Category: Traditionnel


crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur)

Une crèche traditionnelle à Chacantá (Pueblos del Sur de l'état de Mérida)

La crèche de Noël est une tradition essentiellement européenne. Ses origines remontent apparemment au XIIe siècle, lorsque Saint François d’Assise réalisa dans la forêt de Creccio, en Italie, une représentation de la scène de la naissance de Jésus. Cette représentation allégorique se propagea ensuite dans la chrétienté, avec ses variantes, produit de la créativité et des ressources de chaque région.

L’Église a favorisé la réalisation de ces représentations, ainsi que son installation dans les temples et lieux publics, en tant qu’exaltation de la dévotion populaire. A commencé alors dans la plupart des pays d’Europe une production artisanale des personnages principaux de la nativité, ainsi que la reproduction de la scène dans les peintures des grands maîtres.

Consolidation de la foi

Dans la plupart des pays d’Amérique, elle a bien entendu été introduite lors du processus de colonisation et d’évangélisation. La représentation imagée était censée participer à la consolidation de la foi chrétienne dans ces contrées “payennes”.

Au Venezuela, le témoignage le plus ancien de l’existence de crèches de Noël remonte à 1832 : un texte d’époque fait mention de la coutume, dans les Andes vénézuéliennes, d’utiliser des plantes aromatiques pour la décoration de la crèche. De nos jours, cette coutume est encore largement répandue dans la région andine, où il n’est pas rare, dans les familles traditionnelles, de réserver une pièce entière de la maison à l’installation de la crèche. Cette place de choix témoigne, tant aux yeux des invités que des visiteurs impromptus, de la foi profonde qui anime la famille.

Caisses en carton

Généralement, la structure de la crèche est constituée de caisses en carton placées dans un coin de la pièce et recouverte de tissus et de papier coloré, afin de représenter le relief montagneux de la région. Des mousses naturelles (maintenant interdites, pour des raisons écologiques, mais toujours utilisées sous le manteau) simulent la végétation.

L’espace central de cette énorme crèche est réservé aux personnages principaux de la scène de la nativité : Marie, Joseph, l’enfant Jésus, l’âne et le bœuf. Traditionnellement, le jeu de ces personnages était réalisé en bois, peint ou recouvert de tissus. Mais il est devenu de plus en plus fréquent d’utiliser des personnages en céramique ou en plâtre achetés dans le commerce.

Le reste de l’arrangement est le produit de la créativité du groupe familial, qui disposera à son gré les personnages secondaires (les bergers et les rois mages), des animaux, des arbres, des sentiers, des lacs, des cours d’eau… Le plus souvent les proportions ne sont pas réelles et il est commun d’y adjoindre toutes sortes d’ornementations : plantes, fleurs, figurines et jouets d’enfants. Une autre tradition consiste à semer des grains de maïs ou d’orge et d’utiliser les jeunes pousses comme ornements.

Jusqu’au 24 décembre à minuit, l’enfant Jésus est absent de la scène, ou bien est recouvert d’un tissu. C’est à cet instant précis qu’on le découvre au milieu de la joie familiale. Des présents placés devant la crèche sont ouverts et la famille entame en chœur les prières et chants propres à Noël. La crèche de Noël et les traditions qui l’entourent représentent donc une manifestation réelle d’art populaire.

Régression et acculturation

Mais ces coutumes, faut-il le dire, sont en régression. Les familles se trouvent de plus en plus dispersées, l’acculturation fait rage (l’arbre de Noël, le père Noël, l’échange de cadeaux…) et la religiosité elle-même est en perte de vitesse.

Chávez dans la crèche

Hugo Chávez, Bolívar et consorts dans la crèche

La crèche n’a pas disparu, mais dans beaucoup de cas, elle a perdu son sens original. Ainsi, récemment, on a beaucoup glosé sur une crèche installée au Parque Central de Caracas, dans laquelle le personnage de Hugo Chávez apparaissait au cœur de la scène de la nativité. Le président était encore accompagné de Simón Bolívar, le Libertador ; d’Ali Primera, un chanteur engagé des années 70 ; et d’autres personnages faisant partie de la geste du chavisme.

