé. Le genre contrapunteo peut revêtir plusieurs formes : il est dit de pie forzado lorsque les chanteurs doivent terminer chaque strophe par le même vers. Il est appelé encadenado [enchaîné] lorsque le dernier vers d’une strophe doit être repris par l’autre chanteur comme premier vers de la strophe suivante.

Une autre règle concerne la rime des vers : on oblige les copleros à utiliser une terminaison spécifique, par exemple en -a, en -ao, en -anca, en -ansa, en -ato, en -azo, en -ante, en -ero, en -ia, en -ido, en -ino, … –certaines rimes étant bien entendu plus difficiles que d’autres.

Vivacité d’esprit

Ces contraintes obligent les chanteurs à faire preuve d’une grande vivacité d’esprit et de beaucoup de créativité. Car ils doivent en outre donner un sens à leur improvisation, répondre du tac au tac à ce qu’a dit l’adversaire. Certains se feront volontiers agressifs, d’autres joueront plutôt sur la subtilité, d’autres encore sur l’humour.

Un contrapunteo peut durer presque indéfiniment, jusqu’à épuisement des adversaires, bien que le plus souvent on impose aux chanteurs une durée déterminée. À la fin, c’est le public qui décide quel est le coplero qui a été le plus convaincant ou le plus créatif. Un vainqueur est proclamé, mais ce n’est pas toujours le cas. De toutes façons, vainqueur ou pas, les deux adversaires finissent toujours par une forte embrassade au sortir de l’épreuve.

Genre littéraire

Le contrapunteo a indéniablement un rapport direct avec la poésie. La copla bien construite devient un véritable genre littéraire qui consiste à exprimer une idée complète en quelques vers improvisés : une sorte de haïku en moins contemplatif, en quelque sorte. Les thèmes les plus récurrents sont le llano en tant que terroir ; la vie quotidienne du llanero, ce cowboy latino-américain ; ainsi que, sujets évidemment incontournables, l’amour et les femmes ! Les meilleurs copleros sont aussi de grands poètes, comme le sont d’ailleurs nombre d’habitants des Llanos, inspirés sans doute par la nature immense qui les entoure.

À l’instar de toutes les musiques improvisées, le contrapunteo est en soi extrêmement excitant, tant pour le chanteur que pour le spectateur. À chaque fois, devant tant de talent et de créativité, on a l’impression de vivre un événement unique qui ne se répètera plus jamais. En d’autres termes, on est convaincu qu’on se trouve, face à ces deux chanteurs, au bon endroit et au bon moment…

C’est sans doute là le secret de l’énorme force d’attraction du contrapunteo, ce chant venu des profondeurs du llano, dont l’art est transmis de génération en génération.

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Pour illustrer ce billet, voici quelques vidéos. Étant donné la teneur du contrapunteo, il est clair que la connaissance de l’espagnol (de l’espagnol du Venezuela, voire de l’espagnol des llanos du Venezuela) est nécessaire pour l’apprécier à sa juste valeur. Une traduction ne ferait que pâle figure à côté de la créativité linguistique de certaines coplas.
Voici d’abord Alcides Padilla et Eimer Escalona dans un contrapunteo encadenado :

Pour ceux qui veulent écouter la suite, c’est ici et ici (plus de 20 minutes de contrapunteo !)
Le contrapunteo n’est pas réservé aux hommes. Voici Dulce María León et La Negra Linares en pleine action :
>> Voir la transcription de quelques coplas.
>> Télécharger en format mp3 le CD Joropo y Contrapunteo sur Amazon.fr.

Le mystère des petites culottes jaunes

Karolina Kurkova en petite culotte jaune

Pas vénézuélienne pour un sou, mais en petite culotte jaune !

Les douze coups du premier jour de l’an viennent de sonner ! Je mets ma main au feu que 80 % des Vénézuéliennes portent en ce moment exact une petite culotte jaune ! Cela porte chance pour l’année nouvelle, assurent-elles. À la condition, toutefois, de s’être fait offrir la culotte en question (et, ajoutent certaines, de la mettre à l’envers). Généralement donc, on se fait le cadeau entre amies, histoire de s’assurer que le précieux objet fera partie de la toilette du 31 décembre.  Et si vous ajoutez un soutien-gorge rouge, l’amour sera plus que certainement au rendez-vous, continuent les plus fondamentalistes. Une très belle affaire pour les commerçants du jour…

Bizarrement, je n’ai pu trouver d’illustration convenable de cette petite culotte jaune chère aux vénézuéliennes. Pas la moindre trace photographique de la chose, comme s’il s’agissait d’une manifestation tenant du domaine le plus privé. À l’heure où tout le monde s’affiche joyeusement sur Facebook, cela est d’autant plus étonnant. J’ai donc dû me résigner à illustrer ce billet avec la photo d’une non-vénézuélienne, la jolie Karolina Kurkova –qui, faut-il le dire, ne dépare en rien l’esthétique de la page !