S’il ne s’agissait encore que de cela ! On pourrait mettre cette entorse à l’orthodoxie religieuse sur le compte de la créativité populaire qui voudrait ainsi rendre hommage à ses héros. Ce ne serait en quelque sorte que la manifestation d’une espèce de syncrétisme politico-religieux qui n’est finalement pas très distant de ce que vivent ici les classes populaires. Après tout, Hugo Chávez se réclame abondamment du christianisme et du “vrai Christ”. Inversement, il n’est pas rare d’entendre de vieilles personnes acquises au chavisme dire que Hugo Chávez est un véritable Christ, et qu’il finira comme ce dernier, crucifié aux mains des marchands du temple (entendez les “oligarques”)…

Publicité gouvernementale

La crèche publicitaire

La crèche et la publicité gouvernementale

Mais ce n’est pas de cette religiosité populaire dont il s’agit dans cette crèche si particulière. Celle-ci n’est autre qu’une publicité en bonne et due forme pour les réalisations gouvernementales. Ainsi en attestent les étiquettes dispersées ça et là reprenant les noms des organismes, missions et ministères les plus significatifs du chavisme. Un téléphérique vient rappeler lourdement que c’est le chavisme qui a mis sur pied ce moyen de transport pour relier la vallée de Caracas à certains quartiers populaires installés sur les collines (initiative dont il n’y a rien à redire, soit dit en passant).

Ce n’est donc pas le même téléphérique que celui qui apparaît ingénument dans certaines crèches de Mérida, lequel est censé représenter le téléphérique le plus long et le plus haut du monde, qui fait la fierté de la ville. Avec la crèche de Caracas, on est dans le domaine de la propagande politique et non plus celui de la représentation populaire. Une différence de taille que n’ont pas pardonnée les opposants au chavisme : c’est une avalanche de critiques qui s’est déversée dans la presse à propos de cette crèche pas comme les autres.

De la crèche traditionnelle, on est passé sans crier gare à la crèche chaviste. Un grand saut qui n’est pas tout à fait innocent.

Harina PAN fête ses 50 ans
Harina PAN fête ses 50 ans

Demandez à un Vénézuélien quel est le mets le plus vénézuélien. Il vous répondra invariablement : l’arepa. Et demandez-lui quel est le produit le plus vénézuélien. il vous répondra plus que certainement : la Harina PAN. Les deux sont liés, puisque la farine de maïs précuite de marque Harina P.A.N. sert à élaborer l’arepa, cette petite galette qui sert de pain quotidien aux Vénézuéliens, toutes classes sociales confondues.

Le produit industriel, élaboré par Empresas Polar, le géant agro-alimentaire du pays, fête cette année ses 50 ans, mais l’arepa est bien plus ancienne. Elle remonte aux origines précolombiennes du pays, lorsque le maïs régnait en maître dans la diète des habitants, ici comme dans le reste de l’Amérique. Le conquérant espagnol a eu beau tenter d’implanter le blé, rien n’y fit : le maïs reste la céréale privilégiée du pays, au point de constituer l’ingrédient principal des quatre mets de base du Venezuela : la cachapa (sorte de crêpe), la empanada (espèce de chausson salé fourré de viande), le sancocho (pot-au-feu à base de maïs et de viandes) et bien entendu l’arepa, la galette qui fait office de pain.

Sur le point de disparaître

Cette dernière a pourtant été sur le point de disparaître, car sa préparation traditionnelle exigeait beaucoup de travail. Il fallait égrener le maïs, le cuire, puis le piler afin d’obtenir une pâte à la consistance voulue. Jusque dans les années 1950, les femmes se dédiaient presqu’entièrement au foyer et avaient le temps de consacrer tout le temps nécessaire à la cuisine. Mais avec l’entrée progressive de la femme sur le marché du travail, il n’était plus question de passer autant de temps dans la cuisine. L’arepa semblait presque condamnée.

C’est ici qu’interviennent l’industriel Lorenzo Mendoza Fleury et son fils Juan Lorenzo Mendoza Quintero, les propriétaires de Remavenca, une entreprise qui produisait des flocons de maïs utilisés dans la fabrication de la bière Polar. Avec les dirigeants de Polar Carlos Roubicek et Marko Markoff, ils étudièrent la possibilité d’utiliser les flocons de maïs pour fabriquer une farine précuite. Finalement, après de multiples essais, ils parvinrent à produire une farine idéale en mélangeant du maïs moulu avec des flocons humides : la Harina P.A.N. était née. On la commercialisa sur le marché vénézuélien à partir du 10 décembre 1960.

La Harina Pan libère la femme

Harina pan

Une présentation presqu'inchangée

Encore fallait-il faire connaître ce nouveau produit destiné à un marché de masse. Beaucoup de femmes se montraient réticentes, car elles ne croyaient pas que la Harina Pan pouvait concurrencer le maïs pilé traditionnel. Une vaste campagne de promotion et marketing fut alors lancée, sous la conduite de Magda Rodríguez. Pour sensibiliser le public au nouveau produit, cette dernière élabora une stratégie consistant à offrir des dégustations publiques dans tout le pays. On organisa ainsi 24 salons de cuisine aux quatre coins du Venezuela. Quelque 400 cuisinières sillonnèrent aussi la géographie nationale avec pour mission de faire connaître le produit et d’enseigner la préparation de la pâte.