Origine inconnue

Pire encore : j’ai eu beau googler et binger, je n’ai pu trouver l’origine de ce curieux rite de nouvelle année. J’en ai trouvé des traces dans la Colombie voisine, au Mexique et jusqu’au Chili, ce qui semblerait vouloir dire qu’une grande partie de l’Amérique latine pratique cette tradition. Mais d’où vient ce rite de la petite culotte jaune ? Mystère ! Personne ne donne d’explication un tant soi peu rationnelle du phénomène. Et pour cause : c’est qu’on se trouve ici dans le parfait irrationnel. On touche du doigt le réalisme magique qui fait la beauté de ces pays.

Les 12 raisins

Les 12 raisins de minuit

En effet, la petite culotte jaune n’est qu’un échantillon de ces rites païens du passage à l’an nouveau. En voici quelques autres : lorsque les douze coups de minuit résonnent le 1er janvier, ayez dans la main droite un dollar (ou un euro, c’est selon, car the times they are a-changing) pour vous assurer la richesse. Vous voulez voyager ? Sortez de chez vous avec une valise pleine de vêtements. Vous désirez l’abondance dans votre foyer ? Deux possibilités se présentent à vous : placez un épi de blé sur la table ou préparez un potage de lentilles, ou faites les deux, pour plus de sûreté. Vous avez des désirs secrets ? À chacun des douze coups de minuit, avalez un raisin en faisant un vœu (là, il convient d’être vif et de bien préparer ses souhaits). L’origine de ce dernier rite, par contre, semble connue : au cours des années vingt du siècle dernier, des producteurs de raisin catalans en auraient lancé la mode, histoire de se défaire d’un excédent de production…

Panacée

Bref, il existe toute une une panacée de rites et superstitions qui vous assureront un heureux passage à l’an nouveau. Mieux qu’une analyse freudienne, cela explique bien de quoi est fait le subconscient vénézuélien –et latino-américain en général. La magie y joue un rôle essentiel, qui touche à l’existence même : elle permet, d’une part, de se jouer du temps qui passe et, d’autre part, d’affronter en les surpassant les duretés de la vie. Bien utile, vous en conviendrez…

En un mot, on nous dit : vivons magiques, vivons heureux. À vous d’essayer.

La gaita nouvelle est arrivée

Gaita zuliana

La gaita, c’est comme le beaujolais nouveau, elle apparaît toutes les années à la même époque : au mois de novembre, pour la fête de la Vierge de la Chiquinquirá à Maracaibo. Avec le temps, cette musique de tradition locale, propre à la région du Zulia, a conquis le pays tout entier et acquis un statut national. Pour le commun des Vénézuéliens, elle est maintenant devenue la musique qui annonce Noël et ouvre les festivités de fin d’année.

Comme pour la plupart des musiques populaires, il est difficile d’établir la date de naissance de la gaita et d’écrire son histoire. Certains auteurs, comme Rafael Molina Vílchez, prétendent qu’elle est clairement d’origine espagnole et aurait même une origine religieuse. D’autres, comme Juan de Dios Martínez, soutiennent que la gaita trouve sa source parmi les communautés d’esclaves noirs dans les haciendas du sud du lac de Maracaibo. Ce que l’on peut affirmer sans trop se tromper, c’est que, comme toutes les musiques du Venezuela, elle résulte de la convergence de trois traditions : européenne, africaine, amérindienne.

Les cinq instruments de base

En atteste la diversité des instruments avec lesquels la gaita se joue traditionnellement : le furro o furruco, un tambour à friction que l’on retrouve dans bien des musiques européennes (notamment la zambomba espagnole, qui s’identifie aussi, soit dit en passant, avec la période de Noël); le cuatro, petit instrument à 4 cordes, également d’origine européenne; la tambora, qui rappelle inévitablement les tambours africains; ainsi que la charrasca et les maracas, instruments de percussion d’origine amérindienne.