Parallèlement, on mit sur pied la stratégie publicitaire, basée à la fois sur l’éducation nutritionnelle et la facilité offerte par le produit. Les slogans les plus utilisés furent El milagro de la Harina Pan [« Le miracle de la Harina Pan ») et Se acabó la piladera [« C'en est fini du pilonnage »]. Ce dernier slogan fut, semble-t-il, particulièrement efficace. Comme Moulinex à la même époque, la Harina Pan libérait la femme !

Un produit « vital »

La stratégie a payé dans le court et le long terme. Le succès fut immédiat. Cinquante ans plus tard, Harina Pan continue a dominer le marché des farines de maïs précuites, avec 72 % de parts, soit 50 millions de kilos de farine produits mensuellement. Mieux, un récent sondage indique que 38 % des Vénézuéliens considèrent que Harina Pan est la marque la plus vénézuélienne, 70 % estiment qu’ils ne pourraient vivre sans elle et plus de 85 % affirment qu’ils n’y renonceront jamais. Un véritable attachement national qui aurait de quoi faire pâlir d’envie n’importe quel industriel…

Le record Guinness de la plus grand arepa

Le record Guinness

Récemment, le cinquantenaire de la déjà vénérable Harina Pan a été célébré en grande pompe, avec un record Guinness à la clé : celui de la plus grande arepa du monde. 230 kilos de farine (soit 632 kilos de pâte) ont été nécessaires pour élaborer une arepa géante de 6 mètres de diamètre et 493,2 kilos. Record pulvérisé ! Lorenzo Mendoza, l’actuel PDG de Empresas Polar, y est allé de son petit cocorico, déclarant qu’il n’y a rien de plus vénézuélien que l’arepa. Disposer ainsi d’un produit véritablement national assure une protection pratiquement imparable contre les attaques dont Empresas Polar a été victime l’année dernière de la part du gouvernement de Hugo Chávez. Autant le rappeler en le criant bien fort !

Succédané

En ces temps d’industrialisation et de modernisation, la Harina Pan a sans doute sauvé l’arepa d’une probable disparition, en offrant une préparation rapide et pratique de la petite galette. Il n’empêche : ce n’est qu’un succédané. Qui n’a pas dégusté une arepa à l’ancienne, faite à base de maïs pilé, n’a qu’une faible idée de ce qu’est la bonté de la cuisine vénézuélienne.

Publicité pour Harina Pan, au début des années 1960 :

Publicité actuelle pour Harina Pan, à l’occasion de ses 50 ans :

Pataruco

"Pataruco", un harpiste vétéran sur la place Bolívar d'Elorza

Je viens de passer une semaine à Elorza, dans les Llanos d’Apure, et je voudrais partager avec vous cette ambiance unique au Venezuela.

En effet, à Elorza plus qu’ailleurs, la musique et la danse font partie de la vie quotidienne des petits et des grands : la musique llanera, bien entendu, et cette danse particulière appelée joropo qui cumule influences européenne et indigène. Ce n’est pas pour rien que la petite ville (quelques milliers d’habitants seulement) s’attribue sans fausse honte le titre de capitale folklorique du Venezuela.

Le week-end dernier, c’était la Feria Agropecuaria [Fête agricole], l’une des trois fêtes qui ponctuent l’année à Elorza. Moins importante que la Feria del Pescao [Fête du poisson], en octobre, et surtout que la Fête patronale de San José, le 19 mars, elle n’en est pas moins intéressante. Sans grandes vedettes, c’est la population elle-même qui s’y exprime le plus librement du monde par la danse et le chant et partage avec ses invités venus des quatre coins des llanos vénézuéliens.

La fête a débuté sur la place Bolívar. Un groupe de musiciens (dont le harpiste “Pataruco”) et une troupe d’enfants de 3 à 12 ans sont venus danser le joropo. Pas de doute, la relève est assurée !

Le soir, c’est dans le Parque ferial [Parc des fêtes], au milieu de senteurs mélangées de bière et de vaches, que les festivités ont continué. Les fanatiques se sont livrés à leur sport favori : les toros coleados. Le jeu consiste pour les cavaliers à poursuivre un taureau et à le culbuter en le saisissant par la queue. Une variante locale de rodéo, en quelque sorte (les llaneros ayant plus d’une affinité avec les cow-boys nord-américains).

Pendant ce temps, à quelques encablures, sous un abri sommaire construit à l’aide de branches et de feuilles de palmier entrecroisées, prenait forme un spectacle à moitié improvisé (et parfois totalement improvisé, ce qui faisait son charme) : à nouveau, musique et danse étaient au rendez-vous.

Mais le meilleur était à venir. Les esprits s’échauffant, les chanteurs commencèrent à se succéder autour du groupe musical le plus simple et le plus traditionnel qui soit : harpe, cuatro et maracas. L’apothéose, ce soir-là, fut un extraordinaire contrapunteo entre un adolescent et un enfant.

Ce n’étaient là que quelques instants de cette fête qui a duré jusqu’aux petites heures. Un petit apéritif qui, je l’espère, vous aura ouvert l’appétit…

Wayuu : une société matrilinéaire et matriarcale

Les Wayuu : une société matrilinéaire et matriarcale

On a beaucoup glosé ces derniers temps, dans le petit monde francophone, sur l’entrée du repas gastronomique des Français dans la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO. On a moins dit que la diète méditerranéenne y était aussi entrée.  Et on n’a pas dit du tout que 49 autres éléments ont été ajoutés à la liste cette année, dont quatre nécessitent une sauvegarde urgente.

Parmi ces 49 éléments, l’un concerne le Venezuela, bien qu’il ait été présenté officiellement par l’État voisin, la Colombie. Il s’agit du système normatif Wayuu, appliqué par le Pütchipü’üi (palabrero). Kesekça ?

Aire habitée par les Wayuu entre la Colombie et le Venezuela

Aire habitée par les Wayuu entre la Colombie et le Venezuela

Les Wayuu sont une ethnie qui vit dans la péninsule de la Guajira, un territoire que se partagent la Colombie et le Venezuela. Ils forment une communauté de 300 à 400.000 personnes (selon les sources) et parlent une langue encore bien vivante : le wayuunaiki. La société Wayuu  se structure à travers des clans matrilinéaires (Eiruküü), des autorités traditionnelles (Alaülayuu), des autorités spirituelles (Ouutsü) et des autorités morales (Pütchipü’üi).

Dans le clan, la fonction de Pütchipü’üi (ou palabrero) est exercée par l’oncle maternel. Elle consiste à rendre la justice communautaire devant une assemblée ouverte. Ce système original est précisément celui qui a été distingué par l’UNESCO pour faire partie du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. En quoi consiste-t-il ?

Le document de candidature présenté à l’UNESCO par la Colombie et la communauté Wayuu le décrit de cette manière :

Le système normatif Wayuu est l’ensemble des principes, des procédures et des rites qui régulent la conduite sociale et spirituelle des membres de la communauté Wayuu. Son application sociale devient effective à travers l’institution du Pütchipü’üi, connu aussi sous le nom de « Palabrero ». Le Pütchipü’üi agit comme un agent de contrôle social pour l’application de la justice, en recréant la parole et le savoir ancestral qui intègre les fondements de la vie spirituelle, mythologique et sociale Wayuu.

Le Pütchipü'üi ou palabrero

Le Pütchipü'üi ou palabrero

Le système normatif Wayuu s’inspire de la relation binaire du manque et de la compensation, de l’erreur et de la réparation, et dans l’équilibre qui correspond aux mandats ancestraux à l’ordre universel. Le « Palabrero » (Pütchipü’üi) a pour fonction de maintenir l’ordre social dans le monde Wayuu. Son travail contribue à l’équilibre social et il est une manifestation de l’autonomie et du droit propre. Le Pütchipü’üi est l’adorateur de la parole, du dialogue et de la persuasion en tant que forme pacifique de résolution des conflits.

Le Droit Wayuu (Sükuait’pa Wayuu), s’inspire des principes de réparation et de compensation. La justice Wayuu est restauratrice. Le principe fondamental est la reconnaissance du mal et le rétablissement des relations sociales à travers le paiement d’une indemnité. Dans la résolution des conflits, le lignage et la spiritualité Wayuu déterminent la gravité du mal et la valeur de la compensation. Le « Palabrero » interprète et applique dans son art la notion de l’ordre social, les paradigmes moraux, l’appartenance, et la valeur symbolique des éléments de l’univers culturel Wayuu. Sa présence centrale dans la dynamique sociale du monde Wayuu, représente l’équité et le dialogue en tant qu’outil efficace pour la paix.

Les femmes jouent un rôle majeur dans la société Wayuu

Les femmes jouent un rôle majeur dans la société Wayuu

La transcendance des connaissances du « Palabrero » constitue une manifestation de l’identité Wayuu par la langue maternelle, en tant que véhicule de la pensée ; la cosmovision à travers des mythes et des légendes ; la spiritualité, en tant que soutien du paradigme moral et social ; l’organisation sociale ; l’enracinement au territoire en tant qu’espace vital et culturel et l’économie traditionnelle exprimée dans la valeur symbolique des compensations.