Les instruments de la gaita

Les instruments traditionnels de la gaita : de g. à dr., le cuatro, le furro, les maracas, la tambora, la charrasca

Ruralité, urbanité

Il existe divers genres de gaitas. Plusieurs sont éminemment ruraux et se limitent à un secteur géographique bien précis :

  • La gaita de tambora se joue dans les villages à majorité noire da la côte sud du lac de Maracaibo. L’usage plus varié et plus intensif des percussions la caractérise, ainsi que la substitution du cuatro par la clarinette.  On y observe une claire influence des musiques d’origine africaine, notamment des chants de travail des femmes.
  • La gaita a Santa Lucia se chante dans quelques villages du nord de Maracaibo en honneur à Sainte Lucie. De contenu essentiellement religieux, elle ne se danse jamais.
  • La gaita perijanera est particulière à quelques communautés du district de Perijá, la région qui fait frontière avec la Colombie. Elle fait partie d’un ensemble complexe de danses dédiées à San Benito et a donc également un fond religieux.

Mais celle qui prédomine depuis une cinquantaine d’années est la gaita urbaine de Maracaibo, aussi appelée gaita de furro, d’après le nom de l’instrument qui la caractérise. Dynamique, elle a évolué jusqu’à intégrer des instruments étrangers à sa tradition, tels que trompettes, clarinettes, saxophones ou instruments électroniques. Dans ses versions les plus récentes, elle se mélange avec la salsa, le merengue et même le hip hop.

Religion, humour, politique…

À l’origine, on chantait la gaita en famille ou entre amis. Structurellement, elle comportait un refrain de six (parfois huit) vers octo- ou heptasyllabiques, chantés en chœur. Entre les refrains, souvent répétés, s’intercalaient des couplets de quatre vers chantés (improvisés) par le soliste. Mais cette structure traditionnelle a connu des évolutions importantes au cours du temps.

Le contenu thématique de la gaita peut être de caractère religieux (chant à la Vierge de Chinquinquirá ou Chinita), romantique (chansons d’amour), social (chroniques de quartier), humoristique (chansons ironiques) ou politique (critiques aux gouvernants). C’est ainsi que l’on trouve des gaiteros chavistes et d’autres antichavistes, qui se font la guerre par chansons interposées ! Traversée en outre par le fort régionalisme du Zulia et de Maracaibo, la gaita offre donc un reflet plutôt complet de la quotidianité dans cette région du Venezuela.

Crus millésimés

Comme le vin, la gaita a ses millésimes. Chaque année, les groupes gaiteros composent de nouvelles chansons pour la saison à venir, laquelle s’étend théoriquement du 18 novembre (fête de la vierge de la Chinquinquirá) au 2 février (fête de la Chandeleur) –même si ces limites ont tendance à s’estomper de plus en plus. Les amateurs classent les gaitas selon l’année de leur création et on récompense  la « gaita de l’année » lors de festivals spécialisés dans le genre. Toute une industrie commerciale accompagne maintenant le développement de la gaita, parfois pour le meilleur et souvent pour le pire.

Quelques exemples de gaitas

  • Le groupe Alitasia avec son succès de l’année, une gaita dans le style traditionnel, La buena gaita de furro :

  • Ricardo Aguirre et le groupe Los Cardenales del Exito dans une gaita traditionnelle dédiée à la Vierge de Chiquinquirá :

  • Un des plus grands classiques gaiteros, Sin Rencor, par le groupe Gran Coquivacoa :

  • Une gaita pas très traditionnelle, avec influence de musique colombienne, mais amusante : La Gaita del Facebook, par le groupe Koquimba :

Et pour terminer, voyez cette liste impressionnante de gaitas classées par année et par thème (écoute et téléchargement sont possibles). Strictement réservé aux fanatiques, comme peuvent l’être les maracuchos (les habitants de Maracaibo), qui sont férocement attachés à leur ville, à leur région et à leur gaita !

pascal-coulon

Une lectrice de ce blogue, bonne connaisseuse de la musique du Venezuela, attire mon attention sur le travail artistique de Pascal Coulon, un musicien français tombé amoureux, il y a plus de trente ans, de la harpe llanera. Il ne s’en est jamais remis ! Et c’est tant mieux : devenu spécialiste de l’instrument, il en est aussi le meilleur ambassadeur partout où il se présente, que ce soit en festival, en concert ou… dans le métro!