Dans la tradition culturelle de l’ethnie, on souligne l’importance qu’a eue la femme dans la vie sociale et religieuse, où c’est elle qui est l’image protectrice du composant social et culturel, étant donné ses connaissances traditionnelles sur les origines et la correspondance avec la nature. À partir des travaux de la femme Ouutsü ou experte religieuse, on promeut la relation de l’humain avec le monde du naturel et du surnaturel. De cette manière, l’ordre social Wayuu se base sur un état désirable d’harmonie sociale et spirituelle entre la société, les individus et l’environnement naturel. Le « Palabrero » et la femme Ouutsü constituent la réserve morale et spirituelle de l’univers Wayuu.

Une vidéo illustre cette pratique (en langue wayuunaiki, sous-titres en espagnol) :

Nul doute que la reconnaissance du système normatif Wayuu comme patrimoine culturel immatériel aura pour effet de renforcer la culture traditionnelle Wayuu face à l’érosion constante dont elle fait l’objet de la part de la « modernité ». En effet, le caractère institutionnel du « palabrero » est sérieusement menacé par des facteurs comme l’adoption de modèles socio-économiques étrangers à la culture ; l’existence de moyens alternatifs de résolution de conflits ; la perte de la cohésion sociale dans les noyaux familiaux ; la détérioration de la spiritualité Wayuu ; et la crise de l’économie traditionnelle. Aussi un plan de sauvegarde de ce système a-t-il été élaboré en parallèle de la reconnaissance par l’UNESCO.

Il est à déplorer que le gouvernement vénézuélien soit resté largement en marge du processus, alors même que les Wayuu représentent plus de 50 % de la population autochtone du pays. Pire : à ce jour, le Venezuela ne compte encore aucun élément dans la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO. Pourtant, les manifestations qui mériteraient cette reconnaissance ne manquent pas dans le pays. Pendant ce temps, la Colombie, plus active, compte déjà six éléments dans la liste.

Cette absence de préoccupation pour la sauvegarde du patrimoine national, fût-il immatériel, s’inscrit malheureusement dans une longue tradition de laisser-aller propre aux gouvernements qui se sont succédés depuis des décennies au Venezuela.

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>> Pour en savoir plus sur la société Wayuu, visionnez une série de vidéos sur Youtube (la plupart sont en espagnol)
>> Pour en savoir plus sur le système normatif Wayuu, consultez le dossier de candidature présenté à l’UNESCO :

Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes : c’est le titre d’un livre bilingue français-espagnol qui vient de paraître… à Montréal ! Le lieu d’édition pourrait paraître étrange pour un ouvrage aussi spécialisé. En fait, la production de ce livre grand format a une histoire qui mérite d’être contée.

Il était une fois un professeur du Colegio Universitario Hotel Escuela de los Andes Venezolanos [Collège universitaire Hôtel-École des Andes vénézuéliennes], situé à Mérida. Il s’appelle Gamal El Fakih, il est Vénézuélien, né de mère vénézuélienne et de père arabe. Un jour, avec ses étudiants, il décide de faire une recherche sur la cuisine traditionnelle des Andes vénézuéliennes. Comme il n’existait aucune bibliographie sur le sujet, la seule solution était donc de travailler directement sur le terrain.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une grand-mère

Voilà donc le professeur et ses étudiants partis arpenter les villages les plus éloignés (et les plus authentiques) de la région pour y interviewer les grands-mères. Le but est de recueillir un maximum de recettes anciennes, dont un grand nombre ont disparu des cuisines actuelles. Les grands-mères, d’abord méfiantes, se prêtent au jeu. Le projet prend forme. Ce véritable travail ethnographique donnera lieu à une première publication en 1999, financée par l’Hôtel-École et la Corporation de tourisme de Mérida.

Années de bourlingage

Dix ans plus tard, Gamal El-Fakih se trouve à Montréal, où il occupe le poste de directeur adjoint de l’Institut de Tourisme et d’Hôtellerie du Québec (ITHQ). Entre-temps, il a bourlingué d’hôtel de luxe en hôtel de luxe –en Arabie saoudite, au Qatar, à Tobago, à Antigua– avant de finalement s’installer au Canada, où il continue de travailler dans l’hôtellerie. Il décide alors de se lancer dans un projet qui le taraude depuis quelques années : une nouvelle édition du livre sur les recettes oubliées.