Pascal Coulon est né en 1951 dans le nord de la France, une région qui ne se distingue guère par ses traditions musicales (aie, les Ch’tis vont m’en vouloir). Comme beaucoup d’adolescents de sa génération –celle de Bob Dylan, Joan Baez ou Donovan–, il s’initie à la guitare en autodidacte et interprète les chansons françaises du moment en  s’accompagnant lui-même.

À vingt ans, il « monte » à Paris. Il découvre la musique latino-américaine à L’Escale, l’un des plus anciens bars latinos du quartier latin. Là, il se familiarise avec les musiques paraguayennes, argentines, colombiennes, péruviennes et vénézuéliennes. Mais il y a un genre qui attire spécialement son attention : la musique des llanos vénézuéliens et colombiens et plus spécialement le pasaje, un style au rythme lent dans lequel la harpe constitue l’instrument mélodique principal.

Venezuela, Japon, Chine

À Paris, il fait la rencontre du harpiste vénézuélien Victor Reyna qui l’initie au cuatro, la petite guitare à quatre cordes du Venezuela. À cette époque, la musique latino-américaine est à la mode, ce qui lui permet d’accompagner Victor Reyna dans ses tournées en Europe.  À son retour au Venezuela, Victor Reyna lui vend sa harpe.

En 1974, Pascal Coulon fait son premier voyage au Venezuela. Il se rend directement à San Fernando de Apure pour rendre visite à Ignacio « El Indio » Figueredo, le grand harpiste et compositeur de musique llanera, qui le fascinait tout spécialement.

Il voyage ensuite au Japon pour y étudier le kōtō, un instrument japonais apparenté à la harpe. Il y reste plusieurs années. Après un crochet à Taiwan pour étudier le ku-chin (l’ancêtre du kōtō), il rentre en France et décide de se dédier exclusivement à la harpe llanera.

Premiers enregistrements

En 1985, il s’embarque à nouveau pour le Venezuela et y reste deux mois. Il rend visite une nouvelle fois à Ignacio « El Indio » Figueredo. À Barinas, il fait la connaissance et se lie d’amitié avec un autre harpiste, José Gregorio López.

De retour en France, il continue ses études de musique llanera de façon tout à fait autodidacte en s’aidant d’enregistrements. Lui-même enregistre sa première production Pascal y Arpa.

En 1993, il voyage en Colombie pour participer à plusieurs festivals de musique llanera à Arauca, Yopal, San Martin et Villavicencio. Il fait la rencontre de Carlos Orozco, un harpiste vénézuélien surnommé Mitralleta, tant son jeu est rapide. L’année suivante, il rend visite à Carlos Orozco à Barquisimeto. Ce dernier participe avec d’autres musiciens vénézuéliens à l’enregistrement au Venezuela du premier CD de Pascal, Caricias del Viento, qui sortira en 1997.

Depuis lors, Pascal a enregistré sept autres disques, dont le dernier, Arpaligato, est sorti en avril 2009. À côté de morceaux dans le style llanero composés ou arrangés par lui ou par d’autres, il crée ses propres compositions et ne craint pas de renouveler le genre, y ajoutant une instrumentation non traditionnelle dans les llanos, comme la flûte ou même le saxophone. Il ne craint pas de flirter avec le baroque et le celtique, papillonne avec la musique traditionnelle française, titille la musique contemporaine et batifole avec divers rythmes latinos. Mais il reste en toutes circonstances fidèle à l’instrument de ses premières amours : la harpe llanera.

En marge de toute carrière académique, Pascal Coulon promène son instrument jusque dans le métro parisien, où il trouve l’inspiration de certaines de ses compositions. Les llanos sont loin de s’imaginer qu’ils s’immergent ainsi dans les profondeurs parfois glauques de Paris !

Quelques enregistrements de Pascal Coulon :

Buenos aires llaneros/Mi Camaguán (pasajes traditionnels)
Harpe et arrangement : Pascal Coulon
Violon : Alexis Cárdenas
Basse : Sebastián Juan Jiménez

Valse en java
Composition et harpe : Pascal Coulon
Basse: Juan Sebastián Jiménez
Flute : Bernard Wystreate
Saxophone : Sylvain del Campo
Percussions : Alfredo Cutufla

Las tres damas
Composition : Ignacio « El Indio » Figueredo
Arrangement : Pascal Coulon et Sebastián Jiménez Real
Harpe : Pascal Coulon
Cuatro et maracas : Carlos Orozco
Contrebasse : José Velásquez

> Écoutez une interview de Pascal Coulon dans laquelle il parle de son instrument et de sa trajectoire musicale.