Il se met au travail. Il s’agit d’abord de revoir les recettes une par une, afin de les réécrire en indiquant des quantités pour chacun des ingrédients. En effet, traditionnellement, la transmission des recettes se faisait de mère en fille, oralement et par l’expérience. Les grands-mères interrogées ne s’embarrassaient pas avec les quantités exactes, donnant seulement des approximations. C’est ce qu’avaient recueilli les étudiants et ce qui avait été publié dans la première édition. Utilisant ses talents de cuisinier, Gamal a donc refait nombre de recettes afin de pouvoir les présenter selon les normes reconnues dans les livres de cuisine.

Les illustrations

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Une cuisine traditionnelle

Pour les illustrations, comment faire ? Photographier chaque plat eût été une entreprise gigantesque et coûteuse. Mais un jour, Gamal est tombé sur la collection de photos que je maintiens sur Flickr, dont un grand nombre ont été prises dans les Andes vénézuéliennes. Il en a apprécié le style et la facture. Plutôt que d’illustrer les recettes par des photos de plats, pourquoi ne pas illustrer plutôt la région, ses gens, ses villages, ses paysages, ses maisons, ses cuisines ? Gamal (qui me connaissait, pour avoir fréquenté l’Alliance française de Mérida au temps où j’en étais le directeur) m’a alors contacté pour me demander l’autorisation de publier mes photos dans l’ouvrage qu’il préparait. Réponse positive, bien entendu.

Je me suis donc associé au projet : sélection et édition des photos, relecture des textes français (qui avaient été traduits par Marie-Rose Pérez, l’actuelle directrice de l’Alliance française de Mérida), etc. Le tout a été envoyé à une équipe de graphistes, qui a fait un excellent travail, puis à une imprimerie, tout aussi excellente.

Une édition vénézuélienne?

Le résultat est un très bel ouvrage, qui a été baptisé au mois de juillet dernier à Montréal. Faute de commanditaires publics ou privés intéressés par un thème aussi spécialisé, le livre a été édité à compte d’auteur. Mais il est la meilleure carte de visite pour promouvoir et préparer une nouvelle édition vénézuélienne, en langue espagnole uniquement. Des contacts ont déjà été pris dans ce sens. Il serait juste et logique que les Vénézuéliens –et les Andins en particulier– puissent profiter à leur tour d’un ouvrage qui met en valeur une partie significative de leur patrimoine.

Les recettes oubliées des Andes vénézuéliennes

Le planteur de pommes de terre

En attendant, le livre Les Recettes oubliées des Andes vénézuéliennes a son site web trilingue, en français, anglais et espagnol. On peut se le procurer dans plusieurs librairies de Montréal, Québec et Sherbrooke. Ceux qui ne peuvent se rendre là-bas peuvent l’acheter en ligne. On cherche également des distributeurs dans d’autres pays. Si vous êtes intéressés, contactez directement Gamal El Fakih.

Pour en savoir plus

Je pressens que l’article vous a mis l’eau à la bouche… Vous en voulez plus?

  • Écoutez l’interview de Gamal El Fakih réalisée par Radio-Canada International dans laquelle il explique en détail le processus de collecte des recettes

  • Consultez le dossier réalisé par Cyberpresse sur le livre Les Recettes oubliées
  • Écoutez l’une des grands-mères,  Mme Mercedes Muñoz de Rodríguez, interpréter la chanson traditionnelle La cocina [La cuisine]
  • Voyez d’autres vidéos en relation avec le livre
  • Inscrivez-vous au groupe Facebook Las Recetas Olvidadas (en espagnol)
Le guayuco traditionnel

Le guayuco traditionnel

Le guayuco, c’est ce vêtement traditionnel que portent nombre d’ethnies indigènes au Venezuela et dans d’autres pays d’Amérique latine : juste un petit bout de tissu d’origine végétale cachant les parties dites intimes de l’individu. Un vêtement qui n’a donc rien de bien compliqué, et qui a l’avantage incommensurable de mettre littéralement à nu le corps de celui qui le porte.

Le guayuco original

Guayuco original

Le guayuco met donc en valeur l’être, et non l’avoir (les grandes griffes de la mode n’ont pas encore sorti leur guayuco) : si tous les gens du monde se mettaient à porter un guayuco, on pourrait parler de révolution copernicienne pour les mœurs occidentales : on exhiberait ce que l’on est, et non plus ce que l’on a. On serait face à la complète transparence des êtres, dans un respect total de l’autre. Les dépravations seraient devenues théoriquement impossibles.

Image d’Épinal

Trêve de naturisme, trêve de rousseauisme… Le guayuco ne se porte pratiquement plus, ni au Venezuela, ni ailleurs. Il existe bien encore quelques touristes occidentaux qui s’illusionnent de croire que les indigènes portent le guayuco, qu’il leur suffira d’aller dans la forêt pour les rencontrer dans leur plus simple appareil. Image d’Épinal que celle-là.

Confronté au rouleau compresseur de l’occidentalisation, le guayuco a irrémédiablement perdu la bataille. Au mieux, il s’est retrouvé au stade dégradé du vêtement folklorique. À ce stade-là, oui, les touristes pourraient peut-être le voir. Ils auront ainsi la joie de vivre en toute sérénité leurs fantasmes de Tintin chez les Picaros. Mais de vrai guayuco, point.

Le guayuco, pièce d’identité de la facette indigène du Vénézuélien qui s’est logée quelque part dans l’inconscient collectif, n’a pourtant pas disparu. Il s’est retrouvé sous diverses formes déviées et subverties dans la vie quotidienne de l’habitant de ces parages. Et pas seulement, comme nous allons le voir, parmi les couches populaires –celles-là qui pourraient avoir une relation plus directe, malgré tous les métissages, avec le minuscule vêtement de leurs ancêtres autochtones. Même les classes dites supérieures, celles qui se targuent d’une bien illusoire pureté de race (blanche, bien entendu), conservent une relation certaine avec le guayuco. Un vêtement si près du corps ne peut en effet laisser personne indifférent.

Détournement de sens

Le nouveau guayuco

Le nouveau guayuco, vu par Guayuco.com

Voyez cette entreprise dénommée Guayuco. Elle produit des maillots de bain féminins  et autres vêtements de plage. (Soit dit en passant, il s’agit de l’un des rares secteurs industriels où le Venezuela est capable de concurrencer les meilleurs. À vrai dire, les corps de nos belles ont de quoi inspirer les designers!) Quoi de plus normal, en fait, que de détourner le nom de guayuco pour désigner ces bouts de tissus de plus en plus réduits qui viendront dissimuler révéler les parties les plus aguichantes d’un corps de femme? Beau détournement publicitaire, reconnaissons-le. Sauf qu’on ne se trouve plus dans le registre de l’être, mais dans celui de l’avoir : avoir de belles fesses, avoir de gros nichons, avoir tout ce qui vient avec…

Prenez encore cet atelier photo et audiovisuel dénommé Guayuco Gráfico. Il ne travaille pas nécessairement dans le nu, et fait plutôt, d’ailleurs, dans l’habillé. Mais il travaille en priorité sur le corps et a sans doute choisi ce nom pour le signifier, le guayuco ayant un rapport tout à fait direct avec le corps. Mais dans ce cas aussi, c’est indéniablement l’avoir qui prime sur l’être et le sens du guayuco original a été détourné. En effet, sous les flashes de ces (bons) photographes, le guayuco devient glamour, ce à quoi ce vêtement utilitaire n’était nullement destiné.

La plus belle subversion

Les couches pour bébés Guayucos

Les couches pour bébés Guayucos

Mais la plus belle subversion du guayuco reste le fait du gouvernement. Au mois de juin 2009,  dans son programme télévisé Aló Presidente, Hugo Chávez annonçait le lancement par une entreprise nationalisée d’une nouvelle marque de couches pour bébés. Et quel fut le nom commercial choisi pour ce produit made in socialisme? Guayucos! Rien à redire, le nom de marque choisi donne en plein dans le mille s’agissant d’une couche pour bébés : elle couvrira en effet les mêmes parties du corps que le guayuco original, sans avoir toutefois les mêmes fonctions.

Évidemment, dans un pays politiquement divisé comme l’est le Venezuela, il n’en fallait pas plus pour délier les mauvaises langues. Certains ont affirmé que l’entreprise était fantôme, d’autres qu’elle manquait de matières premières importées et n’avait produit que les couches nécessaires à la promotion du produit par le président. Toujours est-il que pas plus tard qu’hier, soit quinze mois plus tard, j’ai vu de mes propres yeux des couches Guayucos dans un supermarché Bicentenario, à un prix d’ailleurs imbattable (9,5 bolivars, soit 1,5 euro, le paquet de 16 couches). Les plus finauds ont fait dans la dérision : ils ont produit une publicité factice annonçant que, grâce au Hugoflex, les couches Guayucos permettaient de résister à un programme Aló Presidente! Ce qui n’est pas peu dire.