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Le bal du curé

Bal au village

Bal au village

J’ai été plutôt absent de ce blogue depuis quelque temps. Et pour cause : l’avant-dernier dimanche (comme les lecteurs assidus l’auront remarqué, j’écris surtout les fins de semaine), panne de courant toute la journée dans mon quartier. Pas de bol! Et ce dernier week-end, voyage dans les Pueblos del Sur de l’état de Mérida, pour des raisons professionnelles.

Professionnelles? Entre autres! Car le soir tombé, je suis allé au bal. Au bal du curé !

Explication : le village de Mucuchachí organisait samedi des festivités au profit de son curé. L’argent recueilli devait permettre de payer la réparation de la vieille Toyota du padre, déjà bien malmenée par les années. Le curé étant censé quitter bientôt le village pour s’occuper d’une autre paroisse, c’eut été, en quelque sorte, un beau cadeau d’adieu.

Car on l’aime bien à Mucuchachí, le curé. Toujours à l’écoute des gens, jeune, dynamique, il joue à la perfection le rôle social que l’on attend de lui. Et puis ses messes sont loin d’être ennuyeuses : tel un pasteur évangélique, ses prêches sont vibrants et, entre deux prières, il joue lui-même de la guitare depuis l’autel.

Le cadeau du gouverneur

Mais revenons au bal, un « p’tit bal de village », version vénézuélienne. Il avait lieu à l’air libre, sur la place Bolívar, à quelques enjambées de l’église. La population –la jeunesse surtout, évidemment, mais aussi les « huiles » locales– avait répondu présent. La bière coulait à flot. Les groupes de merengue campesino invitaient à la danse. Du bon temps pour tout le monde.

Seulement voilà : entretemps le gouverneur de l’état de Mérida (chaviste) avait eu vent de l’état pitoyable de la Toyota du curé. Et ne voilà-t-il pas qu’il déniche un véhicule (une gageure par les temps qui courent au Venezuela) et l’offre au curé de Mucuchachí? Et pas n’importe quel véhicule : une Toyota Landcruiser 4.5, un modèle qui n’est plus disponible sur le marché pour le commun des mortels depuis que le gouvernement a interdit la commercialisation de véhicules de plus de 3 litres de cylindrée. Seules les institutions gouvernementales y ont accès. Merci, monsieur le Gouverneur!

Du coup, l’argent recueilli lors du bal devra être utilisé à autre chose. Pas de problème : il servira à l’entretien de l’église, ainsi en a décidé spontanément le village.

Le diable sous la soutane

Le village de Mucuchachí

Le village de Mucuchachí

L’histoire pourrait paraître banale. Elle ne l’est pourtant pas tellement dans un pays qui se targue de construire le socialisme bolivarien, et dont le chef d’État n’entretient pas de bonnes relations –c’est le moins que l’on puisse dire– avec l’Église catholique. Hugo Chávez –c’est évidemment de lui qu’il s’agit– a été jusqu’à dire de l’archevêque de Mérida qu’il avait le diable sous la soutane !

Dans le pays profond (Mucuchachí se trouve à quatre heures de route de Mérida), tout cela ne tient pas. Les Pueblos del Sur ont voté démocrate-chrétien depuis des dizaines d’années. Les curés se sont érigés en véritables leaders dans les villages. Ce sont eux, notamment, qui ont été à l’origine de la construction des premières routes de la région, dans les années 50 et 60 du siècle dernier.

Ce n’est pas le chavisme qui va changer cela en profondeur. Bien sûr, tous les villages votent rouge (chaviste) et suivent le grand mouvement social qui secoue le Venezuela depuis dix ans. Et pour cause : depuis que Hugo Chávez est en place, ils bénéficient de plus d’écoles, de dispensaires, de télécommunications, d’aides directes ou indirectes… Mais on ne peut s’empêcher de penser que cette adhésion reste superficielle, parfois même carrément opportuniste. Car le curé vaut plus, là-bas, que n’importe quel homme politique.

C’est cela sans doute qu’a compris le gouverneur. En offrant une voiture au curé, il s’assurait de la fidélité du peuple de Mucuchachí pour les mois et les années à venir… Pas mal joué !