Détournement de sens

Guayuco bolivarien

... et leur mise en dérision

Des milliers de Vénézuéliens portent donc à nouveau un guayuco, que ce soit une couche pour bébés ou un bikini sexy pour grande fille. Aussi bizarre que cela puisse paraître, la transmission du vêtement indigène s’est bel et bien produite jusqu’aux générations actuelles. La persistance du guayuco dans l’inconscient collectif du Vénézuélien et le culte du corps (sexuel) largement partagé par toutes les couches de la population ont facilité cette transmission. D’autant plus qu’une ou deux générations à peine séparent souvent le monde rural traditionnel, proche du guayuco original, et la société urbaine actuellement dominante.

Cependant, comme nous l’avons vu, il ne s’agit plus du même guayuco. Celui-ci a été complètement subverti, au point de perdre tout son sens originel de liberté, d’authenticité, de transparence. À l’image de la société actuelle, son concept a été totalement mercantilisé : il est devenu un vulgaire motif publicitaire, qui plus est parfois utilisé avec un sous-entendu sexuel.

Ce n’est donc pas encore demain que l’on verra un vrai guayuco, avec les valeurs intrinsèques qu’il véhicule, dans les rues de Caracas.

la cachapa, une délicieuse galette de maïs

Une "cachapa" au "queso de mano" (photo : Alfredo Izaguirre)

Une fois n’est pas coutume, je me lance aujourd’hui dans un article sur la gastronomie vénézuélienne. Une gastronomie simple et saine, parfois fruste, qui reste proche de ses racines rurales ou indigènes.

Un des mes plats préférés est sans aucun doute la cachapa. Il s’agit tout simplement d’une galette de maïs tendre, une sorte de crêpe épaisse que l’on déguste généralement farcie de fromage frais. Ainsi combiné, le plat possède une saveur sucrée-salée qu’affectionnent particulièrement les Vénézuéliens.

Originaire des Llanos, les grandes plaines agricoles du sud du pays, la cachapa est devenue un plat national, au même titre que l’arepa (petit pain de maïs), la hallaca (mélange de viandes et légumes entouré de pâte de maïs et emballé dans une feuille de bananier pour une cuisson à l’eau) ou le pabellón (plat composé de viande émincée, de fèves noires, de bananes plantains, de riz et de fromage).

Une recette simple

La confection d’une cachapa n’a rien de sorcier. En voici la recette : égrenez le maïs, qui doit être jeune et tendre. Passez les grains au mixeur pour obtenir un mélange liquide mais encore légèrement granuleux. Si nécessaire, ajoutez un peu de lait  pour obtenir la consistance voulue, coulante mais épaisse.  Ajoutez un œuf battu pour lier le mélange, une pincée de sel, ainsi que du sucre (brun de préférence) à votre convenance.

Cuisson des cachapas sur une taque

Cuisson des cachapas

Étendez une louche du mélange obtenu sur un budare (sorte de poêle plate en fonte) préalablement enduit d’huile, ou, à défaut, dans une poêle. Laissez dorer sur une face, puis retournez.

La cachapa ne serait que l’ombre d’elle-même sans un bon queso de mano (fromage fabriqué à la main). Au moment de servir, placez un queso de mano à l’intérieur d’une cachapa pliée en deux. Laissez sur le budare jusqu’à ce que le fromage commence à fondre. Servez la cachapa bien chaude, accompagnée d’une agua de panela con limón (eau de sucre de canne au citron). Délicieux ! (À défaut de queso de mano, difficile à trouver hors du Venezuela, on pourra utiliser un fromage blanc doux de type mozzarella ou encore un feta.)

Un autre classique

Fabrication du queso de mano

Fabrication du queso de mano

Le queso de mano est un autre classique de la gastronomie vénézuélienne. Il s’agit d’un fromage blanc frais de pâte filée. Le caractère filé de ce type de fromage s’obtient en malaxant à la main le lait caillé cuit dans l’eau à 90°C. Le résultat obtenu est un fromage plat de forme ronde, de texture douce et élastique, qui a tendance à se décomposer en couches. Pour assurer sa conservation , on le submerge dans de la saumure.

Quant à l’agua de panela con limón, elle est la boisson populaire par excellence, confectionnée à partir d’un morceau de pain de sucre de canne dissous dans de l’eau, à laquelle on ajoute le jus d’une ou plusieurs limes.

Pour tous les palais

Si vous êtes de passage au Venezuela, n’hésitez donc pas à acheter une bonne cachapa dans un restaurant, ou même dans un petit commerce populaire le long d’une route. Alors que l’arepa n’est généralement pas appréciée de premier abord par les étrangers, qui la trouvent lourde et insipide, la cachapa a l’art de plaire à tous les palais. Ne boudez pas votre plaisir !

La fabrication de la cachapa

La chaîne de fabrication de la cachapa

Cachapas cuites en batterie

Cachapas cuites en batterie

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